‹ David d'Angers et ses relations littérairesChapitre 32 sur 74 · V. Cousin · texte numérisé non relu

V. Cousin

Collection David d Angers. — Victor Cousin reçut le portefeuille de l'Instruction publique le 1" mars 1840 et resta ministre jusqu'au 29 octobre de la même année. Ce billet donne la mesure de la courtoisie et de la bienveillance du ministre.

GLVI

David à, Victor Pavie.

L'inauguration du monument de Gutenberg. — L'abbé Mongazon. — Projet de nommer David officier de la Légion d'honneur.

Paris, n mai 1840.

Mon cher Victor, Je ne puis penser aux. belles fêtes qui vont avoir lieu à

Strasbourg sans désirer de tout mon cœur que tu viennes y participer. Pense au bonheur que j'éprouverais de passer encore quelques jours avec toi dans cette vieille et poétique ville. Je t'avoue qu'il m'est impossible de renoncer à cet espoir.

Je t'envoie une biographie de Gutenberg. Ne te serait-il pas possible d'écrire quelque chose sur cet homme immense qui a rendu un si éminent service au genre humain ? Ton hommage serait bien reçu, j'en suis siir, par la Commission du monument, et si tu venais assister à cette fête, la ville d'Angers serait représentée par deux de ses enfants qui ne lui sont pas les moins dévoués.

Je m'occupe avec M Moll de la composition du monument à la mémoire de M. Mongazon; j'attends que mon idée soit arrêtée sur le papier pour répondre à Mgi" l'évêque.

J'ai été très heureux de constater que nous avions la même pensée quant à la composition du bas-relief. Mon intention est de représenter M. Mongazon entouré de jeunes enfants et même de ses élèves qui sont devenus prêtres. Ne pourrais-tu m'envoyer une biographie de cet homme?

Le ministre actuel voulait m'affubler de la rosette de la légion que l'on appelle encore la Légion d'honneur; j'ai refusé.

J'avais déjà refusé les invitations à dîner de mes amis Cousin et Thiers.

Adieu, cher ami, tout à toi de cœur,

DAvm.

Tâche de venir à Strasbourg ; nous avons si rarement l'occasion de nous voir !

Collection Pavie. — Les fêtes de l'inauguration du Gutenberg à Strasbourg eurent lieu les 24, 25 et 26 juin 1840. {Musées d'Angers, pp. 109-110. David d'Angers, eic, t. I» pp. 373-376.) David dut modifier le bas-relief de « l'Europe » qui décore l'une des faces du piédestal. Plusieurs lettres relatives à ce changement passent en vente assez fréquemment. Il ne nous a pas été donné de les ressaisir aux enchères du 29 novembre 1876, des 14 et 30 mars 1882; mais nous savons en substance ce qu'elles renferment par les notes autographes du maître résumées dans David d'Angers, etc., t. I, pp. 590-591. Le bas -relief du monument de l'abbé Mongazon représente une Distribution de prix. (Musées d'Angers, p. 111.)

David à Victor Pavie.

Gutenberg. — Bichat, — Bernardin de Saint-Pierre.

Paris, 31 mai 1840.

M. Moll va passer quelques jours à Angers. Je l'ai bien engagé à s'entendre avec toi pour la place à choisir touchant le monument de M. Mongazon. Ensuite, à son retour à Paris, nous nous occuperons du dessin et nous l'enverrons sans retard à Angers.

Je ne puis te dire tout le regret que j'éprouve que tu ne puisses venir à Strasbourg. Ta réponse m'a d'autant plus affligé qu'elle était contraire à mes prévisions.

Je travaille beaucoup pour terminer les modèles des bas-reliefs du monument de Gutenberg. Enfin, voilà encore un ouvrage achevé, et j'en suis heureux, car je désirais bien ardemment de pouvoir m'acquitter de cet hommage.

Thorvaldsen a fait l'homme qui imprime, moi j'ai cherché à rendre les conséquences de la découverte de l'imprimerie. Je t'assure que, dans ma dernière maladie, l'un de mes chagrins les plus amers, c'était la crainte de ne pas terminer ce monument.

Actuellement, je travaille à influencer les compatriotes de Bichat,afin défaire sa statue. Ils n'ont pas, disent-ils, assez d'argent pour payer les frais du bronze. Et bien, je leur propose du fer.

Ambroise Paré etBichat! Voilà deux grandes gloires dont je serais heureux de laisser le souvenir imprimé sur une matière durable.

A l'égard de Bernardin de Saint-Pierre, je n'ai pas encore l'ordre de commencer. Quel malheur pour moi d'être toujours entravé dans mes plus chers désirs !

Adieu, cher ami, pense quelquefois à ton bien dévoué de tout cœur,

David.

N'oublie pas, mon ami, de recommander tout particulièrement la vente de notre maison de Chasagics à M. Vallée. Présente mes respectueux hommages à M'"° Pdvie. Dis bien

des choses amicales de notre part à ton père, et dis à M'"® Pavie qu'Emilie se rappelle à son bon souvenir.

Collection Pavie. — Le monumeat de Bichat, érigé à Bourg, ne fut inauguré que le 24 août 1843. {David d'Angers, etc., t. I, pp. 365-366.) La statue de Bernardin de Saint-Pierre ne prit place sur son piédestal, au Havre, que le 9 août 1852. {Musées d'Angers, p. 118. David d'Angers, etc., t. L p. 449.)

GLVIII

David à Rauch.

Lazare-Hippolyte Garnot.

Strasbourg, 28 juin 1840.

Mon bon et honorable ami,

C'est M. Garnot, membre de la Chambre des députés, fils du célèbre Garnot, ministre de la Guerre du tems de la République française, qui aura le plaisir de vous remettre cette lettre. Je vous le recommande tout particulièrement comme l'un de mes meilleurs amis. C'est d'ailleurs un de nos hommes les plus distingués par son honorable caractère et son mérite littéraire. Soyez donc assez bon pour faire à son égard ce que vous feriez pour moi. J'envie bien son sort, car il va avoir l'avantage de pouvoir admirer vos célèbres productions.

Il m'en coûte beaucoup, mon ami, étant si près de votre pays, de ne pouvoir aller encore une fois passer quelques instants auprès de vous, et renouveler ces sensations si heureuses pour moi dont le souvenir restera toujours gravé dans ma mémoire. Mais l'impérieux devoir me force de retourner à Paris pour terminer des travaux commencés depuis longtems et retardés par une cruelle maladie qui m'a fait perdre près de cinq mois de l'année passée.

Quand les bas-reliefs qui décorent le piédestal de la statue de Gutenberg seront dessinés, je m'empresserai de vous les envoyer. C'est un monument dont l'exécution m'a bien vivement intéressé.

Adieu, cher ami, recevez l'assurance des vœux bien sincères

que nous formons, Emilie et moi, pour votre bonheur et celui de votre intéressante famille.

Tout à vous de cœur,

David.

Madame Garnot accompagne son mari.

Collection Eggers, à Berlin. — Garnot, mort en 1888, sénateur et membre de l'Académie des sciences morales et politiques, a vécu dans la plus étroite intimité avec David. Garnot et David ont donné leurs soins à la publication des Mémoires de Bertrand Barrère de Vieuzac, d'après les manuscrits autographes du Conventionnel (1842-1843, 4 vol. in-8°).

GLIX

Lakanal à David.

Le buste du Conventionnel.

Paris, 8 août 1840.

Illustre citoyen,

Votre génie dispose de l'immortalité ; il vous a plu d'en faire^ en ma faveur, un prodigue usage. Je prends acte de l'extrême répugnance que je vous ai toujours montrée pour recevoir cet immense et immérité bienfait. En voyant, hier, votre bel ouvrage, j'ai été émerveillé de votre sublime talent, et humilié do mon faible mérite. J'ai rappelé involontairement l'histoire de cet artiste célèbre qui ayant balancé à faire, d'un bloc de marbre, une cuvette ou un dieu, se décida pour ce dernier parti. Cette devise : « A l'immortel », est une concession d'un de vos droits, mais on peut être impunément généreux quand on nage dans l'abondance. J'aurais préféré l'inscription bien plus glorieuse à mes yeux, et bien plus chère à mon cœur : « A Lakanal, David, son ami. » J'aurais montré celle-là avec orgueil; j'aurai soin de celer l'autre. Cette Convention, vraiment nationale , composée en majorité d'hommes de bronze, de lions du désert et qui ordonna la victoire et se lit obéir, arrivera à l'immortalité; faible soldat à sa suite, mon seul titre à cet honneur aura été de n'avoir jamais fait un pas, ni en arrière, ni à côté, sur le chemin qui conduit à la liberté, à la véritable gloire, à la réelle indépendance de la

Patrie. Ce sentiment serait le plus puissant que j'éprouve, s'it ne cédait à mon respectueux dévouement pour votre personne.

Lakanal.

Collection David (T Angers. — On connaît l'attitude de Joseph Lakanal durant la période révolutionnaire à l'endroit des institutions scientifiques, dont il assura la conservation. Les Écoles centrales, l'École des langues orientales vivantes sont dues en partie à son initiative. Le buste de Lakanal, exécuté en marbre et offert au modèle, date de 1839. La terre cuite originale est au Musée David. Le statuaire modela, en 1843, le profd de l'homme politique. (Musées d'Angers, pp. 171-172, 186.)

David à Tévêque d'Angers.

Esquisse du monument de l'abbé Mongazon.

Paris, 17 septembre 1840.

Monseigneur,

M. Moll, qui a bien voulu prêter son talent au monument que vous avez l'intention d'élever à la mémoire de M. Mongazon, aura l'honneur ;de vous présenter mon esquisse afin que vous puissiez ou donner votre approbation à ce projet, ou proposer des changemens.

Les fonds dont vous pouvez disposer pour l'érection de ce monument sont bien restreints, et il ne faudrait cependant pas faire quelque chose de trop mesquin. C'est pourquoi je ne demanderai que les frais de marbre et de praticien, c'est-à-dire mille francs pour le buste et deux mille cinq cents pour le basrelief; trop heureux de saisir cette circonstance d'offrir gratuitement à mes compatriotes mon travail et mon tems.

Agréez, je vous prie. Monseigneur, l'assurance de la parfaite considération avec laquelle j'ai l'honneur d'être,

Votre très humble serviteur,

David.

Archives du Petit Séminaire Mongazon, à Angers.

David à Victor Pavie.

L'édilion des Poésies de Du Bellay. — Il ne faut prendre du passé que ce

qui est grand.

Paris, 27 octobre 1840.

Mon bon et cher Victor,

Emilie et moi sommes bien heureux de la bonne nouvelle que tu nous as annoncée. Que Dieu veille et conserve parmi nous le cher petit Maurice !

Nous faisons aussi des vœux pour que la santé de sa mère soit parfaite.

J'applaudis de tout cœur à l'heureuse idée que tu as d'exhumer l'un de nos anciens poètes angevins, et je te prie de ne pas oublier de me mettre sur la liste des souscripteurs. C'est bien d'élever un monument à un homme avec ses œuvres.

Espérons que la génération qui nous suivra donnera une forme avec le marbre ou le bronze à son admiration pour les grands littérateurs qui ont tant honoré le nom angevin. Nous autres, BOUS sommes les manœuvres; nous apportons des matériaux pour la construction de l'édifice social qui doit un jour protéger le genre humain. Mais ne prenons du passé que ce qui est bon et généreux, car malheureusement le crime et le despotisme ont aussi leur poésie qui souvent a plus de puissance sur les imaginations que les annales de la vertu et du désintéressement.

Soyons donc constamment à l'œuvre, ayons toujours les regards fixés vers l'avenir, vers l'astre régénérateur, et ne nous laissons pas troubler par des nuages sombres qui le voilent quelquefois.

Adieu, cher ami, tout à toi de cœur,

DAvm.

Collection Pavie. — Le projet auquel il est fait allusion dans cette lettre est celui d'éditer les œuvres du poète angevin Du Bellay, projet que mit à exécution Victor Pavie, ainsi que nous l'avons dit plus laaut.

GLXII

David au maire de Besançon.

La statue d'Ulysse par Petit.

Paris, 4 décembre 1840.

Monsieur le Maire,

Vous allez recevoir sous peu une statue de M. Petit, qui a fait partie du dernier concours pour le prix de Rome : c'est moi qui lui ai conseillé de la faire mouler, car j'en étais très content. Il n'y a pas eu de grand-prix cette année, à l'étonnement de beaucoup d'artistes ;] mais certes, si l'Institut ne se fût pas montré si sévère, il n'eût pu donner le prix qu'à M. Petit, J'ai appris avec plaisir que ses camarades voulaient faire mouler son ouvrage à leurs frais ; c'est, sans doute, le meilleur éloge de son travail, car vous le savez, Monsieur, les jeunes gens se jugent entre eux ordinairement avec beaucoup d'impartialité et de justesse. Agréez, etc.

Archives municipales de Besançon. — Jean- Claude Petit, deuxième grand-prix en 1839, a pris part au concours de 1840, dont le sujet était Ulysse tendant la corde de son arc. Cette statue est aujourd'hui au Musée de Besançon.

David à, Victor Pavie.

Le monument de l'abbé Mongazon. — Le costume moderne et la sculpture. — Lamennais en cour d'assises. — Chateaubriand.

Paris, 27 décembre 1840.

Cher Victor,

Je viens de recevoir une lettre de MM. les membres' de la Commission du monument de M. Mongazon. Ils me disent de m'occuper sans retard de l'exécution de la sculpture, ce que je ferai le plus tôt possible.

Ne pourrais-tu pas me donner une idée du costume des jeunes élèves du collège de Beaupreau? Il faut être le plus vrai possible quand on reste dans l'actualité.

Hier, j'ai passé une des journées les plus affreuses dont je puisse conserver le souvenir. C'était le procès de M. de Lamennais. M. de Chateaubriand, que les larmes suffoquaient, n'a pu rester jusqu'à la un de l'audience; moi, j'ai eu ce triste courage. Mon ami, aucune parole ne peut rendre l'émotion du peuple quand, à plusieurs reprises, il a entendu Ihomme au génie sublime, flagellé par un humble séide du pouvoir, couvert de la robe d'avocat général, qu'il déshonore. Le peuple, dans son généreux instinct, a étouffé de sa puissante voix les insolences du magistrat, et il a consolé son noble ami. Mais un ordre du président a fait évacuer la salle, et le grand homme est resté devant ses juges, entouré seulement d'un petit nombre d'amis. Demain, cet apôtre entrera dans une prison pour expier pendant un an le crime d'avoir plaidé la cause sacrée du peuple. Honte ! mille l'ois honte !

Adieu, cher ami, pense quelquefois à ton bien dévoué de cœur,

Collection Pavie. — L'abbé Mongazon ayant dirigé le collège de Beaupréau avant de fonder le Petit Séminaire d'Angers, le bas-relief du monument sculpté par David, et représentant une Distribution de prix, rappelle, dans ses lignes essentielles, une cérémonie qui aurait eu Beaupreau pour théâtre. Le procès intenté à Lamennais avait été motivé par la publication

du livre Le Pays et le Gouvernement. Condamné à un an de prison et à 2,000 fr. d'amende, Lamennais expia sa peine à Sainte-Pélagie, dans une

pièce située sous les toits, et dont le prisonnier ne franchit pas le seuil

une seule fois durant ses douze mois de détention.

Pariset à David.

L'inauguration du monument d'Ambroise Paré.

Paris.... 1840 (?).

Ami, On m'envoye à Laval, à l'inauguration de votre nouveau

chef-d'œuvre. Y serez - vous ? et comment allez- vous? Si nous allions ensemble!

J'attends un mot de vous.

E. Pariset.

Collection David cC Angers. — Pariset avait été désigné par l'Académie de médecine pour la représenter à l'inauguration de la statue d'Ambroise Paré. Cette cérémonie eut lieu à Laval le 29 juillet 1840. La lettre de Pariset n'est pas datée.

GLXV

EnLréede Lamennais à Sainte-Pélagie. — Le portrait de Du Bellay. — Toussaint Grille. — François Grille. — Théodore Pavie. — Burnouf .

Paris, 28 janvier 1841.

Mon cher Victor,

Quoique le National nous eût fait connaître que M. de Lamennais ne voulait pas que ses nombreux amis vinssent assister à son entrée en prison, cependant bon nombre de patriotes ont voulu recevoir son dernier salut. Nous étions là, silencieusement, la tête découverte. Une femme du peuple s'est chargée d'exprimer dans sa naïveté ce que nous éprouvions : « Voilà donc comme l'on traite les hommes généreux qui plaident la cause du peuple ! » Et enfin les verrou x ont grincé derrière notre subUme ami.

Je suis entièrement à ta disposition pour notre digne compatriote Du Bellay. Je dessinerai sa tête ; ne pourrait-on pas l'entourer d'un cadre qui symbolisât le génie de notre poète? Je crois qu'il faudrait faire graver le portrait, car une lithographie ne serait pas digne du monument typographique que tu veux élever. Mets-moi à même de commencer sans retard ; tu dois penser que je serai heureux de participer à ton œuvre avec mon crayon. Avise à l'entourage du portrait.

J'ai parlé à M. Turpin de Crissé de ton projet; il m'a chargé de te prier de le compter au nombre de tes souscripteurs. Tu sais que, dans l'une de mes précédentes lettres, je t'avais dit de ne pas oublier mon nom sur ta liste. Je suis bien étonné que

M. Grille ait enfin consenti à te prêter le portrait de Du Bellay; il ne faut pas alors lui laisser le tems de la réflexion ; prends garde !

Tu m'obligeras beaucoup de dire à M. Grille, le bibliothécaire, que je n'ai pas encore reçu les brochures qu'il m'annonçait, et que je suis très-tourmenté par les personnes de Verdun qui me demandent de leur renvoyer ces brochures.

Je viens de recevoir une lettre de Théodore. Elle est datée du 20 mars 18i0 et écrite de Pondichéry. La santé de ton frère était parfaitement bonne, mais il se plaignait de l'excessive chaleur qui énerve les hommes les plus énergiques. Notre ami pense avec regret à notre chère France; il voudrait jouir du froid de notre climat. Cependant il se préparait à continuer son voyage.

Comme j'ignore où lui adresser les quelques mots qu'il me demande, je te les envoie; tu verras s'il est possible de les glisser dans un paquet que tu lui destineras.

M. Burnouf m'a dit qu'il avait reçu du voyageur une longue lettre et des dessins. Il se proposait do faire imprimer la letire ou au moins quelques extraits.

Adieu^ cher ami; mille affectueux souhaits à tous. Tout à toi,

David.

Je reçois à l'instant une lettre de M. Grille. Il m'annonce qu'une brochure extrêmement rare sur le siège de Verdun, qui m'avait été prêtée, a été perdue par lui, Grille. Je viens de lui écrire pour lui dire que je ne pouvais recevoir une semblable défaite.

Collection Pavie. — David dessina le portrait de Du Bellay, pour l'édition projetée par Victor Pavie, en s'aidant d'un portrait ancien possédé par un amateur angevin, Toussaint Grille, peu prêteur de sa nature. De là le (( prends garde ! » du maître à son ami. François Grille, neveu du précédent, publiciste infatigable, avait obtenu de David le prêt obligeant de divers opuscules relatifs au siège de Verdun. L'artiste avait luimême sollicité de leurs propriétaires la communication do ces écrits. Le comte Turpin de Crissé, né à Paris, mais d'origine angevine, peintre, collectionneur, membre de ITnstilut, a légué son cabinet d'œuvres d'art et de curiosités à la ville d'Angers en 18o9. L'orientaliste Eugène Burnouf suivait avec un vif intérêt les voyages d'études de Tiiéodore l'avic. David avait modelé le profil de Burnouf en 18i0. {Musées d'Angers, p. 17G.)

GLXVI

Eugène Ghevreul. — Le monument de Bonchamps. — La première pensée de la statue de sainte Cécile. — Yisile à Lamennais dans sa prison.

Paris, 26 février 1841.

Cher Victor,

Je t'annonce un nouveau souscripteur pour ton édition du poète Du Bellay, c'est Ghevreul qui m'a chargé de cette commission .

J'avais prié M. Moll de me tracer l'architecture du monument de Bonchamps, afin que je puisse dessiner la figure et les basreliefs pour les faire lithographier comme nous en étions convenus. Mais M. Moll m'a fort judicieusement observé que le daguerréotype nous donnerait un dessin plus exact et qu'ensuite je pourrais le faire exécuter en lithographie, et que cette opération m'éviterait une perte de tems. M. Moll doit causer de cela avec toi. Tu sais que cette reproduction est un de nos anciens projets. Je voudrais faire connaître davantage le monument de Saint- Florent.

Je vais envoyer quelques ouvrages au Musée d'Angers. Je mettrai dans la caisse un petit croquis en terre cuite de la première pensée de Sainte Cécile^ c'est un embryon encore bien informe, mais il n'y a qu'à ses meilleurs amis que l'on donne ainsi ses croquis « intimes ». Cette terre cuite est pour toi.

Je suis allé voir M. de Lamennais, la semaine dernière. J'ai rencontré Béranger et j'ai passé des heures bien intéressantes avec ces deux grands hommes. Je n'ai pu obtenir la permission de voir le prisonnier qu'une fois par mois ; l'afiluence des visiteurs est très-grande.

Tout à toi de cœur,

David.

Collection Pavie.

GLXVII

Sainte-Beuve à David.

Une lettre du statuaire sur la mort d'Aloysius Bertrand.

Ce lundi avril 1841 (?).

Je reçois, mon cher David, votre très bonne et très touchante lettre : je la joins à mes autres notes, comme la plus précieuse de celle qui doit tout couronner.

Vous avez dû recevoir un mot de Pavie au sujet de cette publication.

Mille amitiés reconnaissantes,

Sainte-Beuve.

J'offre mes humbles hommages à Madame David.

Collection David d'Angers. — La très belle lettre de David à Sainte-Beuve sur les derniers moments de Bertrand a été publiée par nous dans les Écrits du maître. (David d'Angers, t. II, pp. 409-412.) C'est une page remarquable et qui fait le plus grand honneur au statuaire.

GLXVIII Victor Hugo à David.

Mort d'Aloysius Bertrand.

Paris, 3 mai 1841.

Merci, cher David. Je vous ferai la fameuse réponse : « J'y pensais. » La mort de ce pauvre poète m'afflige profondément. Je tâcherai d'écrire quelques lignes durables sur son linceul. Mais n'oubliez pas que vous pouvez bien plus que moi. Je n'ai qu'une fouille de papier, chose qu'on déchire et qui s'envole. Vous, mon grand sculpteur, vous avez l'éternité du marbre et du bronze.

A bientôt. Mettez-moi aux pieds de Madame David. Je vous

embrasse.

Victor Hugo.

Collection David d'Angers. — Il est parlé plus haut de Bertrand, mort à

l'hospice Necker, entre les bras de David. Victor Hugo, croyons-nous, n'a pas donaé suite à son projet d'écrire sur le romantique auteur du Maçon.

GLXIX

David à Victor Pavie.

Les écrits du maître. — Le peintre et sculpteur Donas. — Qu'il convient d'interroger les vieillards. — Pas de vraie grandeur sans croyance. — Le manuscrit d'Aloysius Bertrand. — Renduel. — Sainte-Beuve. — François Grille. — Tecliener.

Paris, 1" août 18M,

Mon cher Victor,

Je t'ai adressé la biographie de Lebreton. J'ai encore deux autres écrits à t'envoyer, mais il faut que je les copie, et je n'ai que de bien rares moments à donner à ce genre de travail. Cependant les biographies de sculpteurs dont je m'occupe offrent un certain intérêt pour moi, car je puis y exposer quelques-unes des idées que l'étude et l'expérience m'ont suggérées. Toutes ces idées sont consignées dans des notes éparses. 11 faudrait en faire un faisceau, mais la création plastique parle plus haut actuellement que l'analyse. Cependant toutes les minutes qui sont à ma disposition je les consacre à écrire.

Ne te rebute pas auprès de M. Donas. Il me produit l'effet d'un vieux manuscrit sur lequel le tems a effacé bien des lignes. Il y a beaucoup de taches d'encre et d'huile, mais quelques lignes encore lisibles pourront te faire deviner le sens des autres. Je t'engage bien à feuilleter tous ces vieux documents qui peuvent encore exister et qui ont glissé, inaperçus, sous lafaulx du tems. Si l'on avait pu parcourir la Vendée, il y a une vingtaine d'années, que de renseignemens curieux n'aurait-on pas ravis à la terre qui les a engloutis! Cependant ce travail peut encore. se faire par les enfants de ces géants ! Penses-y donc sérieusement.

Pense à ton vieux soldat d'Egypte! Ces hommes de fer ont été trempés par le souffle brûlant de la liberté. Il est bien vrai qu'il ne peut y avoir d'héroïsme sans une profonde et noble croyance, et c'est ce qui explique pourquoi notre époque est si abaissée.

C'est qu'il n'y a plus de croyance que dans l'intérêt qui aplatit l'âme à l'égal d'une pièce de cent sous. Bientôt on n'osera plus vanter à des enfants dégénérés les grandes actions de leurs pères, car ils sont tout près d'en rire.

Pour nous, qui cherchons à élever notre âme vers les idées

qui peuvent l'épurer, fouillons imperturbablement dans la vie

de ces hommes sublimes qui nous ont précédés; élevons-leur des

monuments, quelque modeste que soit le rang où le sort les a

placés.

J'ai enfin le manuscrit de Bertrand. Renduel s'est mieux conduit que je ne le craignais. Il me l'a rendu pour le prix qu'il en avait donné. Emilie est actuellement occupée à en faire une copie pour l'imprimeur, et Sainte-Beuve va écrire une notice. Voilà toujours un monument assuré à la mémoire de ce malheureux Bertrand !

J'ai été obligé d'écrire à M. Grille pour lui demander l'adresse de ce M. Techener qu'il a chargé de me remettre le Siège d'Angers. Je convois bien que l'on ait pu écrire à Bœrhave « en Europe », mais M. Techener est moins connu.

Je vais aussi m'occuper de notre poète angevin Du Bellay.

Je serais bien content si le daguerréotype pouvait nous donner une bonne reproduction du monument de Bonchamps.

Tout à toi de cœur,

Collection Pavie. — Roch-Jean-Baptiste Donas, peintre et sculpteur, né à Angers en 1762, après un séjour prolongé à Paris, est revenu à Angers, où il est mort en 1849. Renduel, l'éditeur, avait acheté de Bertrand le manuscrit du Gaspard de la nuit. Après la mort du poète, David racheta celte œuvre de ses deniers et concurremment avec Sainte-Beuve et Victor Pavie en assura la publication. La lettre de David à Renduel relative au rachat dont nous parlons est signalée dans la ifeuue des autographes de juillet 1876 (p. 6, n° 59). Le Sièfje d'Angers est un ouvrage de François Grille publié en 1841 chez Victor Pavie, sous la signature « Un amateur ».

ScMegel à David.

La médaille du critique.

Monsieur,

Berlin, 27 août 1841.

Vous avez dû me croire bien coupable, puisqu'en m'adressant à Bonn votre lettre trop flatteuse pour moi, vous ne saviez pas que j'étais à l'autre extrémité de l'Allemagne. J'ai été appelé ici par ordre du Roi pour prendre part aux travaux d'une commission littéraire et académique. J'étais incertain combien de temps je m'arrêterais en chemin ; j'ai donc chargé les personnes qui veillent à ma maison de garder les lettres arrivées pour moi, jusqu'à ce que je pusse leur indiquer une adresse sûre. Voilà la cause d'un retard considérable. Plus tard, j'appris l'arrivée du médaillon à Bonn. Je n'ai pas voulu l'exposer à un nouveau transport, comptant retourner au plus tôt vers mes dieux Pénates. Je n'ai donc pas encore eu le plaisir de le voir. Mais mes amis làbas le trouvent fort ressemblant. Hélas ! Monsieur, vous avez prodigué votre admirable talent à un sujet peu digne de vous. Gela eût mieux valu la peine, il y a un demi-siècle : au moins on m'a dit quelquefois que je n'étais pas trop mal alors. Par un excès de bienveillance vous avez voulu transmettre à la postérité, si toutefois elle s'informe de moi, les débris que les ravages du temps m'ont laissés. Je ne suis pas encore retombé en enfance, c'est l'essentiel.

Mes amis Frédéric Tieck et Rauch me chargent de leurs salutations les plus empressées. Je suis à la veille de mon départ : aussitôt arrivé à Bonn, je ne tarderai pas à vous écrire.

Je vous prie de me rappeler au souvenir de Madame David.

Veuillez agréer, Monsieur, l'hommage de mon admiration et de ma reconnaissance.

Votre très humble et très obéissant serviteur^

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