SCHLEGEL
Collection David d'Anrjers. — Le critique allemand avait soi.xante-quatorze ans lorsqu'il écrivait cette lettre. Le médaillon de Schlegel porte le mille-
sime de 1840, mais le profil de l'écrivain qui a servi de base à la médaille avait été recueilli par David, en présence de son modèle, au cours du voyage de 1834. {Musées d'Angers, p. 179. David d'Angers, etc., t. I, p. 28G.)
David à Victor Pavie.
Le Gaspard de la nuit édité par Pavie. — Aloysius Bertrand. — Portrait de Du Bellay. — Le Tombeau de Garnier-Pagès. — Collaboration de David au Dictionnaire politique. — Maladie. — Le Bonchamps. — Gandolle. — Bastard. — Burnouf. — Broussais. — Une lettre à Sainte-Beuve.
Paris, 3 novembre 1841.
Mon bon et clier Victor,
Je te remercie bien de ta généreuse décision à l'égard de l'impression de Gaspard de la nuit. Le libraire La Bitte consent à recevoir un dépôt de cet ouvrage chez lui. Je le crois en bonne situation pour en favoriser la vente.
Quand tu auras retiré tes frais, le reste de la vente sera pour la vieille mère. Pauvre Bertrand ! Ses parents n'étaient nullement dignes de lui; il y a là un drame de famille bien honteux et sur lequel il faut jeter un voile épais. Sans doute qu'il devait en être ainsi afin que sa vie si douleureuse en reçût plus de relief; il fallait qu'il ne pût éprouver aucun adoucissement au sein d'une famille qu'il chérissait cependant de toute son âme. Pour lui comme pour tant d'autres, le malheur s'est assis en maître à l'intérieur de sa maison. Ce qui est curieux, c'est que le soin de la mémoire du poète soit dévolu à trois hommes qui, certes, n'ont jamais eu de relations intimes avec lui. Remercions-en le sort qui a bien voulu nous favoriser de cette mission.
J'ai bien tardé à terminer le dessin de Du Bellay. Enfin les graveurs Leloir et Andrew l'ont entre les mains. Ils s'en sont emparés sans retard, négligeant de me dire quel prix exigera la gravure, parce que je leur ai dit que ce travail m'était personnel; ils m'ont témoigné le désir de me traiter en ami I Pour que la gravure puisse être jointe au livre, il faut que le dessin soit réduit un peu ; ils vont donc s'en occuper et ils m'ont promis que vers le mois de décembre nous aurions la gravure sur bois.
L'impression de ton livre m'a paru très belle. Voici donc une de nos gloires angevines dignement exhumées désormais de la poussière des bibliothèques.
Je puis enfin te faire parvenir VAlmanach populaire de l'année 1842 qui vient d'être rendu à la libre circulation que lui avait refusée, pendant quelques jours, M. le Préfet de police. Tu verras dans ce petit volume un article de moi, extrêmement court, attendu qu'on ne peut accorder que très peu de pages à chaque auteur. Tu verras aussi une gravure représentant le Tombeau de Garnier-Pagès. C'est une tribune en marbre blanc exhaussée sur des gradins de même matière. Sur cette tribune se voient une couronne civique et des papiers sur lesquels seront inscrits les titres des discours les plus remarquables de Garnier-Pagès; au pied de la tribune sera le cercueil en granit noir sur lequel on verra gravé le nom du tribun. Ce monument sera élevé sur des gradins de granit de Cherbourg. Cette idée m'est venue le jour de l'enterrement en voyant les orateurs montés sur un tombeau qui leur servait de tribune, et ayant à leurs pieds le cercueil. Je lis aussitôt une esquisse qui a reçu l'approbation des membres de la Commission.
Tu sais que j'ai fait plusieurs articles pour le Dictionnaire politique, édité par Pagnerre. Il y a peu de jours que celui sur les Récompenses nationales vient de paraître ; je pense que tu pourras te procurer à Angers les livraisons de cet ouvrage qui est presque terminé.
Eh! bien, cher ami, n'existe-il pas une fatalité sur moi? Au milieu d'un ardent travail qui devait bien promptement me mettre à même d'exécuter mes projets de voyage, j'ai été pris d'une maladie bien douloureuse, en vérité, et je suis encore incertain du terme de mes souffrances, car les douleurs rhumatismales suivent exactement les variations de la température. Combien j'ai souffert physiquement et moralement! Que de sombres et pénibles réflexions viennent m'assiéger ! Quelles nuits! A mesure que j'avance dans la vie, je sens que je n'ai plus assez de forces pour résister à toutes les émotions causées par les froissements d'une société qui m'enK-vc presque journellement des lambeaux d'existence, me livrant, ainsi affaibli, en proie aux maladies. Pour être heureux, il faudrait avoir des nerfs de fil de fer et un cœur sans pulsations devant le spectacle des misères de ses
semblables. Enfin, il faudrait être comme cette innombrable quantité d'industriels et d'hommes d'affaires qui promènent avec insolence un visage fleuri, se vantant à tout propos de l'énergie de leur caractère qui ne consiste, à vrai dire^ que dans un' égoïsme développé.
Enfin, depuis hier je vais un peu mieux, et, Dieu aidant, peutêtre que je pourrai dans quelque temps reprendre mes travaux. Ce n'est que dans mon atelier que j'éprouve un certain soulagement à mes ennuis ; là, je vis au moins avec de grands et nobles souvenirs, avec les types vénérables de l'humanité, et si mes affaires me forcent de m'arracher parfois à ce milieu salutaire, j'y rentre le plus tôt possible pour me débarrasser de la bouc physique et morale qui s'était attachée à moi.
Je regrette beaucoup que lu ne puisses m'envoyer dès maintenant une épreuve daguerréotypée du monument de Bonchamps; j'aurais mis sans retard le graveur à l'œuvre. Eh ! mon Dieu, Saint -Florent n'est cependant pas très loin d'Angers. Comment se fait-il que la personne qui possède un instrument pour daguerréûtyper ne consente pas à perdre quelques jours?
J'ai envoyé de nouveaux médaillons au Musée d'Angers ; mais j'ai vu dans le livret que tu m'as fait remettre que l'on avait changé beaucoup de noms. Fais-moi le plaisir de voir M. Mercier pour lui donner les noms qu'il ne pourrait pas lire. Je comprends fort bien que les noms allemands ne sont pas toujours faciles à déchiffrer. Dans les derniers cadres que je viens d'envoyer, le médaillon de Schlegel peut embarrasser, car l'S est formée à l'allemande et peu lisible pour les Français.
J'ai annoncé à M. Mercier que tu voudrais bien me rendre le service d'éclaircir quelques noms, toi qui as assisté à l'exécution de la majeure partie de ces médaillons.
Parmi les médaillons que tu as reçus, il y en a deux de M. de Candolle. Fais-moi le plaisir d"cn faire remettre un à M. Bastard, médecin à Ghalonnes, pour lequel le célèbre naturaliste genevois avait une bien haute estime.
Théodore te remettra un médaillon de M. Burnouf que tu n'as pas encore, je crois; je le charge aussi du médaillon de Broussais; s'il s'en trouve un dans ta collection tu donneras celui-ci à M. Mirault.
Il faut, mon ami, que tu fasses faire une liste bien exacte des
médaillons qui sont chez toi, afin que je complète ceux qui te manquent.
Adieu, cher ami. Tout à toi de cœur,
David.
P. S. — Je joins à ces feuilles le brouillon de la lettre que j'écrivis le soir même de la mort de Bertrand à Sainte-Beuve. Cette mort est un des nombreux événements qui ont tant contribué à déchirer mon cœur. Garde cette triste page; un jour, peut-être, j'en exhumerai de mes souvenirs d'autres pour toi.
Collection Parie. — Les œuvres d'Aloysius Bertrand, dont la publication avait été projetée par David et Sainte-Beuve, furent éditées par Victor Pavie, en 1842. Le Tombeau de Garnier-Pagès, dessiné à l'aquarelle par David, ne fut pas exécuté par le maître. (David d'Angers, etc., t. II, p. 49.3.) Quatre études furent composées par David et publiées dans le Dictionnaire politique de E. Duclerc et Pagnerre. Noiis avons reproduit l'étude sur les Expositions nationales et celle sur les Arcs de triomphe dans David d'Angers, etc., t. II, pp. 327-338. Le médaillon de Gandolle, le botaniste genevois, porte la date de 1833. {Musées d'Angers, pp. 149-150.) Toussaint Bastard, né en 1784, mort en 1846, médecin, puis directeur du Jardin des plantes d'Angers, fît, enl811,un séjour de deux mois en Auvergne, dans la compagnie de CandoUe, et rapporta de cette excursion un'herbier considérable. La médaille du docteur Broussais, non datée, doit avoir été exécutée en 1841. (Musées d'Angers, p. 181.) Il est parlé plus haut, dans le commentaire de la lettre de Sainte-Beuve, datée d'avril 1841, des pages éloquentes inspirées au statuaire par la mort d'Aloysius Bertrand.
GLXXII
David, à Victor Pavie.
Un deuil. — Le berceau de gazon. — L'enfant et l'homme,
Paris, 15 novembre 18-41 .
Cher ami,
Sans prévoir qu'un malheur aussi affreux dût vous visiter, cependant nous éprouvions quelques inquiétudes parce que Théodore nous avait dit qu'une lettre écrite par une personne de ta maison annonçait de sérieuses craintes sur la santé de votre pauvre petit enfant. Enfin ta lettre vient de nous frapper de stupeur, car plusieurs raisons très graves semblent augmenter les douloureuses émotions qui te rongent. Chers amis, croyez que dans
un coin de la rue d'Assas, deux âmes qui vous aiment éprouvent un violent contre-coup de l'événement qui vient de couvrir d'un voile de deuil votre existence. Nous en avons gémi, car nous aussi nous conservons une plaie de ce genre dans le cœur. Il faut que cette plaie soit aussi durable que notre vie^ puisque chaque fois que je retourne voir le berceau de gazon du petit Paul, d'amers regrets viennent s'appesantir sur mon âme. Et cependant que perdent-ils en ne restant pas sur cette terre, ces enfants disparus? Eh! mon Dieu, si l'on était raisonnable, on devrait bien plutôt remercier le ciel qui, dans sa bonté, retire quelques êtres de ce monde, véritable gouffre d'illusions empoisonnées. Cependant celte vie n'est peut-être que l'épreuve par laquelle il faut passer pour arriver à une autre vie meilleure?
Un enfant.... C'est une de ces visions que l'âme semble quelquefois aller puiser au ciel et qui s'évapore si les sens essaient de lui donner une forme. La forme, c'est l'homme. L'enfant, c'est le choc rapide et lumineux de l'inspiration. Vois comme la forme homme devient misérable à mesure qu'elle se complète ! Si la nature ne s'empressait de jeter son linceul sur cette forme promptemeni caduque, les hommes finiraient par maudire leur existence. C'est peut-être pour cela qu'il ne faut pas trop regretter la disparition de ces douces et angéliques visions qui retournent dès l'aube vers leur patrie.
Bon et cher Victor, nous te prions en grâce de ne pas nous laisser sans nouvelles de la santé de M""^ Pavie. Quelques mots calmeront notre anxiété à cet égard. Nous ne cesserons de faire des vœux du plus profond et du plus pur de notre cœur pour que le calme renaisse sous votre toit et que votre santé soit parfaite à tous.
Tout à toi de cœur,
David.
CollecAion Pavie. — Victor Pavie venait de perdre son premier enfant âgé de deux ans et demi.
GLXXIII
David à "Victor Pavie
Ange emportant un enfant. — Le poète angevin Le Loyer. — Le buste de
Du Bellay.
Paris, 10 décembre 1841.
Cher ami;,
Ta lettre m'a trouvé occupé de la composition d'un petit dessin représentant un Ange emportant au ciel vin petit enfant. ïu vois que j'avais devancé ton désir. Envoie-moi la mesure bien exacte de l'espace que tu réserves,sur la croix, à la gravure du sujet. Je ferai un dessin au trait qui pourra être reproduit par un calque.
Nous sommes bien heureux, Emilie et moi, des bonnes nouvelles que tu nous donnes de la santé de M""^ Pavie. Nous faisons des vœux pour que cela dure.
Adieu, ami, sois plus heureux que par le passé, et crois à mon dévouement de tout cœur,
DAvm.
Envoie-moi la mesure en question.
J'ai lu avec un bien vif et réel intérêt ta biographie de Pierre Le Loyer. Voilà encore une des gloires poétiques de notre Anjou que tu as exhumée.
J'aimerais aussi un jour faire le buste de Du Bellay et celui de Le Loyer, et les donner aux villages qui les ont vus naître. Si Dieu me prête vie cela se fera.
Collection Pavie. — Le dessin représentant un Ange emportant un enfant a été traduit en bas-relief dans le cimetière de Saint-Melaine sur la tombe du petit Joseph Pavie. (David d'Angers, etc., t. I, p. 426; t. H, p. 495.) Pierre Le Loyer (1550-1634), poète, né à Huillé, près Durtal, mort à Angers, avait remporté, en 1572, le prix de l'Eglantine aux Jeux Floraux. Du Bellay était né à Lire. Si le projet de David se fût réalisé, les bourgs de Huillé et de Lire posséderaient les monuments de deux poètes angevins du seizième siècle.
David à Victor Pavie.
Du Bellay. — Berthe. — Leysener. — Donas. — Charles Lenorraant. — Le monument de Bichat. — Projet du maître d'aller ouvrir à Athènes une école de sculpture. — Dantan et ses « charges ». — Les manuscrits d'Aloysius Bertrand. — Corbière . — La statue de Bernardin de Saint- Pierre .
Paris, 2 janvier 1842.
Cher ami,
Je m'occupe le plus activement possible du monument du pauvre petit. Je l'enverrai aussitôt qu'il sera terminé.
Je suis bien contrarié du retard que met M. Le Loir à la gravure du portrait de Du Bellay. Je sens que cela doit être extrêmement ennuyeuxpour toi. Je lui ai fait visites sur visites, sans pouvoir le rencontrer. Je lui ai aussi écrit plusieurs lettres qui sont restées sans réponse. Aujourd'hui seulement, il est venu me dire que le dessinateur sur bois ne lui avait remis la planche que depuis deux jours. Il m'a juré sa parole d'honneur qu'il allait s'y mettre sans retard et que nous en serions bientôt possesseurs. A tout péché miséricorde.
J'ai reçu de M. Berthe (d'Angers) une petite note sur Leysener, Il me dit que c'était toi qui l'avais engagé à me l'envoyer. II t'aura mal compris. Je vois avec peine la stérilité des documents sur cet artiste. Si tous ses ouvrages étaient encore visibles, il y aurait sans doute de quoi t'inspirer de belles pages, car l'auteur de la Tète de Christ que l'on voit chez M. Grille était un homme de grand mérite. Sa vie a dû être très simple, et je me souviens que mon père m'a souvent dit qu'il buvait copieusement de notre vin d'Anjou. Quelle triste note, n'est-ce pas? Je me le figure comme Ohmacht^ homme d'instinct, attaché profondément aux nobles et aux prêtres parce qu'ils le faisaient travailler. Du reste, aucune idée philosophique. Il éprouvait sans doute peu d'émotions en face des poétiques expressions de la nature ; il vivait étranger à ces grands et religieux sentiments de patriotisme qui font que l'artiste descend dans l'arène quand les intérêts de la patrie sont discutés ; il dut ignorer que chacune des productions
de l'homme de pensée lui enlève une parcelle de sa vie, et le fait ruine avant Tàge. Pour celui-ci l'art est un sacerdoce, un moyen •de plaider une sainte cause : celle de l'humanité, de la vertu, de la grandeur et de la noblesse. Ne sont-ce pas là les seuls mobiles qui agissent sur le cœur de l'artiste? S'il advenait qu'un peuple égaré voulût profaner le génie, le devoir du statuaire est de briser ses ciseaux et de laisser à d'autres le triste métier qui, en les assimilant aux histrions, les fait ramper avec eux sous les bravos d'une foule hébétée.
Si tu veux encore trouver quelques linéaments plastiques du ciseau de Leysener, va donc visiter la maison de M. de Pignerolles ; il y a là des bas-reliefs qui m'ont paru assez bien. A la vérité j'étais bien jeune quand je les ai vus.
Tu devrais souvent voir M. Donas et faire résonner cette vieille cloche oxydée. Elle peut rendre encore quelques sons.
M. Lenormant est de retour de Grèce depuis quelques jours seulement. Ce qu'il m'a raconté de son voyage me fait éprouver un profond regret de ne pas avoir pu exécuter le projet que j'avais formé. Il m'avait annoncé à plusieurs Grecs de mes amis qui occupent les premiers emplois dans ce pays. Enfin, rien n'est encore abandonné à l'égard de ce projet, et l'hiver prochain je puis aller m'établir à Athènes où il reste encore de vieux défenseurs de la cause libérale qui attendent la consécration de mon ciseau.
Je termine actuellement le monument de Bichat, et j'espère qu'il sera achevé vers le milieu du mois prochain. Je partirai aussitôt pour aller à Saint-Béat, faire exécuter en marbre le groupe du général Gobert. Ensuite je reviendrai en mai pour mon mois de professorat^ puis je retournerai à Baréges pour prendre les eaux, et au mois de septembre je porterai mes regards et mon cœur vers cette chère Grèce que j'ai si longtemps désiré voir. L'ambassadeur grec et tous mes amis qui habitent ce pays m'engagent depuis longtemps à aller m'y fixer pour y ouvrir une école de sculpture.
Qui peut me retenir dans cette France, au milieu d'un peuple énervé qui ne comprend plus le sentiment de patriotisme? La vogue est aux Dantan qui le font rire en accentuant le côté infirme des hommes distingués. Essayez donc après cela d'intéresser le peuple à l'imago des héros, des bienfaiteurs de l'humanité! Vous ne serez pas compris.
Si le manuscrit de Bertrand était à moi, certes, je serais très heureux de le donner à la ville d'Angers, mais il n'en est rien. Ces feuilles recueillies par moi sur un grabat d'hôpital qui, quelques jours plus tard, auraient sans doute servi à allumer la pipe des garçons de salle, appartiennent à la famille, à laquelle je vais les restituer aussitôt que tu me les auras remises. II y a peu de jours que M""' Bertrand est venue me les demander. Ainsi ne les laisse pas entrer dans le greffe de M. Grille, car c'est l'antre de Trophonius.
Je viens de recevoir une lettre de mon ami Corbière. Il m'annonce que le Conseil municipal a décidé l'érection de la statue de Bernardin de Saint-Pierre et accepte avec reconnaissance Folfre que j'ai faite de mon modèle. Encore une émotion à joindre à toutes celles que j'ai déjà éprouvées! II faut que le peuple du Havre soit industriel jusqu'à la racine des cheveux pour se faire tant prier d'élever un monument à un homme aussi justement célèbre que Bernardin de Saint-Pierre. Si ces marchands n'avaient étouffé sous la préoccupation du lucre tout sentiment élevé, ils auraient voté par acclamation, et depuis de longues années, non pas une statue, mais un temple à l'auteur de Paul et Virginie!
Enfin mes émotions ne sont pas encore terminées. Corbière m'a annoncé la lettre affirmative du maire, et elle ne vient pas... Cartilage n'a pas eu de poètes ni d'artistes.
Adieu, ami, soyez tous heureux. Pensez quelquefois à nous qui vous aimons bien. Emilie souhaite toute sorte de bonheur à M™' Pavie,à laquelle tu présenteras mes respectueux hommages.
Tout à loi de cœur,
David.
Collection Pavie. — Jacques-André Berthe, né en 1763, mort en 1846, avait pris part, dans les rangs des Républicains, à l'insurrection de l'Ouest, durant l'époque révolutionnaire. Gardien du Musée David en 1839, Berthe, relieur de sa profession, a laissé d'intéressants manuscrits sur les événements qu'il avait traversés et les hommes marquants de son époque. Il est parlé plus haut du sculpteur Leysener, à l'occasion de la lettre do David, à Victor Pavie, en date du o juillet 1830. Ghai'les Lenormant, mort à Athènes en 1859, a fait de fréquents voyages en Grèce. Le maiti'e fut intimement lié avec lui et modela son médaillon dès 1830. (Musées d'Angers, p. 134.) Nous avons parlé des monuments de Bichat et de Bernardin de Saint-Pierre, au sujet de la lettre de l'artiste à Pavie, en date du 31 mai 1840. On connaît les « charges » de Dantan le jeune, trop poiupeusemeut décorées du litre de « Musée ». Les manuscrits de Bertrand, dont il
est question ici, sont des ébauches tracées par le poète, durant son séjour à l'tiospice Necker. Le « greffe » de M. Grille est la Bibliothèque d'Angers, dont François Grille était le conservateur. Le romancier Corbière habitait le Havre en 1842. L'artiste, estimant en lui l'écrivain et le patriote, avait modelé son médaillon en i8o5. (Musées d'Angers, p. 159; David d'Angers, etc., t. II, p. 374.)
GLXXV
David à Victor Pavie.
Du Bellay. — h' Ange emportant un enfant. — Une sœur du Conventionnel Oudot. — Leysener. — Le Gaspard de la nuit. — Théodore Lebreton.
Paris, 31 janvier 1842.
Cher Victor,
Je reçois à l'instinit la planche de la gravure de Du Bellay. Je désespérais de la posséder jamais, malgré mes incessantes demandes. Enfin la voilà et je m'empresse de te la faire parvenir. Je pense que tu ne seras pas trop mécontent de cette gravure. J'ai donné la somme de vingt francs, déboursé du graveur pour le dessinateur ordinairement chargé du soin de reporter sur le bois le dessin sur papier. Tu vois que MM. Le Loir et Andrew m'ont traité en ami.
Sous peu, j'espère t'envoyer le dessin sur papier et celui du monument du pauvre petit, ainsi que la petite croix. Excusemoi, cher ami, si je suis si long, mais je suis si horriblement pressé par le monument de Bichat et le groupe équestre, et si effrayé de me trouver encore à Paris vers l'équino.x^e du printemps que je ne me donne pas un moment de repos. Je voudrais bien tâcher de fuir les tourments de l'enfer qui m'attendent indubitablement si je reste ici.
Je t'envoie l'extrait mortuaire de Leysener que M. Berthe m'a transmis, croyant qu'il me serait probablement utile. Va donc voir la sœur d'un de mes amis révolutionnaires, Oudot. Cette brave femme m'a fait passer des instants bien intéressants en me parlant des antiques familles angevines. C'est une bibliothèque vivante. Elle avait beaucoup connu ma mère. Tu juges comme je l'ai fait parler longuement sur ce cher sujet! Je ne serais pas
étonné que tu ne parvinsses à avoir quelques détails, de ce côté, sur le statuaire.
Hier, j'ai rencontré Sainte-Beuve, qui m'a demandé si je savais où en est l'impression du Gaspard de la nuit. Il m'a dit que quand tu lui enverrais les épreuves, il am-ait besoin du manuscrit que tu as entre les mains, et môme de ceux que nous avons à la maison, pour y intercaler quelques nouveaux morceaux.
Nous sommes trcs inquiets, rue d'Assas, de vos chères santés. Un mot de ta part à cet égard nous fera plaisir.
Le roulage a commis une lourde bêtise. Je lui avais dit de l'adresser tes caisses franches de port, au lieu de cela on t'a fait payer, et ce sont les caisses pour le Musée qui sont arrivées franches de port. J'en ai été bien contrarié.
Adieu, cher ami. Emilie et moi désirons que vous soyez tous en parfaite santé et bien heureux.
Tout à toi de cœur,
David.
L'année dernière j'étais à Rouen. Je me suis trouvé avec l'éditeur d'un volume de Poésies de Lebreton. J'ai été engagé à souscrire et à faire souscrire mes amis. J'ai pris sur moi de faire mettre ton nom, et je t'envoie le volume qui vient de m'être remis.
Collection Pavie. — David a modelé le médaillon du Conventionnel Oudol en 1835. (Musées cC Angers, p. 158.) La publication de Lebreton, le poète artisan de Rouen, dont il est pai-lé ici, a pour titre ; Nouvelles Heures de repos d'un ouvrier (Rouen, 1842, in-8°).
GLXXVI
Victor Pavie à David.
Le portrait de Du Bellay. — Mariage de Théodore Pavie. — Le Gaspard de lu nuit. — Chasse aux souvenirs sur Leysener. — Le Rhin, par Victor Hugo. — Cacliot ou cabanon.
Angei-s, 7 février 1842.
Mon cher Monsieur David.
J'ai décacheté votre lettre avec cette inquiétude qu'une con-
i94 DAVID D'ANGERS
science alarmée comporte naturellement avec elle : j'étais en retard vis-à-vis de vous.
Vous, loin de me gronder, vous m'envoyez une gravure admirable où Du Bellay revit mieux qu'il n'a jamais vécu. Vous me demandez pardon de m'avoir fait payer la bienvenue de ce que d'autres auraient payé son pesant d'or. Vous traitez de « liberté » cette attention amie d'avoir inscrit mon nom sur le registre d'un poète. Toutes choses qui sont bien de vous et auxquelles on vous reconnaît!
Une lettre de mon père a traversé notre silence. Elle vous a conté comme quoi Théodore, après « avoir servi de ceinture à la terre », — ainsi que le grand Shakespeare, fait parler Ariel, — était venu redemander aux cendres de son foyer le dernier mot de la famille. Simple, aimante, enthousiaste des devoirs du mariage, aspirant à servir comme d'autres à commander, la femme qu'il a choisie promet à son été repos, fraîcheur, ombre et rosée. Viendrez-vous? îront-ils? L'entrevue souhaitée se ferat-elle à Angers ou à Paris? Tout en vous renouvelant à cette chère occasion les vœux qui furent exaucés à la mienne, nous souscrivons d'avance avec une résignation d'amis à vos projets de santé, de travaux et de voyage, si malmenés jusqu'à ce jour. 11 est certain que cette terre d'où s'elface à mesure l'ancienne trace de vos pas se décolore à mes yeux de tout son prestige de patrie. La salle où gisent vos œuvres, silencieuse de vous, m'attristait l'autre jour et me semblait votre mausolée!
La gravure de Du Bellay, disais-je donc, est une traduction magnifique, et qui me fera patienter jusqu'à la venue de l'original. L'épreuve qui s'y trouve jointe me servira de modèle. J'attends sous quelques jours encre et papier de PariS;, qui me mettront à même de réaliser quelque chose de mes religieux désirs à cet égard.
Gaspard avance vraiment. Je ne le quitte plus de vue : les défunts avant les vivants. J'avouerai qu'à ma honte et à mon crève-cœur cette devise, hélas! n'a été jusqu'ici que trop enfreinte. Mais je l'affiche à mon chevet, où elle me réveillera chaque matin.
La journée de samedi s'est écoulée tout entière à glaner des souvenirs dans le champ du vieux Leysener... Non seulement sa moisson, mais celle de 'sa génération est faite; ceux qui ne
dorment pas sous terre dorment dessus. M. Bcrthe s'ennuie de mes iniportunités et me relance de la belle manière. — M. Grille (l'oncle) est malade. Quelle bonne fortune pour lui! Pouvoir tirer le verrou sur soi, sur ses papiers, sur son musée et sur ses livres ! N'avoir plus rien à dire, et, chose plus douce encore, n'avoir plus rien à montrer! — « M. Bonnet n'y est pas, repassez demain, s'il vous plaît. » — Pour M'^^ Hudou, elle vit, celle-là. Quel volcan, quelle lave de souvenirs débordés! Gomme je sortais de chez elle, des Muettes plein les yeux, et des tintements plein les oreilles, tous ceux que je rencontrai en me rendant à la maison me semblèrent si nuls et si ternes que je crus coudoyer autant de cadavres sur le chemin. Elle prétend que les parents en savent plus qu'ils n'en disent; que l'opinion les gêne, par souvenir du fils, républicain ardent, sculpteur aussi lui-mèmC; auteur du buste de notre fantastique ami Kadelberg. Je n'ai plus qu'une porte où frapper désormais. C'est celle d'un ancien littérateur d'ici, le sieur Papin, maintenant domicilié à Saumur, et dont la femme est nièce de Leysener. Je viens de cacheter ma lettre à son adresse. Après quoi je saurai, ou bien j'ignorerai.
Avez-vous remonté le Rhin, non en bateau, cette fois, ni en voiture, mais en Victor Hugo? G'est lui, deux fois pour une, réverbéré dans le fleuve, poète sans fin, tirant de ceci une voix, et de cela une étincelle. A-t-on pétri le monde avec ce despotisme étrange qui fait que tout le paysage ne jure que par lui! Un si rude gantelet, à la longue, vous froisse. On revient de cette lecture suffoqué et meurtri, comme une proie tombée des serres d'un aigle.
M. **' est fou. Homme de talent et de cœur, poète aussi dans son art, ce vil métier des autres, et le dernier typographe qu'eiàt avoué Gutenberg. J'ai appris cela hier, comme une chose quelconque, de la bouche vulgaire d'un commis voyageur. L'amour des traditions, l'enthousiasme du beau, l'horreur des spéculations mercantiles ont travaillé sa tête et bouleversé son cerveau. C'était mon maître, et je le pleure. Cachot ou cabanon, c'est, par le temps qui court, la destination du génie. — Et Bertrand qui allonge sous le pli do vos draps sa blême tête pour me dire : « Vous avez oublié l'hôpital! »
Croyez, notre bien cher, à nos inviolables amitiés,
Victor Pavie.
CjUecUon David d'Angers. — L'ouvrage do Victor Hugo, Le Rhin, lettres à un ami, parut en janvier 1842 (2 vol. in-8°).
David à Victor Pavie.
Tombeau de Joseph Pavie. — Les « Pourquoi de l'enfant ». — Symbolisme du monument de Bichat. — Angoisses d'artiste. — Sérénades. — Paysage. — Souvenir d'enfance. — Leysener. — Eugène Delacroix. — Critique des expositions. — Visite à la tombe d'Aloysius Bertrand. — Le roi René. — Présent de la ville de Strasbourg.
Paris, 27 mai 1842.
Je suis bien en retard pour te répondre, mon cher Victor ; la vie agitée des voyages en est la cause. Ce n'est pas oubli, car toutes les impressions heureuses que j'ai éprouvées m'ont rappelé ton cher souvenir. Je suis heureux que tu aies reçu avec quelque intérêt le croquis que je t'avais adressé avant mon départ, tristes linéaments confiés à cette fragile feuille de papier, monument éphémère quand on le compare à celui que le malheur sculpte dans notre cœur. Le malheur est un colosse qui tôt ou tard pèse de tout son poids sur notre vie et l'écrase impitoyablement. J'ai travaillé à ce croquis avec tout le cœur possible, avec de bien vives émotions à ton sujet et d'affreuses transes pour mes deux enfants, car le jour où le marbrier avait déposé la croix chez moi, ces pauvres petits furent frappés de la maladie dont mon Hélène n'est pas encore tout à fait guérie. Parfois, lorsque je travaillais au dessin du pauvre Joseph, mes enfants venaient auprès de moi, puis, avec une voix rendue sonore comme du cristal par la maladie, ils m'adressaient des questions qui souvent appelaient des larmes à ma paupière. « N'est-ce pas, disait Hélène, que l'on meurt quelquefois? — Oui, ma pauvre enfant ; que Dieu nous prenne en pitié ! »
Avant de quitter Paris, j'avais terminé deux groupes : celui du général Gobert avec le guérilla. Dans le groupe de Bichat, j'ai cherché à élever un monument à la science de la physiologie. Trois existences se présentent sur ce piédestal : l'une rêveuse, végétative, pure comme l'aurore d'un jour sans nuages; l'autre occupe le milieu, la partie la plus élevée de cette
pyramide humaine. Celle-là est passionnée, dévorée par les émotions; elle pense et se consume; elle essaye de lever un coin du voile qui cache les mystérieux secrets de la Création. Enlin, à la base de cette pyramide est la mort, autre existence obscure, hiéroglyphique. C'est cette transformation que la lampe de la science, celle qui éclaira Hippocrate, illuminera de ses rayons. Le scalpel et les instruments d'anatomie rappellent la dissection. Voilà une trilogie. Les anciens aimaient à procéder d'après cette méthode. J'en ai fait usage pour exposer mon drame physiologique. Si j'ai posé la main de Bichat sur le cœur de l'enfant, c'est que là réside le foyer le plus ardent de la vie. Dès le principe, ma composition s'est présentée claire à ma pensée. Mon programme est très simple. N'est-il pas vrai que le médecin prend l'homme au berceau, le soutient jusqu'à la tombe, et restant fidèle à sa dépouille y cherche des lumières, pour éclairer les sublimes et miraculeuses manifestations de la vie ? Une grande jouissance m'était réservée dans la réalisation de ce travail ; je consacrais pour l'avenir les traits de mon Robert. Puis je me disais : Peut-être cette union avec un grand homme portera-t-elle bonheur à ce cher enfant ! Travaille, pauvre artiste, sois le jouet continuel des émotions qui détruisent ta vie par lambeaux, tâche de fouiller dans les replis les plus profonds du cœur, cherche à faire passer les manifestations de l'âme sur la pierre, tu rencontreras soudain des êtres prétentieux et nuls qui te crieront : « Prends garde ! tu exagères les têtes de tes personnages ! Il faut que je puisse te comprendre !... » Ah ! mille fois malheureux celui qui peut comprendre toutes les transes, les agonies de l'artiste! Souvent, la nuit, lorsque le sommeil le fuit, son œuvre hante sa pensée, elle lui apparaît toute défectueuse ; son cœur serré par l'anévrisme bat convulsivement; la sueur couvre son front ; il se prend à désespérer de la réussite de cette statue qu'il aimait tant ! Mais la lumière calme ses angoisses. II reprend son travail avec ardeur, et l'illusion, ange consolateur de l'homme, vient de nouveau le soutenir dans son pénible labeur, pour l'abandonner encore au retour de la nuit prochaine. X'oilà, mon ami, l'histoire de ma vie d'artiste. Aucun de mes ouvrages qui ne m'ait fait traverser cette épreuve ; mais l'art, avec sa puissante et irrésistible voix, est là qui vous dit : « Marche! » PuiS;, il y a aussi de bien douces et nobles compensations.
Si, dans une ville oi^ tous croyez être arrivé sans être vu des personnes qui peuvent vous faire connaître, la Marseillaise, sublime chant de liberté, retentit tout à coup dans la nuit et vous arrache au sommeil, l'entraînante harmonie vous rappelle que votre nom n'est pas effacé du souvenir de vos amis ; c'est une sorte de baume qui cicatrise les anciennes blessures ; le cœur se reprend à la vie; l'avenir s'embellit de nouveau. Au cours des manifestations si chaleureuses dont j'ai été l'objet dans plusieurs villes, lors de mon dernier voyage, ce qui m'a le plus touché, c'est que l'on n'a jamais séparé le patriote du statuaire.
J'aime le midi de la France, la nature y est passionnée. J'aime la désolation de ses paysages, qui semblent porter les traces d'une des brûlantes révolutions du globe. J'aime ces oasis délicieuses qui forment un si heureux contraste avec les lignes sauvages et grandioses d'un sol que la main de l'homme ne peut féconder par la culture.
Je pense qu'actuellement tu dois avoir des documents exacts sur le sculpteur Leysener. Combien je regrette de ne pas avoir noté de précieux renseignements que mon père avait recueillis sur cet homme et aussi sur des faits très curieux de la guerre de la Vendée ! Mon père, avec son imagination ardente, avait été naturellement frappé du talent de ce statuaire dont tu veux conserver le souvenir; il en parlait bien souvent, et moi je ne prêtais qu'une trop légère attention à ses récits. Cependant je me souviens bien que, tout petit garçon, je grimpais sur un autel dévasté de l'église en ruine de Saint-Aubin, et que là je me cramponnais à un fragment de statue de Vierge que mon père m'avait dit être de notre statuaire. Je passais mes petites mains avec curiosité sur les pieds encore bien conservés, et j'habituais ma jeune pensée à désirer suivre cette noble carrière des arts. Cherche, mon ami, feuillette les vieilles archives vivantes que le temps a oubliées sur la terre; tu en trouveras beaucoup comme M"^ Oudot qui expriment leurs idées à peu près comme ces mots à rebours que l'on trouve sur le papier buvard qui a servi longtemps. Qu'importe? Un mot déformé est parfois précieux sur le sujet dont on s'occupe. Il y a aussi d'autres vieux souvenirs qui font songer à ces manuscrits calcinés par la lave du Vésuve. Ceux-là se révèlent à vous par de grandes lignes qui vous font pénétrer de sublimes pensées : ce sont les Chateaubriand, les Lamennais,
Je viens de rencontrer Lacroix, qui m'a dit avoir perdu le prospectus de l'exposition d'Angers que tu lui avais envoyé; malheureusement, il m'a été impossible de lui en donner un exemplaire; j'en avais disposé. Je n'ai rien à envoyer, hors les bas-reliei's du Gulenherg qui viennent d'être fondus. Tous faites bien, mes amis, de tâcher de former le goût des Angevins ; puis c'est la mode actuellement de faire des expositions. Il faut que cette mode s'use comme toutes celles qui sortent de la tête humaine. Dans le temps où l'art était en plus grande vénération, on ne faisait pas d'exposition, de bazard. L'art était partout sur les monuments; il était à sa place; il avait un but. On ne voyait pas un sujet profane auprès d'un sujet religieux; la vertu auprès du vice, la charge auprès de ce qui est noble. Aussi l'art était pur et respecté. Actuellement, c'est un objet de commerce et de curiosité; on ne tient pas à acheter des tableaux, puisque l'on peut en avoir souvent la vue par des expositions. C'est à notre égard ce que sont les cabinets littéraires pour les littérateurs.
Et mon pauvre Bertrand! Lorsque je suis allé visiter sa tombe, une pensée est venue me frapper au cœur. 11 me semblait que le poète me demandait avec douleur : « Et mon monument littéraire! »
Pense-t-on à faire le tombeau du roi René? Bien certainement je penserai à m'occuper de la figure vers le printemps prochain; il faut eniîn élever un monument à cet homme. Que nous sommes Gaulois, en vérité! Nous ne nous exaltons pas assez pour les nobles souvenirs; notre argent est collé à notre colfre- fort quand il s'agit d'une manifestation de l'àme. Ah ! si c'était pour des fêtes, des banquets, cela serait bien différent !
Le 15 du mois de juin, je quitterai Paris pour les Pyrénées, et il est probable que je retrouverai la santé.
Soyez tous heureux, chers amis, et croyez à notre sincère et éternelle amitié.
DAvm.
P. S. — Je viens de recevoir de la ville de Strasbourg une magnifique coupe ciselée par Kirstein. Ce qui m'a rendu bien heureux, c'est le nom d'Angers qu'ils ont joint au mien. Le nom du fils auprès de celui de sa mère! Voilà les véritables récompenses. Cela vaut mille fois mieux que les croix obtenues par faveur.
Collection Pavie . — L'enfant placé près de Bichat.dans le monument de Bourg, rappelle les traits du fils du statuaire en 1841. C'est M. Robert David qui a posé pour cette figure. L'abbaye de Saint-Aubin, dont parle le maître, existait à Angers, au centre de la ville. C'est sur son emplacement que s'élèvent aujourd'hui les bâtiments de la Préfecture. Lacroix, on l'a vu déjà, est le peintre Eugène Delacroix. La coupe ciselée par Kirstein fut offerte par la ville de Strasbourg à l'auteur du monument de Gutenberg.
GLXXVIII
David à Victor Pavie.
Robert David. — Le Gutenberg à l'Imprimerie royale. — Le pays natal. — L'atelier d'élèves de David passe sous la direction de Rude. — Second buste de Victor Hugo. — Les carnets du maître. — Les monuments du cardinal de Cheverus et de l'abbé Mongazon. — Paul Delaroche. — Rendez-vous en Grèce.
Paris, 19 juin 1842.
Mon chev Victor^
Sans une grave maladie qui vient encore de s'emparer du pauvre Robert, je ne serais plus à Paris, Cependant, je pense que bientôt il me sera possible de quitter cette ville, car mon jeune malade entre en convalescence.
Je viens de charger au roulage plusieurs caisses pour le Musée d'Angers, et une qui t'est destinée. Celle-ci contient des fragments, en bien mauvais état, de deux bas-reliefs du monument de Gutenberg. Tu les feras porter à la campagne. Un jour le statuaire vieilli contemplera, sur le seuil de ta porte, tes jeunes enfants jouant avec les têles des figures de ces bas-reliefs. Il sera heureux qu'au moins ses ouvrages puissent amuser cette jeune génération. Cette fois je me suis bien expliqué : la caisse doit t'être remise franche de port.
Micheli est actuellement occupé au moulage des quatre basreliefs qui^ avec la figure de Gutenberg, doivent être placés dans l'une des grandes salles de l'Imprimerie dont M. Lebrun est directeur. Aussitôt que le moulage sera terminé, des ordres seront donnés pour que les plâtres soient envoyés à Angers. S'ils n'arrivent pas trop tard, tu pourras les faire placer à l'exposition qui va avoir lieu.
J'ai reçu avec reconnaissance le journal dans lequel tu as inséré un article sur mes travaux. Merci mille fois. Ta voix s'est encore élevée en laveur de ton vieil ami.
Ne crois pas, cher ami;, que la terre de la patrie puisse être jamais brûlante à mes pieds. Non, mille fois non. Je l'aime de toute mon âme. Elle a pour moi le charme d'un premier amour heureux. Mes pensées les plus chères lui sont acquises, et je voudrais lui confier toutes mes douleurs, comme on fait à une mère. Mais je suis un pauvre infirme de corps qui a besoin de chercher à calmer ses souffrances sous un ciel plus chaud, afin de pouvoir consacrer encore quelques-unes des années qui peuvent me rester à mériter, par de nouveaux ouvrages, la bienveillante attention de mes compatriotes. Mon cœur et mon âme renferment encore quelques nobles visions auxquelles je serais heureux de donner une forme durable. Cette idée me poursuit sans relâche; elle domine toutes autres affections.
Après vingt-deux années de tendre et constante sollicitude, mes élèves viennent de me quitter. Afin que mes absences ne nuisissent pas trop à la direction de leurs études, j'avais prié M. Husson d'aller constamment leur donner ses conseils. Ils sont venus me demander un autre maître. Je les ai recommandés d'abord à M. Petitot, qui a refusé, puis à M. Rude, qui a accepté. Ils ont aussitôt écrit une lettre de remerciement, signée de tous, à ce dernier, et je suis rentré dans ma solitude... Pourquoi auraientils eu quelques égards envers un homme qui leur avait donné ses leçons gratuites, qui en avait sauvé plusieurs de la conscription, aidé certains autres de sa bourse lors des concours du prix de Rome, qui leur avait prodigué ses consolations quand ils étaient malades? En étant polis, je ne dis pas reconnaissants, ils n'eussent pas été les enfants de ce temps d'égoïsme et d'ingratitude. Je sais bien qu'ils me reprochent de ne leur avoir donné ma voix dans les concours qu'à mérite égal avec leurs concurrents, de l'avoir toujours réservée aux élèves des autres maîtres lorsque ceuxci la méritaient mieux que les miens. Je sais bien qu'ils peuvent me dire que les autres maîtres n'ont pas montré toujours tantde scrupule, mais ma conscience m'est trop chère pour la sacrifier en aucune occasion, et ma vie prouvera que je ne suis pas républicain de nom seulement.
Avant d'entreprendre un voyage, j'ai toujours l'habitude de
mettre ordre à mes affaires. Je viens de faire un testament qui prouvera, je l'espère, mon admiration et ma tendre amitié pour Hugo : c'est son buste; car le premier essai n'était qu'un portrait. Je l'ai débarrassé de ses vêtements, je lui ai mis une couronne de laurier sur la tête. Ce buste sera coulé en bronze et donné par moi à la ville de Besançon. Je tenais beaucoup à faire comprendre à ses insouciants compatriotes qu'au moins il existe hors de chez eux des hommes susceptibles d'être constants admirateurs du génie, et qu'enfin on n'est pas « prophète dans son pays natal ».
Sous peu de jours, je crois pouvoir partir. Je vais encore éprouver de grandes et saisissantes impressions à la vue des beautés de ce pays méridional que j'aime tant. Je vais, comme j'en ai toujours eu l'habitude, noter dans des petits livrets une partie de mes émotions. Un jour, après moi, tu en seras le dépositaire. Tu y trouveras, sans doute, des pensées d'artiste. Tout ce qui frappe mon imagination devient de l'art, et cela doit être nécessairement, puisque nous sommes voués durant toute notre vie au « compte rendu » de la nature visible et intellectuelle.
Quand je reviendrai, je terminerai la statue du vénérable M. de Cheverus.
Le monument de M. Mongazon est en train, mais c'est un ouvrage qui a pris une grande extension par le bas-relief qui représente une Distribution de prix. La bonne et patriarcale tète de cet homme m'a fait plaisir à reproduire.
Tu vois, ami, que lorsque je reviens à Paris, mes instants sont exclusivement employés à faire de nouveaux travaux qui ne pourraient être exécutés si j'allais me reposer dans notre pays.
Mais toi, tu ne viens plus à nos expositions, tu n'as pas même vu le dernier travail de Delaroche, travail dont je te parlerai dans ma prochaine lettre. Viendras-tu me retrouver en Grèce? Seraije plus heureux cette fois qu'à l'inauguration du Gutenberg ?
Adieu, cher ami, soyez heureux tous et croyez-nous, Emilie et moi, tout à vous de cœur,
Collection Pavie. — Un exemplaire en plâtre du monument de Gutenberg, offert à M. Lebrun, directeur de l'Imprimerie royale, décore un atelier de cet établissement. Un exemplaire en fonte, exécuté à une date postéi'ieure, a été placé dans lacour d'honneur de l'ancienHôtel de Rohan.(ili2«ee5 (i?'^ngers, pp. 109-110.) Le buste de Victor Hugo, la tête laurée, porte la date
de i842. Le marbre fut offert au modèle. {Davidd'Angers, etc., t. ï, p. 582;i.U, p. 418.) Les carnets du maître, au nombre de plus de cinquante, ont été offerts par M. Robert David à celui qui écrit ces lignes. Un grand nombre de notes extraites de ces carnets ont trouvé place dans les écrits du statuaire. (David d'Angers, etc., t. Il, pp. 3-447.) Le monument de Cheverus, érigé à Mayenne, fut inauguré le 8 août 1844. Le travail de Paul Delaroche, auquel fait allusion David, est la peinture murale de l'Hémicycle à l'École des beaux-arts.
GLXXIX
David à Victor Pavie.
Aloysius Bertrand et ses proches. — Le cardinal do Cheverus et Fénelon.
Paris, 27 juin 1842.
Cher Victor,
Robert n'étant pas encore tout à fait rétabli, je n'ai pas pu quitter Paris, mais j'espère pouvoir le faire samedi prochain ou dimanche. Ainsi, tu pourrais encore ra'écrire si tu avais quelques choses à me dire. D'ailleurs, les lettres qui me seront adressées ici me seront envoyées au lieu où je voyagerai.
11 m'a été impossible d'empêcher M"''-' Bertrand de t'écrire. Je sens combien tu dois être ennuyé d'être ainsi tracassé. Que veux-tu? cette femme est comme une âme en peine. Quand je la vois venir, elle me semble une apparition du malheureux jeune homme. Ce n'est certes pas celle de sa belle et poétique imagination, mais bien la matérielle expression des misérables entraves qui ont eu raison de sa frêle existence. Ah ! combien il aura dû souffrir ainsi entouré d'êtres qui ne pouvaient le comprendre! Quel long drame passé dans les sinistres mansardes où tant de misère était abritée! Je ne suis plus étonné des traces de blessures occasionnées par ce dur voisinage que j'apercevais sur son âme si délicate. Il y a vraiment une malédiction attachée à tous ceux que la nature a inscrits sur son livre d'immortalité. Il semble qu'elle veuille se venger de ces devins qui cherchent à pénétrer ses énigmes.
Je suis tourmenté, parce que Miclieli n'a pas encore terminé le moulage des bas-reliefs, et comme il est très pressé d'ailleurs, je crains que ces bas-reliefs n'arrivent pas à temps pour votre
exposition. Enfin, il m'a promis qu'il les expédierait aussitôt que sa besogne sera terminée.
J'ai mis en train le monument de M. de Cheverus ; je le terminerai à mon retour à Paris. Ce travail m'intéresse beaucoup. C'était un homme tout à fait digne d'être mis en parallèle avec Fénelon. Il y avait entre eux une grande similitude, quant aux sentiments d'humanité, mais l'évoque de Cambrai avait le double don du génie et des généreuses passions du cœur. La réunion de ces deux qualités dans un grand homme en fait une exception.
Présente mes respectueux hommages à Madame Pavie.
Tout à toi de cœur,
DAvm.
Collection Pavie.
David à "Victor Pavie.
Baréges. — Gavarnie. — Paysage. — Le lac de Gaube. — Un drame sur le lac. — Légende. — L'étude de Victor Pavie sur Leysener. — Hawke. — Paul Delaroche et l'Hémicycle de l'École des beaux-arts. — Critique. — V Apothéose d'Homère, par Ingres. — Caractéristiques des deux œuvres. — La garnison de Baréges. — Retour à Paris.
Baréges, 4 août 1842.
Depuis dix-huit jours nous sommes à Baréges, cher Victor. C'est un bien triste séjour. Une seule rue entre deux montagnes. Le Gave, qui bondit avec un bruit sinistre sur des fragments de granit, descend parallèlement à la rue. La chambre de laquelle je t'écris donne d'un côté sur le Gave, et de l'autre sur cette rue, autre torrent qui roule continuellement bien des misères, destinées, comme les eaux qui hurlent avec tant d'énergie, à se reproduire perpétuellement et à s'engouffrer dans les entrailles du globe. L'àme est attristée de voir ces processions de gens crispés, disloqués; ces figures mangées jusqu'aux os, guidées par deux yeux ternes qui vous regardent avec envie comme les yeux d'un homme qui sortirait du cercueil après quelques mois de séjour. En voyant tous ces gens marcher, l'un avec une seule jambe et des béquilles, l'autre avec une jambe attachée au-
ET SES RELATIONS LITTERAIRES 20o
dessous du menton, on serait porté à croire que tous les télégraphes de France se sont donné rendez-vous ici. Les premiers jours de mon arrivée, je boitais, j'étais tenté de me courber, tant l'imitation de ceux qui nous entourent a de puissance sur nous, et je regrette que Dieu n'ait pas été plus généreux en types nobles ; ceux-ci paraissent à de trop rares époques sur la terre.
Si Baréges est d'une austérité inflexible, il y a dans les environs de merveilleux effets de la nature à contempler, et il est impossible de rester dans ce pays le cœur vide de saisissantes émotions. J'ai vu à Gavarnie la magnifique cascade qui mérite bien sa réputation. J'ai vu aussi une foire espagnole. Voilà des hommes qui ont un costume pittoresque et énergique ! Je ne pouvais, en regardant ces hommes si beaux, à la tournure si noble, m'empécher de sourire de pitié en pensant à nos paysans gaulois habillés de loques couleur d'ardoise, à l'air rusé, à la face enluminée par l'ivrognerie, accompagnés de leurs femmes si niaisement ajustées. Décidément, les Gaulois n'ont jamais eu de goût, et ce qui est désespérant, ils n'en auront jamais. Ils sont trop orgueilleux pour emprunter aux autres peuples ce qui leur manque.
Les excursions dans les montagnes sont éiectrisantes d'intérêt, mais les émotions sont aussi bien violentes. Quand, pendant cinq heures, on a continuellement un horrible précipice à côté de soi, les idées les plus mélancoliques vous assaillent. Que de fois n'ai-je pas tremblé en voyant Emilie et mon fou, mon insouciant Robert courant devant moi sur un sentier étroit! Puis, je posais le regard sur les fleurs des montagnes dont notre guide avait orné la tête de nos chevaux, et je me souvenais que les anciens avaient coutume de couronner les victimes avant de les conduire à la mort. Rien de sublime comme le spectacle de ces montagnes de granit qui semblent en lutte avec le ciel et dont se détachent, de temps à autre, des blocs énormes. Quelle lutte mystérieuse et gigantesque dans la nature! Quelle énigme pour nous!
Il y a peu de jours que nous avons été visiter Gautercts et ce fameux lac deGaube, qui est sur une montagne. Là, en 1832, il s'est passé un drame dont le récit m'a vivement ému. Un jeune Anglais, après avoir bu une bouteille de rhum, a contraint, par la force^ sa femme à le suivre dans une barque, et lorsqu'ils
f06 DAVID D'ANGERS
eurent disparu derrière un rocher, on entendit des cris perçants, et peu après on aperçut la barque \ide voguant au hasard. On a élevé à ces disparus un tombeau sur le rocher qui avance dans le lac comme une chaloupe attachée au rivage. Un paysan qui, durant la belle saison, garde la masure destinée à servir d'abri aux voyageurs, me disait qu'un pâtre prétend avoir vu, la nuit, sur le lac, une barque fantastique dans laquelle deux personnes luttaient avec efforts; puis la vision disparaissait, et l'on entendait des cris plaintifs mêlés de rires infernaux. Deux lumières semblaient se poursuivre sur l'eau et venaient se poser sur le monument. C'est quelque chose de grand que ce tombeau sur la montagne! Un drame près du ciel! La victime auprès de son meurtrier, dans le même cercueil! Et quand on pense que cet emblème de mort roulera tôt ou tard dans la plaine avec le bloc géant qui lui sert d'appui !
J'ai été bien heureux de lire ici ce que tu as écrit surLeysener. Ce sont des pages profondément et admirablement bien senties. Si le destin du statuaire a été assez cruel pour le faire s'égarer dans notre Anjou, au moins, comme compensation, il s'est trouvé là une âme qui lui a élevé un monument, car^ cher ami, tes pages conserveront son souvenif parmi les hommes. Cette œuvre était digne de toi. Je suis heureux de savoir qu'il existe encore un portrait de ce statuaire. Tu devrais engager M. Havs^ke à en faire une gravure, ou M. Ménard un dessin. Pour moi, je désirerais bien qu'on me l'envoyât pendant quelques jours pour en faire un médaillon en bronze ; tu tâcheras d'arranger cela, je t'en prie.
Voici quelques-unes de mes idées sur le travail de Paul Delaroche, à l'École des beaux-arts, dans la salle destinée aux différents cours spéciaux et aux distributions de prix. Le peintre avait à représenter la réunion de tous les artistes qui ont brillé aux diverses époques de l'histoire. Tout à fait au miheu de l'Hémicycle, on voit les trois grandes gloires artistiques de la Grèce : Apelle, Phidias et Ictinus ; à leurs pieds, une femme à demi nue jette avec violence des couronnes qu'elle vient de ramasser à terre. De chaque côté sont des femmes : allégories do l'art romain, gothique et de la Renaissance. Ensuite se voient les grandes célébrités de tous .les pays, depuis la Renaissance jusqu'à Louis XIV.
La première impression que j'ai éprouvée en apercevant tous
ces hommes bavardant avec des gestes outrés, des poses maniérées, a été que je me trouvais en face d'une assemblée de fous. Les artistes devraient bien se persuader que l'on ne peint pas des paroles; que ce sont les actions qui sont leur véritable langage. A cet égard, je me rappelle qu'un jour, sur laroule de Montpellier à Béziers, je vis une femme qui gesticulait d'une manière très étrange. Je la crus folie. Gela me lit réfléchir à un grand principe d'art, c'est que les gestes doivent être extrêmement simples, et c'est surtout dans le sujet que Delaroche avait à traiter que ce principe devait avoir son application. Quand je vois une réunion d'hommes distingués, j'éprouve le désir d'entendre ce qu'ils disent, afin de profiter de leurs lumières. A quoi me servirait de les voir se démener comme des énergumènes, si je ne pouvais les comprendre? Au contraire, si, calmes, réfléchis, plongés dans de profondes méditations, ils se présentaient à ma vue, alors je penserais à ce que chacun a fait de grand pour se rendre digne de la vénération des hommes. Ma tête s'exalterait et j'assisterais à leur apothéose. D'ailleurs, les artistes ne doivent parler que sur la toile ou le marbre. Les bavards, ceux qui dépensent leur temps en conversations, n'ont jamais été que des artistes médiocres. Tout ce qui est dépensé par la parole est autant de perdu pour l'immortalité de l'artiste. Toute la vie des maîtres doit s'écouler dans le silence do l'atelier ou dans une religieuse contemplation des créations de la nature.
Le statuaire, dès l'instant qu'il prend le ciseau pour représenter un grand homme, sent que c'est une apothéose qu'il va faire, un poème avec une seule figure qu'il va tracer. Ce n'est pas l'homme physique seulement, c'est l'être immatériel qui doit envelopper la matière et lui servir d'auréole, afin de faire comprendre aux spectateurs que cette apparition est celle de l'homme destiné par la nature à laisser un monument durable et utile à l'humanité. Ce n'est pas seulement le grand homme que l'on doit chercher à faire resplendir dans tout l'éclat de sa gloire, c'est, ou la réalisation d'un grand fait historique, ou le point le plus élevé cil la science a été portée par celui dont on veut consacrer les traits. L'homme de génie aspire à lui toutes les intelligences qui se trouvent disséminées sur la terre. Elles sont ses bras; lui est la tête, le centre, l'unité, le résumé, et il devient le mythe d'une époque. Voilà la statue.
Les êtres grands par le cœur ont aussi leur majesté surhumaine. TelsNiobé la mère, le Laocoon, et, dans le christianisme, Jésus, sublime législateur, qui a donné au monde la plus grande idée de charité qu'on ait jamais entendu formuler sur ce globe! C'est par la profondeur de la pensée que le statuaire peut se rendre digne de sa haute mission. Il ne peut ni ne doit prétendre à la vérité matérielle delà nature physique. La matière qu'il emploie pour fixer ses inspirations est un invincible empêchement à l'illusion. Dans le sujet qui nous occupe, le peintre devait se faire statuaire. Chaque figure prise à part devait être la synthèse d'un poème.
Dans les scènes do la vie active, la peinture peut rendre le mouvement, elle peut aspirer à la magie de l'illusion, et c'est par là que se distingue l'art moderne. Les Grecs, moins matériels, ne cherchaient pas le mensonge des effets d'optique. Leur but constant était l'homme physique et moral dans sa plus saisissante pureté. Tout cela, chez eux, était éclairé de la lumière du ciel, tandis que les peintres modernes ont éclairé leurs figures au jour amoindri d'un soupirail de cave. Or, on peut juger du degré de matérialisme auquel un peuple est tombé, par l'étude de ses productions d'art. Les Espagnols et les Flamands nous offrent un exemple frappant de la vérité de ce que je dis, tandis que les Italiens ont généralement, surtout à l'époque la plus brillante de leur histoire, baigné leurs scènes religieuses de lumière céleste. Le peintre a l'avantage de pouvoir compléter et rendre précise la scène qui l'occupe, à l'aide de groupes et d'accessoires qui expliquent le sujet. Il peut user de toutes les ressources de la palette. Toutefois, lorsqu'il médite une apothéose, il doit, je le répète, se faire statuaire par la simplicité du mouvement. La couleur même dont il se servira ne devrait pas avoir la puissance dont elle revêt les scènes de la vie active. Une apparition n'a pas la consistance d'une réalité.
J'aurais voulu trouver cela dans le tableau de l'École des beauxarts. Cette Distribution de récompenses à laquelle assistent tous ces lumineux génies des temps anciens devait être imprégnée de plus de recueillement. Les grands hommes qui se sont davantage inspirés de l'art grec devaient se rapprocher de leurs types et regarder avec admiration les trois chefs de cette sublime école athénienne. Ceux-ci n'auraient pas dû être dessinés avec une
uniformité qui pourrait faire croire qu'ils sont sortis du même moule. Apelle et Ictinus devaient avoir des formes plus délicates que Phidias, les statuaires ayant besoin de lutter contre les montagnes dont ils font jaillir l'immortalité.
Pour particulariser l'art grec et cette pensée incessante de beauté qui l'a toujours guidé, les Grâces, qui ont été son flambeau, qui l'ont doté d'une couronne permanente, toujours plus brillante à mesure que les siècles apportent leurs éléments de comparaison, auraient utilement aidé à bien saisir le caractère de ces trois gloires de l'école ancienne. Leur pose différente, et en rapport avec le génie de chaque artiste, aurait fait comprendre l'admirable variété qui existe dans les ouvrages du peuple grec.
L'Art gothique, avec son église dans les mains, aurait pu avoir une physionomie plus mélancolique. Il eût été bon d'indiquer que ce sont les inspirations du cœur qui ont dirigé les religieux artistes de l'époque gothique.
L'Art romain est le grec abâtardi. Il a travaillé pour des maîtres qui n'ont jamais compris les douces émotions ou les philosophiques aperçus du génie poétique.
Dans la figure de la Renaissance, il eût été opportun de rappeler, par le costume, la pose et les formes du personnage, que l'art avait établi son atelier dans l'antichambre des rois et des grands d'alors; qu'il s'était affublé des fragments presque déteints du manteau grec, unis avec la friperie bizarre, pleine d'afféterie, du goût de son époque.
Il n'aurait pas fallu représenter la Gloire à genoux, ramassant des couronnes dans la poussière pour les jeter à la tête du spectateur. Il n'aurait pas fallu faire exécuter tant de gestes inexplicables à des hommes qui, au contraire, devaient s'entretenir à voix basse et avec décence, comme cela se pratique quand on est admis dans un lieu que l'on respecte.
.le n'aurais pas voulu voir Michel-Ange, l'homme du mouvement, assis, ayant l'air d'un vieux buveur qui cuve son vin et médite sur l'ivresse du lendemain.
Le suave et angélique Raphaël pose avec manière comme un François ["'l Et mon cher Puget, lui dont l'âme brûlante a su donner au marbre une vie plus puissante que la vie réelle, je n'aurais pas voulu le voir ramassé sur lui-même comme un
paralytique ou un tailleur. L'être qui possède en lui la vie accentuée a au contraire besoin d'extension : l'immensité est son domaine.
Chaque époque léguant aux suivantes quelque chose qui lui donne son cachet, cela aurait pu être indiqué par des accessoires autres que le costume, qui n'est, en somme, qu'une ressource banale aux mains de l'artiste.
Tout ce bavardage qui fait songer à une place publique ne peut inspirer aucune vénération au spectateur. On voit aussi que le peintre, par l'arrangement des figures, a eu la préoccupation de simuler le velours, la soie et tous les haillons somptueux que recherche la mode. Quelle misère! Mais n'est-ce pas l'homme qui laisse le souvenir de son génie ! Ses vêtements, c'est l'affaire du tailleur et le tribut payé aux absurdes exigences de la société. La médiocrité, avec un peu d'adresse, obtiendra toujours des effets agréables avec le secours des différentes étoffes, mais il n'appartient qu'au peintre de génie de copier l'ouvrage de Dieu. La couleur, c'est l'expression de la matière ; la forme, c'est celle de ce qu'il y a d'immatériel en nous.
Combien V Apothéose d'Homère est supérieure! Quelle noble et sublime réunion de grands hommes ! Ils ne sont plus sur la terre. Il semble que c'est notre âme qui les perçoit. Ils ne conservent plus qu'une indication de la teinte terrestre qui colorait le corps dont s'enveloppait leur âme et dont elle s'est débarrassée. Ainsi le papillon conserve sur ses ailes la poussière colorée des fleurs qui l'ont abrité. Ainsi une lumière mystérieuse baigne le beau visage d'une Jeune fille. Cette page est celle d'un homme de génie^ c'est une hymne sublime à la Création. La peinture de Delaroche est un savant tableau de genre , de grandes dimensions. L'artiste a fait le portrait en pied des représentants de chaque âge de l'art, il ne nous a pas rendu leur apparition historique et poétique.
Sous peu, nous allons quitter Baréges pour retourner à Paris. Je dirai adieu avec plaisir à cet endroit. Je ne verrai plus cette rue que l'on croirait peuplée des damnés de l'Enfer du Dante. Toutes ces infirmités ont beau se cacher sous les friperies du luxe, elles ne m'en paraissent que plus pénibles à voir. Je ne regretterai même pas les trois gendarmes si débonnaires qui vont donner la main aux voyageurs pour descendre de voiture, qui
ET SES RELATIONS LITTERAIRES xMl
ferment les portières, qui jouent avec les enfants et font enfin tout ce qui est dans les attributions du paisible citadin. Je no regretterai pas l'unique sergent de ville qui cire les bottes des voyageurs, fait les commissions, vend des boîtes de sardines, annonce avec le son d'une cloche les ventes ou les eflets perdus et enfin, vers midi, prend son costume, son sabre inoffensif et reçoit pour quelques sous des taloches des jeunes désœuvrés de l'estaminet. Que penses-tu delà garnison d'une des frontières d'Espagne ?
Adieu, cher ami, sois heureux et tous ceux. qui te sont chers; dis-leur de la part d'Emilie et de moi mille choses aimables, et crois à mon entier dévouement de cœur.
Collection Parie. — Pierre Hawke, nommé dans cette lettre, est un peintre dessinateur qui a séjourné longtemps à Angers. Hawke a pris part aux Salons de 1839 et de 1841, avec des dessins à la plume représentant des vues d'Angers et de Nantes.
Reboul à David.
La médaille du poète. — L'esthétique du maître.
Nimes, le 6 septembre IS'iî,
Monsieur,
Je n'ai que le temps de vous remercier de votre magnifique envoy. Cela a réjoui toute ma famille, et c'est autant en son nom qu'au mien que je viens vous témoigner toute notre reconnaissance : le poète, plus tard, si la muse daigne le gratifier de quelque inspiration, se réserve de le faire d'une autre manière.
Oui, Monsieur, en jetant les yeux sur le médaillon qui offre l'empreinte de mes traits, je me rappellerai de vous, et surtout de l'entretien que nous eiîmes ensemble et dans lequel vous développâtes les théories de l'art, que vous faisiez descendre de la source de toute intelligence, et de cotte réponse faite à un jeune artiste qui vous demandait le secret du sublime : « Soyez homme d'honneur. » Toute cette éloquence de conversation, mille fois plus persuasive que le langage d'apparat et les pages
les plus brillantes, est là, fixée dans mon souvenir, et certes, l'insigne honneur que je viens de recevoir de vous ne servira pas peu à l'y maintenir, s'il est possible, encore davantage.
Mes respectueux souvenirs à Madame David.
Je suis, Monsieur, avec une vive reconnaissance, votre tout dévoué serviteur et admirateur,
J. Reboul.
Collection David d'Angers. — Le médaillon de Jean Reboul, le poète boulanger de Nîmes, porte la date de 1842. (Musées d'Angers, p. 183.)
Magu à David.
, Le médaillon du poète.
Lizy-snr-Ourcq, le 29 novembre 1842.
Monsieur,
J'ai reçu, hier soir, la caisse que vous avez eu la bonté de m'adresser, et je m'empresse de vous en accuser réception.
Je ne sais vraiment en quels termes vous exprimer toute la joie que m'a causé votre beau présent. La reproduction de mes traits par le premier statuaire de l'Europe est une chose à laquelle j'étais loin de m'attendre il y a quatre ans. Moi, pauvre ouvrier que j'étais, vivant obscur et caché, ne rêvant aucune célébrité, faisant des vers par passe-tems, et pour remplir les quelques heures de repos indispensables à l'artisan pour réparer ses forces et supporter le travail, combien je me félicite d'avoir si bien employé ces moments de loisir, et de ne pas les avoir dépensés au cabaret, puisqu'ils m'ont procuré l'inestimable bonheur d'être distingué d'hommes si chers aux beauxarts et à la Patrie, tels que vous, Monsieur, et notre illustre ami Béranger! Quel motif d'encouragement pour moi! J'ai déjà un pied hors du bourbier. Si le destin veut que j'en puisse retirer l'autre, ce que je n'ose trop espérer, je pourrai me livrer à mon penchant dominant, celui d'écrire, et je n'oublierai pas ceux qui n'ont pas dédaigné de remarquer, d'encourager, et d'employer leur talent à illustrer le pauvre tisserand.
En attendant la fin de la réalisation de mon « rêve d'or », je
VOUS prie, Monsieur, d'agréer, avec mes remerciements, l'assurance de la vive et éternelle reconnaissance de celui qui a pour vous la plus profonde estime et le plus entier dévouement,
Magu,
tisserand.
P. S. — Les trois médaillons étaient dans le meilleur état quand je les ai reçus.
Ma femme et ma fille me prient de vous faire agréer leurs très humbles salutations; ma fille surtout vous remercie des vœux que vous avez faits pour son avenir.
Collection David d'Angers. — Le médaillon de Magu, le poète tisserand de Lizy-sur-Ourcq, porte le millésime de 1842. (Musées d'Angers, p. 183; David d'Angers, etc., t. I, pp. 246-247.)
GLXXXIII
Emile Deschamps à David.
Le buste d'André Chénier.
Paris, novembre 1842.
Cher et illustre ami,
Je ne saurais vous dire avec quel enthousiasme j'ai revu tous vos chefs-d'œuvre et avec quelle reconnaissance j'ai retrouvé votre si cordiale amitié ! Que Dieu me rende la santé et les forces pour vous l'exprimer!
Ma femme est bien sensible aux souvenirs si doux de Madame David, et elle joint ici tous ses plus empressés compliments à mes respectueux hommages.
Et je finis en vous serrant cette main qui fait tant de magnifiques œuvres.
Votre ami,
Emile Deschamps.
P. S. — Je trouve une occasion de prévenir mon frrro, qui préviendra Alfred de Vigny. Quant à moi, je ne parlerai plus que de votre admirable André Chénier. Il n'y a que vous pour
exécuter aussi merveilleusement les plus génc'reuses idées, et toute la génération philosophique et poétique vous doit sa reconnaissance et aussi son admiration.
A MONSIEUR DAVID d'ANGERS
Sur son magnifique buste d'André Chénier.
Cette tête oij la Muse eut son trône, un moment, Que fît tomber la hache au début de son rêve, Sous ton ciseau divin, à nos yeux, se relève... Et pour vivre éternellement !
Emile Deschamps.
Collection David d'Angers.
David à Balzac.
Hommages du romancier à l'artiste.
Jeudi matin... (1842?)
Mon cher Monsieur de Balzac,
J'ai reçu avec bien de la reconnaissance les belles œuvres que vous avez bien voulu m'envoyer.
Bientôt je tâcherai de rendre par le bronze et le marbre mon admiration pour votre puissant génie.
A vous de tout cœur,
David.
Collection J. Gigoux.
GLXXXV Lamartine à David.
Le buste d'André Chénier ofTeii au poète des Méditations. — La vie de Gutenberg, par Lamartine.
Paris, 17 février 1843.
Yoici le porteur du beau buste de Chénier. Je le conserverai à double titre d'un double géiiie. Ut scidptura poesis. Et surtout comme un gage de plus d une amitié à laquelle je devrai un peu de postérité.
Vos bas-reliefs pour Strasbourg auront leur épigraphe de moi au printemps.
Tout à vous de cœur,
LAMARTmE.
Collection David d'Angers. — On a vu plus haut que le buste d'André Chénier date de 1839. Est-ce un bronze ou une terre cuite que reçut Lamartine en 1843? La destination du bronze original nous échappe. {Musées d'Angers, p. 171.) Lamartine se promet d'écrire la vie de Gutenberg et de parler, à cette occasion, du monument sculpté par David à Strasbourg. Mais il ne faut pas s'y méprendre, l'attachement du poète pour le statuaire n'eut rien de profond, et l'auteur des Méditations saisit ù. peine ce qu'il y avait d'originalité, de puissance et de désintéressement chez l'artiste. {Cours familier de littérature, t. VI, p. 415; t. XVIII, pp. 287-288. David d'Angers, etc., t. I, p. 213.)
GLXXXVI
David à M. de Saint- Amour.
Le buste de Parent-Réal. — Le médaillon de Lazare Carnot. — Mignet. — L'éloge de Daunou. — Projet d'exécuter le buste du compositeur Monsigny.
Paris, 3 juin 1843.
Monsieur,
J'ai surveillé l'encaissement du buste de M. Parent-Réal. Il y a tout lieu de croire qu'il arrivera à sa destination sans aucun accident. Si vous étiez dans l'intention d'utiliser le
modèle en plâtre qui a servi à l'exécution, il sera à votre disposition quand vous le désirerez.
Il y a déjà longtemps que j'ai fait le médaillon de Garnot, de grandeur naturelle. Son fils vient d'en faire tirer une épreuve en bronze, et le modèle est resté chez le fondeur, pour l'épreuve que vous devez lui commander.
M. Mignet vient de lire à l'Institut un éloge de Daunou. On doit regretter que cet habile écrivain ait été gêné par sa position, qui l'a empêché d'aborder franchement la grande époque à laquelle a participé l'austère Républicain dont il voulait nous retracer la vie. Gomment dire au public que M. Daunou avait refusé la croix, quand on porte au cou le cordon de commandeur et que l'on est chamarré de croix! Comment dire que M. Daunou avait donné sa démission d'une place le jour où il accepta la direction des Archives, lorsque l'on a pour amis intimes des hommes qui cumulent ! Gomment critiquer la faiblesse du vieillard qui, dans ses dernières années, a accepté la pairie, quand on est entouré d'hommes qui croient que c'est la position la plus honorable! Mais, fort heureusement, l'histoire est audessus des petites passions contemporaines. Elle donne aux événements et aux hommes la véritable place qui leur convient. Et Daunou en aura une assez grande et assez belle pour que sa mémoire prenne un rang parmi les hommes éminents de la sublime Convention; et il faut espérer que l'avenir lui élèvera une statue pour venger la lésinerie de ses contemporains.
Si nous faisions le buste de Monsigny? Vous devriez bien obtenir un autre marbre que celui que vous m'avez fait donner. En vérité, c'est comme si l'on travaillait du caillou. Les praticiens demandent le double du prix convenu. Il y a actuellement au magasin des blocs de Saint-Béat qui sont fort beaux ; tâchez donc de vous en faire donner un.
J'ai l'honneur d'être, Monsieur, avec la plus haute considéraration^ votre très humble serviteur,
Collection Bannyaux. — Le buste de Nicolas-Joseph-Marie Parent-Réal, exécuté pour la famille du modèle, date de 1834. Sept ans plus tard, une souscription nationale fut ouverte dans le but déplacer le buste de l'homme politique au Musée de Saint-Omer. C'est alors que David fit une réplique en marbre de son premier travail. La lettre qu'on vient de lire a trait au
second buste. Le médaillon de Lazare Carnot, de proportions colossales, date de 1836. {Musées d'Angers, p. 161.) David avait modelé, dès 1830, le profil de Daunou. {IbicL, p. 133.) Le maître n'exécuta pas le buste de Monsigny.
GLXXXVII
David à Victor Pavie.
La statue du roi René. — Le monument de l'abbé Mongazon. - Jean Bart. — Des vers de Louise Colet. — Entre Académiciens. — Le jury du Salon.
Paris, 27 juillet 1843.
Cher ami,
La statue du roi René est très avancée; cependant, il me faut encore un vigoureux travail pour terminer le modèle, le faire couler en plâtre et transporter à Angers. Toutes ces tracasseries me tourmentent et ne font pas de bien à mon état maladif.
Sous peu de jours, je ferai encaisser le buste et le bas-relief qui doivent décorer le monument de M. Mongazon; tu peux en prévenir ces messieurs.
Voilà encore le Jean Bart à la merci des idées étroites de malheureux industriels! Le Gouvernement leur a refusé du bronze, et les voilà aux champs! Ils sont découragés! Cependant, s'ils voulaient faire le sacrifice de quelques écus, ils pourraient compléter bien promptement la somme nécessaire à la fonte de la statue. Le sacrifice de mon temps n'est pas encore suffisant : il faudrait que je fisse celui de la fonte à mes frais.
Je ne puis t' exprimer le dégoût insurmontable que me font éprouver toutes ces mystifications, occasionnées par mes rapports avec les hommes d'argent. Ceux-là n'ont pour idée fixe que la spéculation, et leur cœur est transformé en bourse; ils ont rompu avec tous les sentiments généreux.
Il faut que les travaux intellectuels portent avec eux un attrait bien puissant, bien au-dessus de la misérable réalité de ce monde boueux, pour que tant d'êtres généreux passent leur existence à illustrer un pays peuplé et gouverné par tant d'ineptie et d'égoïsme.
As-tu lu les miàérables vers de M""* Golet sur Molière? Quelle honte pour l'Académie!
J'ai eu l'occasion d'assister un jour à la lecture d'une vingtaine de pièces soumises à l'Académie. Voilà comment cela se faisait : Ancelot lisait à peu près une page au milieu des conversations et des éclats de rire de MM. Etienne, Cousin, Mignet, Dupaty, etc. , etc. Alors, on demandait à passer outre, malgré les protestations de Hugo et même de Soumet. Telle est la justice des hommes, celle que l'on est en droit d'attendre de ses confrères! C'est la profonde connaissance que j'ai du cœur humain qui méfait demander, de toute l'énergie de mon âme, la suppression du jury, quel qu'il soit, pour l'admission des ouvrages d'art au Salon.
Plus j'avance dans la vie, plus je suis convaincu que la raison et la justice seront toujours en minorité dans ce monde où. régnent les passions les plus viles.
Tout à toi de cœur,
David,
Collection Pavie. — La statue du roi René dont parle David est celle qui fut inaugurée en 1853, à Angers, auprès du Château, dans lequel est né René d'Anjou. L'initiative de ce monument est due au comte Théodore de Quatrebarbes, qui avait fait les frais d'une superbe édition des Œuvres du prince écrivain (Angers 1844-1846, 4 vol. in-4°). D'après la lettre que nous publions ici, nous sommes en droit de penser qu'on avait demandé à l'artiste de soumettre aux Angevins le modèle en plâtre de sa statue avant qu'il fût procédé à la fonte. La statue de Jean Bart, en bronze, a été inaugurée à Dunkerque le 7 septembre 1845. Les vers de Louise Golet auxquels il est fait allusion dans cette lettre furent composés à l'occasion de l'érection de la fontaine Molière. Ils ont pour titre le Monument de Molière (1843, in-S"). Gette pièce fut couronnée par l'Académie française.
GLXXXVIII
David à Schelling.
Le buste de Gœthe. — Opinion de Gœthe sur le placement des œuvres d'art de grandes proportions.
Paris, le 6 ooût 1843.
J'ai travaillé à cet ouvrage (le buste de Gœthe) avec toute l'ar-
dcur que m'inspiraient mon admiration et ma vénération pour le grand homme qui m'avait reçu avectantde bienveillance dans son intimité. C'est une belle et noble mission que celle de l'artiste, de la statuaire qui, par sa durée, parle à l'avenir le plus reculé. C'est aussi pour cela que l'art ne doit consacrer que les types qui honorent l'humanité. Gœthe aimait beaucoup la proportion colossale pour de certaines personnifications. Il me disait : « Rien ne me paraît absurde comme l'idée d'élever à une très grande hauteur les ouvrages d'une grande dimension. 11 faut, au contraire, les rapprocher du spectateur, afin qu'il voye bien que l'on a eu l'intention de réaliser ce que l'imagination inspire quand un homme est grand par son génie. » J'ai donc été heureux de voir ainsi confirmer ce que j'avais toujours pensé.
Vous trouverez ci-joint la proportion d'un piédestal comme je pense qu'il devrait être sous le rapport des proportions. Bien entendu que vous n'en tiendrez compte qu'autant que cela ne dérangera en rien vos projets de symétrie architecturale.
Les autographes des hommes de la Révolution sont rares, actuellement surtout que l'on comprend toutes les gigantesques et miraculeuses choses faites par la sublime Convention; l'admiration pour ces nobles républicains a grandi à mesure que les brouillards amoncelés par l'Empire et les Bourbons se sont dissipés devant la lumière de l'histoire. On ne peut penser sans un vif sentiment de vénération à cette formidable Convention luttant avec succès contre toute l'Europe, créant les écoles primaires, les écoles centrales, l'École polytechnique, des bibliothèques et des musées dans toute la France, des écoles d'arts et métiers, enfin créant un muséum d'antiquités nationales pour sauver tous les monuments historiques de la France (ce monument des Petits- Augustins a été détruit par les Bourbons en 1815!!). Il serait trop long d'énumérer ici toutes les merveilleuses pensées sorties du cerveau de la nation affranchie, pour un moment, du despotisme de ses maîtres couronnés.
David.
Collection Bovet. — Cette lettre a passé en vente en 1885. Elle fait suite à celle fie Schoiiing publiée plus haut sous la date du 24 décembre 183.j. L'exemplaire du buste de Gœthe dont il est parlé ici fut placé dans l'une des salles de l'Académie des sciences de Munich.
2aO DAVID D'ANGERS
GLXXXIX
David à Victor Pavie.
L'esquisse du monument de Gobert. — Le l'oi René. — Beaurepaire.
Paris, 16 août 1843.
C'est ta faute, cher ami, si tu vas te trouver encombré par mes ouvrages, au point, je crois, que tu seras probablement obligé de louer une maison si tu veux t'assurer un lieu de refuge.
Je viens encore de confier au roulage le petit modèle du groupe du général Gobert. Tu verras à le nicher dans quelque coin.
Je te remercie beaucoup des bonnes nouvelles que tu nous as données sur la santé de notre bien cher Théodore, car nous commencions à être très inquiets. Pour moi qui craignais bien que mes souffrances à l'estomac ne prissent un caractère chronique, m'en voilà presque débarrassé, et j'ai pu me livrer avec toute l'ardeur possible à l'exécution du modèle de la statue du roi René, qui, je pense, pourra être achevée pour l'époque fixée.
Voilà donc enfin la première statue que mes compatriotes veulent bien me permettre d'exécuter à leur intention. Celle-là, du moins, ne froissera en rien leur susceptibilité. Mais je n'en regrette pas moins amèrement de ne pas avoir pu payer mon tribut à l'héroïsme, en représentant l'énergique figure de Beaurepaire.
J'aime que l'on écrive l'histoire avec le bronze et le marbre. Ce sont des pages qu'il est bon de tracer, mais il ne faut pas être exclusif. Chaque homme est grand dans le cercle que sa conviction lui a fait choisir. C'est une auréole qu'on ne peut lui refuser. D'ailleurs, ce qui est écrit et dans les mains de tous peut bien aussi être rendu visible par la forme.
J'attends toujours avec patience que tu trouves enfin un homme qui, au lieu d'aller passer trois jours à la chasse, veuille bien en passer deux à Saint-Florent. Attendons...
Emilie et moi nous vous souhaitons à tous bonheur, santé, et nous vous prions de ne pas nous séparer de votre cher souvenir.
A toi de tout cœur,
David .
Collection Pavie. — Les dernières lignes ont trait au daguerréotype du
monument de Bonchamps érigo ù Saint-Florent, daguerréotype plusieurs fois demandé par l'artiste.
GXG
Ëlie de Beaumont à David.
La médaille du géologue.
Paris, 24 août 1843.
Monsieur et très honoré confrère,
Je viens de recevoir les deux exemplaires du médaillon que vous avez bien voulu me faire l'honneur, et permettez -moi de dire plutôt l'amitié, de me consacrer. J'étais bien peu digne, assurément, de figurer parmi tant d'hommes célèbres dont vous avez conservé les traits à la postérité, et à côté des hautes illustrations dont votre admirable talent a su exprimer môme le génie, mais je n'en sens que mieux tout le prix de l'honneur que vous avez bien voulu me faire et du sentiment bienveillant qui vous a porté à dérober en ma faveur quelques-uns des instans que vous savez si bien employer pour votre gloire et pour celle de la France.
Agréez, je vous prie. Monsieur et très honoré collègue, l'expression de ma profonde reconnaissance et celle des sentiments d'admiration et de haute estime
De votre dévoué confrère,