L. Eue de Beaumont
Collection David d'Anfjers. — Le médaillon modelé par David, d'après Élie de Beaumont, porte le millésime de 1843. (Mtisées dAngers, p. 18S.)
GXGI
Humboldt à David.
Un anniversaire. — Réception du buste de Humboldt à Berlin. — Intimité d'Arago et de David. — Les récents ouvi^ages de Rauch, de Kiss, de Cornélius et de Klot. — Fêtes à Berlin. — Lectures publiques par Ludwig ïieck.
Berlin, ce 1 5 septembre ISiS.
Né sous l'influence pas tout à fait maligne de la grande comète de 1769, j'ai vu hier (14 septembre) mon Ik" automne. Ma fête a été embellie par votre amitié, par votre munificence, mon cher et excellent confrère. Les artistes, les littérateurs, les savans, ceux-mêmes qui me félicitent, comme Jules Janin étoit félicité par les envieux confrères lors de la Villa gagnée en loterie, remplissent ma maison. Le trésor^ votre magnifique cadeau, est arrivé sain et sauf peu de jours avant ma fête. L'anniversaire de ma naissance antédiluvienne, c'est un gros lot que je ne dois pas au hazard : ma bonne fortune c'est votre bienveillance pour moi. Cette belle inscription toute lapidaire: « à A... de H..., David d'Angers )), a pourtant une réticence que je déplore, il y manque ce que j'avois sollicité comme une faveur, ces trois mots qui disent tant : « à son ami H..., David d'Angers. » Je porte envie à M. Arago pour tant de grandes et nobles qualités, dons du génie et du cœur ; faut-il donc que dans mes rapports avec vous, rapports de dévouement et de reconnoissance, je lui sois encore inférieur? Partisan le plus ancien de l'égalité, je veux en profiter le premier pour m'agrandir. Je dénonce l'ennemi dans vos foyers domestiques, c'est l'admirable et spirituelle Madame David (admirable, quand elle est bonne pour moi) qui m'a nui auprès de vous. Elle a craint que le beau marbre fût placé par moi dans ma demeure à Sans-Souci : elle n'a pas voulu que je pusse me glorifier du titre d'ami au haut d'une colline qu'on disoit destinée à une tombe royale. Hélas ! la colline ne renferme que la tombe de quelques chiens que le « philosophe » (malin) du lieu aimoit peut-être un peu plus que les hommes.
Rauch, un de vos plus dévoués et plus ardents admirateurs en Allemagne, Rauch, qui a le tort d'être bien fidèlement attaché à Madame David, a voulu déballer le chef-d'œuvre. Le buste étoit
encore prisonnier dans la caisse, qu'il admiroit déjà la ressemblance, la suavité et le fini du travail, le style grandiose qui caractérise vos conceptions et leur donne une élévation intellectuelle digne des plus nobles époques de la sculpture. Nos journaux vont suppléer à la modestie de votre réticence, mon illustre confrère ; ils doivent dire que David d'Angers a daigné élever un monument « à son ami Alexandre de H... », qu'il a partagé cette gloire avecArago, avec Goethe et Rauch, et que cette munificence insigne que je ne risquerai pas dénommer toute « royale », accordée aux hommes de la « rive droite », doit inspirer une vive et éternelle reconnoissance à ceux qui ont des sentiments généreux, qui peuvent comprendre ce qu'il y a de grand dans un enthousiasme vrai et désintéressé. Je voudrois pouvoir vous remercier après avoir parlé du « trésor », échantillon du plus beau marbre de vos Pyrénées, de l'aimable lettre par laquelle vous avez daigné m'annoncer l'envoi. Je voudrois vous demander, si c'est en votre pouvoir, un trait gravé de votre magnifique Philopœmen; vous dire que les deux statues équestres de Frédéric II, par Rauch et Kiss, pour Berlin et Breslau, sont prêtes à être fondues; que le groupe colossal de rAma:;one combattant à cheval contre un tigre, par Kiss, est placé sur les escaliers du Musée dont Cornélius peint les fresques; que Rauch travaille au pendant [Combat d'un lion)] que nous venons de recevoir de Pétersbourg deux colosses, les Chevaux en bronze de M. Klot, célèbre, comme vous le savez, par l'étude anatomique des plus belles races de chevaux modernes, comme par la vivacité de mouvement qu'il sait donner à ses créations. Mais je dois me priver du bonheur de m'entretenir avec vous, mon cher ami. Nous vivons, depuis l'arrivée de l'Empereur, de toute sa famille et d'une voye lactée de princes allemands, dans des devoirs pas tout à fait littéraires, entre Berlin et Sans-Souci ; entre des manœuvres de cavalerie et des tragédies de Sophocle et d'Euripide {Antigone etMédée), entre la choucroute qui a eu l'honneur de jouer un rôle dans les
mystères que vous ne lisez pas par suite de votre insigne
ignorance! et des lectures de Galderon et de Shakespeare par l'infatigable Tieck.
Jo crains de troubler votre repos philosophique, et, après avoir embrassé les chorsenfans, je termine en vous offrant à vous, mon excellent confrère,età Madame David (si toutefois elle est revenue
de Tréport) l'hommage de ma vieille et respectueuse admiration.
Alexandre Humboldt.
P. S. — Mes tendres amitiés à notre Arago^ mes respects à M. et à Madame Mathieu et à l'infante M"^ Lucie Mathieu. Des amitiés aussi à notre confrère M. Laugier.
Collection David d'Angers. — Le postscript um a trait à Claude-Louis Mathieu, beau-frère d'Arago, et à Ernest Laugier l'astronome, mort en 1872.
GXCII
David à, Victor Pavie.
La mort tragique de Léopoldine Hugo. — Chateaubriand. — La barque renversée. — Le tombeau de Nelson. — Bernardin de Saint-Pierre. — Le monument de Gobert.
Paris, 18 septembre 1843.
Mon cher Victor, ,
La maison de la place Royale est triste, silencieuse. La nuit, cependant, on doit entendre les éclats de voix que la douleur fait pousser à la pauvre mère, qui a continuellement devant les yeux la chevelure de la noyée. Durant le jour, Hugo tient embrassés ses enfants assis sur ses genoux. La jeune sœur ne connaît pas encore toute l'étendue du malheur; on ne lui a parlé que de la mort de M. Vacquerie.
Quand nous voyons une étoile glissant dans le ciel et semblant s'abîmer dans le mystère de l'éternité, notre œil la suit avec indifférence-, mais qu'une pauvre créature nous soit ravie, alors c'est un drame affreux qui brise notre cœur, et cependant qu'est ce faible atome en comparaison d'un monde?
La vie est une lumière qui nous aide à nous conduire vers le cercueil. Pour cette pauvre Didine, cette lumière s'est éteinte dans l'Océan, au lieu de s'anéantir au souffle des passions. Tôt ou tard les forêts tiennent à notre disposition les planches de notre cercueil, et la nature se rit de la mort de l'homme, comme l'enfant, de la bulle de savon, qu'une autre a bientôt remplacée. Qu'importe que cette lumière soit renfermée dans une lampe d'or ou d'argile ! C'est toujours la même fragilité.
Chateaubriand s'éteint. Des lueurs paraissent encore quelquefois, reflétées par cette précieuse lampe d'or, et illuminent les objets qui l'entourent et qui probablement sans lui seraient toujours restés dans l'obscurité.
Si j'avais un conseil à donner à Hugo, je l'engagerais à faire fondre en bronze la barque, et je la renverserais sur les quatre cercueils.
En 1812, étant à Rome, dans l'atelier de Canova, avec lord Worth, à visiter le tombeau de Nelson, je dis à ce lord : « Il serait convenable de l'aire fondre la quille du vaisseau sur lequel est mort votre grand marin, de la renverser sur son cercueil, et ensuite vous pourriez y asseoir la Vicloire. Cette idée serait comprise par le peuple. »
Je viens de recevoir une lettre du maire du Havre qui me dit qu'il faudra attendre des temps plus heureux pour l'exécution de la statue de Bernardin de Saint-Pierre, la ville ne pouvant à présent faire les frais, même par souscription, de la somme de huit mille francs que coiJterait la fonte en bronze! Voilà, cher ami, un coup qui m'est plus pénible que je ne puis l'exprimer ici. Je le vois, je ne pourrai faire ce que j'ai tant souhaité pour la mémoire du grand écrivain !
L'un des députés de Maine-et-Loire avait obtenu deux petits morceaux de marbre pour l'exécution du buste de M. Mongazon et du bas-relief ; aussi, en raison de ce fait, est-il possible de diminuer cinq cents francs sur la somme que j'avais demandée pour mes frais de praticiens et de marbre; je te prie de prévenir le plus prompteraent possible ces messieurs de cette diminution.
Je suis dans de grands tourments à l'égard du bloc qui doit servir à l'exécution du monument de Gobert. Ce sont des embarras, des demandes exagérées d'argent vraiment étranges. Comme l'on sait très bien qu'il faut que je finisse par faire venir ce bloc à Paris, marchand, praticien, rouliers, marins, tout cela veut avoir sa part à la curée. Il est probable que je me verrai obligé d'ajouter de l'argent de ma poche en sus du marché que j'ai fait pour ce monument.
M. Leclrre, l'architecte, m'a horriblement trompé en me donnant des prix du tiers moindre de ceux que je suis forcé de donner. Cela m'a engagé à faire un marché trop modéré et qui me
devient onéreux. Tu vois que les ennuis m'accablent en tout et partout. Mille tendres amitiés à toi et aux tiens.
David.
Collection Pavie. — On connaît le drame de Villequier, où Charles Vacquerie et sa jeune femme Léopoldine Hugo trouvèrent la mort. Les Paz^ca me^ des Contemplations témoignent de l'immense douleur que ressentit le poète en ces tragiques circonstances. Dans une vente d'autographes faite à Paris le 22 novembre 1881 a passé une lettre de David relative à la statue de Bernardin de Saint-Pierre. Le maître s'exprime ainsi : « Le désir que j'ai de faire ce monument est inspiré par mon admiration pour le grand littérateur. L'honneur que je souhaite retirer du don que je fais de mon travail est de pouvoir inscrire mon nom aux pieds du grand homme, et ma reconnaissance sera éternelle envers la ville qui aura bien voulu recevoir mon offrande. » Ces lignes sont datées du 29 août 1843. Achille Leclère, architecte, membre de l'Institut et ami de David, a plus d'une fois collaboré aux monuments dont le maître exécutait la sculpture.
CXGIII Duret à David.
Une candidature à l'Académie.
Septembre 1843 (?).
Monsieur,
Une place vacante s'offre en ce moment à l'Académie. Venir réclamer votre appui en ma faveur, serait peut-être une indiscrétion; mais si la statue de Mercure inventant la lyre, une Tête de femme en marbre, un Danseur en bronze et la statue de Molière méritent votre intérêt, Monsieur, je me trouverai trop honoré d'obtenir votre suffrage.
J'ai l'honneur d'être respectueusement, Monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur,
F. Duret.
Collection David cC Angers. — Le sculpteur Duret a été reçu membre de l'Académie des beaux-arts le 30 septembre 1843. David lui donna-t-il sa voix? Il est permis de le supposer, car les deux artistes s'estimaient profondément, et Duret, après la mort de son confrère à l'Institut, écrivit sur lui une page qui lui fait le plus grand honneur. {David d'Angers^ etc., t. l, pp. 345-547.)
CXGIV
Charlet à David
Visite du maître au dessinateur.
Paris, ce samedi 21 octobre 1843.
La peste a quelquefois son bon côté; ici c'est la fièvre, je la remercie donc de m'avoir procuré l'occasion de te serrer la main. Il y a, vois-tu, des hommes qui ne doivent pas être mal ensemble et qui ne le peuvent pas, parce qu'ils donneraient trop beau jeu aux misérables saltimbanques qui exploitent notre pauvre pays. Il faut que tout ce qui a quelque valeur, quelque influence, se serre et prenne part au combat moral qui se livre aujourd'hui pour arrêter le flot corrompu. Nous marchons à une grande crise. Je ne sais si elle est éloignée, mais les nuages se forment et se massent. Je sens et je vois.
Je suis très sensible et très touché de ton bon souvenir de vieille camaraderie. Tu as agi en homme d'esprit et de cœur. Tu peux compter sur un retour bien loyal et bien sincère. Quoique éloigné, la haute estime que je professe pour ton talent m'a toujours tenu dans les rangs de tes amis et admirateurs, qui sont nombreux ; mais, tu le sais, on a ses ennemis et ta haute position excite l'envie, mais les ennemis et les envieux sont nécessaires comme la bile.
Je vais bien, l'appétit elle est bonne, mais la jambe y va mal ; le couturier est affaibli.
N'étant pas trop en état d'aller te voir, tu m'excuseras et ne ^ me taxeras pas d'indifférence.
Bonjour et bonne amitié, Gharlet.
Collection David d'Angers.
GXCV
David à Victor Pavie.
La gravure du monument de Bonchamps. — Projet de statue à Denis Papin pour la ville de Blois.
Paris, 12 novembre 1843.
Cher ami,
J'ai reçu avec une bien vive satisfaction les deux épreuves faites au daguerréotype, d'après le monument de Bonchamps. Il y en a une qui est vraiment admirable, et c'est celle que j'ai confiée à Leroux pour exécuter une gravure. Il va charger de ce travail l'un de ses plus habiles élèves.
Nous verrons plus tard s'il ne serait pas possible de joindre à la notice les portraits des soldats de Bonchamps, ce qui serait un monument curieux pour l'avenir.
Tu as sans doute appris qu'Arago et moi avons été à Blois pour désigner l'emplacement du monument de Papin. Nous n'en avons pas trouvé de plus digne que le milieu du pont. Là, la statue aurait pour fond le ciel. Les bateaux qui remontent la Loire, pour passer sous le pont, sont obligés d'incliner la cheminée conductrice de la vapeur. Ce sera le salut répété de la machine devant son inventeur. Puis, le grand homme aura le visage tourné vers la mer, et vers notre cher Angers. Je mettrai une rame brisée à ses pieds. Ce sera, certes, un grand bonheur pour moi d'avoir présenté à l'avenir l'image de Gutenberg et de Papin. Qu'en penses-tu ?
A toi de tout cœur,
David.
Collection Pavie. — Jean-Marie Leroux, élève de Louis David, a gravé une grande partie des statues de David d'Angers. Le maître n'obtint pas de sculpter le Denis Papin. Des ajournements successifs lui enlevèrent le plaisir qu'il se promettait dans l'exécution de ce monument. (David d'Angers, etc., t. I, pp. 412-413.) Ce fut l'un de ses élèves, M. Aimé Millet, qui, récemment, reçut la commande promise autrefois à David par la ville de Blois. Le bronze de M. Millet fut inauguré le 29 août 1880. Il se dresse sur un terre-plein de l'Escalier monumental bien connu de tous ceux qui ont visité Blois. M. Millet a donné à son personnage deux attributs : la marmite autoclave et la Bible. La rame brisée que projetait David n'a pas tenté le statuaire de nos jours. Elle aurait eu son éloquence.
GXGYl
David à Balzac.
La médaille du romancier.
Mardi soir. . . 1843 (?).
Je suis heureux, cher Monsieur, que vous n'ayez pas trouvé mon croquis trop indigne de vous, et je serai aussi heureux si la vue de cet ouvrage me vaut quelquefois une place dans votre souvenir.
Tous me feriez beaucoup de peine si vous me parliez encore des petits frais qu'a nécessités votre médaillon ; c'est une misère à laquelle je vous supplie de ne plus penser.
Je joins ici les quelques lignes pour M. Micheli, mouleur, rue Guénégaud; elles vous serviront à vous procurer tous les médaillons que vous désirez.
Mille amitiés de tout cœur,
David.
Collection J. Gigoux. — Le croquis auquel fait allusion l'artiste représente Balzac vu de proGl à droite. Dans l'angle inférieur est écrit : A Madame de Surville, ce croquis fait d'après so7i illustre frère, par David, 1843. Le statuaire usa de ce dessin pour la composition du buste du romancier, dont il sera parlé plus loin.
GXGVII
David à. Balzac.
Une dédicace. — Projet d'exécuter le buste du romancier.
Jeudi matin... 1843 (?).
Mon cher de Balzac,
J'ai bien vivement regretté de ne pas m'être trouvé chez moi pour vous dire combien je suis reconnaissant et honoré que mon nom ait été consacré par vous sur l'un de vos ouvrages; c'est un passeport pour l'immortalité que vous venez de me donner.
Je voudrais que mon talent fût en rapport avec mon admiration
pour votre génie; l'on verrait alors reproduite parle marbre une image digne de vous. Cependant, comme je snis sûr de mon zèle et de mon désir de réussir, attendez-vous à recevoir sous peu une lettre pour vous prier de venir poser à mon atelier. Croyez à mon bien sincère et entier dévouement de cœur,
David.
Collection J. Gigoux. — David fait allusion dans ce billet à la dédicace du roman de Balzac le Curé de Tours. En voici le texte :
« A David, statuaire. La durée de l'œuvre sur laquelle j'inscris votre nom, deux fois illustre dans ce siècle, est très problématique, tandis que vous gravez le mien sur le bronze qui survit aux nations, ne fût-il frappé que par le vulgaire marteau du monnayeur. Les numismates ne seront-ils pas embarrassés de tant de têtes couronnées dans votre atelier, quand ils retrouveront parmi les cendres de I^aris ces existences par vous perpétuées au delà de la vie des peuples, et dans lesquelles ils voudront voir des dynasties? A vous donc ce divin privilège, à moi la reconnaissance.
« De Balzac. »
GXGVIII
Heures de mélancolie. — Projet de voyage en Bretagne. — Le Bernardin de Saint-Pierre. — Le tombeau de Napoléon aux Invalides. — Intervention de Gavé. — Eloge de Duret, par David. — La statue de Jean Bart. — Le buste de Marie-Joseph Ghénier. — Le tombeau du roi René. — M. de Nerbonne. — Adrien Maillard .
Paris, 14 février 1844,
Cher ami,
Je viens de recevoir avec une bien vive reconnaissance ta bonne et chère lettre, et je te prie de m'excuser si je n'ai pas encore répondu à celle que j'avais reçue dans le mois de janvier.
Depuis longtemps, je suis sous l'influence funeste d'une atonie morale qui m'ôte le courage d'écrire. 11 faut que mon mal soit bien puissant, puisque ma paresse se fait sentir envers toi ; toi, le seul ami que je possède et auquel j'aime tant à ouvrir mon âme; toi, dont le sympathique attachement ne s'est jamais démenti. A la vérité, que peuvent être quelques lignes lorsque j'aurais besoin d'un volume pour exprimer mes sentiments à ton égard ?
Toutes mes perplexités politiques, les angles aigus auxquels je me suis heurté dans ma carrière d'artiste, s'ajoutent aux cruelles angoisses que me fait éprouver la crainte de ne pouvoir donner une forme durable, par l'art, à quelques nobles visions qui demeureront probablement ensevelies dans le cercueil avec moi. Je ne suis plus qu'un feu qui se consume sans échauffer. Quelle douloureuse pensée de ne laisser à l'avenir que des à peu près de ce que l'on aurait pu faire!
Je regrette bien que ce soient tous les tourments qui s'accumulent sur toi qui t'aient empêché de venir passer quelques jours auprès de nous. Cependant, si tu peux réaliser le xoyage que tu projettes, ce sera pour toi une bien grande compensation. Vers l'équinoxe de printemps, je tâcherai de m'échapper du grand hôpital de fous qui me retient captif, hélas! bien malgré moi. J'irai, je ne sais guère où, peut-être au Havre voir mon ami Corbière, et peut-être que si son bâtiment était en partance pour Morlaix, je pourrais bien faire cette excursion. Je suis bien persuadé que, vu la situation d'esprit dans laquelle je me trouve, ce sauvage pays pourrait encore remuer mon imagination, car je ne suis pas exclusif. J'aime à observer les différentes manifestations des croyances qui se sont succédé dans l'esprit humain. Je verrais, avec un puissant et mélancolique intérêt, ces roches aux proportions colossales que des hommes fanatiques et barbares, dénués de goût, ont élevées sous l'empire d'un culte fait pour surprendre ceux qui n'ont pas médité profondément sur les infirmités inhérentes à la pauvre espèce humaine. Je m'inclinerais devant ces vieilles églises gothiques qui s'élèvent vers le ciel comme des prières et des larmes pétrifiées. Certes, les monuments druidiques et ceux élevés par les chrétiens sont une source inépuisable d'émotions vives, surtout pour l'homme qui a beaucoup vécu et par conséquent beaucoup souffert. Et si je pouvais, sur cette terre des vieux souvenirs, serrer une main amie, quel bonheur ! Pourrai-je réal iser ce projet? Je ne le crois pas, car rien ne me réussit de tout ce que rêve ma pensée. Au moins je te verrai passer par Paris, pour peu que cette maudite maladie, qui vient me visiter aux équinoxes, ne m'ait p as forcé dem'éloigner.
Je crois t'avoir dit, dans l'une de mes lettres, que le maire du Havre m'avait écrit que la ville ne pouvait actuellement s'occuper de l'exécution de la statue de Bernardin de Saint- Pierre, ce qui
me paraissait une défaite honnête afin de m'engager à ne plus y penser. Tu comprends quelle peine j'ai dû éprouver ! Mais, à la mort de Casimir Delavigne, les bourgeois libéraux ont voulu manifester leur admiration à leur poète. Corbière m'a dit qu'il pensait que je ferais bien d'offrir le modèle de la statue de l'auteur des Messéniennes, qu'alors cela forcerait peut-être les Havrais à faire les frais de la fonte des deux statues. J'ai donc écrit au maire, qui ne m'a pas encore honoré d'une réponse. Tu sais toutes mes supplications, toutes mes anxiétés afin de pouvoir élever un monument à l'auteur de Paul et Virginie! Si ma correspondance à cet égard a été conservée, ce sera assez curieux de voir les tentatives du statuaire pour faire agréer le don de son admiration au grand génie dont la réputation est européenne.
. A l'égard des statues de la Guerre et de la Législation, qui doivent être placées à l'entrée du monument de Napoléon, et que les journaux ont dit m'être confiées, cette nouvelle m'a bien étonné, et j'ai cru que c'était une mystification. Quelques jours après avoir lu l'article en question, M. Cave, qui fait partie d'une commission pour les écoles gratuites de dessin dont je suis membre, m'écrivit, durant la séance, qu'il serait bien heureux que la sculpture du monument du grand homme fût confiée à un homme digne d'un pareil travail; que, pour lui, il lutterait tant que cela lui serait possible, afin que j'eusse cette commande ; qu'il avait effectivement à lutter contre le ministre, continuellement obsédé par les députés les plus influents, afin de donner ces deux statues à M. Duret. Je lui répondis que j'éprouvais une bien vive reconnaissance pour sa bonne intention à mon égard, mais que M. Duret était un homme d'un immense talent, et que je pensais qu'il était impossible de confier un ouvrage important à de meilleurs mains; que je ne pouvais accepter ce travail; que si une autre occasion se présentait, je me recommandais à son bon souvenir. Il me répondit aussitôt, sur la même feuille, que M. Duret n'était pas un homme d'un immense talent ; que quand il aurait des statuettes et des danseurs à faire, il l'en chargerait; qu'il fallait un talent sévère et éprouvé pour un semblable monument. Je répUquai que je renouvelais mon refus, et que je le priais de me conserver encore ma vieille réputation d'honnêteté envers mes confrères. L'affaire en est restée là. M. Duret a fait agir énergiquement tous ses députés. 11 y a peu de jours, j'ai ren-
contré M. le comte de Noé, qui, après m'avoir fait de grands éloges sur ma conduite, m'a chargé de dire à mon confrère que lui, MM. Vitet et de Siméon, avaient été chez le ministre et avaient obtenu de lui qu'il signât la lettre de commande. Je me suis donc chargé sans retard de porter à M. Duret cette bonne nouvelle. Tu comprends qu'il était de mon devoir de me retirer devant un statuaire qui désirait avoir un travail intéressant. 11 paraît que c'est dans toutes circonstances le rôle qui m'est réservé. Je l'accepte en m'inclinant devant mon sort. Il y a déjà plusieurs mois que ce jeune statuaire était venu me consulter sur la composition de ces figures.
Le modèle de la statue de Jean Bart est bien avancé. Je crois que tu seras assez content de l'énergie que j'ai cherché à mettre dans la pose de cet homme d'action. C'est un boulet de canon qui arrive à l'abordage.
Je viens de terminer le modèle du buste de Marie-Joseph Chénier. Je l'ai fait d'après un portrait peint par David. Je suis heureux d'avoir élevé un monument au pur et honorable représentant républicain, au grand poète patriote qui a toutes mes sympathies sans aucune restriction. J'avais fait celui de son frère avec mes sympathies d'artiste.
11 faut enfin que nous restituions le tombeau du roi René. Je vais m'occuper du modèle. Tu me diras de quelle somme la commission peut disposer, parce qu'alors je verrai si je peux acheter le marbre nécessaire et payer les praticiens avec cette somme. 11 ne faut pas penser à avoir du marbre du Gouvernement^, il n'y en a plus dans les magasins. Je te prie de me faire donner par l'architecte les mesures extrêmement justes et de m'envoyer la lithographie représentant les deux statues telles qu'elles étaient dans l'ancien monument. Il sera convenable de les reproduire avec toute l'exactitude possible.
Dis bien des choses amicales de ma part à M. de Nerbonne; dis-lui que je ne lui ai pas répondu parce que je n'aime pas la polémique politique. Il a eu très tort de croire que ses opinions m'avaient choqué. Dieu merci, je n'ai pas les idées assez étroites pour cela ; je respecte les convictions do mes amis; je désire qu'ils agissent ainsi à mon égard. C'est la véritable liberté.
Adieu, cher ami, sois heureux et tous ceux qui t'intéressent; rappelle-nous, Emilie et moi, à leur bon souvenir.
Ton tout dévoué de cœur, David.
P. S. — C'est notre compatriote, M. de la Chauvinière, qui m'a proposé pour exécuter la statue de Mathieu de Dombasle. Ce projet n'est encore qu'un embryon. Fais-moi le plaisir de dire à Adrien Maillard que j'ai besoin d'avoir de suite la Vie de M. de Cheveriis, que je lui avais prêtée. Il n'est donc pas possible de retrouver les deux premiers volumes des Mémoires de Barrère, que j'avais envoyés à notre bibliothèque et qui ont été mis par moi dans une caisse adressée au Musée?
Collection Pavie. — François Gavé, qui remplit les fonctions de directeur des beaux-arts sous le gouvernement de Juillet, témoigna en plus d'une occasion la haute estime que lui inspiraient le caractère et le talent de David. {David d'Angers, etc., t. I, pp. 389-390.) Une lettre de Balzac, datée du 10 janvier 1844, à son ami Fontémoing, habitant Dunkerque, a trait à la statue de Jean Bart. Cette lettre ayant été publiée, nous ne croyons pas devoir en rappeler les termes chaleureux. Le buste en marbre de Marie- Joseph de Ghénier porte le millésime de 1845. L'artiste l'offrit au Théâtre- Français. La terre cuite, exécutée en 1844, est au Musée David. {Musées d'Angers, p. 187.) Henri- Aubin de Nerbonne, poète et littérateur angevin, né en 1807, est mort en 1849.
GXGIX
David à Rauch.
David élu membre de l'Académie de Berlin. — De statuaire à statuaire. — Voyage de Rietschell à Paris.
Paris, 9 mars 1844.
Mon cher ami,
J'ai reçu avec un bien vif plaisir et avec une profonde reconnaissance la nouvelle que vous me donnez de ma nomination de membre de l'Académie de Berlin. J'ai été d'autant plus surpris que je ne m'attendais nullement à un semblable honneur; mais je ne puis me dissimuler aussi que je le dois presque entièrement à votre généreuse et aimable intervention. Merci donc, cher ami.
Depuis bien longtems vous m'avez annoncé l'envoi que vous me faisiez du modèle de l'une de vos statues ; à moins qu'il ne soit arrivé quelqu'accident, je ne puis m'expliquer pourquoi je ne l'ai pas encore reçu. Vous devriez bien faire prendre des
informations par votre commissionnaire à cet égard. Il est bien rare que les objets arrivent à bon port s'ils ne sont expédiés sous la protection d'un ambassadeur.
J'entends par la voix de la Renommée parler souvent de vos beaux et majestueux travaux. Combien je serais heureux de pouvoir aller vous serrer la main dans votre atelier^ de vous voir entouré de ces monuments qui consacreront si glorieusement votre nom dans les fastes immortels de la gloire! Quelques lieues nous séparent, il faudrait peu de temps pour les franchir, et cependant nous restons cloués dans nos ateliers. C'est une rude et tenace profession que celle du statuaire ; il faut une grande énergie pour lutter contre toutes ses exigences physiques et morales.
J'ai vu avec un bien grand plaisir votre élève M, Rietschell; il est venu passer quelques jours à Paris. Nous nous sommes souvent entretenus de vous ; c'est un homme de cœur, il sait vous apprécier dignement.
Adieu, cher ami, croyez à tous mes sentiments d'entier dévouement et d'amitié sincère,
David.
Collection Eggers, à Berlin.
ce
David à Victor Pavie.
La statue de Casimir Delavigne. — Première esquisse. — Le monument de Larrey. — Les bas-reliefs du monument de Cheverus. — Buste de Coulhon. — Un bal masquù à l'Odéon. — L'inconnu. — Accident de voiture. — Robert David. — Le buste de Victor Hugo.
Paris, 5 avril 1844.
Cher Victor,
Comme je sais tout l'intérêt que tu prends à ce qui me touche, je ne veux pas tarder plus longtemps à te dire que je viens de recevoir une lettre du maire de la ville du Havre, m'inlbrmant que le Conseil municipal accepte la proposition que j'avais laite de donner lo modèle de la statue de Casimir Delavigne pour ma
part de souscription. Quoique j'eusse renouvelé mon offre pour celle de Bernardin de Saint-Pierre, le maire ne me parle que de l'auteur des Messéniennes. Cependant, comme il y a tout lieu d'espérer que la souscription ouverte à Paris et au Havre fournira une somme assez forte, l'auteur de Paul et Virginie passera par dessus le marché! S'il en était autrement, tu comprends combien je serais affligé, car cet écrivain a toutes mes sympathies littéraires. Mais, envisagée sous un certain aspect, la physionomie du talent de l'auteur des Messéniennes peut inspirer un artiste patriote.
Ma première pensée serait de représenter Casimir Delavigne debout et déposant aux pieds de la statue de la France les Poésies par lesquelles il a protesté contre l'avilissement de la patrie. La France^ semblable à la statue de la Résignation, tiendra un glaive brisé, et à ses pieds je mettrai l'aigle mort. Tu te souviens de la composition que j'ai projetée pour Bernardin de Saint- Pierre ?
Je viens d'être chargé du monument à élever au chirurgien Larrey, cet homme célèbre qui a laissé une mémoire si vénérable ; ce héros qui pansait les blessés à travers la mitraille; qui allait retourner les cadavres, les soirs de bataille, pour chercher quelques étincelles de vie, afin de rendre à la patrie quelques-uns de ses défenseurs. Son monument sera placé dans la cour d'entrée du Val-de-Gràce.
Actuellement, je m'occupe avec activité de la statue de Jean Bart, le rude marin dont on a dit qu'il arrivait à l'abordage comme un boulet de canon. En même temps je termine les basreliefs du monument du cardinal de Gheverus. Deux sont déjà terminés : ils représentent l'évêque pansant un vieux nègre, et un marin rencontrant, au retour d'un voyage, le noble prélat chargé d'un fagot de bois destiné au foyer de la femme du marin gravement malade. Dans un troisième bas-relief, au lieu de représenter l'évêque bénissant, à Bordeaux, les enfants des écoles mutuelles, je rappellerai l'instant oii, arrivant sur les côtes de France, le bâtiment qui le portait fut assailli par une tempête. On verra l'équipage et les passagers rassurés par le prêtre et recevant sa bénédiction. Ce drame me paraît plus saibiisant.
Enfin, je fais le buste de Couthon, d'après un admirable portrait peint d'après nature. C'est encore un de ces hommes dont
le noble dévouement à la patrie a été dénigré par ses ennemis implacables, et cependant sa ville natale rend hommage à la bonté de son cœur et à la douceur de ses mœurs, mais c'est à l'avenir qu'est réservé le soin de rétablir les faits à leur juste valeur et de faire la part des terribles circonstances dans lesquelles ces hommes gigantesques se sont trouvés. Voici ce qu'il a écrit au bas de son portrait : « Dieu et la loi, la vej'tu et la probité à l'ordre du jour. Point de république sa)îs mœurs, de patriotisme sans vertus. »
Maintenant que je t'ai entretenu du statuaire et que tu Tas vu sur son champ de bataille, il faut que je te parle d'un double péril auquel, grâce à son ange gardien, il lui a été donné d'échapper. J'avais assisté à uq bal chez M. Benoît, notre compatriote. Il était minuit passé lorsque j'en sortis. En traversant la place de l'Odéon, je m'arrêtai à regarder des masques. J'étudiais cette préface animée de ce qui se passait dans l'intérieur du théâtre. Quoique très attentif au spectacle d'une foule en délire, qui croit s'amuser lorsqu'elle est sous l'influence d'une sorte de fièvre, je fus frappé de l'attitude d'une homme drapé dans un manteau et ayant un masque sur le visage. Je le vis s'attachant à mes pas. Ses mouvements me parurent singuliers. Il m'épiait. Soudain il disparut. Mais lorsque je rentrais chez moi, je le retrouvai debout au milieu de la chaussée^ rue de Vaugirard, à l'entrée de la rue d'Assas. 11 fit un écart brusque évidemment motivé par l'intention de venir sur moi. Des chanteurs qui revenaient sans doute de la Barrière se firent entendre. Cela parut modifier le plan de mon inconnu. Je me hâtai, mais je m'aperçus qu'il allongeait le pas, et déjà sa grande ombre se dessinait sur le trottoir. Je frappai à ma porte, qui me fut ouverte sans retard, et presque aussitôt après qu'elle fut refermée j'entendis frapper un violent coup. Le concierge, sans ouvrir, essaya de savoir ce que l'on voulait. Personne ne répondit à sa demande. Plus d'une demi-heure après, les aboiements du chien me firent penser que l'inconnu rôdait toujours près du portail. Quel est cet homme qui, certes, n'est pas un voleur? Serait-ce encore l'auteur de la tentative d'assassinat de la rue de l'Abbaye? Geluiqui m'a si souvent poursuivi de ses lettres anonymes, écrites parfois avec du sang? Se disposait-il à passer la nuit au bal et, m'ayant aperçu, aura-t-il conçu le projet d'assouvir sa vengeance dans des
conditions qui lui parurent, cette fois, pleines de sécurité? Ce ne sont là que des conjectures. Mais ce soupçon m'oppresse.
Environ un mois après, le 12 mars, jour anniversaire de ma naissance, je revenais à la maison, avec Robert, vers huit heures du soir. Lorsque nous descendîmes de l'omnibus de la Bourse, sur la place Saint-Sulpice, beaucoup de voitures se croisaient. Nous fûmes renversés par un cheval attelé à un cabriolet que nous n'avions pas entendu. Mon premier mouvement fut de repousser de toutes mes forces le pauvre enfant pour qu'au moins il échappât à la mort. Quoique foulé aux pieds du cheval, j'eus encore la présence d'esprit de me rouler, afin que la voiture ne passât pas sur mon corps, et lorsque je sentis que la roue allait m'écraser le pied, j'eus encore le temps de le retirer ; elle ne passa que sur le bout de ma botte.
Aussitôt que je fus relevé, Robert me serra avec effusion dans ses bras sans dire un mot : éloquence que je n'oublierai jamais et qui me touche encore jusqu'aux larmes, surtout quand je pense que le pauvre enfant a été si proche d'une fin tragique.
C'est quelque chose d'inouï que la rapidité avec laquelle les idées se succèdent dans les grandes crises qui touchent à notre conservation.
En moins d'un mois, à peu près, j'ai été deux fois menacé dans ma vie. Après une existence si pleine de vicissitudes et de drames, je veux espérer que le destin me réserve encore pour écrire quelques pages en marbre ou en bronze et pour penser à toi, cher et bon ami.
Tout à toi de cœur,
DAvm.
P. S. — Je viens de recevoir de Berlin la nouvelle de ma nomination de membre de l'Académie. Humboldt m'avait demandé si je voulais avoir la croix avec cette nomination. Je lui ai répondu que je ne faisais cas que de mon élection comme membre de l'Académie. Il existe assez de gens qui aspirent aux cordons ; je leur laisse avec plaisir cette absurdité.
Le buste de Hugo est terminé en marbre. J'ai la conviction que l'avenir ratifiera l'idée que j'ai eue de le couronner ; dans tous les cas ce n'est point une flatterie de ma part, car ce sentiment n'a jamais existé chez moi. Je n'ai cédé qu'à mon admiration pour le génie.
Collection Pavie. — La statue de Casimir Delavigne, exécutée pour la ville du Havre, fut inaugurée en môme temps que celle de Bernardin de Saint-Pierre, le 9 aoûtlSo!2. Le maître modifia son premier projet, quanta la pose du poète des Messéniennes. Celui-ci est assis, et la main froisse les plis d'un drapeau. {David d'Angers, etc., t. I, pp. 448-449.) Le monument de Larrey a été inauguré à Paris en août 4850. (Musées d'Angers, pp. 115- 116.) Le buste de Georges Couthon, le conventionnel, ne porte aucune date. Le maître n'exécuta point cet ouvrage en marbre. La terre cuite est au Musée David. (Musées d'Angers, p. 189.)
Le Ministre d'État de Saxe à David.
Le culte du maître pour les poètes allemands. — Il reçoit la croix du Mérite civil. — Le buste de Gœthe à la Bibliothèque de Dresde- Dresde, ce 15 avril 1844.
Monsieur,
Sa Majesté le Roi de Saxe, mon auguste Maître, ayant été instruite du yif intérêt que vous portez aux célèbres poètes de l'Allemagne, 'comme du précieux présent du buste de Gœthe, en marbre, que vous avez bien voulu faire à la Bibliothèque royale, a daigné, en témoignage de sahaute bienveillance, vous conférer la croix de son ordre pour le Mérite civil.
Chargé de vous informer de cette distinction, Monsieur, et de vous remettre en même temps, ci-joint, le décret, les statuts et la décoration de cet ordre, je m'en acquitte avec d'autant plus de plaisir et d'empressement que j'apprécie dans toute sa grande valeur le chef-d'œuvre dont vous avez enrichi avec tant de libéralité une des collections royales confiées à ma surveillance.
Je saisis d'ailleurs cette occasion, bien agréable pour moi, pour vous prier, Monsieur, d'agréer les assurances de la considération la plus distinguée avec laquelle j'ai l'honneur d'être, Monsieur, votre très humble et obéissant serviteur.
Le Ministre d'État,
De WlETERSllElM.
Collection David d'Angers,
CGII
David à Victor Pavie.
La ville de Brest.— Les Bretons. — Carnac. — Retour sur les sculpteurs d'jjgine. — Le port, l'arsenal, l'hôpital. — Deux guides incommodes.
Brest, la 1" mai 1844.
Cher ami,
Me voilà sur la route de notre cher Angers, et cependant je ne puis encore aller t'y serrer la main. Il faut que je retourne à Paris. Mais du moins ces quelques lignes te porteront de mes nouvelles. Je suis ici avec ma petite Hélène seulement.
Quelle ville que celle où je vis actuellement! Elle me fait l'effet d'une fournaise. Quel mélange ! Le crime en bonnet de galérien, l'héroïsme sous le petit chapeau ciré du marin. Peu de belles femmes. Ce que je connais de la Bretagne me porterait à croire que le peuple n'y est pas beau. 11 me semble de granit. Il en a tout le caractère. Enfin apparaissent les pâles figures étiolées de quelques bourgeois, qui se croient obligés de prendre une pose énergique, pour se mettre en harmonie avec le milieu qui les enveloppe. On dirait des araignées qui se mirent dans la cuirasse d'un brave.
J'aurais bien voulu voir Carnac. C'était là l'un de mes grands désirs. Si j'avais été seul, je l'aurais pu réaliser; mais il faut que je rentre et que je m'attache au piquet pour décrire de nouveau mon cercle habituel.
Quel art sauvage que celui de la Bretagne ! Toutes les sculptures semblent faites par des hommes en butte à l'adversité, et au bruit des tempêtes. J'aime cela. Du moins, de pareilles œuvres portent-elles le cachet de la durée. Ces sculptures gauloises m'ont rappelé, par leur procédé, les sculptures d'Égine, à la différence que le peuple d'Égine était beau. Il s'est révélé dans ses monuments, tandis que les laids Gaulois ont reproduit partout leurs tètes sauvages et effrayantes.
Adieu. De tout cœur à toi,
DAvm.
P. S. — Je viens de visiter le port, l'arsenal et l'hôpital. J'étais conduit par un négociant qui fait chaque année pour plus de sept
millions d'affaires clans les toiles! et par un professeur du Jardin des plantes! ! 11 m'a fallu passer rapidement au milieu des galériens, et cependant j'aurais tant souhaité d'observer ces hommes, rebut de la société, parmi lesquels plus d'un, peut-être, avait l'étoffe d'un héros; il ne lui aura manqué qu'un champ d'action. Mais avec mes guides, si étrangement choisis, il m'a fallu m'extasier devant des toiles et trouver admirable un jardin grand comme une serviette. J'ai dû m'arrcter devant des peaux d'animaux rembourées de foin; il m'a fallu contempler des fauves empaillés, la prunelle tournée vers le ciel. Il n'y a rien de bête comme les ganaches quand elles veulent faire du sentiment. Quel malheur d'être obligé d'avoir recours aux hommes en « position » pour pénétrer dans les endroits où se trouvent les pages les plus curieuses à étudier par l'artiste!
Collection Pavie.
CGIII
Victor Hugo à David.
Le buste laurc du poète des Feuilles d'automne.
Paris, ce samedi soir, ii octobre 1S44.
Quelle magnifique chose, cher et grand David, et quel royal présent ! quel sublime et éternel témoignage de votre amitié pour moi ! Le respect et l'enthousiasme pour votre génie entoureront ce marbre dans la postérité, et il en viendra quelque chose jusqu'à moi. 0 grand statuaire, que vous êtes puissant! Vous créez des chefs-d'œuvre comme Dieu, et comme lui vous donnez l'immortalité.
Je vous envoie un cri d'admiration et de reconnaissance en attendant que j'aille vous serrer la main. Mettez mes plus tendres respects aux pieds de Madame David.
Victor Hugo. *
Collection David d'Angers. — On a vu plus haut, sous la date du 19 juin 1842, que le inaîlro modelait ce second buste du poète. La terre cuite, conservée au Musée David, est de 1842; le marbre, achevé en 1844, fut offert au modèle. {Musées d'Anyers,^.iM.)
CGIV
David à Victor Pavie.
Un deuil. — Rome. — Les Pyrénées. — Rêverie.
Paris. 31 octobre 1844.
Cher ami,
A l'instant où j'allais t'écrire pour te remercier de tes bonnes et intéressantes lettres sur ton voyage d'Italie , on me remet le pli par lequel j'apprendsle nouveau malheur qui vient de te frapper. Il faut donc que notre existence se passe continuellement à gémir sur nous ou sur nos amis! Il y a peu de temps, j'entendais dire à Chateaubriand qu'il ne voudrait pas recommencer la vie. Effectivement, les âmes de sa trempe doivent être toujours malheureuses. Mais, en vérité, le sort est injuste. Tandis qu'il laisse peser une main de fer sur le cœur de tant d'êtres distingués, il choie avec la plus grande tendresse, en apparence du moins, une masse d'êtres nuls et égoïstes. Mon propre cœur, si souvent et si horriblement froissé, m'inchne à me plaindre avec amertume, et je sens qu'au lieu de te consoler, je t'afflige peut-être. Crois cependant, mon ami, que, malgré les peines que j'éprouve, je prends une bien large part à ton chagrin. La terrible nouvelle m'afflige profondément.
Tes lettres sur l'Italie, et ce que m'a dit Théodore, prouvent que tu as bien apprécié cet admirable pays. C'est effectivement le seul coin du globe qui offre, réunis, les grands et immortels souvenirs. C'est en même temps le plus beau pays que l'àme puisse rêver. Que de nuits délicieuses j'ai passées dans les ruines des monuments de Rome! Car, alors, tous les mannequins, les pygmées en culottes de velours avaient disparu, et mon imagination se donnait libre cours sur cette race gigantesque des anciens Romains. Tu as dû éprouver de profondes et mélancoliques sensations en visitant les catacombes.
J'ai fait, de mon côté, un bien beau voyage dans mes chères Pyrénées. Si je n'ai pas rapporté une santé parfaite, j'ai le cœur rempli de délicieuses visions. C'est une nature grandiose que celle des Pyrénées, et Dieu l'anime de couleurs admirables.
Je n'oublierai jamais la journée que j'ai passée sur la montagne
de Louvie, près Laruns, où l'on tire du marbre statuaire. Aux approches de la nuit, j'ai joui d'un spectacle ravissant. Le soleil se couchait, et la lune se levait au même instant. Le ciel était si pur qu'il me semblait que je le touchais du front, et dans mon extase, j'avais une sorte de vague instinct qu'il me suffirait d'étendre les bras pour atteindre aux deux astres qui m'environnaient. A de semblables instants, la matière qui est en nous, honteuse et résignée, se tait, et l'àme plane librement dans l'espace. Mille tendres amitiés à ton père ; mes respectueux hommages à ]yimc pavie, et crois-moi toujours à toi de tout cœur,
David.
Collection ] Pavie. — Les premières lignes de cette lettre ont trait à la mort d'un enfant de Victor Pavie.
Cher ami.
GGV
David à Balzac.
Le buste du romancier.
Parisj 12 janvier 18-45.
Votre buste est tout à fait terminé; si mercredi prochain vous pouvez venir le voir, je vous attendrai.
Puissent vos amis ne pas trouver cet ouvrage indigne du grand historien du cœur humain !
DAvm d'Angers.
Collection J. Giqoux. — Cette lettre porte pour suscription : A Monsieur de Balzac, chez Madame Surville, 47, rue des Martyrs. — Le modèle en terre cuite du buste de Balzac porte le millésime de 1844. Le marbre, exécuté en 1845, fut offert au modèle. Un bronze décore la tombe du romancier au cimetière du Pèrc-Lachaise. {Musées d'Angers, pp. 187 et 353.)
GCVI David à Victor Pavie.
La médaille de Leysener. — La gravure du Bonchamps. — Le monument de Gheverus. — Restitution du tombeau du roi René. — Bernardin de Saint-Pierre. — Gasimir Delavigne. — Gavé et la statue de Poussin.
Paris, 13 février 1845.
Mon bon et cher ami,
Je n'ai pas besoin de te dire que ta lettre m'a fait bien plaisir. J'ai tant besoin d'être sûr que tu penses quelquefois à moi ! Je comptais, cependant, que nous t'aurions vu cet hiver à Paris. Pouvons-nous croire que ton voyage n'est que différé et que tu viendras au Salon prochain?
J'espère sous peu de jours t'envoyer le portrait de Leysener; Je suis honteux d'en avoir privé si longtemps ses parents.
Leroux n'ayant pas le temps de s'occuper de la gravure du Bonchamps, c'est l'un de ses élèves qui en est chargé; on me fait espérer que nous l'aurons bientôt.
Bientôt aussi, je pense que je t'enverrai les bas-reliefs en terre cuite du monument du cardinal de Gheverus. Dieu veuille qu'ils ne se brisent pas à la cuisson, ce qui n'arrive que trop souvent. Quand tu iras à Mayenne, je serai bien content de connaître ton opinion sur la statue et les bas-reliefs.
Je suis tourmenté depuis longtemps du désir de voir le tombeau de René d'Anjou rétabli dans l'église de Saint-Maurice. Si j'avais quelques travaux commandés, si je n'étais pas obligé de donner mes modèles aux villes qui veulent bien les accepter, j'aurais fait don de la statue de notre compatriote et de celle de sa femme à notre ville, mais je commence à m'épuiser, et cependant je voudrais encore planter ce monument. Ne seraitil donc pas possible de me donner trois mille francs? Je fournirais au reste pour payer les praticiens et couvrir les irais du marbre. Vois donc, cher ami, à causer de cela avec M. de Beauregard. Demande-lui quelle serait la somme dont il pourrait disposer pour ce travail, il faut aussi réserver quelque chose pour la sculpture en pierre du tombsau, mais je pense que cela ne coûtera pas cher, puisque ce sera la tâche des sculpteurs du pays.
Si nous pouvions mettre cette affaire en train, il faudrait m'envoyer la proportion bien exacte des figures, et alors je pourrais commencer, et bientôt le tombeau de notre compatriote serait restitué.
Je suis toujours dans l'alternative la plus pénible pour la statue de Bernardin de Saint-Pierre et celle de Casimir Delavigne. Les marchands du Havre, voyant que la ville de Paris avait souscrit, ont trouvé plus commode de ne rien donner. Alors la commission de Paris, dont M. Jules Janin est membre très influent, me chicane. Le Gouvernement me conteste lé^ droit de donner mes ouvrages ! C'est ainsi que M. Cave vient de m'enlever la statue du Poussin, qui m'avait été promise par la commission de Rouen et des Andelys depuis plus de dix années : misères bien décourageantes que tout cela...
Adieu, cher ami, sois heureux et crois à mon inviolable amitié. De tout cœur,
Collection Pavle. — La statue de Nicolas Poussin, érigée aux Andelys, lieu natal du peintre, est l'œuvre du sculpteur Louis Brian. Elle fut inaugurée avec éclat, le 15 juin 1851. David a modelé le profil de Poussin, la tètelaurée, en 1830. {Musées d'Angers, pp. 134 et 135.)
GGVII
David à Rauch.
Profession de foi. — Mission de l'art. — Réduction du buste de Ilumboldt.
Paris, le l" juin 1845.
Cher et honorable ami,
J'attendais pour répondre à votre aimable lettre le départ de M. de Humboldt, mais je ne l'ai connu que le jour même, et alors je n'avais plus le temps de profiter de son obligeance.
Vous me demandez si j'ai reçu la caisse contenant le modèle d'un de vos ouvrages? Non, il ne m'est pas parvenu.
J'apprends toujours avec bien du bonheur vos grands succès dans votre art, et le nom des grands personnages dont vous léguez la noble image à l'avenir. Tous ceux qui aiment l'art doivent
se réjouir de voir un aussi grand talent que le vôtre à même de produire des œuvres si dignes do l'admiration.
Dans Fune de vos lettres, vous me dites que vous aimeriez à écrire à l'Institut, pour lui donner des renseignements sur les ouvrages d'art qui sont produits en Allemagne, s'il vous était possible de le faire dans votre langue. J'ai fait connaître ce désir à notre secrétaire perpétuel, M. Raoul-Rocliette, qui m'a chargé de vous dire que vos communications en allemand seraient traduites par lui et lues à l'Institut.
Vous m'exprimez votre étonnement de ne pas voir mon nom plus souvent dans les journaux. Je suis, mon ami, dans une position tout à fait exceptionnelle. Mon opinion républicaine, généreusement exprimée dans toutes les circonstances, est le motif de mon exclusion des commandes du Gouvernement. Je suis donc mon Souverain et mon Ministre de l'Intérieur. C'est moi qui me commande des statues de grands hommes qui décorent des places publiques des villes de France. Quand un homme est grand par son génie, je lui élève un monument selon mes moyens ; je ne vais jamais chercher les hommes au pouvoir. D'ailleurs, c'est bien rarement chez les hommes en situation que se trouve le génie grand et noble auquel j'aime à rendre hommage. Il se rencontre bien parfois une exception, mais cela ne fait rien à la règle qui est malheureusement trop générale. Pour obtenir un piédestal, il faut que je fasse cadeau de mon ouvrage. Gela ne m'enrichit pas, mais je satisfais un puissant besoin de mon cœur, et je sers ma cause, qui est celle de l'avenir. Je regarde l'art, non comme un moyen d'acquérir la fortune ou la gloire, mais bien plutôt comme devant servir à moraliser les hommes en ne leur présentant que ce qui porte avec soi de grands et généreux enseignemens.
Adieu, cher ami, conservez-moi toujours une petite place dans votre souvenir et croyez à tout mon affectueux dévouement.
DAvm d'Angers,
Sous peu j'enverrai à M. de Humboldt une petite caisse contenant une réduction de son buste, et j'y joindrai pour vous une nouvelle biographie dans laquelle sont consignés mes travaux. Vous y verrez que votre ami travaille toujours activement.
Collection Eggers, à Berlin.
GGVIII
David à Victor Pavie.
Conseils à l'écrivain. — Le poète et l'artiste. — Do riuimeur voyageuse chez les modernes. — Lions en cage.
Pavis, 2 juillet 1813.
Emilie et moi avons lu tes vers avec un bien vif intérêt. Ce n'est pas seulement du talent que tu as mis dans cette page; c'est du génie, de l'àme, et il en est ainsi de tout ce qui sort de ta plume. Mon cher Victor, crois ton vieil ami, travaille toujours, et ta persévérance fera qu'un jour on te rendra justice. Assez d'hommes abusent du don précieux du talent pour corrompre leurs semblables. C'est un devoir religieux qui s'impose au trop petit nombre d'intelligences susceptibles d'aimer l'humanité, de la diriger vers des pensées généreuses.
Les littérateurs communiquent directement avec l'àme de leurs lecteurs. Nous, hélas ! nous sommes obligés de matérialiser nos pensées, d'avoir recours à des ouvriers stupides et vaniteux, de voir poser devant nous la corruption, la débauche pour rendre la vertu ; la bassesse la plus abjecte pour représenter l'héroïsme !
Tu as raison de faire le voyage que tu projettes pour l'amélioration delà santé de tes chers petits enfants. D'ailleurs, ce voyage te fera du bien. A changer de lieu, les idées et la santé gagnent toujours. Pour moi, je suis oblig('^ de rester à Paris. Je ressemble aux lions de nos ménageries, qui usent leur front contre les barreaux de leurs cages. C'est une chose digne de remarque que cet impérieux besoin qu'ont les hommes de notre époque de changer de place I La terre nous brûle les pieds. Nous ressemblons au malade qui croit qu'en se tournant sur son lit de douleur il va trouver quelque soulagement.
Tu dois avoir reçu des caisses contenant divers ouvrages que je te destine. Tu ne trouveras que trois bas-reliefs de Cheverus. Celui du pauvre nègre a été si maltraité à la cuisson que j'ai été obligé de le briser.
Je viens encore d'écrire à Soyer pour lui demander l'adresse du fondeur qui édite la statuette de Gutenbcrg.
Adieu, cher et bien bon ami, crois-moi pour toujours ton dévoué de tout cœur,
GGIX
David à "Victor Pavie.
Rude, candidat à l'Institut. — Les élections académiques. — Pose de la statue de Jean Bart aux flambeaux. — Enthousiasme des marins. — L'inauguration.
Paris, 12 septembre 1845.
Cher Victor,
Emilie et nos enfants sont dans les environs du Havre pour prendre les bains de mer. .Te n'ai pas pu aller avec eux parce que nous avons une nomination à faire à l'Institut à la place de M.Bosio. Je porte Rude pour cette place, mais je crains bien qu'il ne soit pas nommé, parce que c'est l'homme qui y a le plus de droits. C'est une grande absurdité de permettre aux corps savants de se recruter eux-mêmes. Toutes les médiocrités s'entendent pour éloigner les hommes de talent. Je me suis prononcé avec énergie pour Rude, et me voilà avec de nouveaux ennemis irréconciliables, car MM. les candidats ne me pardonneront jamais mon vote pour cet artiste, mais je préfère l'animosité d'autrui à un acte de faiblesse. La nomination devant 'se faire samedi prochain, le lundi suivant j'irai rejoindre ma famille pour passer quelques jours avec elle.
L'inauguration de la statue de Jean Bart vient d'avoir lieu. Il paraît qu'elle a été magnifique. Voilà ce que dit le journal : « Lorsqu'on a levé le voile qui couvrait la statue (ce voile était le pavillon dunkerquois) aux acclamations de la foule qui inondait la place et ses abords, qui se pressait aux croisées et jusque sur les toits des maisons... envoyant Jean Bart debout marchant à l'abordage, le peuple disait : « On croirait qu'il vit ! » et ce jugement de la foule nous semble le plus beau triomphe de l'artiste. »
Lorsque la statue est entrée à Dunkerque, couchée sur un char
et enveloppée dans un drapeau, tout le peuple l'entourait. On la élevée sur son piédestal la nuit, afin de ne pas être gêné par la foule. Un commandant de vaisseau a réclamé la faveur de pouvoir la placer sur le piédestal, aidé par les hommes de son équipage. Cet homme, le chapeau à la main, a découvert la tête et l'a embrassée. Tous les marins qui assistaient au travail ont demandé à en faire autant. La personne qui m'a fait connaître ce trait m'a dit qu'elle avait été profondément émue en voyant tous ces marins, tête nue, allant processionuellement embrasser JeanBart. Cette scène aux flambeaux devait être d'un grand effet.
En embrassant pour moi ton père, dis-lui que j'ai lu avec bien de l'intérêt sa notice sur M. de Nerbonne, et que je le remercie beaucoup de me l'avoir fait remettre.
Crois toujours à mes sentiments de sincère etconstante amitié.
A jamais à toi,
David.
Tu me rends bien heureux en m'envoyant tes vers; merci, mille fois merci.
Collection Pavie. — Ainsi que le prévoyait avec trop de raisons David, le fauteuil de Bosio n'échut point à Rude. Ce fut Lemaire qui obtint le plus grand nombre de suffrages. On a vu plus haut, par la lettre de David à Victor Pavie, sous la date du 18 février 1834, ce que l'auteur de l'œil-debœuf de la cour du Louvre pensait du fronton de l'église de la Madeleine sculpté par Lemaire. La statue de Jean Bart fut inaugurée le 7 septembre 1845. Balzac, dans une lettre à Fontéraoing, du mois de septembre 1845, parle de cette inauguration et s'exprime ainsi :
« On a été bien chiche du nom de David dans les récits de votre fête nationale, ra m'a frappé; c'est un républicain; mais c'est le plus loyal, le plus estimable des hommes. J'en connais peu à lui comparer dans la vie privée, sans compter ses grandeurs d'artiste. >.
Théophile Gautier à David.
Avances du orilique au sculpteur dans le but d'obtenir son médaillon.
Par.s, 17 sepluiiibie 1815.
Monsieur, iNotrc ami Préault m'a laissé pressentir que vous ne seriez pas
éloigné do vouloir bien faire mon médaillon. C'est un honneur que je n'aurais pas osé espérer; mais puisque vous me jugez digne de figurer dans cette glorieuse collection, je suis tout à votre disposition et je vous remercie du fond du cœur.
Agréez, Monsieur, l'assurance de ma considération la plus distinguée.
Théophile Gautier, rue Navarin, 14.
Collection David d'Angers. — Le sculpteur Préault avait reçu les leçons de David. Le profil de Théophile Gautier porte le millésime de 1845. Il est probable que le maître accueillit sans retard la requête de l'écrivain. [Musées d'Angers, p. 190.)
CGXI
David à Victor Pavie.
Ovations faites au maître par la ville de Dunkerque. — Saint-Omer. — Calais. — Le vaisseau le David d'Angers. — Réduction du Gutenberg.
Taris, 15 octobre lSi5.
Cher ami,
Me voilà de retour ici depuis peu de jours; je reviens, le cœur plein de douces émotions. Je n'avais pas voulu me trouver à l'inauguration de la statue de Jean Bart, parce que je tenais à éviter des manifestations qui me font toujours du mal et qui ne conviennent nullement à mon caractère. Je pensais cependant qu'il était important que je visse l'eifet de mon travail en place, cela étant d'une grande utilité pour un statuaire, et en allant à Dunkerque quinze jours après les fêtes, je supposais qu'il me serait possible de passer quelques jours dans l'intimité de la famille de mon ami M. Morel, président de la commission. Mais, le soir de mon arrivée, toute la ville était en mouvement, les rues remplies de monde, et, dans la cour des Messageries, un détachement de la garde nationale m'attendait pour me conduire à ma demeure. Le peuple n'a cessé de crier : « Vive David d'Angers 1 » jusque chez mon ami. Le lendemain, M. Morel, sous le prétexte de me faire voir la ville, me conduisit sur la place
d'armes où est la statue. Toutes les autorités, le clergé, la garde nationale, les marins, les pêcheurs, leurs femmes avec leurs costumes si pittoresques, la musique, étaient là à m'attendre. Juge de mon émotion! On m'a fait passer devant tout ce monde. Ensuite on m'a conduit près de la statue, au pied de laquelle étaient les autorités et le clergé. Le maire a prononcé un discours, et ensuite deux cents voix, ont chanté l'hymne qui avait été composé pour la cérémonie. Puis le canon a grondé, et l'on m'a reconduit au milieu du cortège, musique en tète, chez M. Morel. Là encore, on est venu prononcer des discours qui ont été très nombreux; ensuite le cortège a défilé, toujours avec le clergé, ce qui m'a vivement ému, car il se faisait citoyen dans cette circonstance. Toutes les maisons ont été pavoisées de drapeaux. Pendant les quarante-huit heures de séjour que j'ai fait à Dunkerque, et tandis que l'on recevait ainsi l'artiste, enfant du peuple, la mère de la reine d'Angleterre traversait la ville, reçue seulement par un sous-préfet, sans que le peuple y fît attention.
L'accueil que les Dunkerquois m'ont fait passe tout ce que l'imagination peut rêver. J'étais accablé d'émotions, et pourtant c'était moi qui étais leur obligé, car ils m'ont procuré le moyen d'attacher mon nom à l'image d'un héros.
Un jour, les marins ont voulu me conduire en rade. Avant d'entrer dans le canot, j'ai dû traverser un marché où se tiennent les femmes des marins et des pêcheurs. Là, j'ai été entouré par ces femmes, qui ne savaient comment m'exprimer leur contentement. Elles m'ofifrirent des bouquets, et ce qui me toucha jusqu'aux larmes, ce fut leur cordialité si franche et si spontanée. Dans ce marché, il y a une Vierge bien ancienne et en grande vénération. Ces braves femmes lui avaient mis les ornements dont on la revêt seulement aux grandes solennités. Une femme, belle et jeune, mère de sept enfants, me présenta l'un d'eux en me demandant de l'embrasser. « Cela, me dit-elle, lui portera bonheur ! »
Voilà, cher ami, quelques traits relatifs à mon passage au milieu de cette généreuse population. Saint-Omer et Calais m'ont aussi honoré de brillantes manifestations.
Hier, j'ai reçu une lettre d'un armateur qui fait construire un navire ; il mo prie de lui permettre de le nommer le David d'Angers. Voilà donc que mon nom va sillonner les mers, associé