OUDOT
Collection Geoffroy Saînt-Hilaire.
GCXLI
M™^ Isidore Geoffroy Saint-Hilaire.
Remerciements au nom de l'OEuvre des Crèches.
Paris, jeudi à midi, 5 octobre 1848.
Je n'ai pu, Monsieur, répondre que par mon émotion à Madame David, quand elle m'a remis votre don magnifique pour nos crèches. Cependant, dussé-je, sous l'impression de la vive sensibilité que j'éprouve, vous offrir trop incomplètement ma reconnaissance, je cède au besoin de vous l'exprimer dès ce moment.
En recevant de vous, Monsieur, ce secours pour nos pauvres petits enfants, j'ai versé de douces larmes. Mais je sens^, sans m'en accuser, qu'elles ne coulaient pas seulement à la pensée du bienfait qui venait ainsi trouver ces innocentes créatures dans leurs berceaux si dénués. Elles coulaient encore à la pensée, dont mon cœur jouissait, dans ses sentiments pour vous : à celle qui montre, par une noble exception, le génie se préoccupant des souffrances du pauvre, et descendant, de sa sphère élevée, aux détails les plus touchants de la bienfaisance !
Je suis déjà unie bien profondément, Monsieur, à la gratitude que vous portera l'œuvre des Crèches du XII" arrondissement ; mais je vous en dois une toute particulière pour le bonliour d'être la distributrice de vos si larges charités : sentant bien, dans toute Ihumilité de mon peu de valeur, que les leçons données à nos jeunes générations leur arriveront par les exemples de nos grands citoyens, comme aussi par le souvenir des belles actions transmises à la postérité par le ciseau de l'homme de cœur et de génie dont je bénis le nom, sans le tracer ici.
Agréez, Monsieur, tous mes sentiments, et veuillez qu'en les adressant je ne sépare pas de vous M"^ David, que j'ai embrassée ce matin dans une effusion bien sincère.
P. Geoffroy Saim-Hilaire.
Collection David d'Angers.
GCXLII
David à Victor Pavie.
Désintéressement du maître. — Abandon de son indemnité de représentant aux bureaux de bienfaisance. — Variétés littéraires.
Paris, 26 octobre 1848.
Cher Victor,
Il y a quelque temps déjà que j'ai envoyé un mois de mon traitement de représentant à la salle d'asile d'Angers. L'indemnité de ce mois-ci va parvenir aux bureaux de bienfaisance de notre ville. Durant tout le tems que je serai à la représentation, je veux, comme par le passé, que mon indemnité soit versée aux bureaux de bienfaisance. En agissant ainsi, je rentrerai dans mon atelier sans devoir un seul denier à la République, que j'ai toujours aimée et servie avec un désintéressement que je considère comme mon devoir, mais dont peu de personnes connaîtront toute l'étendue.
Si tu peux te procurer le Courrier ou la Réforme du 18 août 18i8, tu liras un article que j'ai fait paraître sur l'Arc de triomphe de l'Étoile.
J'espère bientôt t'envoyer deux Almanachs dans lesquels j'ai
fait paraître deux articles, l'un sur David, le peintre révolutionnaire, l'autre sur un Factionnaire oublié par ses camarades.
Il y a un certain tems, on m'avait écrit d'Angers pour me demander quelques articles pour une Revue mensuelle; je n'en ai plus entendu parler. Est-ce qu'une publication littéraire ne pourrait pas être entreprise de nouveau ? Y aurait-il trop d'apathie dans notre cher Anjou?
Adieu, ami, soyez toujours heureux.
A toi de cœur,
Collection Pavîe. — Le statuaire a laissé sur Louis David, le peintre, diverses études. Une notice assez étendue, dont le manuscrit autographe avait été offert à Victor Pavie, a été reproduite dans l'ouvrage David cV Angers, etc., t. If, pp. 162-166.
CGXLIII
David à Victor Pavie.
Le maître abandonne la vie politique. — Lamartine, Victor Hugo, Lamennais à la Constituante. — Souvenir de Platon. — Les OEuvres d'Aloysius Bertrand .
Paris, 7 juin 1849.
Je suis bien en retard, mon cher Victor, pour répondre aux lettres que j'ai reçues de toi, et qui me rendent bien heureux^ sois en certain, car personne n'apprécie mieux que moi toute la puissance et la sincérité de ton amitié pour moi; et si ma réponse est si tardive, ce n'est pas faute de penser à toi, mais le torrent d'affaires que tu comprends fort bien est mon excuse.
Enfin, je viens de rentrer dans mon atelier; j'ai besoin de vivre avec de vrais grands hommes.
Deux poètes de génie siègent sur les bancs de l'Assemblée nationale, mais sans comprendre ni l'un ni l'autre la haute mission qui leur était assignée. L'un, élevé dans des idées de vaine grandeur, n'a pas assez d'émotion dans le cœur pour la sainte cause du peuple, et alors il ne peut entrer profondément dans les entrailles de notre société haletante. C'est un sublime naturaliste qui décrit ce qu'il voit avec son génie poétique; mais encore une
fois, le cœur chez lui n'est pas impressionné. Selon moi, une phrase de Tun de ses ouvrages (les Confidences) le fait parfaitement bien comprendre et peint tout l'homme ; c'est lorsqu'à propos de cette Napolitaine qui l'aimait jusqu'à mourir pour lui, il dit : (( J'étais le miroir dans lequel venaient se refléter les rayons brûlants de l'àme ardente de cette jeune fille, mais je ne faisais que les refléter... »
Au moins cette haute intelligence a toujours eu do nobles accents. Jamais la bassesse et le sensualisme ne l'ont effleurée; mais encore cette distinction de sentimens ne s'accentue que trop par le luxe des voitures, des valets, et c'est, selon moi, mal comprendre la véritable noblesse.
L'autre, d'une nature plus sensuelle, ne sait pas s'élever audessus de la vanité bourgeoise. Il tient plus à ce titre de comte, que Napoléon jetait volontiers, avec dédain, à ses soldats, qu'au don si rare, si précieux, que la nature a déposé en lui avec tant de générosité. Son ambition va jusqu'à l'habit de pair, et il déserte cette grande cause populaire qui devrait être la sienne, puisqu'il est, somme toute, un enfant du peuple. Quand on voit son appartement, on est saisi par cette pensée que celui qui s'entoure des vieilles défroques des siècles passés est incapable de saisir ce qu'il y a de grand, de sublime, dans l'époque à laquelle nous appartenons; notre temps est la réalité : le passé est une ombre.
Depuis une année, j'ai profondément gémi sur ces deux hommes. J'ai souffert pour leur gloire seulement, car la Révolution qui va changer la face du vieux monde est un de ces faits trop puissants, trop en harmonie avec les aspirations des sociétés modernes pour que son sort dépende de la résistance ou de l'appui de quelques hommes. On a pu, je le reconnais, opposer pendant quelques années une digue au torrent, mais le torrent franchira la digue; il entraînera toutes les barrières.
Platon avait bien raison d'exclure de sa république les poètes et les artistes; ils ne sont bons, le plus souvent, qu'à être les valets des rois.
M. de Lamennais n'a pas manqué à sa noble mission évangélique. Il est toujours le véritable apôtre de la cause du peuple; c'est là, selon moi, la religion pratique et en rapport avec la dignité humaine. Mille fois honneur à cette àme d'éUte !
Pourrais-tu, cher ami, me trouver à acheter les OEuvres de Bertrand ? J'avais prêté mon exemplaire à Lamartine; tu conçois qu'il est perdu, et cependant je voudrais en avoir un.
Adieu, soyez heureux et pensez quelquefois à nous, qui ne vous oublierons Jamais.
Tout à toi de cœur,
DAvm d'Angers.
Collection Pavie.
CGXLIV
David à Victor Pavie.
Rêverie. — Le pic du Midi. — Le prêtre géologue. — Henri de Nerbonne.
Paris. 23 novembre 1849.
Cher Victor,
Me voilà tout à fait immergé dans les brouillards parisiens, pensant aux choses admirables que j'ai vues, si émouvantes, que mon âme les perçoit encore, malgré l'effrayant contraste que j'ai continuellement sous les yeux. Ainsi, lorsque la nuit je fume mon cigare sur ma terrasse, les nuages blancs qui s'accumulent à l'horizon me font songer aux Pyrénées; les tuyaux de cheminée me produisent l'effet de mâts de vaisseaux, et de la sorte, durant quelques minutes, de douces illusions viennent me consoler. Bientôt la neige va blanchir les toits, mais je ne retrouverai pas la saisissante impression que j'ai gardée d'un lever du soleil, que j'ai attendu pendant toute une nuit sur le pic du Midi^ au milieu d'une neige éternelle.
J'ai fait une rencontre dans les Pyrénées, en allant à Gavarnie, dont je ne perdrai jamais le souvenir. C'est celle d'un prêtre que j'avais aperçu à une grande profondeur, près d'un torrent. Il était accompagné de deux jeunes ecclésiastiques. Cet homme est un savant géologue, qui ne craint pas d'affaiblir sa foi religieuse s'il constate, en lisant dans le grand livre de la nature, que le globe est plus ancien qu'on ne l'a cru généralement, et qu'il y a eu plusieurs déluges... 11 ne craint pas de contempler l'univers et de réchauffer son cœur à ce grand spectacle.
Je regrette bien que les trop courts instants passés avec lui doivent être probablement les seuls qu'il me soit permis d'espérer.
L'Espagne, cher ami, est un pays qu'il faut visiter. C'est le grandiose dans sa plus saisissante expression. Là, comme par toute l'Europe, il se fait un mouvement intellectuel qui participera énergiquement au grand mouvement que l'humanité se prépare à effectuer.
Les regrets que tu exprimes sur la perte de Nerbonne doivent être légitimes, car s'il a conquis l'affection d'un homme tel que toi, il faut bien qu'il l'ait méritée. Quant à moi, je ne le connaissais pas assez pour me faire une idée bien juste de sa valeur.
Adieu, cher ami, rappelle Emilie au bon souvenir de M'"'=Pavic; ne nous oublie pas auprès de tes bons parents, et aime-moi comme je t'aime.
A toi de cœur,
DAvm d'Angers.
Collection Pavie.
GGXLV
David à Victor Pavie.
Les bas-reliefs du monument de Larrey. — La statue de Gerbert. — Bernardin de Saint-Pierre. — François Grille.
Paris, 11 avril 1850.
Je ne sais comment m'excuser du long retard que j'ai mis à l'écrire. Chaque jour, je me fais d'amers reproches de cette apparente négligence, puis les heures, les mois s'écoulent, et mon tort devient plus grand. Ce n'est certainement pas faute dépenser à toi, car il n'est pas de jour que je ne te fasse dans mon cœur, dans mon esprit, de longues lettres qui, comme de juste, ma paresse aidant, restent dans le néant ou vont se perdre au milieu du chaos des occupations qui viennent m'assaillir.
Emilie et Robert sont allés durant les vacances de Pâques à Londres. Le pauvre garçon a été horriblement malade .sur mer.
A l'entendre, il ne veut plus mettre le pied sur un bâtiment, mais à la première occasion... Selon toutes probabilités, il aura la joie de passer quelques jours auprès de toi dans notre cher Anjou.
Je suis actuellement occupé à terminer le dernier bas-relief du piédestal de la statue de Larrey. Malheureusement, je me vois forcé de suspendre pendant quelque temps ce travail, par suite de douleurs rhumatismales qui me font beaucoup souffrir. Lorsque le fondeur aura terminé, j'enverrai les modèles à Angers. Les sujets de ces bas-reliefs sont : la Bataille des Pyramides, le Passage de la Bérésina, la Bataille d'Austerlitz et celle de Sommo-Sierra. Partout le courageux chirurgien est représenté pansant les blessés sous le feu des combattants. Ce travail m'a intéressé : c'est la vie, le mouvement, et cela aurait pu prêter au pittoresque plastique.
Après ce monument terminé, je reprendrai Gerbert, qui gémit depuis plusieurs années, engourdi sous les linges mouillés comnie un enfant dans de vieux langes. Puis viendra enfin le tour de mon cher Bernardin de Saint-Pierre, celui qui me tenait le plus au cœur, et celui qu'une fatalité ajourne toujours!
Adieu, cher ami. A toi de cœur,
P. S. — Je viens de lire avec un bien vif intérêt l'ouvrage que Grille a publié sur le Premier bataillon de Mayenne-et-Loire .
Collection Pavie. — Le monument de Gerbert, pape sous le nom de Sylvestre II, érigé à Aurillac, a été inauguré le 16 octobre 18S1. (Musées d'Angers, pp. 117-118. David cV Angers, etc., t. I, pp. 450-453, 503, 521; t. II, pp. 505-50G.) 11 est parlé précédemment du livre de François Grille auquel fait allusion David.
GCXLVI
David à Victor Pavie.
Robert David. — Le monument de Gerbert. — Bernardin de Saint-Pierre. — Souvenirs de 1811. — Histoire anecdotique d'une statue. — La veuve
de Bernardin de Saint-Pierre dans l'atelier du maître. — Le Musée David à la lumière nocturne. — Gheverus. — Mathieu de Dombasle.
Paris, 12 août 1850,
Cher ami,
Je ne puis laisser partir Emilie sans lui donner cette lettre pour toi ; c'est un souvenir que je suis toujours heureux de te faire parvenir, et c'est aussi un remerciement pour la lettre que j'ai reçue de toi il y a peu de jours. Ma famille va donc avoir le bonheur de voir notre bien-aimé pays, notre chère « Capoue moderne ». Robert va jouir du benedetlo far niente. Dis-lui, je t'en prie, et souvent, qu'il ne faut pas qu'il s'endorme trop longtemps dans les douceurs amollissantes delà vie; qu'il pense à choisir une profession, à acquérir de la gloire, si cela est possible, ou tout au moins à se rendre indépendant (par son talent) des circonstances qui peuvent lui ravir sa fortune. On entrevoit à l'horizon des nuages précurseurs des tempêtes.
On moule actuellement deux statues dont je viens de terminer le modèle : celle de Gerbert (Silvestre II) et celle de mon cher Bernardin de Saint-Pierre. J'éprouvais des transes mortelles, tant je craignais de ne pouvoir faire cet ouvrage. Lorsque je reçus à l'Institut ma couronne pour le prix de Rome, l'illustre vieillard était présent. Je ne puis rendre l'émotion que je ressentis en voyant l'homme dont les ouvrages m'avaient si souvent exalté. Au cours de mes nuits studieuses, lorsque j'habitais la rue des Gordiers, près du Panthéon, s'il advenait que la fatigue et le sommeil fussent sur le point de triompher de mon couragC;, je lisais quelques pages de Paul et Virginie ou bien à.'Atala. Des larmes abondantes inondaient mon visage, et la réaction était produite. Je me remettais à l'ouvrage. En voyant Bernardin de Saint-Pierre témoin de mon triomphe, auquel il avait si puissamment coopéré par son chef-d'œuvre, je me suis promis d'élever un monument à cet homme. J'ai fait de même pour Chateaubriand. A la vérité, je ne lui ai offert qu'un buste; en revanche, mes ressources pécuniaires m'ont permis de faire cette offre sans le secours d'autrui. Quant à la statue de Bernardin de Saint-Pierre, les frais du bronze étant considérables, j'ai dû avoir recours aux Havrais, auxquels je proposai ma composition à titre gratuit. Mais comment dirai-je toutes les lettres, les démarches qu'il m'a fallu faire depuis 18i!2, pour obtenir cette faveur qu'on m'accorde
enfin! C'est quelque chose d'inouï. On avait ouvert une souscription qui n'a presque rien produit. C'est alors que des amis à moi, fixés au Havre, m'appelèrent, et je fus conduit par eux chez leurs compatriotes millionnaires. Là, nous étions obligés de faire antichambre ; puis on nous accordait un moment d'audience; à grand'peine recevais-je l'accueil que l'on fait à un importun. On me répétait : « La ville est engagée dans des opérations importantes. Bernardin de Saint-Pierre était, sans doute, un bon écrivain, mais il n'a laissé qu'un petit volume qu'on lit avec quelque plaisir, à la vérité, Paul et Virginie, mais encore une fois, il paraît difficile de réaliser une somme convenable pour lui élever un monument. Ne serait-il pas plus opportun d'élever une statue à François I"?.. » Et je m'en revenais à Paris l'âme brisée.
Enfin, Casimir Delavigne mort, mon ami Corbière (l'auteur des Romans maritimes) me dit : (( Offre-leur le modèle de Casimir, et Bernardin passera par-dessus le marché. »
J'ai suivi son conseil, et l'affaire est actuellement conclue. Il ne faut pas cependant croire que la souscription relative à la statue de Delavigne ait produit une somme énorme. En dépit de l'enthousiasme que le poète avait inspiré par son libérahsme « bâtard » aux armateurs, ses compatriotes, c'est à peine si les fonds recueillis ont suffi à payer maigrement le fondeur. Mais qu'importe? Je pouvais me mettre à l'œuvre pour la seconde statue; c'était l'essentiel. Un jour que la veuve de l'auteur des Études de la Nature vint me voir, elle me dit : « Je sais tout ce que vous faites pour la mémoire de Bernardin de Saint-Pierre, permettez que je vous remette ces six billets de mille francs; ce n'est pas un paiement, je le sais, mais cela vous aidera toujours à couvrir vos premiers frais. » Je n'acceptai pas ses billets, la priant de les faire parvenir au maire du Havre pour qu'ils fussent employés aux dépenses de la fonte. Elle se rendit à mon observation. Je lui fis voir alors mon modèle, qui l'émut vivement. Un mois après, elle était morte. La pauvre femme était tellement malade lorsqu'elle vint me voir, qu'elle s'était fait porter de sa voiture à mon atelier.
As-tu jamais eu la pensée d'aller voir notre Musée la nuit, lorsque la lune y répand sa clarté? Ce doit être d'un effet curieux. Tous ces portraits de grands hommes, cette immobilité plastique
de tant de gloires, sur un seul point de notre Anjou, sont de nature à frapper l'imagination.
Une nuit, je me suis avisé de recueillir dans mon atelier les impressions que faisait naître en moi la statue do mon petit Barra, éclairée par les rayons lunaires. Si je l'ose, un jour, je t'enverrai ce manuscrit et quelques autres qui te sont destinés et que j'ai rédigés sous forme do lettres. Je pense souvent à toi, cher ami; il n'y a pas un de mes ouvrages qui n'ait été créé à travers ton souvenir. Tant que mon cœur battra dans ma poitrine, ses plus chères préoccupations seront toujours pour toi.
Dis donc, pourquoi n'as-tu pas assisté à l'inauguration de la statue de Ghcverus? Le caractère de ce prêtre devait être compris par toi, car il était tolérant et plein de charité pour la pauvre et infirme humanité. Il a bien fallu, d'ailleurs, qu'il m'apparût sous cet aspect, car je choisis mes héros !
Vers les premiers jours de septembre, on va inaugurer à Nancy la statue de Mathieu de Dombasle, La charrue y apparaîtra sur un piédestal auprès de l'agronome. Je ne ferai jamais la statue d'un industriel; ce sont les gens de négoce qui corrompent et démoralisent les nations. Quand les Romains ont abandonné la charrue pour se livrer au commerce, ils ont eu des empereurs, des maîtres.
Présente mes respectueux hommages à Madame Pavie et crois toujours à tous mes sentiments de cœur et d'àme pour toi.
Collection Pavie. — Il est longuement parlé des veilles du maître, durant ses années d'études, dans l'ouvrage David d'Angers, etc., t. I, pp. 42-45. La visite de la veuve de Bernardin de Saint-Pierre à l'atelier de David eut lieu en novembre 1847. On sait que M'"" Bernardin de Saint-Pierre, veuve en 1814, avait épousé en secondes noces Aimé Martin, le fidèle disciple de l'auteur de Pf«<^ et Virginie. Aimé Martin mourut le 22 juin 1847, M""= Aimé Martin ne survécut à son mari que quelques mois. Elle succomba au mois de novembre de la même année. Au moment où nous reporte David, M«"= Aimé Martin, veuve pour la seconde fois, redevient, au.Y yeux du statuaire, la femme de Bernardin de Saint-Pierre, dont elle ne cessa d'ailleurs d'honorer la mémoire, secondée dans cette tâche par le zélé de son second mari. La séance à laquelle David reçut le grand prix do Rome en présence de l'Institut et sous les yeux do Bernardin de Saint- Pierre eut lieu le ii octobre 1811. Le secrétaire perpétuel donna lecture, au cours de cette réunion, de l'éloge de Cliandct.
GGXLVII David à Victor Pavie.
La Sainte Cécile. — Appel d'ami.
Paris, 12 décembre 1850.
Je te remercie beaucoup, mon cher Victor, de m'avoir fait connaître sans retard le résultat heureux de ta négociation en faveur de ma pauvre Sainte Cécile. Enfin, elle rentrera donc dans son sanctuaire, celui qui lui avait été destiné avec tant d'accord, et même avec un certain enthousiasme, si J'ai bonne mémoire. De mon vivant, du moins, je n'essuierai pas un affront si cruel.
Emilie m'a dit que tu avais l'intention de venir à Paris avec ]y[rae Pavie pour y passer quelques jours. Nous retirerons le sinet du livre, ce livre de causeries intimes que j'aime tant à lire avec toi ; nous reprendrons les premiers chapitres, où il y a tant de pages douces à mon cœur, par leurs souvenirs.
Adieu. Mille bonheurs à vous tous.
A toi de tout cœur,
Collection Pavie. — La négociation heureusement conduite par l'ami du maître eut pour objet de faire réintégrer dans le chœur de la cathédrale d'Angers la statue de sainte Cécile, momentanément privée de la place qu'elle occupait, par suite d'aménagements intérieurs.
GGXLYIII
David à Victor Pavie.
L'air natal. — Pressentiments. — L'inauguration du Gerbert. — La statue de Drouot. — Deuxième statue de Bichat. — Beaurepaire.
Paris, 12 août 1851.
Gher ami,
Ges quelques mots de souvenir vont t'être remis par Emilie et nos enfants. Ils vont respirer ce bon air de notre cher pays que j'aimerais tant respirer moi-même et qui me ferait tant de bien au cœur. Ils vont enfin pouvoir passer quelques instants auprès
de toi et de M™= Victor; ils verront tes enfants, que je voudrais serrer contre mon cœur avant de quitter la vie. A son retour, tout mon monde me rapportera vos souvenirs. Ce n'est pas évidemment tout ce que je souhaiterais, mais il me faut prendre patience. Un jour peut-être je vous irai voir chez vous ; mais, hélas ! alors mes pas traînants, comme ceux d'un homme qui approche de la tombe, en raison de l'amitié que tu me portes, éveilleront chez toi de tristes pensées. 11 en sera ce que la Providence décidera.
Je viens de terminer le dernier des trois grands bas-reliefs qui doivent décorer le piédestal du Gerbert. L'inauguration du monument aura lieu dans le mois d'octobre.
La statue de Drouot est presque achevée, et j'ai composé celle de Bichat, qui doit décorer la cour de l'École de médecine; je ne te parle pas de la composition, car je crois que tu la connais. Je ferai cette statue cet hiver, ainsi que celle de Beaurcpaire. Nous verrons si nos compatriotes auront assez d'énergie pour élever un monument à un homme qui a laissé un si noble exemple de patriotisme.
Adieu, cher ami. A toi de tout cœur,
CollecLlon Pavie. — La statue de Bichat, destinée à l'Ecole de médecine de Paris, fut esquissée en 1851. David, entravé par l'exil et la maladie, ne put donner ses soins comme il l'eût souhaité à l'exécution du modèle définitif. Fondue à l'aide du produit d'une souscription nationale, la statue de Bichat fut inaugurée plus d'une année après la mort du statuaire, le 16 juillet 1837. {Musées d'Angers, pp. 118-119.)
GGXLIX David à sa femme.
Le coup d'État.
Du dépôt de la Préfecture. Pistole n' 7.
Mardi. 0 décembre 1S5I.
Chère amie.
Je suis à la Préfecture de police.
Je vous embrasse tous. A toi de cœur,
Pierre-Jean David d'Angers.
Colleclion David d'Anrjcrs.
GGL
David à son fils Robert.
La carrière médicale. — Les joies de la famille. — Antoine de Potter.
Bruxelles, 24 février 1852.
Je désire beaucoup, mon cher Robert, que cette lettre te trouve en bonne santé, car tu as besoin de santé pour tes études.
Je crois, d'après ce que je lis dans les journaux, que les jours gras doivent être très bruyants à Paris. Ici, ils sont presque nuls; nos bons Belges s'agitent beaucoup comme des pots de bière qui se heurtent. Ils n'ont pas comme nous autres Gaulois cette furia qui nous ferait danser sur le bord d'un précipice.
Ma santé est assez bonne, malgré quelques malaises qui me font craindre ou la grippe ou un rhume^ mais ce n'est pas de longue durée, et j'en suis très heureux, car notre providentielle Thérèse n'est pas là pour me donner ses bons soins. Je pense que tous ces malaises sont la conséquence de mon rhumatisme qui me tourmente continuellement, et qui est ravivé par l'humidité incessante de ce maudit pays, bien nommé Pays bas.
Quand je vois mon ancien collègue, M. Laussedat, s'être fait une position ici, par sa profession de médecin, je m'applaudis dé ta résolution de suivre cette carrière. Elle offre une puissante ressource au milieu des tourmentes politiques, et l'on y peut conquérir un brillant avenir.
Sois bien docile envers ta bonne mère ; prodigue-lui tous tes soins, toute ton affection. L'avenir te convaincra que nous n'avons pas d'amie plus tendre, plus désintéressée que notre mère. C'est le don le plus précieux du ciel, et je pleure quelquefois bien amèrement; lorsque je me souviens que, sans y prendre garde, j'ai pu causer à la mienne quelques chagrins par mon irritabilité. Sois également bon avec ta sœur : c'est encore une amie qui ne te fera pas défaut, tandis que les autres t'abandonneront, si le sort te devient contraire, car le bonheur est aveugle et changeant sur cette terre de continuelle misère.
J'attends avec une grande impatience l'instant de me réunir à vous, mes bons amis. Il n'y a de vrai au monde que les joies de la famille.
La famille de Potter pense à toi et s'est vivement intéressée à ta santé. Elle a été heureuse d'apprendre que ton indisposition n'avait pas eu de suite. Eleuther est un charmant garçon que j'aime beaucoup; il est très studieux, et, la nature aidant, il pourra devenir un homme de talent.
Adieu, mon cher Robert, je t'embrasse de tout mon cœur. Tout à toi,
Collection David d'Angers. — Cette lettre, datée de Bruxelles, est la première que le maître ait adressée à son iils, après la sentence d'exil portée contre lui, au lendemain du coup d'État. Aimé Laussedat, nommé ici, avait été frappé comme David de la peine du bannissement. Établi à Bruxelles, Laussedat fonda dans cette ville le journal Y Art médical, et fut élu associé de l'Académie de médecine de Belgique. Il est parlé plus haut d'Antoine de Potter, dans le commentaire d'une lettre de septembre 1837. On peut consulter, sur l'exil du statuaire, l'ouvrage David d'Angers, etc., t. I, pp. 433-486.
GGLI David à Victor Pavie.
Hemling. — Yan Eyck. — Rubens. — Le peuple belge. — Voix d'enfants. — Les monuments gothiques. — Ostende. — Du peu de durée de la gloire. — Le buste de La Fayette. — Naufrage du David d'Angers. — • Projet de déplacement du fronton du Panthéon.
Bruges, 20 mars 1852.
Bon et cher ami.
Ta première lettre m'a été remise en prison ; c'était un rayon de soleil traversant les barres de fer de mon cachot; ta dernière me parvient dans ma nouvelle prison de l'exil; car, comme disait Danton, on n'emporte pas la terre de la Patrie à la semelle de ses souliers.
Pour changer ma prison de Bruxelles, j'ai parcouru la Belgique, j'ai passé huit jours à Bruges. Tous les jours j'allais à l'hôpital Saint-.Iean admirer les sublimes peintures de Flemling. C'était, dit-on, un soldat qui, durant une maladie, fut recueilli dans cet hospice et soigné par les religieuses. Avant de prendre congé de ses bienfaitrices, il a exécuté les chefs-d'œuvre que nous admirons. C'était payer en noble artiste la dette de la reconnaissance.
Hemling et Van Eyck sont les seuls maîtres dignes de ce nom.
Comme les Rubens et ceux de son siècle sont boursouflés, grossiers avec leurs prétentions à ce qu'ils appellent la couleur, et tous ces tons verts, jaunes et rouges, qui sont plutôt l'indice des infirmités humaines ! Quelle différence avec";mes maîtres adorés 1 Là, tout est dans la lumière, et cependant les figures ont une saillie inconcevable; l'imagination fait le reste. La chair des personnages est pure comme leur âme; les gestes sont sobres de mouvements et d'un dramatique qui nous ravit par la vérité naïve. Ce trompe-l'œil, dont nos prétendus coloristes font tant de cas, est faux comme le mensonge et ne convient qu'à de petits tableaux de genre. L'histoire est trop grave pour recourir à cette séduction des sens.
J'ai vu avec intérêt les églises et les hôtels de ville, pure expression du gothique, dont chaque ville conserve précieusement les restes. Les monuments religieux, revêtus de la teinte des siècles, frappent l'imagination par leurs formes singulières, par l'abondance de leurs sculptures, par leurs nervures, les flèches qui peignent si bien la sombre et orageuse destinée de l'homme; c'est de la douleur pétrifiée. Malgré moi, mon imagination se porte vers les trois temples grecs qui sont depuis des siècles dans la plaine de Pœstum. Ils ont perdu leurs sculptures; il n'y a plus que le squelette, mais sublime par ses lignes majestueuses et nobles ; ils ne menacent pas le ciel comme les monuments gothiques qui semblent lutter avec les orages et vouloir percer la nue; mais ils sont en rapport avec un ciel qui les aime et les protège.
J'ai passé plusieurs jours à Ostende; dès le matin jusqu'au soir, je restais sur la jetée en bois qui s'avance hardiment dans la mer. Là, tout seul, je vivais avec ma pensée, hélas I aussi tourmentée que les flots qui venaient hurler contre la charpente. Un jour, j'ai eu la chance d'assister à une tempête ; j'étais obligé de me cramponner à une pièce de bois pour ne pas être emporté à la mer. Un navire arrive trop près de la jetée; il est lancé sur une des pièces de bois qu'il déchire et fait tomber dans la mer. Sur ce morceau de bois, j'avais remarqué une très grande quantité de noms de voyageurs, les uns gravés profondément avec l'acier, les autres plus modestement tracés au crayon. Ceux qui les écrivaient pensaient léguer leur nom à l'avenir. Eh bien, cette pièce de bois sera rejetée un jour sur le rivage : la femme d'un pauvre pêcheur l'aura recueillie pour préparer le repas et
récliauffer les membres engourdis de la famille ; voilà la gloire !
Me voilà de retour ici, traînant péniblement ma vie, au milieu de ces figures ternes qui rappellent les eaux décolorées des canaux boueux dont les villes de la Belgique sont sillonnées. Même dans les joies du carnaval, les Belges ne parviennent pas à s'amuser; s'ils s'agitent, on dirait des pots de bière qui se heurtent; mais ma grande consolation est de voir surgir partout de belles petites têtes blondes d'enfants. L'homme, à son aurore, est beau, mais lorsque la vie s'est emparée de lui, les passions impriment sur ses traits de hideux stigmates qui affligent le regard.
On entend peu de musique dans ce pays. Toutefois, un soir, traversant une rue de Louvain, je me suis senti profondément remué par les enfants d'une pension qui chantaient en chœur : Où peut-on être mieux qu'au sein de sa famille !
Ce chant naïf, en réveillant chez moi de cruels souvenirs, m'a fait pleurer amèrement et passer une nuit bien douloureuse.
Mon cher ami, mon étoile commence à pàhr. Je touche à la fin de ma carrière. 11 y a plus d'un an déjà, un navire auquel les habitants de Dunkerque avaient donné mon nom s'est perdu corps et biens sur des rochers ; je viens de lire, dans un journal, que le buste colossal du général La Fayette, que j'avais donné à l'Amérique, a été totalement détruit dans l'incendie de la bibliothèque de Washington ; on va démolir le fronton du Panthéon, et enfin je suis exilé!
Mais, mon ami, je m'aperçois que je parle seulement de moi, tandis que toi tu te trouves accablé par de vives douleurs. Excuse, chez moi, ce retour sur le triste sort de l'homme, durant son pèlerinage terrestre. La mélancolie ronge ma vie au moment où je touche au terme ; le malheur m'empêche de réaliser quelques ouvrages que j'espérais exécuter. La solitude dans laquelle je vis n'est pas faite pour me rendre le courage qui me permettrait peut-être de sortir vainqueur de cette lutte suprême.
Adieu, adieu, mon cher Victor; pense quelquefois à ton vieil et constant ami,
Collection Pavie . — Plusieurs fragments de cette lettre ont été publii'S dans l'ouvrage Victor Pavie, sa jeunesse, etc. Le fronton du Pantiiéon fut menacé, sinon d'être détruit, tout au moins d'être transporté dans le parc de Versailles. (David d'Angers, etc., 1. 1, pp. o'J2-o93.)
GGLIl
David à Victor Pavie.
Le mont Hymette. — L'Ilissus. — Le Pnyx. — Le temple de Thésée. — Salamine. — Hélène David. — Le buste de Canaris. — Le roi de Grèce désireux d'avoir son buste de la main du maître. — Pradier. — Souvenirs profanés. — Edmond About et le buste de Canaris. — Léon Cosnier. , . — Un Angevin jardinier du roi de Grèce. — Mélancolie. — La Grèce et
' l'Italie. — Le monument de Botzaris.
Athènes, 3 juillet 185- .
Cher Victor,
J'écris ces lignes sur l'appui de ma fenêtre, en face de l'Acropole, éternel piédestal qui porte les ruines vénérables d'une religion effacée et d'une glorieuse civilisation éteinte. Ces colonnes isolées semblent de loin des bras décharnés, qui se lèvent suppliants vers les dieux qui les ont abandonnés ; à ma gauche, dans la plaine, les vestiges du temple de Jupiter ; près de ce temple, au pied du mont Hymette, est l'Ilissus, primitivement une rivière et actuellement un lit desséché, seulement sillonné de rares filets d'eau bourbeuse qui clapotent entre des cailloux. Autrefois, ses rives étaient embellies par des platanes et des lauriers-roses ; c'était sous ces ombrages que Socrate et Platon aimaient à se promener. Au coucher du soleil, le mont Hymette reçoit ses derniers embrasements qui le colorent d'une teinte violàtre et souvent rose, transparente, insaisissable par le pinceau en raison de sa mobile et suave dégradation. A ma droite, le Pnyx et sa tribune parfaitement respectée par le temps, à laquelle il ne manque qu'un Démosthène et un peuple digne de l'entendre. Tout près et presque en face, on voit une montagne où se tenait le célèbre Aréopage, où Minerve venait déposer dans l'urne un vote pour absoudre un citoyen, ce qu'elle a malheureusement oublié de faire pour Socrate! Là encore on gémit sur l'ingratitude des enfants de Sophocle, qui traînèrent leur père devant ce tribunal. Un peu plus bas, le temple de Thésée; plus loin encore, le Pirée, et enfin à l'horizon, et toujours à droite, les belles montagnes du Péloponèse et la baie de Salamine, où les Athéniens vainquirent les Perses qui venaient pour les asservir; on voit aussi la montagne d'Eleusis et la voie sacrée qui y con-
duisait. Tous les soirs j'assiste au grand et toujours nouveau spectacle du coucher du soleil ; jamais le sublime peintre ne répète ses variés et magnifiques effets. Quelle parole pourrait dire la solennité de cet embrasement du ciel et de la terre 1 Toutes ces magnificences ont bien quelquefois le pouvoir d'éclaircir le brouillard qui obscurcit trop souvent le miroir de mon âme ; je porte dans mon cœur un chagrin qui pourra bien éteindre ma vie si ma situation ne change pas.
J'ai avec moi ma pauvre Hélène, à laquelle je cachetant que je le puis mes angoisses. Cette douce enfant est impuissante à me consoler, car elle n'a, Dieu merci, pas encore conscience des orages de la vie. Je suis donc seul, seul au monde.
J'ai voulu travailler; pour moi le travail est une consolation puissante; j'ai fait le buste de Canaris, de cet homme extraordinaire qui allait accrocher son brûlot aux. vaisseaux, turcs et qui a si énergiquement contribué à l'indépendance de sa patrie. Je n'ai pas été chez le Roi, comme il le désirait, pour faire son buste. Fidèle à ma vie entière, j'ai cherché à élever un monument au malheur héroïque et aux hommes de génie, lorsque je n'avais rien à espérer, ni grâce, ni faveur. J'aurai au moins cet honneur.
Je lisais, il y a quelques jours, dans V Artiste, que Pradier faisait le buste d'un homme d'une moralité douteuse, M. R... Mais ce personnage est un fonctionnaire puissant! Je n'ai pas à me reprocher une semblable adulation.
Ici, on ne peut s'occuper des arts : pas de terre à modeler, pas de mouleur, pas de praticien : c'est comme si l'on était dans un désert. Que je comprends bien les douleurs d'Ovide dans son exil! Ici il y aune vanité et une nullité effrayantes; le culte vain — et non cette admiration sérieuse — qu'ils professent pour leurs ancêtres esta son comble. Les rues portent toutes les noms immortels de Thémistocle, d'Aristide; les hommes mêmes sont affublés de ces grands noms, comme ces enfants de nobles qui n'ont plus que les titres de leurs aïeux, sans en avoir les vertus qui les avaient recommandés à l'admiration des siècles. Ce peuple ne dépouillera plus sa nullité présente. Jamais, d'ailleurs, on n'a vu une nation reconquérir sa gloire disparue. L'histoire est là pour confirmer cette vérité. On ne peut galvaniser un vieux coi'ps pourri.
La terre à modeler dont se servirent Phidias et Praxitèle est vieillie, usée, et ne se prête plus aux doigts du statuaire; l'enthousiasme pour l'art n'existe plus.
Dans les rues décorées de grands noms passe un ruisseau pestilentiel qui cause aux habitants la fièvre dont ils sont rongés, et cependant toute la nuit ils dorment dehors, les pauvres sur des nattes, et les riches sur les terrasses de leurs maisons. Sur les piédestaux qui supportaient des dieux, on voit le Grec d'aujourd'hui cherchant à se débarrasser de la vermine qui le dévore ; sur les autels où l'on offrait des sacrifices aux dieux, on vend de la friture et des haillons! Partout misère affreuse et luxe effréné; c'est un sujet de profonde méditation. On serait tenté de penser que les peuples qui mentent à leurs croyances tombent dans l'abjection et ensuite dans l'oubli.
J'ai coiffé Canaris de son bonnet de marin, qui est très pittoresque. J'ai fait, d'après mon buste, un dessin qu'un jeune Français a envoyé à V Illustration, en l'accompagnant d'une notice. Si l'éditeur n'a pas peur de se compromettre en parlant de moi, tu verras cela dans le prochain numéro. A propos, j'ai appris que ce bon Léon Cosnier avait fait imprimer quelques lignes me concernant. Romercie-le bien pour moi, et dis-lui que cela m'a été très sensible dans un instant où tout le monde m'abandonne.
Dans ces mois de grandes chaleurs on est obligé de quitter Athènes. J'ai loué chez un paysan d'un petit village, tout près de Marathon, deux petites chambres. J'ai dû me décidera cela pour Hélène, dont la santé commençait à chanceler.
Il y a à Athènes un Angevin nommé Barrault, jardinier du Roi. Il a fait une petite fortune, et il lui tarde de quitter ce pays pour jouir d'une vie tranquille dans notre cher Anjou.
Malgré mes chagrins, j'ai pourtant rêvé quelques sujets que j'aurais été heureux d'exécuter, avant de quitter ce monde où j'ai tant souffert, mais les embarras de tous genres arrêtent ici l'artiste et surtout le statuaire. Je quitte donc ce pays sans avoir pu accomplir de nobles projets, et cependant je sens qu'il y avait encore quelque chose dans mon cœui-.
L'Italie offre bien plus de ressources à l'artiste. D'abord tous les plus beaux ouvrages grecs sont dans ce pays.
Ici, il n'y a que des fragments et une très grande quantité d'inscriptions, précieuses seulement pour les archéologues. En Italie^
on trouve un peuple impressionnable en face des productions de l'art, et aussi tous les moyens faciles d'exécution. En Grèce, le peuple est si brutal, si absurde, qu'il ne se fait aucun scrupule de donner des coups de pioche dans des monuments de sculpture. Il brise par plaisir, comme un enfant. Voilà les grossiers descendants de la nation la plus spirituelle et la plus sensible aux arts qui ait paru sur la terre! C'est l'or qui s'est changé en vil plomb. L'exemple de la Grèce devrait être une grande leçon pour les peuples modernes.
J'avais commencé cette lettre à Athènes, et je l'ai terminée ici pour ne pas laisser passer trop de temps sans me rappeler à ton bon et cher souvenir.
Adieu, cher ami, Je vous souhaite à tous le plus grand bonheur possible.
Adieu, adieu, tout à toi,
P. S. — J'entends dire que ce mois-ci on va inaugurer au Havre les statues de Bernardin et de Casimir Delavigne; et le pauvre statuaire languit sur la terre d'exil !
Avant le jour, je suis à ma fenêtre à attendre le lever du soleil, l'œil fixé sur le ciel, consolateur des affligés. Je vois des nuages qui courent vers la France; ah! si je pouvais me fondre avec eux, aller me répandre avec toutes les larmes de mon cœur sur ce pays, objet de tous mes regrets ! Mais l'homme attaché au sol par la matière n'a de ressources que la mort pour ne plus sentir la douleur, et toutes ses espérances les plus chères sont aussi incertaines, aussi fragiles que ces lignes que je trace d'une main fiévreuse. Pleure, pleure, mon cœur, sur l'avilissement de ta patrie. Elle est donc maudite par le ciel?...
J'espère que cette lettre n'aura pas le sort de celle que je t'ai jadis adressée d'Espagne.
Je regrette bien d'avoir donné à ces sauvages stupides le monument de Botzaris. Cette pauvre petite que j'avais soignée avec tant d'amour, qui m'a coûté tant de veilles, on me dit qu'elle est déjà mutilée ! Au moins si je l'avais laissée en France, peut-être, lorsque ma main sera glacée par la mort, n'aurait-on pas oublié l'auteur. « Peut-être I » car on a vu souvent la haine poursuivre l'homme au delà de son tombeau.
Adieu mille lois.
Collection Pavie. — Divers' fragments de cette lettre ont trouvé place dans l'ouvrage Victor Pavie, sa jeunesse, etc. Le buste de Constantin Canaris, exécuté à Athènes, fut offert au modèle. (David d'Angers, etc., t. I, pp. 466-469, 473.) La localité voisine d'Athènes où le maître se réfugie durant les grandes chaleurs des mois d'été est Képhissia ou Céphisia, à deux heures de voiture de la capitale. David, en parlant de Pradier dans cette lettre, paraît ignorer que son confrère soit décédé. Pradier est mort le 5 juin 1852. L'article d'Edmond About, envoyé kV Illustration avec le croquis du buste de Canaris, faillit avoir des conséquences très graves pour le jeune polémiste, alors pensionnaire de l'École française d'Athènes. Il est parlé des mesures prises par l'autorité supérieure contre Edmond About, dans l'ouvrage David d'Angers, etc., t. I, pp. 469-470. Léon Cosnier, littérateur angevin, avait publié, non sans quelque courage, dans le Journal de Maine-et-Loire, organe officiel de l'administration départementale, un article élogieux sur David, essayant ainsi de déterminer un courant d'opinion de nature à hâter la rentrée du maître dans sa patrie.
GGLIII
David à son fils Robert.
La Grèce contemporaine. — Douce France ! — Pradier. — Désillusions. — Les socialistes. — L'homme n'est pas mùr pour la liberté. — Le buste de Canaris. — Le maître souhaite de rentrer en France.
Képhissia, 18 Juillet 1852.
Mon cher Robert^,
Ce matin, en accompagnant Hélène, qui est allée dessiner d'après nature, j'ai appris que c'était aujourd'hui dimanche, et cela nous a presque étonnés, car nous vivons absolument comme dans une prison, réduits à la vie végétative, ne pouvant sortir que le matin, jusqu'à huit heures environ. Dès ce moment, on éprouve une chaleur accablante. Il faut rentrer pour ne plus sortir, car au bout de chaque promenade il y a la fièvre qui vous attend. Le soir, on peut encore faire une courte sortie ; mais comment, dans de telles conditions, visiter le pays et travailler? Oh! si ta mère pouvait comprendre tout le dégoût et les tribulations qui vous attendent hors de la patrie, elle n'estimerait pas possible de la quitter. Où trouver jamais une contrée comme la France? Certes, je ne me fais pas d'illusions sur notre France actuelle; je gémis profondément de la voir humiliée, mais notre patrie sera toujours la douce France, une nation choisie où
l'artiste n'est pas regardé comme une bètc curieuse par les orgueilleux et les ignorants.
La main de Pradier glacée par la mort, et la mienne enchaînée par le malheur ! Quelle fatalité que ta mère ait jugé possible pour moi de vivre autre part qu'en France! Je serais actuellement tranquille dans mon atelier, créant des ouvrages qui, peut-être, seraient utiles à ma réputation; je ne dévorerais pas mon existence dans un exil dont la durée eût été courte si nous n'avions pas mis tant de raideur et d'imprudence dans nos discours... On a bien le droit de conserver son opinion dans son cœur, et il n'est guère possible qu'il en soit autrement lorsqu'on est demeuré fidèle pendant toute une vie aux mêmes principes politiques; maison ne peut pas toujours combattre la poitrine nue contre des ennemis plastronnes , surtout si l'on est seul , ou entouré de gens qui ont compromis une noble cause par leurs idées antisociales. Aussi, vois si Pierre Leroux est inquiété ! Les hommes de sa trempe ont trop bien servi nos adversaires. Je les ai toujours jugés comme nos ennemis les plus redoutables; ils ont formulé des idées qui feront bien du mal aux générations à venir. Mes prévisions datent de loin sur cette pernicieuse école, et cependant j'ai été entraîné dans ce torrent... Partout où l'on porte ses pas, chaque fois que l'on jette un regard observateur sur le monde, on reconnaît que l'homme n'est pas mûr pour la liberté. Son orgueil, son égoïsme l'empêcheront longtemps encore d'user de ce divin bienfait ; et le malheur quelquefois est réservé aux hommes qui ont consacré leur existence à l'émancipation de leurs semblables : témoins, le Christ, Moïse et Socrate, sans parler de quelques grandes figures françaises, dont le nom est actuellement une épouvante pour la génération actuelle, prompte à se vautrer dans le luxe, conséquence naturelle de l'amour de l'or.
Ici, au milieu d'une misère affreuse, on voit le luxe le plus effréné. Le peuple grec voudrait commencer par où les autres finissent; aussi ne se fera-t-il jamais rien do grand chez les Grecs modernes. Ils ont beau se parer, s'affubler des noms de leurs sublimes ancêtres : ce sont des fils dégénérés. Ils me rappellent les jeunes gens de notre pays dont les aïeux ont conquis glorieusement un titre en faisant quelque action d'éclat, tandis qu'héritiers indignes, ces jeunes hommes traînent dans la boue
des orgies leur grand nom. Il existe à Athènes un marchand de fromage et de menue mercerie nommé Platon. Non, ce peuple n'est qu'un cadavre auquel on s'est efforcé de rendre la vie en le galvanisant, mais en vain. D'ailleurs, l'histoire est là pour nous apprendre que jamais un peuple qui a eu ses siècles de gloire ne s'est relevé de sa chute, et toutes les nations antiques ont succombé par le luxe. Ce sont là, mon fils, de dures et tristes vérités que tout le monde sait^, mais dont les peuples ne savent pas faire leur profit. Peut-être, après tout, ne le peuvent-ils pas, car il y a dans la Création un mystère inexplicable qui veut que toute chose ait son commencement, son apogée, sa fin. C'est une grande loi contre laquelle l'homme ne peut rien. Voyez ce pauvre Lycurgue, avec ses institutions ! Elles avaient un sens profond, et cependant elles n'ont produit qu'un peuple de sauvages.
Je suis toujours dans de grandes transes en pensant à tes concours. Si tu réussissais, cela viendrait me consoler et me ferait un grand bien, car ce que je désire le plus au monde, c'est que tu deviennes un homme de talent pour te rendre indépendant. Il va sans dire que je souhaite avant tout que ton caractère soit noble et généreux, car le caractère et le talent ne devraient jamais être séparés. Si tu passes bien tes examens, il faudra aller avec ta mère en Anjou; vous avez là bien des douleurs à consoler, et tu trouveras aussi dans notre pays quelques instants de distraction. Si la bourse de ta mère le permettait, vous pourriez aller visiter la Bretagne, Là, on vit à bon compte, à la condition, toutefois, de ne pas faire les grands seigneurs. Victor Pavie vous accompagnerait probablement, ou notre cousin Victor.
Aussitôt que j'aurai terminé le buste de Canaris, je m'embarquerai « avec plaisir » pour me rendre à Nice. Là, ta mère pourra venir chercher Hélène, et nous songerons enfin à préparer ma rentrée en France! Que diable! Je ne suis sur aucune liste de proscription, mon nom n'a été prononcé dans aucun procès, je n'ai jamais fait partie d'aucune société secrète, je ne désire que trouver un port tranquille dans mon atelier, et je suis certain que rien ne m'en fera sortir désormais. Je connais trop les hommes à leur valeur, ils m'ont assez exploité. Qu'au moins les quelques années qui me restent encore à vivre me soient réservées dans le calme; que je m'appartienne et puisse observer à loisir les fourmis qui s'agitent impuissantes dans la spirale des révolutions.
Adieu, cher enfant, travaille avec ardeur, aime bien ta mère, rends-lui la vie la plus heureuse possible, et pense à celui qui ne t'oublie jamais. Hélène t'embrasse de tout son cœur.
P. S. — Ne m'oublie pas auprès de notre bonne Thérèse.
Collection David d'Angers.
CGLIV
David à son fils Robert.
Echec réparable. — Conseils paternels. — Thiers et Rémusat rentrent en France. — Augustin Serres.
Képhissia, 21 août 1852.
C'est aujourd'hui dimanche, je veux consacrer ce jour à m'entretenir avec toi, mon cher Robert, et à déplorer le fâcheux contre-temps de ta non-réussite dans ton dernier examen. Ne crois pas que je t'accuse de ne pas avoir fait tout ce qui pouvait dépendre de toi. Loin de moi cette pensée. Je suis juste et je sais que ces sortes d'examens sont extrêmement difficiles. Je sais aussi combien la timidité paralyse les moyens, et alors quelles cruelles émotions viennent vous assaillir! Mais, mon ami, rien n'est perdu, tu reparaîtras plus fort et plus aguerri la prochaine fois. Courage donc, aie bonne confiance en toi, l'avenir te récompensera amplement de cet échec passager.
Si une organisation sensible et impressionnable est quelquefois une cause d'insuccès, la réussite n'est que plus éclatante à son heure, et la sensibilité distingue souvent les hommes appelés à exécuter de grandes choses; mais encore faut-il (ju'ils aient le bon esprit de ne pas se décourager.
Tous les jours je me réjouis qun tu te sois voué à cette admirable science de la physiologie. Plus tu avanceras, plus tu trouveras des motifs d'enthousiasme, et tu seras entraîné par le désir d'attacher ton nom à de grandes découvertes utiles à l'humanité. Ta curiosité se sentira stimulée par l'étude de la nature ; Ion âme s'élèvera vers les hautes régions, et alors tu oubheras les
misérables luttes humaines. Ah ! mon pauvre enfant, comme cette impressionnabilité, qui te retarde un jour dans tes examens, le réserve de souffrances dans l'avenir par le contact de la société! Qui le sait mieux que moi! N'ai-jepas été la continuelle victime de ce contact?
Mon père disait avec beaucoup de bon sens : « Dans ce monde, il faut être marteau ou enclume. » Moi, j'ai toujours été enclume...
Te voilà, cher enfant, dans notre beau et bon pays d'Anjou. Tâche d'y passer ton temps agréablement; tâche aussi que ta mère ne s'ennuie pas trop. Elle sait que le vœu le plus ardent de mon cœur est que nous puissions nous réunir à courte date. Cependant j'applaudis à la sage résolution que ta mère a prise d'aller en Anjou. Économie et pensée d'avenir pour vous en seront, je l'espère, la conséquence.
Je viens de voir dans un journal français que Thiers, Rémusat, etc., etc., sont autorisés à rentrer. J'ai parcouru également une seconde liste d'exilés auxquels les portes sont rouvertes : mon nom ne s'y trouve pas, mais comme je ne suis porté sur aucun état de proscription, je crois que je puis rentrer. Ta mère me faisait entrevoir cette espérance dans sa dernière lettre, et depuis lors je me sens le cœur plus à l'aise. Si ce ne sont pas les Français qui m'attirent, c'est la terre de la patrie...; puis, je serais au milieu de vous, mes chers amis, vous qui êtes ce que j'ai de plus cher au monde. Pour toi, mon fils, sois bien assuré de toute ma tendresse. Mon affection pour toi durera aussi longtemps que mon cœur battra dans ma poitrine. Nous vois-tu à côté l'un de l'autre, quand nous irons ensemble au spectacle! Je n'ai pas voulu y mettre les pieds depuis notre cruelle séparation, car j'ai toujours porté le deuil avec moi depuis mon départ de Paris.
Dis à mon bon Victor Pavie que j'ai reçu avec bonheur sa lettre, et que lorsque nous serons ensemble je lui expliquerai toute ma pensée sur les Grecs des temps anciens.
Je ne sais si ta mère a transcrit pour M. Serres un passage d'une de mes lettres sur la physionomie des Grecs. Adieu, Robert, je t'embrasse comme je t'aime, de tout mon
cœur,
Rappelle-moi au bon et cher souvenir de Victor La Revellière.
Collection David cV Angers. — Il est parlé d'Augustin Serres dans une lettre de septembre 1837.
CGLV
David à son fils Robert.
Aux portes de la France.
Nice, 28 décembre 1852.
A loi, cher enfant, mes vœux pour que cette nouvelle année te soit heureuse et favorable au double point de vue de la santé et des succès dans l'étude. En ce qui me regarde, cette année sera bonne si je puis être réuni bientôt à vous pour ne plus vous quitter, jouir du bonheur de la famille et reprendre mes travaux, qui auront le don de calmer les douloureuses émotions que me causent les malheurs et l'abaissement de notre pauvre patrie.
Tout à toi de cœur,
Embrasse pour moi notre bonne Thérèse.
Collection David d Angers.
GGLVI
David à son fils Robert.
IVojct de publication sur l'analomie dans ses rapports avec l'expression.
Nice, mardi... décembre 1852.
Ta dernière lettre, cher Robert, est venue fort à propos pour rompre la monotonie de notre vie. Les détails que tu nous donnes sur l'emploi de ton temps m'ont fait plaisir. Plus tard, tu t'applaudiras d'avoir eu une jeunesse studieuse, car le travail, en vous procurant le moyen d'acquérir de la gloire, console aussi de bien des peines. C'est un bienfait que j'éprouve ici mémo lorsque je m'occupe des arts; ([uc serait-ce si j'étais tranquille dans mon atelier de la rue d'Assas ?
Dans une de ses lettres, ta mère t'a dit que je désirais faire, avec toi, un ouvrage sur Fanatomie dans ses rapports avec l'expression. Il nous faudra dessiner des têtes exprimant des passions diverses, et indiquer quels sont les muscles qui concourent à ces expressions différentes. Tu vois que j'aurai besoin de têtes bien disséquées. II nous faudra pénétrer la névrologie, étudier les muscles du col, qui jouent aussi leur rôle, ainsi que la veine jugulaire, surtout dans les passions violentes. Ce serait bien d'attacher nos deux noms à un même travail qui, je crois, pourrait être utile aux artistes. Il y a longtemps que je poursuis ce projet, mais tes études anatomiques me disposent à le mettre à exécution, Dieu aidant. Il ne faut rien dire de cela; c'est pour nous deux seulement.
Courage, cher enfant, continue toujours à te conduire dignement ; cela te portera bonheur, car tu mériteras l'estime de tout le monde, et tu apporteras une grande consolation à tes parents, et à celui qui en a tant besoin pour supporter toutes les tribulations qui l'assiègent moralement et physiquement.
Adieu, mille tendres pensées. A toi de tout cœur,
Collection David d'Angers.
GGLVII
David à Victor Pavie.
Visite au tombeau de Marco Botzaris. — La Grèce oublieuse. — Ottfried MuUer, Santa Rosa, Byron. — Léon Gosnier.
Nice, 10 janvier 1853.
Bien cher Victor,
Cette feuille de papier te parviendra sans avoir un trop long espace à traverser. Peu à peu j'approche de cette France que j'aime tant. J'ai constamment mes regard fixés vers elle. Je vois le soleil se coucher derrière Antibes ; le ciel, alors couleur de feu, réfléchit dans la mer une teinte de sang, et les vagues houleuses viennent battre le rivage de Nice. Leur bruit ressemble aux aboiements des dogues qui rappellent aux prisonniers les
obstacles à vaincre pour recouvrer la liberté. Dire ce que je souffre, ce serait rouvrir les plaies profondes de mon cœur.
Cependant, les portes de la patrie ne devraient pas m'être interdites. Mes mains sont pures. J'ai voté l'abolition de la peine de mort, et cependant je suis exilé ! Oh ! bizarrerie des destinées humaines sur cette terre, les rôles sont presque toujours intervertis...
Avant de quitter la Grèce, j'ai voulu dire adieu à ma pauvre petite fille du tombeau de Marco Botzaris ; je savais vaguement qu'elle avait éprouvé les injures des Grecs qui, soit dit en passant, n'ont aucun respect pour les glorieux défenseurs de leur patrie. Et comment ces stupides Palicares en auraient-ils? Ce ne lut pas l'amour de l'indépendance nationale qui leur mit les armes à la main, ce fut seulement le fanatisme.
En foulant de mes pieds cette terre de Missolonghi, imbibée de tant de sang, j'aperçus un vaste tumulus auprès du monument de Marco Botzaris. Non loin de la redoute où ce guerrier reçut la mort, on voit encore la culasse de plusieurs canons, ce qui imprime au site un caractère militaire et poétique.
Du plus loin que je découvris ma pauvre petite, mon cœur palpita violemment. Une espèce d'hallucination me laissa croire que, triste et plaintive, elle me faisait reproche de l'avoir exilée au milieu de Barbares. Nous avions vécu si longtemps ensemble! Je m'imaginais que le marbre s'était pénétré des émotions qui m'avaient agité durant tant de nuits quand je terminais cette forme de ma pensée.
En gravissant les gradins qui conduisent au tombeau du héros, je vis que la mélancolique enfant était toute mutilée. Les oreilles arrachées, la main, dont le doigt épelait l'mscription, également brisée. Les deux pieds avaient subi le môme outrage. Je te le dis, en vérité, ce n'est pas sur mon ouvrage que j'ai gémi, c'est bien plutôt sur le sort réservé aux grands hommes, de leur vivant, et dans leur mémoire. Certes, si les peuples n'ont pas l'intelligence des créations de l'art, ils devraient au moins respecter le nom do ceux qui ont sacrifie leur vie à l'indépendance nationale. Celui de Marco Botzaris méritait un culte de gratitude. Si j'eusse été seul à Missolonghi, j'eusse versé des larmes amèrcs sur un semblable oubli.
Yoilà, cher ami, les prétendus descendants do Thémislocle,
d'Aristide, etc. Parmi de trop nombreux traits, je veux t'en citer deux qui t'expliqueront le mépris que j'éprouve en face du peuple grec. Un homme célèbre, l'Allemand Muller, savant archéologue et grand poète, après avoir publié un volume d'hellénique admirable de pensées patriotiques, bien faites pour conquérir des défenseurs à la Grèce, est venu y chercher une mort glorieuse, et son tombeau a été élevé par ses compatriotes, sur un monticule, à l'endroit oii était l'ancienne Académie. Eh bien! ce tombeau sert de cible. Il est tout criblé de balles, et le couronnement en a été brisé par des décharges multipliées. Au cours de la guerre de l'indépendance, un Piémontais, Santa Rosa, fut tué. Les soldats français lui avaient érigé un monument sépulcral. Le dessin de ce tombeau a même été gravé. Des compatriotes de ce guerrier ont voulu dernièrement visiter cette tombe. Elle a disparu complètement. On se sera probablement servi des pierres pour construire une loge à porcs.
J'ai vainement cherché la tombe de Byron. Elle a disparu dans ce grand champ de mort où, malgré la précaution religieuse que l'on prend pour se diriger, souvent on entend crier des ossements de têtes humaines enfouies sous l'herbe et les ronces.
Si les Turcs sont de stupides fanatiques, si ce fanatisme les rend insensibles aux productions des arts, au moins ils ont la probité et le profond respect de la parole donnée, tandis que les Grecs sont les gens les plus perfides qui existent au monde, et ce que Virgile a dit d'eux est encore vrai. Tous les voyageurs qui ont longtemps vécu dans l'Orient s'accordent sur ce point.
Adieu, mon bon Victor, mille tendres souvenirs à vous tous.
A toi de cœur,
DAvm d'Angers.
N'oublie pas de dire à mon cher Léon Gosnier combien je suis reconnaissant de son courageux souvenir à mon égard; et s'il se trouve encore quelques Angevins qui ne m'aient pas oublié, à eux aussi tous mes sentiments de reconnaissance.
Collection Pavie.
GGLVIII David à son fils Robert.
Les brouillards de la patrie préférables au soleil do l'exil.
Nice, 13 janvier 1853.
Cher enfant, — lorsque j'écris ces lignes, le soleil se couche majestueusement derrière Antibes, mais j'aimerais mieux être auprès de toi au milieu des brouillards de notre cher pays. Adieu, porte-toi bien, embrasse pour moi Thérèse.
Tout à toi de cœur,
Collection David cV Angers.
GGLIX David à son fils Robert.
Le maître rentre en France.
Nice, 10 février 1853.
Mon cher Robert,
Nous partons après-demain (samedi) et nous pensons être à Lyon le vendredi 18, car, pour éviter de me fatiguer par trop, nous nous arrêterons presque partout. Adresse-nous donc une lettre pour nous donner de tes nouvelles, pas plus tard que mercredi prochain, poste restante, Lyon (Rhône).
D'après ce que nous apprenons, le temps est très mauvais en France, et cela m'effraie, car ma santé n'est pas des meilleures. A la grâce de Dieu !
Nous t'embrassons tous les trois en attendant que nous puissions te presser en personne dans nos bras, comme nous t'aimons. Embrasse notre Thérèse pour nous.
Tout à toi,
DAvm d'Angers.
Collection David (V Angers.
GGLX
Victor Pavie à David.
Retour du maître à Paris. — Andegavi molles. — Inauguration du' monument de René d'Anjou.
Angers, le 22 mars 1853.
Cher exilée
Vous trouverez pour factionnaire à votre porte cette lettre, ce courrier de nos félicitations à tous. Le printemps qui se lève sur la route de la patrie va vous servir d'escorte depuis Marseille jusqu'à Paris. Le marronnier du 20 mars vous présentera ses premières feuilles, et puis après, les fleurs, et puis après, les fruits. Les araignées de la rue d'Assas vont déchirer leurs toiles, derrière lesquelles apparaîtront, à la suite des statues ébauchées, les mille œuvres rêvées que vous ramenez de l'étranger. Le spectacle se retourne avec les impressions de l'àrae, et voilà que la Grèce, la Grèce inhospitalière et sauvage, vue de votre balcon de Paris, se repeuple de héros et colore de son passé les blanches ruines de l'Acropole.
J'eusse désiré plus ; j'eusse voulu que ce passeport émanât d'une motion de vos compatriotes réclamant pour votre réintégration sur le sol de la grande patrie. Mais c'eût été trop beau, et, quand la Grèce se renie, on ne saurait demander que l'Anjou se transfigure à ce point. Et puis, franchement, ce ne serait plus nous et nous ne serions plus molles; en abjurant son génie, qui sait si notre cher pays ne courrait pas le risque de s'abjurer lui-même ! Je crois^ vaille que vaille, à quelque réaction prochaine à votre égard. 11 est question, pour la fête du Sacre ^ de l'inauguration, en cavalcade pittoresque, de ce jeune roi René qui frémit sur son piédestal derrière son buisson de cratœgus et de troènes.
Nous viendrez-vous alors? Nous viendrez-vous plus tôt, ce qui serait le plus sûr, vu l'illusion des projets de l'homme? Je donnerai campos à tout ce qu'il y a de notaires pédants, d'avoués paperassiers et d'avocats enroués et barbouilleurs pour ce jour-là. Je vous réserve de ma cave une bouteille de ce Bonneseaux que nous bûmes en janvier à l'espoir de votre retour, en société de
Robert malade, ce qui me fit rêver noir de la réalisation de mes vœux.
Au revoir, chers amis. Un mot sur votre installation par ce temps froid, le meilleur, suivant moi, de ceux qui pouvaient vous sourire. Un trop vif rayon de mars eût mis le feu à votre cœur.
A vous pour tous,
Victor Pavie.
Collection David d" Angers. — Le monument de René d'Anjou fut inauguré le l" juin 1853, et depuis plusieurs années déjà la statue de René, déposée sur des madriers en guise de socle, dans le Jardin fruitier de la ville, se morfondait à portée de la main des promeneurs en attendant que les débats ouverts sur l'emplacement à choisir eussent pris fin. David n'assista pas à l'inauguration de son ouvrage.
GGLXI
David à Victor Pavie.
Le maître de retour dans son atelier. — Mélancolie. — Le monument de René d'Anjou. — Lamartine. — Intégrité des républicains de 1848. — Mauzoni. — Peintures murales de l'Hôtel de la Préfecture d'Angers.
Paris, 2-2 avril 1853.
Me voilà enfin, cher ami, rentré dans mon atelier. Je vais tâcher de vivre avec de grands souvenirs; je vais me créer un monde imaginaire, en dehors de la triste réaUté. Mais les plaies profondes qui ont déchiré mon pauvre cœur ne se cicatriseront jamais. Je ne pourrai jamais oubUcr qu'un homme dont la vie a été consacrée à préparer, selon ses moyens, l'amélioration du sort de ses semblables, a été traîné dans un cachot et jeté en exil comme un malfaiteur. Je ne puis me faire à la pensée que l'abnégation la plus vraie, le désintéressement le plus absolu provoquent le sourire et la pitié des hommes! Quoi! la vertu taxée de niaiserie et d'absurdité! En vérité, en face d'un tel spectacle, on douterait de soi-même, si une religieuse conviction ne vous rappelait impérieusement que la dignité de la vie, le sens de la justice sont d'essence supérieure, de par une loi puissante de la nature.
Je viens de recevoir le Journal de Maine-et-Loire, dans lequel on parle de l'érection prochaine du monument de René d'Anjou. J'espère qu'on rendra justice, en face de cet ouvrage, à l'indépendance du caractère de l'artiste républicain, dont la conviction a toujours été qu'il ne faut pas répudier les gloires d'une époque disparue. L'histoire est utile, quand elle ne servirait qu'à engager les générations à être de leur temps, à progresser dans le sens du plus grand bien de tous, sans se rendre solidaires d'erreurs qui n'ont été que la conséquence du défaut de lumière et de la barbarie des premiers âges du monde; bien barbares, en effet, puisque, plus voisins que nous de la venue du Christ, ils n'ont pas compris ses grandes et sublimes leçons de liberté et d'humanité.
Adieu. Mes tendres et constants souvenirs à vous tous. A toi de cœur,
David.
P. S. — J'ai vu, il y a peu de jours, Lamartine, toujours très souffrant, et cependant travaillant énormément. Il quitte son hôtel pour aller habiter un logement moins spacieux. Comme tous les républicains qui ont été à la tête des affaires publiques, il s'en est retiré pauvre. L'histoire, espérons-le, sera plus équitable que les misérables et lâches contemporains.
Je ne me souviens pas si je t'ai dit qu'à mon passage à Milan, j'avais été voir Manzoni. C'est un beau vieillard. Il ressemble beaucoup à Chateaubriand. Il est difficile de lui être présenté, mais, quand il a connu mon désir, il m'a reçu avec toute l'affection possible. Je n'étais plus un étranger pour lui : entre nous deux, même sympathie littéraire et politique.
Est-ce qu'il ne te serait pas possible de me procurer une copie au trait des peintures murales qui ont été retrouvées à la Préfecture ? Tu m'obligerais.
Collection Pavie. — La visite du maître à Manzoni est l'objet d'une page intéressante dans l'ouvrage David d'Angers, etc., t. I, p. 484. Des travaux entrepris à l'Hôtel de la Préfecture d'Angers (ancienne abbaye de Saint-Aubin) firent découvrir, le 17 décembre 1853, trois voussures peintes. Au nombre des sujets traités sur ces parois par un artiste du onzième ou du douzième siècle se trouvent Samson en lutte avec un lion. Deux lions attaquant un porc, etc.
David à Victor Pavie.
Les peintures d'Hippolyte Flandiiu dans l'église de Saint-Vincent do Paul.
Paris. 7 juin 1853.
Je viens de voir l'œuvre de Flandrin. Voilà de la peinture religieuse, du dessin de la plus grande noblesse et vrai, mais non de cette vérité triviale dont on détourne la vue lorsqu'elle se présente dans l'individu, rebut de la Création. C'est aussi de la couleur distinguée, non celle qui indique un être malade. L'art est bien admirable et bien consolant quand il est compris ainsi.
Adieu, cher ami. A toi de tout cœur,
Collection Pavie. — Les peintures de Flandrin, dans l'église de Saint- Vincent- de-Paul, à Paris, furent commencées en 1830 et achevées en 1854. Au moment où écrit David, cette décoration était fort avancée.
GGLXIII
Madame Belloc à David.
La médaille do mistress Beecher-Stowe.
Paris, 29 août 1853.
Monsieur,
J'aurais voulu vous accuser réception de suite de votre beau médaillon de M""" Stowe et de la lettre qui l'accompagnait pour elle; mais j'ai été tellement absorbée par votre trop court passage chez moi que je n'ai pu en trouver le moment.
Je vous adresse aujourd'hui, Monsieur, la lettre qu'elle m'a chargée de vous faire parvenir. Combien je regrette que vous ayez été absent, ainsi que W"" David, pendant ces huit derniers jours! Votre nature d'artiste aurait si bien joui des nuances si riches et si variées de l'esprit et du cœur de cette femme
remarquable 1 Je n'ai, pour ma part, jamais rencontré une organisation plus admirable et plus complète. Elle a puisé en elle les plus beaux types de son livre. Elle aurait, au besoin, la religieuse constance de Tom dans le martyre enduré pour sa foi et pour la liberté; elle a la constante et tendre pitié de son angélique Eva pour tout ce qui soutire, la tine et incisive ironie de Saint-Clair, le parfait et énergique amour maternel d'Elisa, et tout cela s'anime d'une gaieté naïve et charmante !
Je regrette presque d'avoir joui à peu près seule de cette délicieuse intimité, et de n'avoir pu la faire partager à nos amis, tous absents de Paris à cette époque de l'année.
Veuillez, Monsieur, me rappeler au souvenir de Madame David et recevoir pour vous et pour elle l'expression de nos sentiments de haute et profonde considération.
Louise Swanton-Belloc.
Collection David d'Angers. — C'est chez M"» Belloc, femme de lettres française, d'origine irlandaise, qu'était descendue mistress Beecher-Stowe, lorsqu'elle vint à Paris. M"» Belloc connaissait David, qui avait modelé son médadlon dés 1830. Ce fut elle qui préseuLa l'auteur de la Case de V oncle Tom au statuaire.
GCLXIV
Mistress Beecher-Sto^we à David.
La médaille du romancier.
Août 1853.
Permettez- moi de vous exprimer tous mes remerciements pour le médaillon, magnifiquement exécuté, que vous m'avez envoyé.
Gomme je sais mieux ce que j'éprouve que ce à quoi je ressemble, je ne puis exprimer une opinion, quant à la ressemblance, mais votre œuvre aura toujours une haute valeur à mes yeux, comme l'expression des aimables pensées et de la considération de l'auteur.
Mon cœur répond sincèrement aux aimables sentiments que vous exprimez pour moi. Puissiez-vous vivre longtemps. Monsieur, pour goûter tous les charmes de votre art, qui est admirable.
Votre amie bien sincèrement,
E. B.-Stowe.
ET SES RELATIONS LITTERAIRES 3l7
Collection David cVAngera. — C'est le 24 juin ISoSque l'auteur delà Case de l'oncle Tom, de passage à Paris, se rendit dans l'atelier du maître. David dessina, ce jour-là môme, le profil du romancier américain. Le mois suivant, ce dessin servit de document pour l'exécution de la médaille qui fut envoyée au modèle. (Musées d'Angers, p. 197.) Nous avons publié dans Y Artiste (1" mars 18'.)0) une étude anecdotique sous le titre Mistress Beecher- Stowe et David d'Angers.
CGLXV
David, à Victor Hugo.
Le buste du jjoète.
Paris, 30 avril 1854.
Bien cher et noble ami, j'ai reçu des raains de M. Paul Meurice votre bonne et affectueuse lettre et j'ai recueilli votre buste, qui est actuellement placé dans mon atelier. Sa vue rappelle à tous nos amis l'illustre et immortel exilé. . .
David.
Collection David d'Angers. — Le maître avait conservé la minute de ce billet.
GGLXVI
David à Victor Pavie.
Le maître achève le monument de Drouot.
Paris, 5 mtd 1854'.
.l'aurais bien besoin d'aller respirer l'air de mon bien-aimé pays natal, mais je suis contraint de rester à Paris, au milieu des décombres de rues tout entières qui tombent comme par enchantement. Néron a fait subir par l'incendie le même sort à la ville de Rome
J'ai encore deux bas-reliel's du monument de Drouot à terminer, et je suis pressé de les achever. La malheureuse maladie
dont j'ai souffert l'hiver passé est la seule cause de mon retard.
Ces lignes sont seulement pour te dire que je te souhaite toute sorte de bonheur. A toi,
Collection Pavie.
CGLXVIl
David à Benjamin Fillon.
n des r avec 1 postérité.
La collection des médailles modelées par le statuaire. — L'être mora s'identifie avec l'homme extérieur. — Le sculpteur travaille pour la
Paris, l" septembre 1854.
Qui n'a pour soi que la naissance, la richesse, l'éclat du rang social, n'est point mon fait. Mon Panthéon n'est ouvert qu'à la vertu, qu'au patriotisme, qu'au génie fécond en bienfaits pour l'humanité.
Le désir de rendre hommage à la mémoire de quelques grands hommes du passé m'a seul fait produire des médaillons que je n'ai pas pris sur nature ; encore les ai-je moins exécutés d'après les portraits, parfois peu ressemblants, dont je pouvais disposer, qu'à l'aide de l'étude approfondie du caractère de chaque personnage, et de sa tournure d'esprit. Je ne me dissimule pas ce que ce procédé a d'incomplet; cependant, comme je cherche à mettre dans les traits un reflet de l'àme, je suis sûrement arrivé plus près de la vérité que si je me fusse tenu exclusivement à copier des modèles, souvent défectueux, plus souvent encore de seconde ou de troisième main. C'est à l'être moral que je m'adresse d'abord; dans mon esprit, il ne fait bientôt plus qu'un avec l'homme extérieur. C'est alors que je me mets à l'œuvre. Mes bustes ont été faits suivant la même méthode. La postérité, qu'un artiste doit toujours avoir en vue lorsqu'il travaille, comprendra mieux ainsi nos contemporains illustres.
Collection Fillon. — Cette lettre a été réservée lors do la vente de la colleclion Fillon.
GGLXVIII
David à Victor Pavie.
Les a Saints de Solesnies ». — Germain Pilon. — Le Frontispice de l'Histoire de la Vendée.
Paris, 12 octobre 1854,
J'ai un peu tardé, cher ami, à répondre à ta dernière lettre, parce que je pensais que je pouvais faire un petit voyage dans notre Anjou, mais le mauvais temps, la saison trop avancée déjà me forcent à remettre à l'année prochaine le bonheur que j'éprouverais avoir notre cher pays et surtout à te serrer la main, à Feneu, au milieu de ta chère famille.
Je me réjouissais de pouvoir aller avec toi visiter les « Saints de Solesmes» dont j'ai tant entendu parler et que, je ne sais par quelle fatalité, j'ai toujours été empêché de voir. Mon désir s'est surtout accru depuis que j'ai appris que cet ouvrage est de Germain Pilon, presque notre compatriote, car il est né à Loué, une petite ville proche du Mans. Je suis bien persuadé que les Manceaux ne savent pas qu'ils ont eu un si sublime compatriote. Ah! si c'était un de ces orgueilleux fainéants de seigneur ou de tueur d'hommes, alors sa mémoire serait consignée sur les places publiques ou transmise par le nom d'une rue.
Bientôt;, quand j'enverrai de nouveaux cadres de médaillons à Angers, tu verras celui de ce grand statuaire. Ce n'est pas une tète aristocratique; non, c'est mieux que cela, c'est celle d'un homme utile, d'un homme de génie.
L'exposition prochaine, à Paris, va nous amener beaucoup de visiteurs. Je pense que tu nous viendras; alors je passerai encore avec toi quelques bons instants.
Je ne sais si tu connais M. Fillon, qui habite Foi) tenay (Vendée); il s'occupe d'archéologie, et il va publier un ouvrage composé de documents historiques sur la guerre de la Vendée. Il m'a demandé un dessin qu'il veut faire graver à Nantes pour le frontispice de son livre.
J'ai représenté l'Histoire couronnée de cyprès, ayant près d'elle la Justice qui l'éclairé de son flambeau. Sur les marches de l'estrade, j'ai représenté le général Hoche, appuyé sur une charrue, et présentant une branche d'olivier, ce que fait aussi le second pacificateur, Travot. De l'autre côté, les généraux vendéens : notre Bonchamps est au premier plan. Sur le premier gradin, j'ai mis une mère entourée de ses enfants. C'est, je crois, une juste image de la sécurité que procure la paix. Je ne sais si cela conviendra à M. Fillon; nous verrons. Adieu, cher ami. A toi de cœur,
Collection Pavie. — David donna suite à son projet de visite aux « Saints de Solesmes », en 1855. Ces sculptures, conservées dans le couvent des Bénédictins de Solesmes, près Sablé-sur-Sarthe, faussement attribuées à Germain Pilon, sont dues à divers artistes dont on n'est pas encore parvenu à découvrir le nom. La médaille modelée par David d'après Germain Pilon est d'une rare énergie. L'œuvre n'est pas datée. {Musées d'Angers, p. 348.1 On sait aujourd'hui que Germain Pilon n'est pas, ainsi qu'on l'a cru longtemps, originaire du Maine. Il a vu le jour à Paris. Le frontispice de VHistoire de la Vendée n'a pas été gravé. Benjamin Fillon, en demandant cette page à l'artiste, n'était qu'un intermédiaire. Le livre projeté devait être écrit par M. Matifeu de Montaigu. Le dessin du maître est au Musée David. (Musées d'Angers, pp. 349-350; David d'Angers, etc., t. II, pp. 446-447.)
CGLXIX
David à "Victor Pavie.
Mélancolie. — Projets de voyage en Anjou.
Paris, 5 février 1855.
Cher Victor,
J'ai été, comme tu le penses, bien heureux de ton excellente lettre et charmé de vous savoir tous en bonne santé. J'aime à espérer que les vœux de ton inaltérable amitié me porteront bonheur pour cette année 1855. J'en ai bien besoin, car je l'ai inaugurée par un rhumatisme dans le pied qui depuis plus d'un mois me force à ronger douloureusement mon frein au coin du feu. Je ressemble à un bâtiment à vapeur qui a perdu sa roue et
dont la marche est ainsi arrêtée. Quand pourrai-je reprendre la mienne ?
La mort de ce pauvre Jean va tristement affliger ton père ; autrefois ces vieux serviteurs, devenus dans notre époque de « haute » civilisation une anomalie, mouraient de vieillesse chez leurs maîtres après s'être dévoués à plusieurs générations, tels que ces vieux arbres qui donnent encore leurs fruits et leur ombrage aux petits enfants de ceux qui les ont plantés !
Dans mes longues insommies, je pense à notre cher Anjou. Combien sont puissants les souvenirs du jeune âge et du pays natal, souvenirs toujours palpitants ! Dans la jeunesse, soutenus par tous, fêtés par tous, n'inspirant aucune jalousie, nous savons trouver un beau côté à toute chose ; les tourments dont nous sommes la source pour nos parents, loin de les décourager, les attachent à nous davantage. Je me souviens d'avoir vu des vaisseaux en construction abrités par un toit, soignés avec amour par la main paternelle de l'architecte, puis enfin lancés à la mer : ils se balançaient majestueusement en attendant les orages qui les feraient sombrer sur les récifs, heureux encore si leur destinée ne leur réservait pas de pourrir dans un coin du port ! J'ai souvent pensé au sort de ces belles machines, œuvres du génie, et je l'ai comparé au sort de l'homme.
Si je pouvais effectuer mon projet, j'irais, en revenant de Baréges, respirer l'air tant désiré de notre pays. J'ai soif de passer quelques jours à Feneu. J'y pense bien souvent. J'ai toujours souhaité de connaître l'habitation de ceux que j'aime ; il me semble que cela m'aide à vivre de leur vie et me tient près d'eux quoique absent.
J'espère aussi que notre exposition monstre t'amènera à Paris,
Adieu, cher ami. Embrasse bien pour moi tes enfants.
Tout à toi de cœur,
CoUcclion l'avie. — Fencu est une commune 'de l'arrondissement d'Angers, où Victor Pavie avait une maison de campagne.
Victor Hugo à M"'^ David La mort de David.
Guernesey, 0 janvier 1856.
Hauteville-House.
]| n'y a [)as, Madame, de consolation pour une telle perte, pas plus qu'il n'y a de remplaçant pour un tel mort. Le grand sculpteur est mort, l'homme excellent est mort, le vide ne sera comblé ni dans votre cœur, ni dans la gloire.
11 est parti, lui, daos son pays , et, Ihuinanité dans l'ombre, lui, le voilà dans la lumière. Envions-le : tendons les bras, nous, les cncliainés et les exilés, vers lui, le rapatrié et le délivré.
Ma douleur est profonde, mais je n'ose en parler à la vôtre. C'était mon frère : mais c'était la moitié de votre àme. Permettez-moi seulement de pleurer avec vous. Madame, à vos pieds.
Victor Hugo.
Collection David d'Angers.
Humboldt à. M""» David.
Souvenirs du passage du maitre à Berlin.
Berlin, 11 janvier 1850.
Madame, J'ose, dans les premiers jours de la plus profonde douleur,
VOUS adresser ces lignes comme un des hommes les plus dévoués à l'homme illustre qui m'a honoré de sa vive affection. Lorsqu'un grand talent est réuni à un beau caractère, à une grande élévation de sentimens, à une fermeté inébranlable dans les principes, à une bienveillante aménité dans tous les rapports de sa vie sociale, le reflet d'une telle perte est doublement amer pour un vieillard de quatre-vingt-six ans, qui va quitter la terre après ceux qu'il croyait précéder de longtemps, d'après les lois de la nature. Je me sens touché jusqu'aux larmes, quand je me rappelle cette fraîcheur d'idées, cette résignation noble et toute philosophique qui animaient sa spirituelle conversation quand J'eus le bonheur de l'embrasser la dernière fois, à son passage par Berlin, accompagné d'une fille charmante. Il quittait, par devoir moral, le foyer domestique. La grandeur, l'admirable énergie de votre caractère vous faisaient approuver ce beau sacrifice. M. David me paraissait alors dans toute l'ancienne vigueur physique et morale. Je le recevais, environné des marques de sa trop généreuse bienveillance ! Je crains que le climat, les fatigues du voyage et des contrariétés éprouvées en Grèce, là où les impressions auraient dû être les plus douces, n'aient ébranlé sa constitution. Ma douleur la plus vive est partagée ici par notre grand maître Rauch, dont les sentiments égalent ma reconnaissance, mon attachement à celui que nous pleurons, ma respectueuse admiration pour vous, Madame. Je vous demande en grâce, quand vous aurez quelque moment de calme intérieur, de m'accorder un petit signe de vie ; de me parler en quelques lignes (car je me sens tout fier de votre amitié) des dernières semaines de mon ancien ami et illustre confrère, de vos enfants si dignes de leurs parents! Ma santé se soutient au milieu d'une vie agitée; elle se soutient par le travail mêœe.
Daignez offrir mes tendres amitiés à la famille Arago.
Hommage d'admiration, de dévouement et de reconnaissance.