INTRODUCTION IX
profondeurs. L'ombre laisse échapper quelque chose de sa proie au profit de la lumière. Plongeur intrépide, le révolté dont je parle rapporte sur le rivage toutes les épaves que ses bras robustes ont pu détacher du lit plein de tourbe d'un océan de doute, d'obscurité. Et les fragments disjoints de la statue se rapprochent et se juxtaposent. Une grande mémoire est reconquise. Les ruines ont cessé d'être. Le temps est dompté, sinon vaincu.
L'homme qui opère ces prodiges s'appelle un historien. Il serait plus juste de lui donner le nom de défenseur. L'histoire n'est autre chose qu'un plaidoyer. L'historien soutient une cause. Son client est plus qu'un inculpé. Le temps a fait de lui un condamné. Le premier juge a porté contre lui une peine perpétuelle. Exclu de la pensée humaine, il est un déporté. Je me trompe, l'oubli l'enveloppe, c'est un disparu. Le néant l'a repris. Mais l'historien se lève pour plaider en appel. Il retrace la vie laborieuse de son client, sa haute fortune, ses bienfaits, ses œuvres, ses malheurs. L'oreille n'était pas préparée à cette rude défense. Les esprits ont leurs préjugés. La salle d'audience est distraite, soupçonneuse, hostile peut-être.
Que fera le défenseur?
Il citera des témoins. On verra paraître dans le prétoire les contemporains du condamné. On les entendra dire ce qu'il fut. Ils révéleront à tous, sans réticences, les vertus comme les fautes de l'homme qu'ils ont coudoyé, aimé, haï à l'époque de leur vie terrestre. Tous feront des dépositions authentiques, écrites aux jours lointains de leur rencontre avec l'homme en cause. Indiscutable, leur témoignage éclairera donc le débat. Le public, admis à prononcer dans ces grandes assises, fera deux parts des dépositions apportées à la barre. Les unes, réclamées par le défenseur, deviendront autant de « documents à l'appui » ;