‹ David d'Angers, sa vie - ses œuvresChapitre 5 sur 18 · JEUNESSE DU STATUAIRE · texte numérisé non relu

JEUNESSE DU STATUAIRE

A la pacification de la Vendée, le sculpteur rentra dans son atelier, plus pauvre qu’il n’en était sorti, mais sans murmurer, car il avait

participé, selon ses moyens, au grand acte de la Révolution.

C’est alors que la ville d’Angers le chargea de

sculpter l’autel de la Patrie, placé à cette époque dans l’église Saint-Maurice, transformée en 1797 en lemple décadaire, et dont les boiseries du chœur sont sculptées par lui. C’est dans ce temple qu’eut lieu la distribution des prix de l’École centrale, à laquelle Pierre David, alors âgé de huit ans, assista. Malheureusement, dans son enthousiasme et sa curiosité pour voir de près un tambour-major tout galonné qui faisait le moulinet avec sa canne à pomme, le pauvre enfant, s’étant trop approché de lui, reçut un coup terrible sur la tête. Baigné dans son sang, il fut emporié évanoui chez sa mère et il en fut quitte pour quelques jours de repos et de soins.

UNE VOCATION

Le goût du dessin chez l’enfant ne tarda pas à se manifester. A l’occasion de la fête de son père, il lui offrit un dessin, mais dès ce moment celui-ci fit tous ses efforts pour l’empêcher d’entreprendre la carrière des arts. Sa mère, au contraire, confidente de ses rêves d’avenir, lui servait d’appui dans ses aspirations. Cette femme remarquable s’occupait avec un soin touchant de ses trois filles et de. son fils.

Voici un trait qui peint la noblesse du caractère de cette digne femme. Un Mayençais, par son billet de logement, séjourna pendant une étape chez Pierre-Louis David. Ayant remarqué l’accueil qui lui était fait, devant partir pour l'Egypte, il confia à la maîtresse du logis une somme de 1,200 francs et de l’argenterie. Puis il

partit pour rejoindre son corps. Deux ans après, le Mayençais revint. Son précieux dépôt lui fut remis intact. Malgré la misère qui accablait en ce moment cette nombreuse famille, ces braves gens n’avaient pas voulu toucher à ce qui leur avait été confié.

Beaucoup plus tard, le 24 décembre 1850, David écrit à l’historien angevin F. Grille (1), les lignes suivantes, où il est question de sa mère :

« Cher ami,

« Ce que' vous me dites sur la réimpression de votre intéressant volume le Siège d'Angers me fait le plus grand plaisir. Au moins il sera dans plus de mains, et la génération qui va suivre la nôtre y puisera de patriotiques enseignements. Vous êtes vraiment, mon ami, le seul littérateur angevin dont le cœur chaud et patriotique ait compris tout ce qu’il y a de grand et de noble dans la sainte cause de la liberté, qui ne peut avoir d’autre mère que la République.

« Je n’ai aucun document qui puisse intéresser et figurer dans votre ouvrage sur le siège d’An-

1. François Grille, né à Angers le 29 décembre 1782, mort à l’Etang-sous-Marly (Seine-et-Oise), le 12 décembre 1855.

UNE VOCATION

gers. Mon père combattait dans les rangs des soldats de la République et ma mère était obligée

MARIE- FRANÇOISE LEMASSON Mère de David d’Angers

de lutter contre les difficultés de cette époque pour soutenir ses quatre enfants. Mais son âme

DAVID DANGERS

était aussi républicaine que celle de son courageux mari. Je sais que lorsque les Vendéens assiégeaient la ville d'Angers, ma mère avait conseillé à toutes les femmes de la rue Saint-Aubin (nous demeurions dans cette rue) d'arracher des pavés et de les monter dans les appartements pour écraser les ennemis s'ils parvenaient à forcer les portes de la ville. Ma mère m'a souvent dit que les femmes étaient tellement exaltées, que toutes avaient applaudi à ce conseil. Ma mère était petite, mais elle avait une âme républicaine en rapport avec les grands et sublimes actes de cette époque.

A T âge de neuf ans, Pierre David fut emmené par son père à Loudun, où il travailla avec lui à la maison de M. Montault-Desilles, devenu plus tard évêque d’Angers. Depuis qu’il avait entendu parler à son père du prix de Rome, l'enfant ne rêvait que succès et gloire. On lui permit enfin, non sans peine, de* suivre les cours de dessin à l’École centrale d'Angers en 1800. Ces cours avaient lieu dans la grande salle du Logis Bar-

UNE VOCATION

rault; c’est là où sont maintenant réunies les œuvres de David d’Angers.

Il avait alors douze ans. Parmi ses condisciples, se Irouvait M. Chevreul, le chimiste cenlenaire. Le professeur de dessin, M. Marchand, fut étonné de la rapidité des progrès de son jeune élève. Celui-ci ne pouvant, faute d’argent, avoir un chapeau, venait assister au cours coiffé d’un bonnet de laine, vêtu d’un habit de camelot rigoureusement serré à la taille, usé jusqu’à la corde, et ne pouvant avoir de chaussures il portait des sabots. Cela excitait, paraît-il, le dégoût chez ses camarades.

Le jeune David était d’une nature très impressionnable, il était timide, mais très courageux. Tout ce qui était beau avait le don de le passionner. Il devenait mélancolique, lorsqu’il pensait que la nature ne l’avait pas favorisé sous le rapport physique.

Le 8 mai 1804 (16 floréal an XII), l’École centrale d’Angers est érigée en Lycée (1). Les études de Pierre David furent donc forcément interrom-

1. Le Lycée est devenu, à l’occasion du Centenaire de la naissance de P. -J. David d’Angers, le Lycée David d’Angers, sous le provisorat de M. Emile Moulin, actuellement à Poitiers .

pues. Il commença à aider sérieusement son père, travaillant aux figures, car son père ne connaissait que l’ornement proprement dit, et, par une délicatesse touchante chez un enfant de quinze ans, si quelqu’un venait voir le travail en train, il s’effaçait pour laisser croire que le tout était fait par son père.

Il ne pouvait plus suivre que le dimanche seulement les cours de dessin de M. Marchand. Celui-ci mourut en 1804 et fut remplacé par M. Delusse, qui s’attacha bientôt à Pierre David, devint son guide et plaida ardemment sa cause pour la carrière des arts auprès de son père dont les idées à cet égard ne changeaient pas. Le professeur de dessin ne tarda pas à devenir l'ami de la famille David. Désormais, avec sa mère, le jeune enfant avait donc deux partisans décidés pour l’aider dans ses projets d’avenir.

Il avait dessiné deux têtes de femme. Ce furent ces deux têtes qui décidèrent son père à le laisser partir pour Paris. On le conduisit à la voiture de Chartres. Près de la diligence, un coup de pistolet fut tiré sur lui. On a présumé que l’assassin, qui avait pris la fuite, était un jeune sculpteur jaloux du départ de David pour

UNE VOCATION

Paris, d’où il revenait après avoir assassiné un de ses camarades qu’il avait surpris pendant son sommeil, sur un appui de fenêtre.

David avait 9 francs dans sa poche quand il franchit la barrière de la Conférence (depuis barrière de Passy), après avoir fait la roule à pied depuis Chartres, faute d’avoir suffisamment d’argent pour prendre la diligence.

On était en 1808. Il avait alors vingt ans. Il alla offrir ses services à unM. Besnier, sculpteur ornemaniste, chargé de la décoration de l’Arc de Triomphe du Carrousel. Ce monument est l’œuvre des architectes Percier et Fontaine. C’est là que le jeune Angevin, à peine arrivé à Paris, commença ses premières armes en sculpture dans la grande capitale. Souvent, il écrivait à un de ses amis d’Angers, car il éprouva vite la nostalgie de son pays nalal. Sa nourriture n’était presque uniquement composée que de pain. A force de privations, il finit par tomber malade et il ne dut la vie qu’à la visite fortuite d’une vieille tante qui, effrayée de la situation dans laquelle elle le trouva, lui donna de bons soins et un peu d’argent.

Ses forces revenues, il entra à l’atelier du sta-

DAVID D’ANGERS

tuaire Roland qui s’intéressa vivement à lui, voyant l’avenir qu'il y avait en ce jeune homme. A ce moment, un jeune Angevin, chirurgien distingué, nommé Béclard (1), lui fit faire, sous sa direction amicale, des études sérieuses d’anatomie humaine. David allait aussi à Montfaucon étudier l’anatomie du cheval. 11 a laissé de ces études des dessins magnifiques.

Les bas-reliefs de lacolonneïrajane l’attiraient profondément, il les copiait souvent, c’est de là que lui vint l’idée première de la collection de profils en médaillons.

En 1809, il reçut à l’académie des Beaux-Arts une médaille d’encouragement.

Entre les cours de l’école qu’il suivait assidûment, il travaillait l’ornement pour gagner sa vie, ne voulant rien demander comme argent, ni à ses parents ni à personne. Un jour qu’il travaillait au Louvre aux ornements d’une corniche, en face le pont des Arts, il voit tous ses camarades quitter leur travail avec précipitation pour voir l’empereur Napoléon Ier qui, avec son escorte, passait sur les quais. David ne se déran-

1. Pierre-Augustin Béclard, anatomiste, né à Angers le 5 octobre 1785, mort à Paris le 17 mars 1825.

LAZARE CARNOT 1753-182 l

BERTRAND BARERE DE V1EUZAC

DAVID D’ANGERS

gea pas de son travail, ne voulant pas voir celui qu’il avait admiré comme général Bonaparte, mais qui avait trahi la République pour devenir empereur. « Le grand tueur d'hommes », comme il l’appelait.

Louis David, le peintre (1), corrigeant à l’école des Beaux-Arts, avait remarqué l’ardeur avec laquelle Pierre David travaillait le dessin, il le fit admettre au nombre des logistes.

Cette année-là (1810), David remporta seulement le second grand prix, le sujet étant la mort iï Othryades. Bien que sa figure fût de beaucoup la meilleure, ce fut un de ses camarades nommé Auguste, qui remporta le premier prix, grâce à des protections. Plus tard, le même Auguste lui dit souvent avec une grande loyaulé : « C’est bien toi qui devais avoir le premier prix, mais tu n’avais pas les appuis qui m’ont fait préférer à toi. » David faisait, malgré cela, le plus grand cas de son camarade.

Il entra à l’atelier de Louis David, dont la sollicitude pour lui avait doublé depuis son échec. Sur la demande de Pajou, le statuaire, apostillée

1. Jacques-Louis David, né à Paris le 30 août 1748, mort à Bruxelles le 29 décembre 1825.

UNE VOCATION

par toute la classe des Beaux-Arts, de l’Institut, la ville d’Angers fit à Pierre David une pension de 1 00 francs par mois qui lui fut continuée jusqu’en 1820.

Dans une lettre datée de Rome (23 déc. 1815), écrite par David à son ami le peintre Dupré, il dit : « Mon père me déchire l’âme par le récit de ses malheurs, il me dit qu’une de mes sœurs trouverait un brave jeune homme pour se marier, mais qu’il faudrait au moins lui donner un ménage; il me dit encore que la municipalité d’Angersa fai Lia demandepourmoi de500francs, j’ai répondu de suite à mon père que si on obtenait cette somme pour moi, je désirais qu’on en disposât tout de suite pour ma bonne sœur. »

Au concours de l’école pour la Tête d'expression, il remporta le prix. Le sujet était La Douleur. Une tête d’homme pleine de sentiment lui avait valu le premier rang.

En 1811, pour la deuxième fois, il monte en Loge et remporte cette fois, haut la main, le premier prix avec le bas-relief représentant la Mort d' Epaminondas. Ce grand prix l’exemptant delà conscription, David partit pour Rome le 6 dé-

28 DAVID D’ANGERS

cembre 1811 avec plusieurs lettres de recommandation que lui avaient données ses maîtres Roland et Louis David. Il ne devait en revenir que le 1 4 août 1816.

P.-J. DAVID A ROME

A Rome, le jeune slaluaire se mit à travailler ferme, n’ayant plus à se préoccuper autant de la vie matérielle. Ses études aulres que celles inhérentes aux Reaux-Arls proprement dils, avaient été forcément très négligées. Il profila de la présence à Rome d’un compatriote, M. de Lauréal, pour réparer avec lui les vides de son instruction, que lui-même remplit par ses lectures, animé qu’il était du désir et de la volonlé de tout connaître. Il s’était vile fait des amis parmi ses vétérans de la villa Médicis : Drôlling, Ingres, peintres, Herold, Je musicien, étaient de ses meilleurs, mais il avait une prédilection pour un autre nommé Dupré (I), peintre aussi

1. Louis Dupré, peintre, né à Versailles le 9 janvier 1789, élève de Louis David, mort le 12 octobre 1837. Il était ami intime de David d’Angers et correspondait avec lui par des lettres dont une partie est publiée (Charavay, éditeur).

avec lequel il eut une correspondance très suivie, surtout lorsque celui-ci alla s’établir à Naples. Ils avaient tous les deux les mêmes goûts, les mêmes aspirations pour les arts et leur manière de sentir en politique était la même.

Lorsque le 30 mars 1815, Napoléon fut rentré dans sa capitale, le roi de Naples, Murat, crut le moment venu de sauver sa couronne. A la suite d'une proclamation affichée par lui sur les murs de Rimini, les Autrichiens attaquèrent son armée et le défirent à Macerata. Le roi de Naples se réfugia en Corse. On apprit alors qu’il allait débarquer au Pizzo. Les patriotes se remuaient. David, par haine pour les Bourbons, guidé par son patriotisme, se joint aux Carbonari pour essayer de sauver Murat. Mais celui-ci, débarqué le 8 octobre, fut aussitôt fait prisonnier et fusillé avec vingt-neuf de ses compagnons.

Les conjurés avaient pu parvenir jusqu’aux ruines de Poestum, mais poursuivis par un régiment hongrois qui les suivait de loin, après une lutte vigoureuse, ils furent obligés de céder devant le nombre. David fut fait prisonnier et ne dut la vie qu’à un signe de détresse que comprit

P. -J. DAVID A ROME

un officier hongrois, franc-maçon comme lui (1).

Grâce à M. Lelhière, directeur de l’Académie de Rome, auquel l’ambassadeur de France, M. Cortois de Pressigny, avait témoigné son mécontentement au sujet de sa conduite politique, David ne se vit pas renvoyer de l’Ecole, mais peu s’en fallut. Il voyait son temps d’Ecole s’avancer. Malgré son désir de rentrer en France, la triste situation de son pays l’engageait à rester une année encore à Rome. Il demanda une prolongation, mais elle arriva trop tard. Sa résolution était prise de retourner en France, pour de là, après avoir été embrasser son père et ses sœurs à Angers, aller à Londres voir Flaxman (2) et les bas-reliefs du Partliénon. Il quitta Rome le 6 mai 1816, non sans regrets toutefois, mais il avait craint « de s’y endormir », comme il disait à son ami Dupré. Descendu à Milan, il lui écrivit : « Aussitôt arrivé à Lodi, je fus visiter ce fameux pont qui est sur l’Adda. Je voulais t’écrire les sensations que j’éprouvais, mais je réfléchis de suite que tes sensations étant les

1. Elude sur la vie et les ouvrages de David d’Angers, statuaire, par Adrien Maillard, son compatriote.

2. John Flaxman, célèbre sculpteur anglais, né à York le 6 juillet 1755, mort à Londres le 7 décembre 1826.

DAVID D’ANGERS

mêmes que les miennes, lu te figurerais aisément être sur le fameux théâtre de noire gloire passée... »

Avant de partir de Rome, où pendant son séjour il avait eu de fréquents rapports avec Canova, celui-ci lui avait donné des lettres de recommandation qui lui font dire dans une de ses lettres à Dupré, datée de Modène, 15 mai 1816: « Je voudrais te faire lire les lettres de M. Canova (1), il me recommande comme si j’étais son fils. »

« Un soir, écrit David à M. Charles Blanc, j’étais alors bien jeune, et j’apprenais la sculpture avec amour, je me trouvais dans l’atelier de Canova. Le grand artiste avait cessé de travailler, il parlait de son art. Un dernier rayon de soleil éclairait encore les corniches les plus élevées; un peu au-dessous dans une chaude demi-teinte , on voyait le groupe des Trois Grâces et, à quelque distance, d’autres figures mythologiques de nymphes, de déesses à peine vêtues. Je contemplais ces figures, que la lu-

1. Antonio Canova, célèbre sculpteur italien, né à Possagno le 1er novembre 1757, mort à Venise le 12 octobre

Page 1