‹ David d'Angers, sa vie - ses œuvresChapitre 6 sur 18 · JEAN -ANTOINE-NICOLAS CARITAT, MARQUIS DE CONDORCET · texte numérisé non relu

JEAN -ANTOINE-NICOLAS CARITAT, MARQUIS DE CONDORCET

DAVID D’ANGERS

mière abandonnait peu à peu et qui bientôt se trouvaient noyées dans le crépuscule. Il y eut un moment où je crus les voir s’agiter comme des apparitions fantastiques, il me semblait que ces poétiques figures, prenant du doigt leurs draperies légères, allaient se détacher de leur piédestal et se mêler dans une danse aérienne. Alors tout ce qu’il y avait de séduisant dans ces formes voluptueuses, parlait à mon imagination; la sculpture m’apparaissait comme la pure expression des beautés exquises, comme l'art de diviniser la forme, en la faisant adorer. Jamais je n’avais senti une attraction plus forte vers le sensualisme antique. J’étais enchanté, fasciné par la grâce de ces divinités de marbre auxquelles j’allais consacrer mon admiration et mon ciseau.

« Mais, quand je fus sorti de cet atelier, et que je m’en revins par les rues tranquilles de Rome, quand j’eus respiré l’air du soir et que ma tête se fût un peu calmée, il se fit en moi une réaction puissante. L’austère souvenir de Poussin, de ce génie français qui avait erré parmi ces ruines, me commandait un retour sur moimême. Je fus bientôt en proie à un autre genre d’exaltation, je sentais mon âme s’élever dans

P.-J. DAVID A HOME

les régions de la pensée, je me rappelais les préceptes de Platon, et les statues que je rencontrais çà et là sur ma route et qui forment, pour ainsi dire, un autre peuple dans Home, redoublaient en moi la vénération des héros et me révélaient toute la grandeur de la sculpture destinée à perpétuer ces mâles vertus, ces nobles dévouements, et à faire vivre les traits de l’homme de génie quatre mille ans après qu’il n’est plus.

« Je dis faire vivre , car je rêvais, dans mon enthousiasme, d’animer le marbre et le bronze, je voulais poursuivre le mouvement et la vie; ma plus grande ambition d’artiste était de faire disparaître ces mots : la froide sculpture [ 1) !... »

Parmi les travaux que David exécuta à Home, il faut citer une Tête d Ulysse, une Tête d1 An g éliYie en marbre, qu’il vendit avant son départ pour la somme de 400 francs, au prince Louis Honaparte (comte de Saint-Leu), et une statue en marbre, le Jeune Berger , qui est au musée d’Angers.

Arrivé à Paris, il en repart bientôt pour revoir sa famille et l’Anjou. Il laisse quelque argent

1 . Lettre à Charles Blanc sur Tliorwaldsen, publiée dans Y Almanach du Mois , 1844.

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à son père et à ses sœurs, puis s’embarque pour Londres, où il va enfin voir les bas-reliefs du Parthénon dont il rêvait depuis si longtemps.

Canova, lui avait donné une lettre de recommandation pour Flaxman, ce statuaire pour les œuvres duquel il avait, d’après les reproductions qu’il en avait vu, conçu une si grande admiration. Celle-ci ne fut pas justifiée lorsqu’il se trouva devant les originaux, et Flaxman fut mal disposé par le nom de David qu’il détestait dans Louis David, peintre de la Convention. Cela fit que le jeune statuaire français fut fort mal reçu et que le statuaire anglais, auquel il demandait du travail dans ses ateliers, ne l’employa même pas.

David était dans une situation pécuniaire des plus critiques, lorsqu’un jour, une grande dame anglaise, à laquelle sa logeuse avait parlé de lui avec pitié, s’intéressant à son malheureux sort, vint lui proposer de sculpter un monument commémoratif de Waterloo, payé une très forte somme.

C’en était trop! Le sculpteur français, après avoir refusé avec indignation, vendit tout ce qu’il possédait pour regagner son pays sans avoir déshonoré ni sa patrie ni son ciseau.

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A son rclour, dans une lettre à son ami Dupré adressée à Rome, le 4 août 1816 : « Je n’ai pas tout à fait réussi, dit-il, dans mon voyage d’Angleterre ; j’y ai trouvé, encore plus qu’en France, des cœurs de fer, personne n’a pris aucun intérêt à moi, mais j’ai vu les bas-reliefs d’Athènes et Flaxman. J’emporte la plus haute idée du talent de Flaxman, et la conviction de son extrême faiblesse en sculpture. J’ai rapporté de ce pays une extrême envie de travailler et une grande haine contre des gens qui ne nous aiment pas. »

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A peine revenu, il fut attristé par la mort de son maître vénéré M. Roland, statuaire (1). Voici à son sujet quelques extraits de la notice que David d’Angers écrivit sur son maître et qui lui valut la médaille d’or de la Société royale des sciences, de l’agriculture et des arts de Lille, le 3 juillet 1846.

« Roland (Philippe-Laurent), statuaire, fut un homme religieusement dévoué au culte de l’art. Son père, pauvre tailleur d’habits et cabaretier, n’était guère capable de développer ni de soupçonner même les heureuses facultés de son fils, mais le jeune Roland eut cela de commun avec

1. Roland (Philippe-Laurent), statuaire, né à Pont-à- Marcq-en-Pévèle (Nord), le 13 août 1746, membre de l’Institut en 1795, mort à Paris le 11 juillet 1816.

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plusieurs hommes, nés obscurs comme lui et, comme lui, devenus célèbres, qu’il dut à l’inspiration de sa mère et à ses salutaires excitations le goût d’une carrière qu’il a parcourue depuis avec grand talent.

« Mrac Roland (Marie-Magdelaine Caille) était continuellement préoccupée de l’idée d’en faire un sculpteur. Elle pensait que la faiblesse de sa complexion ne lui permettrait pas de résister aux dures fatigues de l’ouvrier. Peut-être encore par un sentiment d’ambition, si naturel et si excusable chez une mère, rêvait-elle pour son fils bien-aimé un glorieux avenir. Aussi ne négligea-t-elle rien pour faire entrer son mari dans ses vues, et l’enfant fut confié à un sculpteur qui n’avait d’autre occupation que celle de façonner des ouvrages en bois.

« On ne tarda pas à s’apercevoir de ce que cette jeune imagination demandait à prendre un plus large essor. Il fallait à Roland les fructueuses études d’une école de dessin. Il obtint d’être admis à celle de Lille, dont M. de Séchelles, intendant de la province de Flandre, était alors directeur. D’étonnants et rapides succès lui inspirèrent le désir de s’aventurer sur

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un plus vaste théâtre. A Paris, l’atelier du statuaire Pajou(l)lui était ouvert; il partit sans autre appui que les vœux de sa mère et la conscience de ce qu’il devait être un jour. Il avait alors dix-huit ans.

« Encore un enfant du peuple, de ce peuple dont les misères, commencées au berceau, n'ont trop souvent pour terme que le corbillard du pauvre, qui va, par son génie, prendre une place honorable parmi les hommes dont la postérité gardera précieusement la mémoire. Mais cette place, de combien de tortures physiques et morales il lui a fallu l’acheter ! Souvent, se laissant aller à cette mélancolie si ordinaire aux grandes âmes, le jeune homme, assis sur son grabat, soutenant de ses mains son front affaissé, sentait son cœur se prendre aux froides étreintes du désespoir. Cet avenir, qu’il avait rêvé si beau, si brillant, fuyait devant lui, il doutait de luimême. Puis, à travers les ais mal joints de la porte, qu’un rayon de soleil vînt se jouer à ses pieds, soudain s’évanouissaient les sombres pensées. Grâce à la mobilité particulière à cet âge,

1. Augustin Pajou, né à Paris en [1730, membre de l’Institut en 1793, mort à Paris le 8 mai 1809.

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le jeune artiste redevenait confiant, assuré. Ce rayon de soleil, égaré dans son humble cellule, c’élait pour lui le bienveillant et prophétique sourire d’un ami venant ranimer son courage abattu.

« Qu’on nous pardonne de nous appesantir sur ces combats intérieurs, sur ces doutes déchirants, sur ces horribles angoisses qui ne manquent jamais d’assaillir l’artiste à son début. 11 est bon que le monde sache à quelle épreuve est condamné le génie naissant, ce qu’il lui faut dépenser d’efforts et de puissance pour mettre la foule à ses pieds, ce qu’il lui en coûte enfin pour grandir et enfanter ses chefs-d’œuvre, la plus pure, la plus vraie gloire d’une nation.

« Oh! comme on serait saisi d’une douloureuse pitié, si l’on pouvait pénétrer dans ces mansardes mal abritées, refuge de la misère, où le jeune sculpteur pétrit de ses mains fiévreuses et humecte des sueurs de son front l’argile qui doit devenir une chair vivante et s’empreindre à jamais de fortes et chaleureuses inspirations! C’est là qu’aux douteuses clartés d’une lampe fétide, l’œil ardent, portant haut le front, et comme aspirant à la gloire, il oublie les heures

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qui devraient être consacrées au sommeil. Cependant ses artères battent trop violemment, il lui faut de l’air, il ouvre sa petite fenêtre donnant sur le toit (le peuple dans sa naïve poésie appelle ces croisées, jours de souffrance!) Mais cet air qui le rafraîchit n’est pas pur, il a passé sur tant d’infortunes et de larmes! il lui apporte tant d’imprécations et tant de soupirs! Cette rangée de fenêtres obscures et fermées qu’effleure son regard, l’effraye de son aspect sinistre. Si quelqu’une est éclairée encore, c’est qu’il y a derrière les vitres un moribond qui râle, une jeune fille qui pleure, une pauvre mère travaillant près de la litière de paille où ses enfants étiolés dorment avec la faim, ou bien encore quelque âme semblable à la sienne, pauvre sculpteur, quelque brûlant cerveau comme le sien, tourmenté d’insomnie, et où germe une idée qui peut-être un jour remuera le monde.

« Disons-le pourtant, dans une lutte d’une volonté forte contre l’accablant sommeil, lejeune artiste éprouve un sentiment d’orgueil. Il est maître de lui puisqu’il dompte la nature, il veille, il vit par l’intelligence, tandis qu’au! our de lui tout est plongé dans un engourdissement profond.

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« Puis, si vers les dernières heures de la nuit le statuaire, brisé de fatigue et d’émotions, se permet enfin quelques instants de repos, les membres étendus sur des planches grossières, car sa pauvreté lui interdit le luxe d’un matelas, il reprend de nouvelles forces pour la lutte du lendemain et, bienfait inappréciable de la nature, de riantes images charment son court sommeil. Ainsi sur son radeau, le naufragé, qui s’endort pressé de soif et de faim, se voit, en rêve, assis à une table opulente, ou s’abreuvant à longs traits d’une eau limpide. Enfin le jour paraît, le jeune artiste se rend en hâte chez le maître, impatient d’entendre la parole féconde et de s’initier aux rudes pratiques de la science des arts.

« Plus tard, quand les faveurs de la fortune eurent dignement récompensé son mérite , Roland aimait à se reporter par la pensée vers les années de sa laborieuse jeunesse. C’était surtout à la fin de la journée, alors que les derniers rayons du soleil couchant glissaient sur les toits de la Sorbonne, où il avait son atelier, et semblait quitter à regret les imposantes statues du maître, qu’assis au milieu de ses élèves debout et immobiles recueillant avec avidité chaque

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accent de celte noble voix exprimant simplement des choses profondément senties, il disait ses tourments, ses anxiélés passées, tout ce dont il avait eu besoin de force et de résolution pour étouffer en lui la révolte des sens et ne point, comme la plupart des jeunes gens, se laisser emporter par le tourbillon des plaisirs.

« Il racontait les émotions du jeune provincial, abordant au Palais-Royal, si brillant alors, et dont les mille lumières resplendissantes semblaient à ses yeux éblouis, se confondre avec les feux de la voûte céleste, ces maisons de jeux où résonnait l’or avec tant d’ironie, cette tourbe de sots et d’oisifs qui fluait et refluait, heurtant de ses vagues l’homme de génie inconnu, ces trépignements, cette ivresse d’une joie folle, toufes ces splendeurs enfin, toutes les séductions du luxe, du vice, de la débauche et du crime, contrastant d’une si étrange façon avec les haillons de l’homme du peuple, de l’ouvrier qui, libre de son travail quotidien et regagnant son gite, passait silencieusement à travers le bruit et la vapeur de la grande orgie.

« Ce spectacle si nouveau pour lui, et si dangereux, le jeune élève le contemplait avec son âme

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d’ar liste. Un feu inconnu lui brûlait le sang, sa raison s’égarait, il chancelait comme pris de vertige, et plus d’ une fois il faillit succomber. Mais soudain il s’arrêtait en songeant à sa mère. Une voix intérieure lui disait que là était la mort de son avenir de gloire. 11 reprenait alors, le cœur gros de soupirs, le chemin de sa mansarde, où l’attendait, sur le seuil, l’espérance, qui le ramenait à ses études chéries.

« La conversation de Roland était encourageante et fructueuse pour ses élèves : « Ce qu’un homme d’une santé chétive a fait, disait-il, les autres hommes peuvent le faire. J avais une âme ardente pour le plaisir, mais j’aimais avant tout la gloire et je marchais dans le devoir, soutenu par le souvenir de mes vieux et respectables parents. »

« Après ses passions, l’ennemi le plus redoutable qu’il eût à combattre, fut le sommeil. 11 racontait comment, pour se soustraire à l’influence d’un besoin si impérieux dans la jeunesse, il avait employé un moyen infaillible.

« A cette époque, on portait les cheveux rassemblés en queue derrière la tête, il les nouait avec une corde fixée au plafond et lorsque sa

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tête appesantie retombait sur sa poitrine, la douleur causée par les tiraillements de la nuque le réveillait violemment. Alors, il se remettait au travail avec ardeur. Jamais, lorsqu’il disait cette particularité de son existence, il n’est venu à l’idée de ses élèves d’en rire, tant ils respectaient l’homme courageux qui ne devait son illustration qu’à lui-même.

« Roland était venu à Paris presque sans ressources. Son père était trop pauvre pour l’aider, mais son ange protecteur, sa mère, avait pourvu à ses premiers besoins. A force d’économie, de privations, la généreuse femme était parvenue à ramasser un petit pécule. Quelle ne fut pas la surprise de son fils et combien il versa de larmes d’attendrissement lorsqu’en déballant la modeste valise qui renfermait tout son bagage il trouva le trésor que sa bonne mère y avait caché!

« Quand Pajou eut compris tout ce qu’il y avait d’avenir dans ce jeune artiste, il l’associa à ses travaux du château de Versailles et du Palais- Royal, il l’engagea, par une pratique assidue, à se rendre facile le travail du marbre et lui fit exécuter plusieurs de ses statues.

« Après quelques années d’un labeur opiniâtre

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Roland put consacrer le fruit de ses épargnes à un voyage en Italie; il y passa cinq ans. Entre autres ouvrages où il s’essaya, ses premières inspirations se traduisirent par un gracieux buste de jeune fille, et une statue mi-corps de jeune dormeur, par un vieillard également jusqu’à micorps, ces deux derniers sont en terre cuite; le vieillard se voit actuellement au musée d’Angers. C’est de la chair qui pour palpiter n’attend qu’une étincelle du feu sacré, mais ce n’est pas encore la vie grandiose et le goût épuré qu’on admire dans ses autres ouvrages.

« Roland avait commencé par une imitation naïve et religieuse de la nature, négligeant trop le véritable but de l’art qui est de communiquer aux objets, par l’expression accentuée des formes, une vie plastique, celle qui doit traverser les siècles.

« Canova, ainsi que plusieurs grands artistes, a commencé par la recherche du calque naïf de la nature, mais le statuaire italien n’est pas entré dans l’intimité de l’individu aussi profondément que Roland et quelques célèbres statuaires français. Les Italiens s’occupent plutôt du primo aspetto , de l’effet extérieur, qu’on me

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passe ce terme, du charlatanisme de la forme.

« Près de quitter Rome après avoir presque entièrement épuisé ses ressources, Roland avait une copie de petite dimension d’après la J unon antique. Elle avait plu à un amateur qui avait voulu l’acheter, mais lorsqu’il fallut, pour la mouler, la transporter dans une pièce voisine, notre immortel peintre Louis David, qui s’était chargé de ce soin, se heurta si violemment contre une porte, que la secousse fît tomber la statuette et l’aplatit sur le carreau, à la grande douleur des deux amis, qui demeurèrent un instant comme pétrifiés. David m’a souvent conté cette anecdote.

« Juste appréciateur des études que Roland avait faites à Rome, Pajou mesura de suite toute la portée de son talent et le pressa d’exécuter un ouvrage qui lui donnât le droit de se présenter à l’Académie. Roland suivit ce conseil et fut admis au nombre des agrégés. Le sujet prêtait à une grande énergie d’expression : c’était la mort de Caton d'Utique.

« Il y a dans cette figure une animation vraiment saisissante, l'artiste a exprimé heureusement la sombre résolution de l’homme méditant froide-

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