LE ROMANTIQUE SUR LE TRÔNE DES CÉSARS
Ouand il eul achevé sa fktf/nialitjuc, Strauss |)ril rongé »lo la philosophie religieuse pour se consacrer (i'ahoi'd à iesthéliqnc. Des circonstances extérieuresonl favorise celte orientation nouvelle : pendant les six années qu'il vécut à Stuttgart — de i83() à 1842 ^- l'auteur de la Vie de Jésus fut assidu au concert et au théAtre ili. Mais en s'adonnant à ces divertissements profanes, l'ancien séminariste qui espérait encore enseigner la théologie ne croyait pas d'abord céderaux tentations mondaines; il restait tidcle à sa vraie foi : l'art n*élail-il pas le culte de l'avenir? Ouand il défendait contre Wolfgang Menzel l'autonomie de la littérature, ne soutenait il pas en même temps l'indépendance de la science et de la philosophie, c'est-à-dire le droit au progrès religieux ? La Henaissance et la Réforme étaient alors aux yeux de Strauss deux manifestations d'un mômç mouvement: l'humanisme. Schiller et (Jœthe étaieni ses saints au même titre (juc Spinoza et llegcl ; et quand
(1) Il ontroi»rit mémo «l'écrire, pour son ami, Ip musirion K/iiilTmnnn, le livret d'un opéra tiré dune nouvelle de Tie<:k, le Château enchanté. i'A. Lilerarische Denliwiirdiglieiten {Ges. Schriften, I, p. 15).
l'ixtermède politique 141
il rompait une lance en faveur de réducation classique, l'auteur de la Doymalùjne ne faisait en un sens que poursuivre sa campagne contre le piétisme (i).
Strauss dut cependant se trouver dépaysé dans sa vie nouvelle (2)... « Mais déjà le châtiment est à la porte, et par Dieu ! un châtiment terrible, comme si le maître voulait casser bras et jambes à l'écolier pour le punir de se livrer à des amusements. Je parle de mon mariage (3), ou plutôt je n'en parle pas, mais seulement de l'effet qu'il a eu sur mon activité littéraire : il la arrêtée complètement f^).-- »
Quand il se fut à demi libéré du joug, Strauss essaya de revivre en se rappelant ses souvenirs de jeunesse. Il songea mélancoliquement aux heures délicieuses où le petit cénacle romantique de Tûbingue se réunissait dans un pavillon plein de mystère, éclairé aux cierges en plein
(1) Cf. les articles de Strauss sur deux biographies de Schiller {Hoffmeister et Hinrichs) et sur le Spinoza de B. Auerbach dans Charakteristiken iind Kritiken, Leipzig, 1839, — et sur les Milieiliingen de Riemer sur Gœlhe {Augsburger Allgem. Zellung,n°^ 1S7- 188), dans Hallesche Jahrhiicher, pp. 97, 98.
(2) Strauss écrit à Kauffmann, le 7 janvier 1889 : « Au concert, le Messie produit un tout autre effet sur un homme comme moi qu'à léglise. A l'église, on se sent invité à la méditation, à la piété et cela me fâche; personnellement, j'ai éprouvé, à la représentation à l'église, le même sentiment que le démon de Kerner quand son valet lui chante '. « Ma foi est le repos de ma vie. » Au concert, le jouissance, que m'a donnée l'œuvre d'art, est purement esthétique. Dans l'air» Si Dieu est pour nous )^ j'ai remarqué, particulièrement, la beauté du basson. Une association d'idées bizarre m'a fait penser à l'apùtrc Paul : A-t-il jamais songé qu'un jour le verset 8, 31 de l'épître aux Romains serait joué avec accompagnement de basson ? » (Cité i)ar Haisrath, Slrauss, II, p. 6.)
(3) Strauss se maria, en 1842, avec la grande actrice Agnès Sche- Ijest, mais ils ne s'entendirent pas longtenqjs. Stitiuss dut finalement se décider à la séparation; il fut obligé de laisser les enfants à leur mère. Sa vie en fut brisée.
(4) " Pendant les quatre années qu'a duré mon mariage, je n'ai rien écrit, pas un livre, pas un Iraité, pas un article. Les soucis terribles de l'existence mont détourné des questions scientifiques; le naufragé, qui a de l'eau jusqu'au menton, ne songe plus à cultiver ses terres. » [Lilerar. Denkwiird. Ges. Schriflen, I, pp. 15-16.)
142 l)AVin-l HKDKRIC STHAUSS
jour : là, dovanl les initiés, Morike lisail Shakespeare ou parlait « de lu ville dos dieux (i) ». Mais dt'ijà un descanmarades dantau, Ludwig Haucr, avait quitté cette terre. Les premières liii^nos ([ue Strauss écrivit après son lon^ silence étaient un lioniuuij^e rendu à la mémoire de lami disparu, qui n'avait pu sans doute donner sa mesure, puisqu'on lî'hésitait pas à le comparera Morike. Les pages que Strauss a consacrées à Ludwig Bauer lui demeurèrent toujours doublement chères : c'était à ses yeux le premier signe de la convalescence après une crise terrible (r>).
Pour aider son ami à se remettre, Vischer eut l'idée de lui confier une centaine de lettres inédiles de (llir.-Dan.- Fr. Schubart. Il n'y avait pas grand'chose de couunun, à première vue, entre cet original du Sliirni iind Drany et l'autour de la Vie de Jésus : pourtant l'onfant do Ludwigsbourg avait chanté jadis les vers du pauvre prisonnier derAsperg:il avait entendu raconter los légendes cpii ajoutaient encore de tragi(|ues aventures aux iiudiieurs d'une vie agitée. Strauss considéra donc Scliuljart un pou comme un saint du pays; il s'intéressa aux lotti-es que Vischer lui avait remises ; il en trouva d'autres ; il finit par découvrir quelque ressemblance entre les douloureuses épreuves ou les erreurs chèrement payées de son héros et sa destinée per.sonuolle ; et ainsi ce travail l'aida à passer l'année la plus pénible de sa vio, celle aiuioo t\c. 18^17 où il fallait régler le inodiis viutndi ilune laniillo (pii se dispeisait.
Puis la polili(iue vint débjurnor Slrauiis des soucis domestiques. Le pamphlet que le théologien humaniste intitula : le Romantique sur le trône des Césars ou Julien l apostat fut comme le prologue du drame de i8.'|8. « Peu d'hommes, dit l'auteur, mêlaient au fond de mon âme
;1) (If. HALsitATii, Strauss, II, p. •■•2.
(2) Ccfi pages sont réimprimées dans le premier volume des Kleine Schriften et dans le deuxième volume des Gcs. Schr., I, p. 17.
L INTERMEDE POLITIQUE 143
aussi peu sympathiques que Frédéric-Guillauuie IV de Prusse (i). » C'était un de ces Hohenzollern illuminés (jui, dans un soui^e d'une nuit d'été, revent de concilier le moyen âge et la Réforme et prêchent de Berlin la croisade contre le paganisme. Ce césaropape se considérait comme l'amiral prussien de la flotte du Christ (2) ; il estimait que cette éminente fonction ne lui permettait pas de garder à bord les hég'éliens, panthéistes ou autres docteurs diaboliques; Schelling-, au contraire, — depuis que cet enfant terrible du romantisme était devenu le philosophe de la révélation — lui paraissait un apôtre élu de Dieu. Inversement, la gauche hégélienne et la Jeune-Allemagne attaquaient en Frédéric-Guillaume IV le chef de la réaction religieuse ; aux yeux de Strauss, c'était un prince qui voulait mettre le pouvoir temporel au service d'un culte déchu et combattre la foi nouvelle: ainsi s'explique l'intention qu'a eue l'auteur de la Dogmatique ; c'est le roi de Prusse qu'il a voulu railler, en critiquant les idées de Julien l'apostat.
Le plus grand tort d'un souverain, aux yeux du philosophe, est d'avoir la prétention de s'opposer au progrès de l'histoire : c'est là une tentative absurde et inqiie ; il n'est ni permis, ni possible à un individu d'arrêter le grand courant divin qui entraîne le monde (3) : tenter cette folie sacrilège, c'est faire preuve d'une vanité coupable. Chercher à restaurer une religion qui- a fait son temps, c'est vouloir rafraîchir ce que la nature commence déjà à décomposer : il y faut une épice, un sel ; dans l'espèce, ce fut la philosophie néoplatonicienne dont Julien se servit pour embaumer les dieux païens. Or, ce procédé de conservation ou de résurrection artificielle du passé, c'est ce que nous appelons romantisme : au dix-neuvième siècle les
[lynter. DenkwLird. Ges. Schr., I, p. 17. (2j Cf. Havukath, Slrautis, II, p. 73.
^3; Ges. Schriflen, I, p. 1S2.
roiuaiiliques sont chrétiens, mais jadis Julien l'iil un loiniuili(|ue païen sur le Irùnc
Les romantiques prcMcndcnl rester lidèles au passé : en réalité, ils le tiahissenl comme tout le monde, car enfants de leur époque, ils sont eux aussi au service du présent et tle l'avenir : leur foi li'aditionnelle, déjà contaminée i)ar la foi nouvelle, est impure. Julien appelait athées ceux qui croyaient au Christ ; aujourd'hui on appelle ainsi ceux qui n'y croient plus ; Julien reprochait aux chrétiens de rejeter les sacrifices : aujourd'hui on reproche aux humanistes d'abolir les sacrements : Julien exi«^eait le respect de la religion païenne au nom des ancêtres vénérables : aujourd'hui le christianisme se largue de dix-huit siècles de nol)lesse. Et cependant les divinités de Plutarqiie et de Ploliu, de Libanius et de Julien ne ressemblaient plus aux dieux d'Homère et d'Hésiode : de même ni saint Jean ni saint Paul, que dis -je, ni Luther, ni Calvin ne reconnaîtraient leur foi dans le christianisme évangéiique de Schleiermacher ou de Neandei-. La philosophie a envahi l'Olympe et le ciel chi-étien ; l'astronomie a exj)liqué les miracles, et toute histoire sainte n'est plus qu'un mythe : le romantisme lui-même a fait des concessions décisives au rationalisme. Sans doute les romantiques n'avoueid pas qu'au fond ils ont déjà capitulé devant l'avenir; ilsveulent même parfois être plus conservateurs <|ue la tradition, et, par haine de la religion nouvelle qui menace (\o. les détrônei', ils vont jusqu'à réhabililei- les confessions antérieures ou hostiles à la leur; le païen Juli<'n \oulail rebâtir le temple de Jérusalem, comme au dix-neuvièm»' siècle les pioteslants romantiques sont impatients d'achevei- la cathédrale de Cologne ( i). Mais la foi pédante et alTeclée,
(1) Ges. Schriften. I, \>. 203. — SIr.iuss con.sidéroia eiirorc, en 186.5, qu'.'icliever celte catlié<li;tle ser.iil coinmellre un crime contre l'histoire. Des cauaes providentielles ont arr«ité la construction : de
L INTERMEDE POLITIQUE 145
colôro et bavarde de ces attardés n'est pas solide : ils parlent sans cesse, ilsn'agissent pas avec fermeté. A cet égard, les romantiques, fussent-ils séparés par des siècles, se ressemblent (i) jusque dans le détail : et Julien l'apostat est le portrait fidèle de Frédéric-Guillaïuiie IV.
Strauss accorde pourtant qu'il y a une différence entre les deux souverains, mais elle est à l'avantage de celui qui ne règne plus : Ce que le César jadis voulut arrêter sur la pente fatale, était beau et puissant : c'était l'hellénisme et l'impérialisme. Il faut condamner l'Apostat parce qu'il fut un de ces attardés dont l'idéal est dans le passé et qui veulent faire marcher en sens inverse de l'heure la grande aiguille de l'histoire ; mais il convient de saluer en lui un ancien qui a représenté la libre et harmonieuse humanité grecque et la mâle vertu républicaine de Rome (2).
La conclusion du pamphlet réunit ainsi deux thèses contradictoires. Si Julien a eu tort de faire revivre le passé, s'il devait forcément succomber, par un juste destin, dequel droit substituons-nous notre misérable architecture humaine au plan divin ? [Kleine Schr., 1, p. 279.)
(1) D'abondantes citations d'auteurs grecs et latins ne permettent pas de contester lexactitude historique de cette satire contemporaine. — Pour que nul ne s'y trompe, Strauss parle de dissidents, d'ordres de cabinet, de chapelles de la cour, etc. ; il va jusqu'à appeler Julien le •• Kronprinz romantique ». {Ges. Schriften, I, p. 198.)
(2) De l'hellénisme, Julien a gardé sans doute les sophismeset le mysticisme néoplatonicien; mais il en a gardé aussi l'esprit philosophique; il cherchait les causes naturelles des événements et rejetait la foi aveugle; il reprochait au christianisme de s'adresser à la naiveté puérile et déraisonnable. De l'hellénisme, il a gardé aussi le l)ieux respect de la nature: il vénérait plus le soleil éternellement visible et bienfaisant qu'un « homme mort » que personne n'a jamais vu. — De Rome, Julien a gardé les vertus guerrières : la valeur militaire, la bravoure, l'austérité: le sto'icisme et le cynisme même corrigeaient son romantisme. L'affectation de la simplicité républicaine chez le romanti([ue païen est moins déplaisante que le luxe oriental ou féodal de la royauté absolue chez le romantique chi-élien. La mort de Julien fut celle dun sage antique.
LÉVY. — Strauss 10
14(; O.VVID-I-REDKRK. STRAUSS
vaiil It' (liililtTii »|ui iiicaiii.iil le ^(éiiic de IjiNt'iiii-, coiiimcnt pouvons-nous — nous (|ui sommes nés quinze si«'rles après le César romantique — rêver eneorc l'avènemeiil d'une Henaissance qu'on n'avait déjà plus le droil d'espérer de son temps? comment pouvons-nous <'ncore aujourd'hui prendre pour une aiuore le crépuscule des dieux de la Clrèce'.'Si la civilisation païenne est supérieure à la civilisation chrétienne — i\ lel point que le romantisme même de l'antiquité est plus sympathique que le romantisme moderne — pour(|uoi condamner comme a|)Ostat le dévot qui a voulu être fidèle jusqu'à la mort à la foi (|ui devait réellement ressusciter (i)?
Lintentuui de Strauss est sans doute de concilier dans une religion de l'avenir le paganisme et le chi'islianisme ; c'est pour(jUoi il hlàme Julien d'avoir souteim <Micore la thèse païenne, (juand déjà ranlithèse chrétienne était la maîtresse de l'heure, comme il laille Frédéric-Guillaume W qui a voulu retenir cette antithèse chrétienne dans les coulisses, quand déjà la synthèse pagano-chrétienne allait s'avancer sur la scène du monde. Admettons provisoirement le rythme de ce drame hégélien : la partialité de Strauss n'en subsiste pas moins, car, sil a pensé à célébrer dans son pamphlet les vertus, encore aujourd'hui exemplaires du paganisme, il n'a guère songé à sauver aussi l'âme de la foi chrétienne. D'ailleurs ce n'est pas l'histoire qui fait le départ entre l'essence impérissable et reuveloj)j)e mortelle . puisque jusqu'ici le progrès a procédé par des mouvements de masses ; n"a-t-il pas chassé coinplèlenient le paganisme pour introduire le christianisme intégral? Quant à la synthèse, elle ne s'est pas encore manifestée
(1) Strauss essaie d'échnpper à ceUe contradictiDii en ilistingiinnt, dans 1»' rôle do Julien, un <;olé matériel el un côU'- l'oniu'l : mais ces formules ne lèvent pas la difliruité : est-on forniellcnicnt un réaitionnaire, si l'un veut rétablir ce qui, niatér.'îllemeril, est lu>n, c'esl-à-dire réaliseï- un progrès ?
L INTERMEDE POLITiyUE 147
dans sa splcinhuir Iriomplianle. De quel droil donc Strauss prononce-t-il une décision arbitraire, au nom d'une opinion personnelle, subjective et chétive, avant que l'histoire divine n'ait dicté le verdict nécessaire et souverain de la réalité objective et victorieuse, qui demeure éternellement le vrai Jugement dernier ?
Ainsi la théorie hégélienne du progrès aboutit à des conséquences paradoxales et dangereuses : on veut respecter partout l'évolution continue, — et on justifie les révolutions et les catastrophes qui donnent à l'allure des choses et des êtres l'air d'une danse saccadée et barbare ; on veut gagner du terrain sans trêve, et on est obligé d'attendre pour avancer que l'issue de la bataille soit définitivement connue; on veut incarner la raison éternelle dans le devenir, la nécessité dans le hasard, l'idée dans l'histoire et on s'incline devant la réalité absurde et éphémère, devant le fait accidentel, devant la force brutale ; on veut animer tout mouvement de l'ardeur de la vie spirituelle, et on arrête à jamais notre élan en livrant tout d'avance à la mort;, on Teut maintenir Dieu au cœur de l'humanité et de l'univers, et on détruit toute foi, tout amour et toute espérance.