‹ David-Frédéric StraussChapitre 14 sur 82 · L INTERMÈDE POLITIQUE · texte numérisé non relu

L INTERMÈDE POLITIQUE

aussi d'insister (i) sur rincompalibilité de la foi Iradilionnelle et de la civilisation moderne. Mais il n'a pas défini clairement la religion nouvelle qui lui paraissait néces-

mait, en style d'ancien régime, la nécessité de faire coïncider les frontières morales et les frontières territoriales. La tolérance religieuse — qu'on la définisse comme liberté des Églises dans l'État ou qu'on adopte la formule équivoque qui fait de la religion une alTaire privée — n'est, en un sen.s, qu'un expédient politique provisoirement nécessaire : une nation consciente voudra toujours donner aux citoj'ens une éducation nationale commune, qui tendra à effacer les différences entre les éducations religieuses particulières. Comme les Réformes continentales et l'anglicanisme, le gallicanisme et la Révolution française ont été des émancipations religieuses autant que nationales. Une des causes de la crise actuelle du patriotisme e.st que certains groupes de citoyens, en servant leur pays, ne sont plus sûrs de servir leur foi. Pour ne parler que de l'Allemagne, le triomphe de la Prusse sur l'Autriche a été le triomphe du protestantisme ; ceux des Allemands du Sud, qui ont accepté sans réserve l'unité allemande, se seraient peut-être détachés de Rome si le protestantisme allemand avait pu demeurer résolument national-libéral, comme le voulait alors Strauss ; mais l'élément conservateur du protestantisme tient plus à s'allier au catholicisme contre-révolutionnaire qu'à faire cause commune avec les radicaux ou socialistes démocrates ; les conséquences de la guerre de 1870, en obligeant la Prusse à faire front à l'ouest contre la France révolutionnaire et à l'est contre la Russie orthodoxe, lui imposent l'alliance interconfessionnelle avec l'Autriche catholique. Cette situation intérieure et extérieure ruinera sans doute le protestantisme libéral en Allemagne, si elle se prolonge ; mais, en 1848, Strauss ne pouvait prévoir ce qui a suivi Sadowa et Sedan ; il pouvait encore rêver de coordonner au libéralisme politi(iue un libéralisme théologique.

il) Voici des exemples donnés par Strauss : Un médecin, qui a passé sa semaine dans les hôpitaux à lutter contre les maladies, entend raconter, le dimanche, à l'église, qu'il a suffi jadis en Asie d'un mot pour guérir sur-le-champ une dizaine de lépreux. L'homme d'État, qui s'est préoccupé de fournir les vivres au peuple, apprend qu'il a suffi de cinq petits pains pour rassasier une foule. Que devrait penser l'enfant, quand on lui explique, d une part, en classe de physique, pourquoi le corps humain s'enfonce dans l'eau, d'autre part, au cours d'instruction religieuse comment .lésus s'est promené sur le lac ? Et que répondrait le maître à l'élève (lui, pour ne pas faire ses devoirs du lendemain, rappellerait le précepte qu'on lui a enseigné : <■ N'ayez pas le souci du jour qui viendra » ?

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saire pour le salul de son peuple cl de rhum;inilé : il prend en elTel le terme de « libéralisme >• dans Irois sens distincts ; il considère comme lil)éral loul mouvement religieux qui — ou bien sujiprimern une «iivision reliu^ieusc aniérieure — ou bien aura un caraetère d'orit(inalilé et de spontanéité nationale — ou bien fondera sa morale sur la nature humaine, sans s'appuyer sur une révélation extérieure et supérieure à Thomme (i). Or le premier de ces trois sens peut exclure le second, puisque le libéralisme humanitaire peut exclure toute relif^ion nationale, comme lechristianisme «libéral » de saint Paul a iiiiné le judaïsme. Le second sens et le troisième s'excluent, car comment fonderait-on une religion nationale, particulière et originale, sur la nature, l'essence ou la dignité de l'homme? Enfin le premier sens exclut le troisième, car la synthèse du paganisme et du christianisme, telle que Strauss l'a définie, implique qu'on gardera du christianisme au moins la lutte de l'esprit contre les sens (2). Or, si faible ({u'on suppose ce reste d'ascétisme que Strauss trouve légitime de conserver, il ne sera pas possible de le concilier toujours avec le développement harmonieux de la nature.

(1) Dans le premier sens, le ehristianisme primitif est devenu libéral avec saint Paul ; la religion nouvelle de Strauss sera (Jniineinment libérale, [misqu'clle réconriliera non seulonieiit les protestants et les catholi<|ues, mais encore les p.ii'cns et les chrétiens. — Dans le deuxiènie sens, il doit y avoir une reliifion nationale allemande, de mihne (|uune poésie allemande ou un droit allemand. — Dans le troisième sens, sera libérale la religion qui, au lieu de dire: Dieu, du haut du Sinaï, a défendu le vol. démontrera (|ue la propiiété est fondée sur la nature ; qui, au lieu d'inspirer la crainte servile di* l'enfer, ne fera génércusemi-nt appel qu'à la dignité ou à la sympathie humaine.

(2) " Où une fois s'est dressée la croi.v, aucun culli- phallique ne pourra plus se maintenir ; et bien que la Maria nemper virgo apparaisse aujourd'hui comme un idéal fau.x, il n'en reste pas moins que, dorénavant, même le sublime l'ère des dieux des Hellènes ne pourra plus servir de prototype à l'humanité : il est trop sensuel. -> Cf. Ijrr polilisfhe und der Iheologische Liheralismus, p. In.

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Tout ascétisme, toute lutte suppose une distinction, une division ; tout eflbrt moral sera toujours en un sens contre la nature et la nature ne suffira jamais à le fonder, à le provoquer et à le soutenir. Strauss le sent bien et c'est pourquoi, malgré son antipathie pour le dualisme chrétien qui a brisé l'unité de la nature humaine, et sa sympathie pour le panthéisme païen (|ui créait des hommes d'un seul jet, il veut que le christianisme nous reste dans le sang. Mais de quel droit affirme-t-il que la nature de l'homme suffit à fonder la morale, s'il a besoin pour étayer cette morale indépendante d'habitudes chrétiennes?Si le monismeabesoin, pour régler notre conduite, du secours laissé par le dualisme qu'il chasse, il était mal venu à affecter un optimisme dédaigneux à l'égard de ceux »[ui ont représenté l'homme comme un ange chevauchant une béte ; sous cette caricature médiévale il y avait une idée juste : c'est que, pour dompter la nature, il faut commencer par lui imposer une volonté. Strauss s'est évidemment exagéré la facilité des synthèses dans l'histoire humaine. Il a cru qu'après des siècles de paganisme, compensés par des siècles de christianisme, il s'établirait fatalement un équilibre entre les sens et l'âme ; et que cette grande paix pagano-chrétienne calmerait aisément les agitations des catholiques et des protestants, lia cru aussi qu'une morale indépendante aurait une grande influence sur la conduite des hommes; enfin il a presque considéré comme synonymes la fondation de l'unité allemande et l'émancipation religieuse de l'humanité. L'expérience a montré tous les périls que recelait ce terme équivoque de libéralisme, dont l'auteur de la Vie de Jéaus attendait tant de miracles. En entrant dans la mêlée humaine, Strauss ne devait pas tarder à s'apercevoir que les synthèses ne sont pas aussi faciles à réaliser en prati((ue qu'en théorie (i), et qu'on n'a pas encore réconcilié

1) Strausri veut tout admeltie en un sens et tout nier en un autre, pour pouvoir tout absorber dans sa synthèse ; par tempéra-

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louLcs les liberlc's, (iiiaiid ou a iiisislt'- sur leur caraclrrc conunun, la prélenliou à riudrpcudaucc.

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Slraussavoue que la révolution le sur|Mil presque couinic le soldai romain surprit Arcliimède (i). Depuis plusieurs jours, il no lisait phis que les comptes rendus des débats de l'aflaire Léotade (2). Le samedi, il était à la salle de lecture, occupé à prendre des notes, quand on lui remit le numéro extraordinaire du Mercure qui annonçait l'abdication de Louis-Philippe. Strauss commenea par achever son travail; puis il consentit à se laisser émouvoir par les nouvelles de plus en plus «graves (jui arrivaient de Paris. La nuit, il se réveilla plusieurs l'ois pour se demander si la proclamation de la République n'était pas un rêve. Ce n'est pas un des moindres signes de la puissance

ment et pai- conviction philosophique, il est nioniste. Or tonte action impli<iue un choix, cest-à-dire l'acte de reconnailrc et il'afliriner une préférence, nne dilTéreme, un dualisme. C'est là la cause profonde de l'impuissance dont a fait preuve Sliauss, ((uand il a fallu, soit jtrendrf des décisions en politique, soit fonder une nioi'ale. — IIalshatu {Slrauss, n,pp.lU5-107) prétend, |)Our expliquer celle impuissance de Strauss, qu'une morale ne |)eut se fonder que sur l'ordre de l'univers. Or, la difficulté serait la mOme dans celle théorie que dans celle de Strauss : comment le sentiment de dépendance vis-à-vis de l'unité ou de l'absolu pourrait-il nous dicter notre conduite dans la bataille? Sans doute, l'honune, pour agir, a besoin d'un idéal qui, en un sens, le dépasse, d'un objet à la fois intérieur et extérieur ; mais sa morale n'en est pas moins relative. Il est aussi vain de parler de morale absolue qu'il le serait de vouloir donner une direction absolu*- à un individu ou à un groupe en maiche.

(1) Cf. lettre à Rapp, de Heilbronn, 21» féxrirr ]s48. Ausi/etr. Briefe, p. 2f)4.

^2) Slrauss considérait lalTair»; Léotade comme un épisode de la lutte de l'Église et de l'Klal. Il avait promis à ScliNvcgler d'écrire un ailicle sur ce procès criminel; l'article païul dans les Jahrhûf.her der (Jeijenwarl, 1848, n" 23.

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(lu mouvement de 1848, qu'il ait agité un homme si peu révolutionnaire que Strauss, et si rebelle à tout entraînement.

Dans sa biographie de Mârklin, Strauss attribuera cet accès de fièvre au réveil des souvenirs classiques (1). En réalité, il ne fut pas seulement séduit en humaniste par le style antique de la nouvelle révolution : il eut un instant de confiance et de passion ; et le souffle printanier qui venait de l'ouest lui rendit vraiment quelques jours de jeunesse. Il eut d'abord foi en l'ère nouvelle; il en espéra une vie plus active et plus heureuse; l'existence qu'il avait menée jusque-là était triste à un tel point qu'il s'imaginait n'avoir rien à perdre : il crut donc qu'il gagnerait à un changement (2).

Mais la désillusion, comme d'habitude, ne devait guère tarder : Strauss a toujours payé d'années amères ses heures de rêve. Très vite il se sentit dépaysé au milieu des choses nouvelles : « Dans une Constituante, dit-il, dès le 3 avril 1848, un théoricien comme moi eût pu à la rigueur jouer un rôle; mais nous en sommes déjà à la Convention. » Le fin savant ne se sent pas armé pour les rudes mêlées : on ne va pas à la bataille avec un canif et une lancette. Le philosophe est fait pour les débals du Lycée ou de l'Académie, non pour les luttes du Forum ou même delà Curie... Bien plus, Strauss a peur de la ré-

(1) « République 1 Peut-on avoir lu les anciens, s'être enthousiasmé pour l'époque de Périclès et de Scipion, et n'avoir aucun faible pour ce mot-là ? Il électrisa un instant même ceux qui, comme Marklin et son biographe [Strauss], n'ont jamais cru sérieusement à la possibilité d'une république allemande. » (Cf. Strauss, Mârklin (Ges. Schr., X),p. 33].

(2, Il écrit à Rapp, le 29 février 1848 : n Ce sont nos désirs les plus junéviles, nos pensées intimes qui se réalisent. Il se peut qu'au cours des événements que l'avenir nous réserve, nous regrettions souvent le repos des jours passés; il se peut qu'après avoir eu trop peu de mouvement, nous eu ayons trop : il n'en est pas moins vrai que l'excès sur ce point est plus sain que le défaut, et plus gai aussi, pourvu qu'on se comprenne bien soi-même. » {Aus(jeœ. Briefe, p. 204.)

ir,4 n\vii>-Km;Di:iuc. stuauss

volutioii, foniin»' diin élcincnl nouv(';iii ••1 ranger ;i sa naluro : {levanl le tlol <|iii moule, il a conscience d'appartenir à une espèce archaïque (pii va èlre suhiuer^^ée, el il songe aux animaux terrestres ou aériens qui oui vu venir le déluge. L'ère nouvelle, dont il avait d'abord salué l'avènemenl av(«c joie, est maintenant à ses yeux une catastroj)lic; il craint la barbarie; le noble exercice d'une activité désintéressée va èlrc interdit; le fanatisme ('-g-alitaire va attaquer raristocralie sj)irituelle comme l'aristocratie temporelle : il n'a (jue haine pour* l'éducation comme pour la propriété. Strauss songe à éniigrer en Amérique; la vieille Europe ne peut même plus être raccommodée : si on y touche, on l'achève : et tout ira de mal en pis. Sans doute, on ne peut contester à personne le droit de se remuer; mais, en Allemagne, la population est si dense que, si tous s'agitent, jiersonne ne pourra plus bouger. Strauss craint que le peuple dans son. désir de se donner de l'air, n'éloufl'e l'élite privilégiée qui était à son aise, sans qu'il en résulte un soulagement appréciable pour l'ensemble i).

Ce qu'il redoute avant tout, c'est la montée de la masse, la ruée de la fouie : il regrette l'ancien régime où, du moins, la rue était calme, où on ne rencontrait pas d'hommes excités, avec des chapeaux et des barbes à la nouvidle mode; où, dans un salon, oîi j)ouvail dire im mol de littérature cl d'art. Entre la révolution de iS',S d rauleur de la Vie de Jésus, il y a, non j)as tant une opposition d'idées (ju'une incompatibilité de natures : Strauss en a nettement conscience. Tel de ses amis qui, comme Vischer, a jusqu ici mené avec lui le noble el paisible combat philosophique, peut se trouver à l'aise dans la siliudion nouvelle : c'est (|ue Vischer a un tempérament belliqueux, chevaleresque; il a le sens de l'acliftn el de la liille collective, .\u contraire, SIrauss n'a à aucun rlegr('' l'esprit militaii-e

(1/ Cf. lettres à Rajip du 3 avril 1H48; el i, Vischer du i:? .iviii 1848). Ausgew. Briefe, pp. 20.5-2U7.

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OU le goût de l'apostolat social. Il se rend compte plus que jamais de sa parenté avec (îoethe (i) : il est un épigone de cette période d'éducation individuelle dont l'auteur des Années cV apprentissage de Wilhelm Meister représente le type ; il ne peut franchir les bornes de sa nature. Il n'a pour cet esprit qui transporte les valets et les servantes, pour cette sagesse qui court les rues qu'ironie amère et mépris hostile : Odi profanum vulgiis et arceo, c'est sa devise. Il ne veut pas aller aux réunions, il ne désire aucun mandat; que Vischer ne lui parle pas de l'intérêt g^énéral : on ne peut faire de travail utile que si on se sent dans son élément. 11 lit aussi peu de journaux que possible, fuit les hommes et la société; il ne veut même pas accepter de fonction, tant qu'il aura de quoi manger.

Strauss s'entêtait dans cet état d'esprit d'émigré à l'inté-

(1) Sur les lacunes de lame si. ondoyante et si diverse de l'auteur de Faust, cf., par exemple, Stapfer, Études sur Gœthe^pAô. « Un homme qui a connu Giethe intimement, Jean Falk, a constaté la froideur du poète à cet égard dans un passage caractéristique et dune grave portée : « Tous les personnages en qui éclate la manifestation de l'infini, écrit cet ami de Gœthe, tous ceux quune grande idée transporte au-dessus des limites de notre être, le héros, le législateur, le poète inspiré, enthousiasmaient Herder (P'alk aurait pu dire : Schiller aussi) et laissaient Gœthe indifférent. La sublimité le touchait si peu que des caractères comme Luther et Coriolan lui causaient un certain malaise ; il sentait une contradiction secrète entre leur nature et la sienne. » Sainte-Beuve connaissait-il ce passage de Falk ? Je ne le pense pas, et, avec Saint-René-Taillandier, j'attribue à la seule sagacité de ce merveilleux critique le jugement bien remarquable qu'il a porté sur Gœthe dans un sens tout pareil. « Gœthe comprenait tout dans l'univers, écrit Sainte-Beuve, tout, excepté deux choses peut-être : le cfirétien et le lieras. Il y eut là chez lui un faible qui tenait un peu au cœur. Léonidas et Pascal, il n'est pas bien sûr qu'il ne les ait pas considérés conmie deux énormités et deux monstruosités dans l'ordre de la nature. » Parmi les grands hommes peu sympathi(iues à Gœthe, Falk cile Coriolan et Luther : Sainte-Beuve, Léonidas et Pascal. Les noms sont différents ; la pensée est la même. C'est toujours le héros et le chrétien que Gœthe ne pouvait comprendre. >> Voyez Correspondance de Gœi/ie et de Schiller, édition de Saint-René-Taillandier, t. II. p. 188.

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rieur <|iianil son covisin niiolTt'l (1(mi\ jimis \iiir(Mil le chercher el l'oblii^cr à faire acte de caïKlidaliire : iinvilé (Jul se faire prier (i). mais il (iiiil par se laisser imiiiKMjer : Ludwig-sbourg, sa ville natale, tenait à montrera l'Allemagne, convoquée au Parlement de Francfort , hî plus célèbre de ses fils. Et voilà notre philosophe individualiste eni^agc dans une campag-ne électorale, (jui tantôt l'amuse, tantôt le fâche, mais qui ne laisse pas de l'intéresser. Son attitude est courageuse ; il veut, au milieu de l'ivresse générale, faire entendre des paioles de raison : il croit devoir concilier la tradition et le progrès; et dès les jours d'avril de i<S'|S, il développe avec précision le programme (ju'après le printemps révolutionnaire et les années de réaction qui suivirent, le parti nationallibéral sera obligé d'accepter : unité allemande avec maintien des dynasties et hégémonie prussienne. L'écrivain (jui vient de publier un pamphlet contre le romantique sur le Irnne des Césars n'hésite pas à demander la couronne impériale poui- le .Julien moderne, j)0ur l'Apostat de Berlin.

Ce respect de la discipline, cette soumission à l'ordre d'un libéral frondeur n'étaient pas pour déplaire aux Souabes, qui, dans les hardiesses qu'ils se permettent, restent tr-ès conservateurs au fond ; et les révolutionnaires de Ludvvigsbourg approuvaient leur conq)atriote d'être contn; Frédéric-(juillaumc IV pour le roi de Prusse. .Malheureusement il était jjIus difficile île l'aire comprendre aux paysans des environs que le candidat de la ville était contre Jésus pour le Christ ; et c'est sur le terrain religieux que les piétistes engagèrent le combat. Strauss essaya de démontrer dans ses réunions électorales qu'il n'était pas l'Antéchrist en personne. « Si beaucoup d'entre vous le croient, déclare-t-il à ses auditeurs de Steinheim-sur Murr le 20 avril, je ne puis vous en vouloir, car on vous l'a dit

(1) Cf. lettre de Slruu--s à son IVère Williulm .lu ■J2 avril 1H48 . Ausgew. Briefe, p. 2W.

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cl certes ce sont en partie d'honnêtes gens qui vous l'ont (lit: et cependant on vous a mal renseignés (i). » Et le malheureux calomnié va jusqu'à rappeler que le livre fameux qu'il avait signé il y a treize ans était un docte recueil à l'usage des clercs : il ne voulait pas ruiner la foi des simples, mais, au contraire, aider les pauvres théologiens à se débarrasser des doutes savants et des scrupules compliqués que les ignorants ont la chance d'ignorer. L'auteur de la Vie de Jésus affirme donc qu'il est plein de respect pour la tradition de l'Eglise. Tout au plus a-t-il voulu — et les paysans ne pourront que l'en approuver — arracher les mauvaises herbes du jardin communal, ou encore enlever ces dépôts de légendes qui sont la lie et le tartre de la pure religion des aïeux. Mais le brave savant avait beau s'humilier à cette profession de foi idyllique, ses métaphores de vicaire campagnard ne le sauvaient pas; car les paysans piétistes lui en voulaient précisément d'avoir trop travaillé dans leurs plates-bandes, et aussi d'avoir remué et décuvé le vieux vin sacré du temps d'Hérode : on l'accusait même d'avoir jeté au ruisseau la liqueur généreuse qui réconfortait les hommes par milliers. Le théologien, qui s'indignait publiquement de voir un pâtissier critiquer son exégèse et un magistrat requérir contre le paganisme de son style, avait sans nul doute honte du rôle qu'il jouait dans cette controverse, où des illettrés de village formaient le jury.

A vrai dire, le candidat se défendait mal. parce qu'il hésitait entre deux tactiques : il commençait par distinguer la question religieuse et la question politique ; il soutenait que la foi n'était pas en cause, puisqu'il s'agissait uniquement de remettre en état le tonneau allemand, qui tombait en pièces : il importe peu que le tonnelier soit hérétique

(1) CL Sechs Iheoloyhch-polilische Volksreden (2. Rede . Ges.Schr., I, I'. 249.

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l>i)iii\ii «[iiil sache l'aii'i" Iciiii' les ('(M'cIcs ( i i. ()r. ;m l'oiid, Slrjiiiss rlail loin datlmcl Ire sans réserves celle disLinclion du spiriUicl et du tempoi-el ; il savait qunn député n'est ni exclusivemenl un fournisseui- nia pr(>pi<'nienl parler un ouvrier; il n'iii^norait pas que l'Ktat pouvail enlror eu eonllil avec IKi^iiso ; il riscjuait donc parfois, au niiliou de ses discours populaires, un (léveloppeuient cpii ra|)peiail les arguments de son article sur le /Htt'nilismc polilitjiie cl l/iénlo(/i(iii('. Mais ni l'une ni l'aulre de ces démonstrations ne pouvail convaincre l'auditoire. Le lliéologien sécularisé avait beau promettre de bien travailler dans son nouveau métier, le hégélien libéral avait beau plaider la cause du progrés nécessaire, les pa3^sans piétisles ne croyaient pas qu'un philosophe — c^'élait à leurs yeux une espèce de païen distrait et bavard — était l'homme qu'il fallait pour gérer leurs alTaires et j)rècher en leur nom : ils ne voulaient ni lui conlier leurs intérêts ni aller à l'enfer avec lui ; ils tenaient au salut éternel, sans préjudice du bien-être sur terre ; et ils entendaient envoyer à Francfort un député chrétien. L'auteur de la Vie de Jcsus eut beau opposer à un de ses contradicteurs — qui répondait au nom caractéristique de Christlieb — la parole du Maître : « Rende/ à César... » les pharisiens l'emportèrent une fois de plus. Le candidat piétiste fut élu contre Strauss par la majorité

(1) L'auteur de la Vie de Jt'.sHS pnHenilail ini^nie prouver aux i»iclistes que leurs intérêts lenoslrcs seraieril mieux délViidus par un iiltertin que par un dévot. L'n dévol ne pourrait-il pas dire, en bonne logique : Qu'importe si mes commettants sont Ijien tondus ici-ljas ? cela leur donnera le désir de la Jérusalem céleste. Au contraire, un libertin qui ne croit pa.s h l'autre vie s'efforcera d'améliorer les conditions d'existence de ce c(Héci de la tombe.

(2; Il n'est pas besoin de dire qu'on n'épargna pas à Strauss les alla»[ues personnelles : un adversaire politique insinua délicatement rpiun homme, qui avait volé la fortune de sa l'emme en divorçant, navail pas qualité pour bien faire la séi»aralion de l'Église et de l'Ktat. Strauss en conclut simplement que le sulïragc restreint valait mieux que l'élection directe.

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consorvatrice de la campagne. A Heilbronn, au contraire, Marklin,quiaYait soutenu le même programme que Strauss fut battu par un démagogue,- le brasseur Hentges. « Tu es un aristocrate, écrit INIàrklin à son ami, nous le sommes tous. »

Strauss ne le contestait point ; mais ses concitoyens de Ludwigsbourg contimiaient aie considérer comme le représentant du parti avancé et ils voulaient à tout prix prendre une revanche sur son nom : ils le nommèrent député de la ville au Landtag. L'élu ne tarda pas à désabuser les électeurs : froissé par les allures démagogiques et les impatiences révolutionnaires de la majorité radicale, Strauss se rapprocha de ses anciens adversaires comme W. Menzel et écouta même les conseils de prélats catholiques, qui « n'auraient pas hésité à le faire brûler comme hérétique quatre cents ans auparavant ». Il défendit les ministres, se posa en champion de l'ordre, si bien que le roi lui-même crut devoir louer la bravoure de son sujet redevenu fidèle (i). A propos d'un décret sur les procès de presse, Strauss protesta avec la dernière énergie contre le langage que se permettaient les journalistes: on insinua qu'il désirait le rétablissement de la censure. La situation du député de Lud^vigs bourg était fausse : il attaquait surtout le parti de gauche qui l'avait élu et volait avec la droite. Mârklin et KaufTmann, au cours d'une excursion qu'ils firent avec lui dans la Forêt-Noire, attirèrent sans doute l'attention de leur ami sur le danger qu'il courait de tirer les marrons du feu pour la noblesse et le cleigé ; Strauss essaya un instant de se retourner contre les conservateurs : il parla contre le privilège des chasses réservées. Mais il ne sut pas résister longtemps à la tentation de braver la majorité radicale : il blâma ses mesures financières, qui lui paraissaient contraires au droit. Il se décida à rompre définitivement avec;

(1; « J'ai toujours pen.sé, aurait dit le souverain, qu'il était courageux; sans cela, il ne se serait pas attaqué aux théologiens. »

H\o n.win-FnKDicRic strauss

son [taili. (|ii.'intl on pcoposa :iu Landlni; <r<-\|)riMit'i l'iiidignalion dos palriolcs au sujol de rexrfulion de J^oImm'I Blum à Vienne. Tandis que les prélats piélisles eux-inOmes — comme Mehring — se crurent obligés de suivie le courant, Strauss jugea qu'il était de son devoir de soutenir le gouvernement contre « l'homme des barricades » ; il laissa môme entendre qu'il avait plus de sympathie pour les victimes de la fiiieur populaire comme Aucrsvvald on Lichnowsky. que pour les insni'gés fusillés par Windischgraelz, gén(*ral muni de pleins pouvoirs par un prince légitime. Ainsi par amour de l'ordre, — et aussi un peu par une affectation de fierté intrépide enlace de la force déchaînée du peuple souverain — l'auteur de Ici }'ic de Jésus passait à la coni rerévolution.

Le député de Ludwigsbourg fut désavoué par ses électeurs. Le journal qui l'avait soutenu se félicita maintenant que son candidat n'ait pas été élu au Parlement de Francfort (i). Strauss offrit sa démission, si on lui prouvait que la majorité de ses mandants était contre lui : comme on ne put réunir qu'im nombre assez faible de signatures (2), il crut devoii- rester provisoirement à son poste. Mais il était aigri et souffrait moralement : ilii'al tendait (pic l'occasion de faire un ('dat. Ln jour on proposait la nomination d'une Constituante, (jui devait gouverner d'accord avec le roi ; Strauss déclara qu'il y avait là une éijuivoque car on ne précisait pas la limite des pouvoirs (3). Comme il se ser-

(1) On l)I.-^m.-iit mémo lautciir (\p la \'ie de Jéxus pour .son .illiludo dans les questions religieuses, carSlrauss. convaincu que le peuple est trop peu éclairé pour |»oiivoir se passer de s'Jides spiriluels, défenilait les intérêts matériels du clergé.

(2^ Une de ces signatures émut Strauss: un vieil artisan, chez •|ui il avait joué d,ms son enfance, avait signé nirisi : « Avec regret. Sloll. ..

(3/ On sait, <iue c'est d une fiujtn analogue, que s'engagea, en Prusse, le conflit entre nismar<k et le Parlement. Il est curieux de voir Strauss |»rendre, dans la <|uestion constitutionnelle, un»attitude qui ne dilTère pas. au fond, de celle du grand liohereau

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va il d'expression blessantes pour le rapporteur, et qu'il refusait de les retirer, il fut rappelé à l'ordre. Il sortit de la salle des séances et envoya sa démission.

Dans la lettre qu'il adressa à ses concitoyens pour justifier son attitude, il expliqua qu'il n'y avait plus rien à faire au Landlag pour un modéré comme lui. Il voulait un progrès pacifique, des réformes prudentes : le radicalisme de la majorité l'a obligé à voter avec les barons et les prélats. Il trouvait ridicule de vouloir résoudre de Stuttgart la question nationale pour toute l'Allemagne, quand le Parlement de Francfort lui-même n'avait pu que démontrer son impuissance : c'est à Berlin et à Vienne que se décide la grande politique. Il estime donc (jue son devoir est de se retirer de la lutte. Il est avant tout un écrivain : la littérature lui avait donné un congé pour le prêtera la politique: maintenant qu'une activité féconde n'est plus possible dans ce domaine, il considère que ses vacances sont terminées : et après cet intermède politique — qui n'a pas toujours été une récréation — il va reprendre son service littéraire.

pru-ssien. Aussi les Ijarons wurtembergeois furent-ils heureux de sappuyer sur rargumentation de l'élu libéral de Ludwigsbourg, Cf. Charles Andler. le Prince de Bismarck.

LÉVT. — Strauss 11

C1IAIMTIU-: VIII

A (lire vrai, ce (juo Strauss, vers le milieu de sa vie, clierchait dans le domaine de la lilli-rahiie ou de l'ai'l, ce n'était pas un champ d'activité féconde — car il ne travaillait plus y^uère — c'éLail l'oubli des choses de ce monde. Déjà, pendant Télé de 1848, au moment où la Révolution soulevait l'Europe entière, il s'était mis à relire Horace (i). Tandis qu'en Wiirlemberg les hommes de son A^e prennent l'uniforme de la ^arde civique et font l'exercice, le candidat des patriotes de Ludwigsbourg se sauve à Munich : il essaie d'échapper à la misère de sa vie privée, à l'agita lion de la vie publique en faisant une retraite dans les musées. Le théAlre, qui est pourtant à ses yeux l'Église de Part, lui plaît moins que la (ilyptothèque : car le drame rappelle encore la réalité (;>\ Le cloître des statues vénéra- Il) Il lit les Salines et les HpHreu diins tordre, a ver le conimeritaire de Wielarid; les ÉpoJe.s- dans I édilioii dOrelli : au déiiul de juillet, il en était aux Odes. CI. loltr.- à na|)|.. 7 juiilel 1h4h. Ausgew. Briefe, p. 21.^.

(2) Quand on voit jouer l'riel Acosla, les allusions à ce qu'on voudrait oublier sont trop fortes; il y a là un personnai,'e i|ui considère «omme un mythe le rabbin dont l'existence e.st garantie par le Talniud, et les vers font songer aux sermons des jeunes vicaires bt-uéliens. Cf. lettre à Miirkiin, de Mimirh, le 2!» juillet 184.S. Aiist/eir. liriefe, p. .'If..

blosesl son séjour de prédilection: c'est le monastère où il retrouve la paix de ràme(i). Une trie de Junon lui inspire un sentiment de respect religieux : il ne manque pas à l'entrée de la considérer pieusement : c'est son bénitier. Et cependant les souvenirs du monde le poursuivent jusqu'au fond du sanctuaire(2). C'est bien pis quand il se risque à une excursion dans la montagne : le désespoir qu'il fuit l'attend à chaque détour de la route (3). Les débats du

1) En 1867, Strauss dira encore :

« Si j'étais né il y a des siècles, Je n'aurais pas gardé tous les soucis qui me pèsent. Cette énorme charge qui me fait lléchir. Je l'eusse posée bientôt aux portes d'un cloître.

Qu'il me charme, le site élu pour le repos 1 Ces couloirs silencieux sont ma béatitude, Les voix argentines des cloches me ravissent; Le chant des heures m'élève au ciel.

Je vous salue, ô mon étroite cellule, O asile des livres, cellier de l'esprit, Et toi, jardin clos, délice de mes yeux !

Ici vient doucement mourir la dernière vague de la vie. L'âme se tait; également loin du plaisir et de la soulTrance, Elle attend tranquillement l'heure du dernier sommeil.

( Vœux, Munich, 1807.)

Cf. Poclischea Gedenkbuch {Ces. Schr.,XU, p. l(!i;.

(2) Devant dtaix statues de Vénus, il pense à ce qu'Aristote dit delà purification des passions par la tragédie; devant le buste d'Auguste, il songe à la fin malheureuse de Louis-Philippe.

(.S) Je voulais voyager; maintenant je ne voyage plus;

Mais vais-je rester .'Je ne le sais pas.

Je suis ici en exil, c'est sur;

Où est ma patrie ? Je ne le sais pas.

Je crois que j'ai eu une fois deux chers enfants;

N'était-ce là qu'un rêve ? Je ne le sais pas.

J'ai répudié une femme; l'amour s'esl-il changé en haine,

Ou la haine en amour.' Je ne le sais pas.

Ils disent (pie j'ai jadis écrit des livres ;

itU DWin-FRénÉRir. strm'SS

Laiiillaj^de Slullj^ail nrlaicnl pas faits pour calmer rello Anio inqniôlo : (juand Sliaiiss cul donné sa démission do député i^i), il se hâta de retournera la (Jlyptolhèque.

A Miinich, des amis Neumann, Sleuh — l'enlourenl de ménagements, le soignent comme un convalescent. Mais il csl toujours aigri : il faut éviter en sa présence toute allusion à la théologie ou à la poiitifiue : il faut respecter les longs silences, qu'il n'inlerronipt guère que pour |)ai'ler de Gœthe et de celles qui ont aimé (iœtlie. Il n'a pas encore le goût du travail : il songe à une histoire de la morale chrétienne mais il ne sait pas comment s'y prendre. Il essaie de se divertir en donnant des articles (2) sur A. W. Schlegel et sur Immermann, des épigrammessur les statues, des causeries j)hilosophiques qu'il intitule Soirées de Grandval : mais rien ne le satisfait. Il va au tliéAtre, tandis que le feu prend aux quatre coins du monde; mais il se rappelle qu'il y a sept ans, il a assisté pour la première fois à une représentation de Fidelio : c'était une autre actrice alors... La malchance le poursuit : son Schubarl

Est-ce vèiilè ou raillerie ? .le ne le sais pas.

.\ ce que j'entends, on m'appelle impie :

Ne suis-je pas plutôt |)ieux ? Je ne le sais pas.

Je n'ai jamais eu peur de la mort :

Ne suis-je pas mort depuis longtemps ? Je ne le sais |)as.

Cf. Poelisches Gedenkbuch {Ges. Srhriflen, XII. p. CI). — !.•• litnde la poésie est Wesl-nallich ; le poème rappelle le Diran de Gœthe et le genre orientaliste.

(1) La tristesse profonde de Strauss la empêché plus dune fois de juger avec sérénité les événements : il fut un député rageur et un ami susceptible, i)arce qu'il était un homme malheureux. In\er- .sement. son expérience douloureuse de la vie politique aggrava sa misanthropie, et l'art lui ap|iarut de jdiis en plus comme la seule consolation: c'était là, d'ailleurs, un état d'âme «pie d'autres ont connu en Allemagne, comme en France, après l'échec de la Révolution de 1H4H, par exemple : Flaubert, Leconte de Lisie et Richard Wagner.

(2; Ces articles furent demandés par Neumann, au nom de Brockhaus, pour la Geyenwarl : ils sont réimprimés dans le deuxième volume des Gesammelle Schriflen.

dont il a remis le manuscrit avant la révolution, a été retardé par des g-rèves de typographes et la négligence de l'éditeur: le volume paraît au mauvais moment. Les événements politiques se précipitent : Strauss, qui est pour le juste milieu, voit la révolution et la réaction aux prises ; il préfère à la rigueur le despotisme russe à la tyrannie de la plèbe et il se brouille avec Neumann, à qui il reproche son furor democralicus. Un pèlerinage à Weimar, où il retrouve comme prêtre du sanctuaire son ami Schull, rend l'été de 1849 ^ P^u près supportable ; mais à l'automne de la même année, survient un coup terrible du destin : Strauss attendait la visite de Màrklin : il reçut la nouvelle de sa mort (1). Désormais il se sent tout à fait seul ici-bas...

Il travaille pourtant au monument qu'il veut élever à la mémoire du disparu. Il raconte la jeunesse de Marklin, les scrupules du vicaire, ses etTorts fébriles pour réaliser le christianisme dans la société contemporaine, puis sa rupture avec l'église, l'apostolat du professeur humaniste, sa courageuse attitude dans la tourmente de 1848, enfin la mort prématurée de cet homme de devoir qui se dépensait trop dans une bitte ingrate. C'était la vie d'un martyr de la foi nouvelle que Strauss écrivait ainsi avec l'amour et

(1) « Son lit était prêt : il a préféré la tombe. Il n'avait pas si tort; mais il aurait dû nous attendre encore un peu. Nous sommes trop atteints par son départ, moi particulièrement, qui ne vis que de mes amis. — Jai tout de suite pris la résolution de lui élever un monument biographi<iue. — J'éprouve, devant la mort de Marklin le sentiment qu'un débiteur peut éprouver devant la mort de son répondant : son amitié me garantissait ([ue j'avais encore quelque valeur. Avec larrèt de mon activité scientifique et la perte de ma famille, les deux ressorts qui pouvaient soulever le moral en moi, se sont atïaissés : au lieu de vivre, comme autrefois, dans une tension constante, je ne fais plus qu'un elîort permanent pour m'oublier moi-même. L'amitié de Marklin, seule, me permettait de croire que j'avais encore des attaches avec l'idéal. Maintenant que ce lien est déchiré, je me sens tout à fait abandonné de Dieu. » Lettre de Strauss à Rapp, du 28 octobre 1849. Ausyew. Briefe, p. 249.,

166 DAVm-l RKDERU: STHAUSS

la Irislcssc d'iino amiliô sincère, avec, la complaisance anssi d'un homme «Wisabusé (|ui commence à rc(lig(>r s«'s propres mémoires sous le nom d'nn camarade, el (|ui n'est pas fAché de dire à ses ennemis de droite el de gauche, piclislcs et révolutionnaires, tout ce (ju'il a sur le cœur. Ce travail achevé, Strauss est de nouveau las el découragé (i);et comme toujours, quand il cherche à se fuir lui-môme, cet homme, sédcnlain* de nature, veut voyager. Sans doute j)0ur imiter (ïœlhe, il songe à l'Italie: il se met donc à apprendre l'ilalii'n el il ajourne son voyage. Au printemps de i85i, il se décide à franchir les monts couverls de neige : mais \r. temps, même au bord du lac de Garde, est encore mauvais. A j)art l'amphilhéAlre de Vérone, ce sont surtout les hommes qui intéressent Strauss dans ce beau pays : un moine, un chambellan, un adolescent qui commande un vaisseau aulridiien, des professeurs. A Venise, il se fatigue à courir el regrelle la verdure cl les rues lai'ges de Ludwigsbourg, où on se retrouve si facilement: Sainl-Marc, « palais des Nixcs surgi des eaux », lui rappelle l'église du château de sa ville natale et il termine bientôt son voyage en Italie par une visite à la galerie de Dresde. 11 avoue à Vischer (2) qu'il n'a pas trouvé là-bas la joie de vivre, comme ce grand

(Ij II craifirnil de n'avoir pas trnidé assez do inénaticmcnls dans celle biographie. Kn montrant trfip neltcnient 1 inrompatibilité de la foi et de la raison, il i-is(|iinil de compromettre des amis qui, comme Rapp. le pasteur philosophe, étaient re.stés dans ^K^îli8e mais dont les pi«''tisles épiaient le moindre geste; d'autre part, la famille de Miirklin hésit^iit à laisser publier tout ce que cet homme, pourtant si courageux, n'avait osé dii-e que par lettre confidentielle. Strauss dut prier ^'ischer d'expliquer à Mme Markiin (pie les hérésies paraissaient moins elTrayantes en IMi) (ju en IX'Aô. (cf. lettre de Strauss à Vischer, de Munich, le :s<' novembre-]" décembre 1H49. Ausgeiv. Briefe, pp. 2.'»l-2.">2.) D'ailleurs, on ne trouva d'abord pas d'éditeur: finalement, Bassermann accepta le manuscrit.

(2) <:f. lettre à Vischer de Muni» h. le J3 mai IS."»!. Ausgeir. liriefe, p. 2;tl.

païen moderne qu'il avait pris pour son dieu, parce qu'il se croyait fait à son image : en réalité, il s'est senti plus voisin de Platon que de Gœthe. Sa nature triste l'a tourmenté, sous le ciel du midi plus que partout ailleurs : s'il a eu plus de dévotion pour les madones de Bellini que pour les créatures des autres Vénitiens, c'est que le « patriarche » lui a semblé plus sentimental, plus mystique, plus germanique que le Titien ou Véronèse.

A Weimar, autre déception. Les habitudes sont déjà celles de l'Allemagne du Nord ; de plus, les musiciens sont tous fous d'un certain Wagner qui a composé un Lohengrin et qui, d'après tout ce qu'on dit de lui, a l'air d'un faux prophète ; pour comble, l'Ilm débordé jusqu'au jardin de Gœthe 1 1)...

Strauss se sauve à Cologne, où habite son frère ; mais la ville, catholique" et industrielle, lui déplaît doublement ; d'ailleurs on n'y peut travailler, faute de bibliothèque. Un voyage de vacances au pays — où l'ancien vicaire de Kleiningersheim trouve ses amis Kàferle et Rapp menant une vie idyllique dans leurs presbytères de campagne — rend l'exil plus pénible encore. L'hiver est particulièrement triste. Et voici qu'au printemps, en iSS^, on reparle de guerre. La politique va encore retarder la publication d'un des rares articles (2) que Strauss ait écrits depuis la

(1) Strauss compare Wagner à F. Rohmer qui se posait alors en chef d'école philosophique et politique; il se plaint quà un concert de Liszt, la princesse Witlgenstein lui ait fumé en pleine figure. — Il va rendre visite à Riickert; mais il comprend ce qui manque aux vers du poète en voyant son intérieur. — Ce qui le console un peu, c'est le pèlerinage aux sites historiques, au pavillon de Gickelhahn où furent écrits les vers : « ÏJber allen Gipfeln — ist Ruh; )> à la grotte où il retrouve la lettre S gravée par la main de l'ami de Mme de Sfein; puis, à Wetzlar,- au cimetière cher aux admirateurs de Werther, et à Nassau, au château du grand ministre de Stein. — Cf. lettre à Vischer, 14 octobre 1851. Ausgeiv. Briefe, pp. 298 sqq.

(2) Il s'agit tle l'article sur le peintre Gottlieb Schirli. (Cf. Ges. SchriftenAl. pp. 808-:?29.)Le mauvais accueil que le public avait fait

ll.S DAVID 1 liKDlOinC SIHAUSS

révolution, coinmc cllo a rclardr le Scimixirl en iS^,S.

Mais celle lois, Strauss est décidr à ne |)lus se laisser

déranger par les événements cxlri-ieurs i), il ne picnd

;iu Marlilin, ;\v;ul décidé Strauss à ne i)liis écrire. [Ci'. Ulcrurische DcnUwiirdigkeilen, I. p. 2(5.) Le bioyrapiie ne pardonna jamais à un de ses amis une analyse humorislicpie. I/ironie parail, il faut le dire, assez déplacée ici : il convient, loulefois, de faire, dans cette brouille, la part du caractère susce|)tible de l'auteur cl de lincitml)atibilité d'iiunieur enti-e le Souabc cl le Munichois. — Strau.-^s lui-même fera, (juclques années plus tard, un compte rendu de la iXrande édition des œuvres de Ilullen publiée i)ar son ami H('ickinir. et Bôckinu; sera froissé d'une crili(iue.

(1) Voici le juicement de Strauss sur la poliliiiue extérieure, au moment de la guerre de Crimée: il écrit à Rapp, de Colof^ne, le 29 mars 1H."J4 {Aumicw. Bricfc, p. :S2S; : « Ainsi lu plains les Turcs; moi pas. Ce peuple barbaie, rebelle à la civilisation, a, depius longtemps, perdu tout droit à résider en Europe et en Asie Mineure; le reste, particulièrement la Palestine, avec ses vieux nids déplaisants, on pourrait le leur laisser. L'attitude du tsar fait songer, il est vrai, à Xerxès; mais, où sont, en face de lui, les Grecs, je veux dire les champions de la liberté et de la civilisation? Les Grecs de la réalité contemporaine foid son jeu, car, s'il n'est pas pour eux, cest-à-dire pour ce «pi'ils veulent, il est, du moins, lennemi de leurs ennemis. Les protecteurs du droit, dans celte bataille, sont, à les en croire, les Anglais et les Français. Mais le droit, ilans leur bouche, est un aussi grand mensonge que la religion dans la bouche du tsar. Les Anglais craignent naturelleineid <|ue le tsar, s'il devient le maître en Tunpiie, ne ferme le pays à leur commerce; ils préfèrent laisser le pays au pire des maîtres: c'est le plus sûr de leurs clieids. Ils ne veulent pas le donner aux Grecs, Ji qui il appailient légitimement; car ils redoutent, en eux, des concurrents pour le commerce et la marine. Ouant aux Français, il n'y a pas à en parler; leur nouvelle dynastie de brigands cherche simplemenl à prendre vite racine dans les ferdes de l'édifice politique européen. Y a-l-il quebpie chose à gagner dans cette av<mture pour les puissances allemandes ? J'en doute fort et trouve leur répugnance A s'y engager très naturelle; elles sen)nt bien obligées, linalemenl, de prendre i)arli, mais pour qui? LeiM- longue attente sera-t-elle alors un avantage ou un inconvénient, «pii pourrait l'aflirmer d'avance? Je voulais dire simplemenl qu il ne fallait pas se jxiser la question de droit — aucun des partis aux prises ne s'en soucie le moins tlu monde; — il ne faut voir dans cette mêlée que le conilit des puissances et des intérêts. "

pas parli dans le condil européen. 11 lit quelques livres qu'il a pu se procurera Bonn, il l'ail la chasse aux mémoires et aux correspondances : un jour les archives de ^Stuttgart lui envoient toute une caisse de manuscrits illisibles de et a Frischlino qu'il se met à déchiffrer — au grand dam de ses yeux.

Strauss nous dit qu'il prenait plaisir à dépouiller ces autographes et ces papiers anciens : il aimait à remonter aux sources et à atteindre directement la vie du passé. Il avait d'ailleurs de la sympathie pour Frischlin. Sans doute il s'aperçut, au cours de son travail, qu'on s'était exagéré Timportance de ce personnage et son influence au seizième siècle : es sont moins ses idées qui sont intéressantes, que son tempérament : à cet égard, Frischlin ressemble à Schubarl. Strauss, toutefois, se sentait plus voisin de ce dernier, d'abord parce qu'il est plus facile pour un homme du dix-neuvième siècle de revivre le Stiirm iincl Drang qui a précédé la période classique que de se reporter au temps de la Réforme, puis parce que la nature de Schubart 1 1) était plus douce, plus aimable, moins active sans doute, mais plus conciliante que celle de Frischlin.

(1) Dans la biographie de Schubart, il y a une confession de l'auteur ; Strauss écrit à Emilie Sigel (lettre de Heilbronn, le 5 juillet 1848; cf. Ausgew. Briefe, pp. 213-214) : « Le travail que m'a donné ce petit livre sur Schubart m'a aidé à passer cette année de douleur (1847) et je crois qu'une amie le sentira à la lecture ; c'est comme un miroir magique, où elle pourra voir l'état d'âme d'un ami. Sans doute, je n'ai personnellement aucune ressemblance avec Schubart et ma destinée n'a, pour ainsi dire, rien de commun avec la sienne ; pourtant, qu'un musicien ait gravement à souffrir pendant qu'il compose une valse, la danse pourra sembler très joyeuse à la société qui s'agite au bal, mais celui qui connaît bien le musicien, n'en entendra pas moins, je suppose, les accents douloureux : vous me comprendrez. C'est pourquoi j'ai voulu atlenilre davoir achevé le Schubart pour vous raconter, si je puis dire, sous la franchise du masque, bien des choses de moi ou plutùl pour n'avoir pas besoin du tout de parler de moi, puisque vous auriez trouvé dans la biographie tout ce (juil y avait à dire. »

17t> DAVin-rKKDKHIC STHAIIRS

Il reste »|uo les deux héros dont Sli-auss s'est liiil Ui biographe comphiisant, se dislinguenl tous deux par leur ardeur passionnée, et on n'a pas manqué de reprocher à l'auleur ce choix caractéristiipie. Strauss s'en expH(|ue très franchement dans ses .Ut''wo//'e.s (i; ; il pt)urrail excuser sa sympathie pour Schubart et Frischlin en disant (lu'ils sont tous deux fils de la même petite patrie (jue lui : mais ce ne serait pas dire la vraie raison. Si l'un ou l'autre de ces deux Souabes avait ressemblé à Pascal, ils auraient eu beau être des environs de Ludwigsbourg, leur conijta- Iriote n'eilt pas raconté leur vie : car il voulait des liéios ji^énéreux et téméraires, plems de santé et rebelles à tout ascétisme: il cherchait en eux ce cpii lui nianijuait : l'exubérance de la sève naturelle. Il se sert de termes empruntés à l'esthétique des classiques pour caractériser son attitude à l'égard de ses personnages : leur vie eut la fraîcheur naïve : leur biographie est sentimentale et élégiaque. (l'est |)our leur lemj)éraaienl anlit|ue et golhéen que l'Ame modern«^ et schillerienne (:î de Strauss les admire et les envie : c'est son roman que le savant éciil en racontant leur histoire (3. Cet homme réservé et lin

(1) Cf. Lilcrar. Denkwurd'Kjkeilen. Ge.s. S<-hr.. I, pp. aO-31.

(2) Cf. V. Bascii, la Poétique de Schiller. Paris, Alcan.

(3; Les œuvres tli»'Miioi;iqiies de Slrnuss rav.iient passionné, |iarre qu'à ta criliciue du dofjme se joignait la prédication dune religion nouvelle ; les biogra|diies sont poiu- lui une création arlisli(|uc autant qu'un travail scicnlifjfpjc ; pour quil se décide à écrire, il faut <iue le sujet présente un intérêt à la fois intellectuel et sentimental. .\ Vischer, qui lui parlait du devoir « kantien » qui oblige tout écrivain à publier, il répond : « Tu dois savoir aussi bien que moi <pie tous les sermons sur le devoir ne servent à rien, si on ne réussit pas à éveiller au cœur de l'Iiomine le désir de faire ce qu'on lui recommande... Un devoir à l'égard du public ou de l'humanité est |)our moi un non-sens... L'esprit se comporte comme le chêne qui jelle des glands à terre, quand le sol et le tenqis sont favorables, sans aucun souri de la chère " porcité « {Schiveinheil\) «lui en bas s'auile autour de lui. Mais je vais être bien re«;u avec ce symbole. Je préfère dune «lire : il ne sert de rien de secouer le jtrunier, s'il n'y a justement i>a- de jirunes. Ranime les racines

avait la nostalgie de la natui'e primitive, le regret de la spontanéité débordante : il sentait (juil n'était pas de sang assez riche pour manifester lui-même la joie de vivre, le bonheur de se dépenser. Dans la prédilection de Strauss pour les Schubart et les Frischlin, il y a déjà un peu du respect de Nietzsche — autre délicat aux yeux faibles — pour la belle bête blonde et les hommes de proie.

Quoi qu'il en soit, en s'intéressant à la vie des autres, le biographe avait repris goût au travail : la guérison commençait. Par une coïncidence heureuse Strauss, au moment où il se remettait à écrire, quitta Cologne, où il se sentait exilé, pour Heidelberg, où il retrouva des amis.

HEIDELBERG. — IILTTEN

Strauss avait pris la résolution de venir à Heidelberg, simplement parce qu'on lui avait recommandé pour sa fdle une institution de cette ville : mais, de son propre aveu, il y a peu de décisions dans sa vie dont il ait eu autant à se féliciter. Il trouva en effet, en pays de Bade, des amis dévoués comme Hausser, Bunsen le chimiste, Lochner et surtout Gervinus et Kuno Fischer. Strauss avait doublement besoin d'amis, d'abord parce qu'il était seul et malheureux, puis parce qu'il manquait alors de confiance en lui-même: sans les encouragements de Kuno Fischer, en particulier, il n'eût pas achevé si vite sa biographie de Frischlin.

En outre, les idées politiques des professeurs de Heidelberg lui convenaient : protestants éclairés et patriotes allemands, également hostiles à la révolution et à la réac-

moiie;^ et procure, l'année prochaine, un été plus beau, si tu peux : je t'en saurai gré davantage. Je le donne acte de ton Dixi el saluavi tinimam ; mais accepte-moi provisoirement comme je suis. » (Lettre du 24 octobre 1852: cf. Ausgew. Briefe, pp. 309-310.)

172 i)Avin-ri{i';i)i-:i<ic: strauss

lion, ils raiU(Miri(Mit raiicicii drpiilr de Lndwii^sboiir^ ;m libéralisino national, doiil il avail au l'ond (''l«'' toujours partisan (i 1, mais (|u'il avail paru abandoiuicrcu 18/|8 parc rai nie de la ilémagogie. Depuis la lournienlc irvolulionnaire, où, élu par ses concitoyens radicaux, il avail voté avec les barons et les prélats, Strauss s'était retiré de la vie politicpie ; il avait clierclié l'oubli dans ces cloîtres modernes (ju On appelle musées ou bil)Ii()thè(|ues; il avait justifiéson altitude vis-à-vis du |)ublic et surtout devant sa conscience en affirmant, en croyant presfpic ipiil éîait avant tout \u\ artiste et un savant, undiscij)le fervent deGœlhe, un épigone de celte péiiodc d'individualisme classique (jue Gervinus déclarait définitivement close. Mais en se promenant et en disculant avec ses amis de Ueidclberg- ^:'.), il comprit

(1) l).itis une lellie ôciile de WciiiiMr à Vr. Vischcr, If 1" aoùl 1852, Strauss disait-: « Ce n'est certainement pas la perversité, l'absurdité, l'égoïsme de tels ou tels individus ou de telles ou telles classes, etc., qui ont enii)èché l'achèvenienl de l'œuvre de l'unité allemande, mais bien la marche de l'évolution hislori(|ue qui a fait croître — adhérent, d'une part, au <'orps de l'Allemafjjne et, d'autre pari, s'en délachant — lOiganisme des Ktals autrichiens, et qui a fait suiifir, en face de r.Vutriche, la Prusse. Ces deux élres politiques tendent à se conserver par le droit historiciue, cest-à-dire par la puissance, qu'ils nous plaisent ou non. L'unité allemande triomphera-t-elle de ce dualisme ? Ce progrès est-il dans le sens de l'évolution de l'Kurope ? Nous n'en savons rien, nous pouvons l'espérer, mais nous n'avons pas le droit de l'exiger. Comme lu vois, je puis l'accorder entièrement qu'il faut travailler à répandre la conscience de lunité nationale ; mais je n'approuve pas ta colère, parce qu'elle me parait déplacer le point de vue, d'où il convient de considérer les choses. Au regard de cette question de l'unité, la plus ou moins grande part de despotisme ou de consliUifionalisnie. de pouvoir des hobereaux ou de démocratie dans les petits pays allemands, me jiarail liés indilTéienle. .. iAusgeiv. liriefe, \). 307.

(2 II s'intéressait, d'ailleurs, à l'édiicalion de sa lilie, et il proteste contre l'abus ilu fiançais dans les inslilulions allemandes; en relisant les épreuves du Frischlin, il ajoute une allusion à ces modes « serviles ". qui imposaient au sei/.ième siècle le latin et au dix-neuvième siècle le français. (Cf. lettre à Happ. du 20 août 1H;V>. Ausgew. Briefe, p. 343,/

qu'il y avait dans ce jugement qu'il portait sur lui-même une part d'illusion : au milieu de ces travailleurs, il se sentitlenu de collaborer lui aussi à l'œuvre de sa génération : aussi le livre qu'il va consacrer à Ulrich de Hutten sera-t-il plus d'actualité que les biographies de Schubart et de Frischlin. Sans doute, Strauss se complaît encore en artiste à faire revivre un personnage sympathique : et l'histoire de son héros est encore en un sens une confession sentimentale du biographe. Il serait peut-être facile de soutenir le paradoxe que le Hutten de Strauss rentre dans la famille des romans à la manière de Wilhelm Meister. Ce sont des mémoires sur leur éducation individuelle, que ces livres où les auteurs allemands racontent patiemment les années de voyage et d'apprentissage d'un compagnon qui erre et qui soufTre en poursuivant la maîtrise dans l'art difficile de la vie humaine. Or, cet enfant que ses parents font entrer au cloître et qui s'en évade ; cet étudiant misérable attaqué en rase campagne et dépouillé en plein hiver sur l'ordre des riches bourgeois et des professeurs de la ville ; ce jeune humaniste (jui collabore, pour défendre Reuchlin, aux épilres des hommes obscurs; ce chevalier qui fait campagne contre le duc de Wurtemberg; ce secrétaire de l'archevêque de Mayence qui prend parti pour la Réforme ; ce protestant persécuté qui trouve un refuge et une place à table dans un château de Sickingen, et qui initie son hôte, le généreux et ambitieux « anti empereur », à la foi du moine qui s'est dressé en « antipape » ; cet exilé qui se sauve en Suisse, et voit toutes les portes se fermer devant lui, même celle de cet Erasme qu'il vénérait comme un patriarche de l'ère nouvelle ; ce belliqueux malade qui va chercher, près de Zurich, un asile sûr et l'impossible guérison, et qui meurt dans une petite île du lac, avant d'avoir terminé sa trente-cinquième année (i); n'était-ce

(1) Cf. la nouvelle de Conrad-Ferdinand Meyeh. Ilultens letzte

174 DAVin-l RKDKniC STOArSS

|);is là un lit-ros dr roinaii vrfu, doiil Slraiiss poinail aimer frati'nicllcment lardour infaligalilc, la h'MiK'iilc avonlureusc. la bonne humeur au milieu des |)ires éprinives, le dévoilmenl à la bonne cause;? Vaï llullen, le biographe lie Schubart el de Krischlin reirouvail un héros qui avait mis au servie»' du progrès Tardeur de son sanj,'', un homme vaillant et éclairé qui avail su vider hardiuu'iit la coupe de la vie tout en travaillant pour l'idée, on (brait volontiers — sil était permis de comparer un contemporain d'Érasme et de Luther aux représentants carnctérisli- (jues du dix-huitième siècle, — un disciple de Voltaire avec l'Ame et le tempérament de Jean-.Jac(pies Rousseau, un Stiirnier und Oranger fidèle aux théories de VAuf/clâruny. Mais Strauss admire, en outre, le chevalier-[)oète parce qu'il a su défendre, par la plume comme par l'épée à la fois la Renaissance, la Réforme et l'Allemagne; parce que, tout en restant humaniste et en devenant prolestant, il n'a pas cessé d'être le champion de la liberté nationale. 11 y avait trois manières de résoudre le problème qui s'imposait au seizième siècle : la solution d'Erasme était la plus fine, celle de Luther la plus profonde, celle de Sickingen la plus énergique ; mais celle de Hutten associait les trois autres et il convient de lui savoir gré d'avoir essayé de coordonnerles trois mouvements qui on! agité son paysd). Cet éloge histori(|ue trahit le goût de lauleur pour la synthèse hégélienne: continuelleuuml, le biographe philosophe montre que son héros l'emporte sur ses camaïades de combat par son aptitude à concilier les contraires (-.i).

Tatje, el réliidc df Andrk Mkyf.I!, Jù'usme el Luther, .ivcc |iri'l.ue (le Cu. Andlkr. Paris, Alc.in, l'.ii»9.

(1) Cf. la Icllrc (le Strauss h K/ilerh* (1<) mars lHr,& . Ausijew. Briefe, pp. 3.")U-3.'>1.

(2) « (li-oliKj ne savait (ju<» rire des lioinines obscuiK ; I.ullier ne savait que s'irriter el aljir C(»ntre eux : niitleii savait l'un et I autre. » Stb.\lss, llullen, 2' «"'(J.. Leipzig, Hnxkliaus, 1H71, pp. 20y-210. — « L'humanisme était large, mais faible ; rien ne le prouve mieux

Invei'senient, le seul reproche que Strauss adresse à Hutten c'est de n'avoir vu, dans sa dernière polémique contre Érasme, qu'un côté des choses (i). Dans le drame du monde, Alceste et Philinte ont tous les deux raison et tous les deux tort ; l'idéaliste et le réaliste se justifient en se posant, mais en s'opposant, ils se condamnent ^ l'histoire impartiale et souveraine les écrase et les sauve, dans son tragique et divin progrès vers la synthèse.

En appliquant sa méthode aux événements contemporains, Strauss ne pouvait manquer de trouver également étroits tous les partis : dans le langage de i856, Érasme

que l'exemple d'Érasme ; il n'eût pas suffi à transformer son siècle. Luther était plus étroit, plus borné qu'Érasme, mais il fallait cette force ramassée, ne regardant ni à droite ni A gauche, pour faire brèche. L'humanisme est le Rhin qui s'étale et miroite, près de Bingen ; il faut que le fleuve se resserre et devienne plus sauvage, s'il veut se frayer, à travers la montagne, une route vers la mer. Ce qui fait précisément le mérite unique de Hutten, c'est qu'il joignait, à l'étendue de l'esprit humaniste, l'élan de la volonté réformatrice. » {Ibid., pp. 519-520.) — Après avoir vu, à Bàle, les manuscrits du seizième siècle, Strauss observe : « L'écriture < l'Érasme est extraordinairement courante ; celle de Luther a quelque chose de monastique ; celle de Reuchlin est grande, et majestueuse ; celle de Hutten est la plus belle, la plus vivante, la plus distincte de toutes, et rappelle celle de Schiller. » (Lettre à Rapp, 14 mai 1857. Ausgew. Briefe, p. 365.)

(1) « Érasme avait pour principe qu'on n'était nullement tenu de dire partout et toujours la vérité, bien plus, qu'en certains cas on avait le devoir de la taire. Hutten ne trouve pas d'expressions assez fortes pour exprimer l'horreur que lui inspire un tel principe (qu'il avait lui-même appliqué autrefois comme humaniste). Mais, par cette raideur, il s'était placé en dehors de la réalité, tandis qu'Érasme, pour tenir compte, dans son activité, de toutes les circonstances, a perdu de vue assez souvent la vérité et la dignité. Ainsi, dans tout ce débat, ce sont toujours deux hommes logiques dans leur conduite, deux systèmes cohérents qui s'opposent : l'un et l'autre sont légitimes en un sens, mais l'un et l'autre, précisément par leur caractère exclusif, sont coupables et tombent sous le coup du destin. » (Strauss, Hutten, 2' éd., p. 507.) Vischer fait cette réserve : « La faute est inégale ; l'emballement aveugle ne déshonore pas comme la circonspection lâche, vaine, rampante. » ih'ritische Gange, Neue Folge, III Heft, p. 69.)

17i; nWin-KREDERlC STRAUSS

«Mail lin librial modéri*. llullcii un radical. Strauss le reconnaît et il avoue (jue « cela ne va jamais sans quelque impuissance et quelque lAchelé dun cùlé, sans (|uel- «|ue barbarie el quelque folie de l'autre (i). » Ainsi s'ex|)li(iue son attitude à Ileidelberg : il regrette que les professeurs soient partaî^és en deux camj)s : Molescholl avec Hageu et ce fou de Kapp sont ultrafeuerbachiens el radicaux en politique; Gervinus et Hausser représentent le parti modéré. Strauss a de la sympathie pour le vieux Schlosser qui est respecté par les deux clans et pour le jeune Kuno Fischer, qui, en sa qualité de disciple de Hegel, com[)rend les synthèses ; il n'aime pas le matérialisme et le prosélytisme radical de Moleschotl, qui veut convertir à l'athéisme même les femmes ; il ne peut sempècher de trouver Gervinus vraiment étroit (2),

Il paraît donc certain cpi'en écrivant sa biographie de Hutten, l'auteur se proposait d'abord de demeurer comme un arbitre au-dessus des partis (8). Il n'en est pas moins évident que son livre, à la date où il parut, n<' |)ouvailélre qu'un manifeste, un act(^ politi<|uc. l'ixaller un chevalier (jui avait été un adversaire acharne'' de Home et un champion fidèle de la libellé allemande, au moment où l'exemple du concordat autrichien menaçait toute l'Allemagne du Sud, et où la réaction semblait ruiner toutes les espérances des patriotes, c'était faiie le jeu des nationaux-libéraux : Strauss s'en rendait parfaitement compte. Kn i8^|8. la Révolution lavait rejeté vers la droite; en iS^j, la réaction

(1) Lellrc à Kafcrh", h) mars 18.5H. Ausyew. Urirfe, p. 'Miô.

(2) Cf. Ausyeir. liriefe, pp. ;^34-3;^<!, et Lilerarische Denkwurdifjke len {Ges. .Sc/ir., I, pp. 32-40;.

1^3) Il ('rrit cncoif à Vi.scher, de Ilcidelbcii,', le i jiiillft 1H.">7 : « e ne sais si mon livre fournira un nouvel aliment à ta colère patriotique. Tu me connais: la colère expire chez moi dans le plaisir du travail artistique. l'ourlant, j'ai, dans la préface et la conclusion crié contre les concordats. " {Ausyeir. liriefe, p. 3(»8.)

le relançait vers la gauche (i). A son goût pour la synthèse en théorie, correspondait le désir d'un progrès régulier dans le domaine pratiiiue; mais comme les sociétés et les événements ne sont pas aussi faciles à gouverner que les idées, le mémo homme, qui contre-balançait les systèmes dans un harmonieux é(juilibre, sautait brusquement d'un parti à un autre, quand il trouvait qu'on penchait trop d'un côté.

Cette fois, Strauss se retrouvait d'accord avec sa génération (2) et la biographie de Iliitien eut un grand suce^ Le chevalier allemand prêt à s'allier à la bourgeoisie des villes pour lutter contre Rome et tous les ennemis de

(1) En 1848, Strauss avait failli, en présence de la liévolution, renier les idées libérales, comme les humanistes du seizième siècle qui, en présence de la Réforme et de la guerre des paysans, s'étaient soumis à l'Église du moyen âge. Maintenant, Strauss explique cette attitude, mais ne l'excuse pas ; il dit, par exemple, au sujet d'un projet d'Érasme qui voulait que les savants délibèrent pour se mettre d'accord et soumettent le résultat de ces délibérations par lettres secrètes à l'empereur et au pape : « Ce projet est si puéril qu'on ©erait forcé de croire qu'Érasme luimême en riait sous cape, si on ne savait pas comment la peur des révolutions aveugle d'ordinaire les hommes les plus malins de son espèce et les empêche de voir toute l'insuffisance des moyens qu'ils proposent pour enrayer le mouvement. » — Il écrit encore : « On peut, sans doute, éclairer les esprits avec l'aide des grands ; mais si on veut réformer les institutions (soit avec, soit contre les grands), on ne le peut que par les moyens et les petits. » Bôcking, le savant éditeur de Hulten, le seul homme dont Strauss craignit le jugement, écrivit en marge de cette phrase le vers : « Tu exprimes, sans t'émouvoir, une grande parole. « Cf. lettre de Strauss à Rapp, de Heidelberg, le 26 mai 18.57, [Aiisyew. Briefe, p. 367.) — De même, à propos de Reuchlin, Strauss dit : « Il n'est jamais sage de faire des concessions, ne fût-ce qu'en apparence, aux prêtres {Pfa/fen) ; ils croient alors qu'ils ont gagné la partie et redoublent d insolences. » Bôcking écrit en marge : " Bravo ! »

(2) <c Pour la première fois depuis que Strauss a quitté le domaine de la théologie, la critique et le public s'intéressent de nouveau vivement et aidemment à l'auteur de la Vie de Jésus, à propos de sa biographie d'Ulrich de Hutlen. » (Vischer, Friedrich

Lévv. — Strauss 12

17S M.\vii>-i ui:i)i:ni(: stkauss

l'unilé iialionalc* (i) élail l'homme (|u'oii allendail. L.i syiillirso de la l'enai.ssance el de la Héfunne t|iie Hiillcii avait rùvée, s'élail manil'oslée, de raveu iiièiiie de Slrauss, par la littérature classique; il restait à réaliser le troisième article de sou plan : l'unité allemande. Ce n'est pas l'élève d'Érasme, le disciple de Luther que la fjfénération nationalci-libérale salua en Ilutten, c'est le camarade de Sickingen, le précurseur de Hismarck. Et Strauss lui-nièuie, après 1S70, rendra un nouvel homuiay:eau clievalier-poèlc de riiumanisme et de l'évangile, parce qu'il verni en lui le prophète de l'Empire Iriomphanl. Le prophète lut malheureux, uuiis son seul tort fut de vouloir atteindre d'un bond le but (jue le progrès de l'histoire n'a touché <|u'au bout de trois siècles (2).

Mais aujourd'hui que « les temps sont accomplis », vers quelle synthèse future, ù philosophes du succès, ironsnous? vers ({uelle apothéose réelle et juste, ô apôtres de la gloire victorieuse, devons-nous nous acheminer?

LUTHEH ou GŒTHE LE HETOUH A I.A THÉOLOGIE

Avant même d'avoir fini de corriger les épreuves de son Iluflen. Strauss cherche un autre sujet de liavail. ( ler-

Strauss als Biograph, [lani dans le Lileraturhhtll des deulschen Kunslhlalles, de V. Iloyse, en IHôS, repruduil dans Krilische <;(//?«/(•, Neuo Folge, 3" cahier, SluUgarl, Cotta, IStU, p. 'S.)

(1) Viseher appelle llutlen. le « premier patriote moderne ». [Ibid., p. 61. y — On sait que llullen s'est vanté d'avoir triomphé de cinq chevaliers franijais à \ iterhe : il en aurait tué un et mis les quatre autres en fuite. (Cf. Stkauss, llullen. p. 125.) Si l'on tient compte de ce que Hutten était chélif et malade, on est tenté de mettre en doute l'exactitude du fait. Le chevalier-poète, mieux doué pour le service des Muses que pour celui de Mars ou d'Hercule, était peut-être surtout lier des exploits qui lui étaient le moins faciles.

('2) (^f. llullen, 2' édition, l'^Tl, ronciusion, pp. .">7H-."j7t.

vinus rinvitail à écrire une biographie de Luther; mais l'auteur de la Vie de Je'sa.s reculait devant cette lâche; il déclarait qu'il ne lui était plus possible de s'occuper de théologie. Comme Gervinus insistait, Strauss essaya pendant trois mois de triompher de ses répugnances instinctives; mais plus il cherchait à comprendre Luther, moins il se sentait d'affinité avec lui. Il n'arrivait pas à suivre avec sympathie les luttes intérieures qui se livrèrent dans l'âme du grand moine r:'])elle, ot la théorie capitale du réformateur lui paraissait, sinon vide de sens, du moins inhumaine (i). On pourrait soutenir que la doctrine de Luther n'est pas en réalité aussi cruelle que Strauss l'a cru (2), mais il n'en est pas moins vrai que la confiance

(1) «Je vénère, dit-il, le grand libérateur avec une profonde gratitude; j'admire son énergie virile, sa courageuse fidélité à ses convictions; je me sens attiré par plus d'un trait d'humanité vraie et saine que présente sa vie comme ses œuvi'es ; mais il y a une chose, qui, au fond de mon àme, me sépare de lui, et qui, si je me la représente clairement, rend impossible toute idée d'un travail biographique sur lui. Un homme chez qui tout résulte de cette conviction que lui et tous ses semblables sont, de leur nature, radicalement corrompus et voués d'avance à la damnation éternelle, dont seuls le sang du Christ et leur foi en la vertu de ce sang peuvent les sauver, — un homme, chez qui cette conviction est au fond même de l'être, m'est si étranger, si incompréhensible, que je ne pourrais jamais le choisir comme héros d'une biographie. Quelque amour et quelque admiration il m'inspire, par ailleurs, cette conviction, qui était au fond de sa conscience, me paraît si horrible •luil ne pourrait jamais être question entre lui et moi de la sympathie qui est indispensable entre un héros et son biographe. » Cf. Liler. Denkwiirdigkeilen Ges. Schr., I), pp. 40-4:1, et lettre à Rapp, de Heidelberg, 9 novembre 1857, Ausgeiv. Briefe, p. 37:3.

(2) Feuerbach a montré, par une confrontation irréfutable des textes, que la condamnation de l'humanité n'est que provisoire chez Luther; bien loin d'être plus sévère et plus exigeant que les catholiques, le réformateur a au contraire insisté sur cette idée que la passion du Christ aurait été superflue, si elle ne dispensait les hommes de tout nouveau sacrifice. La confiance absolue, la Joie de la vie éternelle, voilà le sentiment qu'inspire l'enseignement de Luther. Cf. L. P'euerbach, Das Wesen des Glaubens im Sinne Luthers, Werke, I, pp. 2.59-i326. Il est intéressant de comparer

180 I)AV11)-I RKDKRIC STRAUSS

chréliemic du (lotlcur de W illeinbcr^'' ne rossiMiiblc j^iiric à roplimismc paiillirislo du |)liil()so|)lie <nu s"a|)|)iiy;ul sur la saijfosse paiennc auLaiiL ciuc sur l'évani^ile. 11 y a dans le cbrisliaiusmc, sinon un pessimisme, du moins un dualisme lalonl qu'aucune réforme n'a pu élimin(U' ; bien qu'il ail au fond divinisé aussi les fondions naturelles et les fonctions sociales en les consi(b''ranl comme ordonnées ou consenties par Dieu, Lulbcr lient avant loul à l'apothéose des fils de l'homme, au salut des croyants, au triomphe des élus sur le reste de la création. Il y a donc encore, selon la foi évangélique, une division dans l'œuvre de Dieu, une opposition entre la famille des enfants chéris et sauvés et la foule des damnés, de même qu'entre riiomme et la nature, et c'est ce reste de dualisme, cette survivance de l'ascétisme <pii excite l'indignation de Strauss. Le philosophe se l'évollc d'autre part à l'idée (juc le mérite d'autrui puisse constituer une justification; or on comprend que Strauss ne veuille pas garder les conceptions naïves que le moyen Age a transmises à Luther : il ne peut plu3 admettre sans doute avec les générations passées (jue, dans le grand livre de la dette humaine, le virement des titres moraux soit légitime; mais devait-il oublier le sei-vice qu'a rendu « le grand libérateur » en ne laissant entre les chrétiens et Dieu daulre médiateur (jue le Christ, en supprimant le culte de la hiérarchie ecclésiastique et en chassant tle la vie spiiiluellc le lecours aux

l'inlerpiélalioii «lue doniit' Alii. Ritsciil, en p.iiliciilifr, (l.ins son Jlisloire du piélisme.

(l) « La loi «le Lultier est quelque chose de pun-intMil iir.ilionnel, bien plu» de monstrueux : raeconiplissenienl de la loi est complété, selon lui. bien plus il est suppléé par la londiiile — passive par-dessus le marché — d'un autre. Il est insensé de rejeter si solennellement la transmission des mérites des saints : une fois qu'on a ailmis que le mérite est transmissible, il importe peu que la Iransmission soit permise à un seul ou à des centaines. » Cf. lettre à Vischer, de Heidelberg, 24 décendjre lHô7. Aasycr. Briefe, p. 378.

innombrables recommandations influentes (i) ? Puis(ju'il reprochait à Luther d'avoir laissé debout un privilège sacré, il eût dû reconnaître du moins que le réformateur avait eu le mérite d'éliminer toute attitude passive des fidèles et tout favoritisme religieux.

Mais à vrai dire, si Ion pousse à fond les objections que Strauss fait à la doctrine de Luther, on s'aperçoit que c'est l'essence môme de la religion (jue l'auteur de la Vie de Jésus voudrait rejeter. Toute religion est une société et toute société ne se pose qu'en s'opposant, c'est-à-dire en délimitant ses frontières et en créant un droit spécial à l'intérieur de ses lignes. Le dualisme qui est latent dans la religion chrétienne provient de la démarcation que les religions persane et juive établissaient dune part entre la famille nationale et les tribus étrangères, d'autre part entre les puissances naturelles favorables ail clan et les forces hostiles.

Le privilège des chrétiens devant Dieu n'est qu'un héritage légué par le nationalisme juif à l'église qui a supplanté le temple de Jérusalem. C'est en remontant aux origines que Strauss aurait trouvé le vrai sens de la foi chrétienne et de la doctrine de Luther ; il aurait vu «pielle âpre volonté de vivre, quel farouche égoïsme collectif avait donné naissance à ces théories si désintéressées en apparence et si contraires parfois aux tendances naturelles ; il aurait reconnu que, même en devenant plus larges et plus libérales, plus humaines et plus fraternelles, les sociétés religieuses seront toujours obligées de s'organiser pour défendre leur principe avec leur existence.

Strauss se disait bien que le dogme du Réformateur ne pouvait pas être vide de sens, ne serait-ce que pour cette raison qu'un grand mouvement d'émancipation suppose une inquiétude spirituelle : mais l'auteurde la Dogmatique cher-

(1) Strauss a reconnu plus tard ces mérites de Luther. Cf. Kleine Schriflen (1er Kôlner Doni.\ Neue Folge. Berlin, Duncker, 186G,p.42(;.

l,s> n AVin-i lii i^i.mc strauss

cIkiiI (l;ms iiiK' <iMivro do foi des tliôorrmos ni(''l;i[)livsi(|ii('s ol il ne les y d(''f'Ouvr;\il poinl ' i h le pliilosojjjiefinil par avouer (jue ecsl le chrislianisine inèiiie (|ni riM(|.iiMe o\ le reltule, chez ce moine ipie sa piélc- a ])oiissé hors du couvenl. Vischer avait insisté sur ce j)oint (|u Tlrich de lliillen n'avail pas eu au fond le sens de la religion chrétienne ; lout en n'aimant guère plus que Strauss l'ascétisme (pii ne cessa jamais de projeter son omhre sur l'Ame ardente de frère Martin, le bouillant critique i'ei>reltait cependant de ne pas trouver che/. le chevalier-])oète Ténergie concenliée. la llamme intérieure du théologien rebelle <le ^^'ittemberg : Ilutten, disait Vischer, s'en est tenu au concept antique de la vertu. Sans doute, ré|)lique Strauss, mais nous-mêmes, sommes-nous plus avancés que lui ? L'auteur île la t'/V de Jésus, humaniste lin cl délicat, trouve le moine émancipé encore épais et barbare : cette manière de trembler sans cesse par crainte du jugement dernier lui paraît manifester une Ame d'esclave : il constate que rallVanchi garde toujours quelque niar(pie de sa vie servile. 11 y a dans le jugement que Strauss porte

(1) Il est tenté de proposer, par exemple, celte Inijoriouse définilion du principe de Liilher : « C'est la sérieuse conviclion morale que ridée et le phénomène même dans ce domaine, r'esl-;Vdire l.i loi et l'd'uvre ne se couvrent jamais: que c'est donc uniquement dans l'idée nutrale née dans l'individu, (jue peut se trouver la couverture du déficit, la réconciliation morale, dette idée morale incarnée dnns l'individu serait le Christ reçu dans l'Ame par la foi, etc. " Mriis Strauss était trop érudit pour ne pas savoir, mieux que tout autre, que cette doctrine est plus voisine de celle d'Osiander et de Schwenkfeld ([ue de celle de Luther: il sent bien que si un philosophe avait proposé à Luther celle inlerprélation de In foi évangélique, le terrible moine rebelle — <|iii délcstait Aristole et la raison à légal du pape cl du di.ible — .lurail maudit et voué à l'enfer <■ ce Turc el ce pa'ien ". Enlin, il ne se .dissimule pas qu'avec ces procédés d'exégèse allégorique on Irouverait lout aussi bien dans le fétichisme la méta]thysirjue la plus profonde. Cf. lettre à Vischer. de Heidclberg, 24 décembre 18.57. Atiitfjew. Briefe, p. 378.

sur Lvilher dos traits qui rappellent Érasme et Gœthe, et qui annoncent Nietzsche.

Le savant disciple de l'école de Tïibingue hésite pourtant à sacrifier enlièrcnient la Réforme à rhumanisme. La difficulté même du problème le séduit : il essaie d'en trouver la solution par tâtonnements, en cherchant par exemple la série d'équations qui permettrait de passer par transformations successives, de la loi et de l'évangile selon Luther à l'impératif catégorique selon Kant et à l'éducation esthétique du genre humain selon Schillei". Mais n'estce pas revenir au procédé d'interprétation allégorique qui cherche à dégager de la religion la métaphysique ? en tout cas, si les classiques donnent la clef du système de Luther, n'est-il pas plus simple de s'adresser directement à eux (i) ? Ainsi naît chez Strauss l'idée d'écrire la vie des grands poètes du dix-huitième siècle. Au demeurant, s'il est un peu humiliant de constater que l'Allemagne évangélique n'a pas encore en iSSj une bonne biographie de Luther, n'est -il pas aussi vexant de se dire que la seule vie de Gœthe qui soit lisible a été écrite par un Anglais (2) ? et n"est-il pas temps de réagir contre la shakespearomanie qui menace le culte de l'Olympien de Weimar? Quoi qu'il en soit, Strauss qui regrette den'avoir reçu en partage que la moitié des dons nécessaires pour faire un poète, trouvera du moins quelque consolation à séjourner dans la société des favoris des Muses.

Il se décide donc à raconter l'évolution de la poésie allemande de Klopstock à Schiller. Il se propose d'abord de rester fidèle à l'idée qu'il avait soutenue dans sa biographie de Hiitten : la littérature classique allemande est la fille de l'humanisme et de la Réforme. Les classiques allemands sont tous prolestants ; car le protestantisme est

(1) Cf. lettre à Rapp, du !) novembre 1857. Ausgew. Brie/e, p. »73.

(2^ Lewes.

181 ivwin-iiu-.nr.nic Strauss

le clirislianisnic i^'-oi-maiiisr : mais ils soiil Ions (''y;aW'im'iil liuinanistes : rai- rinmiaiiisini' aussi s'est germanisé : la Mt'ssiaHc «lo KIopsIock par exemple n'est pins en lai in comme la vieille Hehra'i's de Frisclilin ; enliii révolution du protestantisme la\ail ra|)|)roelH'' de iliunianisme. Ainsi les classiques allemands représentent au dix-huitième siècle ce (jue Hulten représentail au seizième : à savoir la svnthèse de la Réforme et de l'humanisme dans l'Ame allemande. Tantôt c'est l'inHuence protestante qui l'emporte, comme chez Klopstoek, tantôt c'est l'influence humanisie conune chez W'ieland ; les deux éléments se font équilibre chez Lessing et Ilerder; mais en Goethe et en Schiller réajiparaissent nettement les physionomies d'Krasiue et de Luther (i). En d'autres termes, l'idéalisme de Klopstoek et le réalisme de Wieland, après un essai de coneiliation dans r(cuvr(> de Lessing et de Herder, s'opposent de nouveau, quand surgissent, l'un en face de l'autre, les deux maîtres rivaux ipji C(jnli"acleront h Weimar une alliance imprévue (f.). Cest cette thèse (pii devait èli-e la morale de l'histoiie littéraire;.

Mais faut-il s'étonner (jue Strauss n'ait pas eu le courage d'écrire six longues biographies pour arriver à cette conclusion facile? Était-il besoin d'un tel labeur pour répéter à (>eu près ceijue Schiller avait dit dans son traité sur la poésie naïve el sent imeniale'? Strauss déclare que, s'il a interrompu son travail quand il n'en l'-lait encore cju'à la jeunesse du premier des personnages de la série, la faute en est à l'archiviste de Hambourg, Lappenberg,qui refusa de lui commiuiiquer les lettres inédites de Klopstoek à Fanny : ce n'était là sans doute qu'un prétexte, une excuse de l'auteur vis-à-vis de lui-même '.') . Kn i(''alité. s'il

(1) Lellro ;i Kiiforle. 14 janvier 1858. Ausfjcw. liricfc, j)p. 3H2-:{s:i.

(2) Cf. Klcine Srhriflen,Ncuc l'oluc, IJerlin, Diincker, lH5fi, Vorworl, pp. iv-v.

3; Strauss J'avoiK- prc^iiie ilans ses mémoires : <■ Il est pos-

avait choisi un sujel liUérairo, c'était pour réag-ir contre la tentation théolog-iquo ; fJervinus avait failli l'entraîner à écrire un Luther : pour résistera cet entraînement, Strauss s'était rejeté du côté des poètes. Gervinus se passionnait surtout pour les questions politiques et sociales : par opposition, Strauss avait cru de nouveau qu'il était de sa nature exclusivement un artiste. Ce que Gervinus admirait chez Shakespeare ou Handel, c'était moins le génie poétique ou musical, que les idées morales que la critique pouvait tirer (le leurs œuvres : pour protester contre cette prédilection du style « dorien », Strauss défendait le style ionien et l'atticisme de Gœthe ou de Mozart (i). Ainsi Strauss, parce qu'on avait exposé devant lui une thèse, avait cru devoir, selon son habitude, soutenir l'antithèse; mais pour avoir son opinion exacte et sincère, c'est à la synthèse qu'il faut penser. Après avoir oscillé de la littérature à la tliéologie, puis de Luther à Gœthe, Strauss revint à Hutten, qui avait été à la fois le champion de la Renaissance et de la Réforme, et il se mit à traduire en allemand les dialogues latins du chevalier humaniste et protestant du seizième siècle (2).

En publiant cette traduction, Strauss se proposait d'ailleurs, comme il Tavait fait en donnant sa biographie de Hutten, d'intervenir dans les débats contemporains (3). Il

sible que je me sois exagéré alors l'importance probaljle de ces lettres ; il est possible aussi que les objections de Gervinus aient, malgré tout, affaibli, sans que j'en aie nettement conscience, l'inclination qui me portait vers ce travail ; bref, l'ouvrage commencé fui interrompu ; et bien que j'aie depuis été sollicité de divers côtés d'écrire soit une vie de Lessing, soit une biographie de Gœlhe et de Schiller, le triste état de mes yeux n'en permet plus l'achèvement. » Cf. Literarische Denkwiirdigkeilen. Ges. Schr., I, p. 42.

(1) Lilerar. Denkwiirdigkeiten. Ges. Schr. I,p. 39.

(2) Il se rendait compte aussi qu'il pouvait mieux faire que des manuels. Cf. lettre à Kuno Tischor, du 9 juillet 1860. Ausyew liriefe, p. 414.

(3) A la même époque, Ferdinand Lassalle choisissait comme

isr, n\vin-Fni':nÉnic sth.m'ss

lui t'iail do nioitis en moins possible à llcidelborg de rester à récail de la vie polilicpie : rardcur des Badois gagnail leur iiole ; l'^rc lihrr.ile qui s'aiinonrail eu Prusse lui inspir;iil eouliance. Kn oulrc latliludt' des Ihéologiens à l'ofcasion du ceulenaire de la uaissaucede Schiller elde l'enterremenl d'Alexandre de Huinholdl provoquait l'indignation de Strauss, qui se révoltait toutes les fois qu'il voyait condamner l'art et la science au nom de la religion. Enfin la pei-scculion dont fut virlime non ami Piapp vint rappeler î\ l'auteur de la ]'ic de Jcsus ({u'on ne dcVarme pas l'intolérance de ses adversaiies en s'abstenant de les combattre. Strauss avait passé les vacances à Miuikheim, où son ami était pasteur ; il n'était pas descendu au presbytère, mais à l'auberge ; bien plus, il n'avait pas manqué d'aller à l'église tous les dimanches avec ses enfants pour ne compromettre personne. Malgré ce luxe de précautions, Happ fut dénoncé pour avoir donné l'hospitalité à nu hrr(''li(|U(' notoire, el des prélats fanatiques ameulèreul les paysans contre leur pasteur éclairé (i). Dès lors, la situation de Rapp fut intenable el la moindre imprudence de langage fut exploitée contre lui ; finalement, il dut s'en aller. Or Strauss considérait le presbytère de son ami comme le port où il se réfugiai!, /e/v/s Jaclalus et allô, quand il voulait trouver le calme et la sécurité {m) : puisqu'on le traquait juscjue dans cet asile suprême, il va laisserl'ardeur combative se réveiller en lui. Il se remet à étudier les ouvrayres el les revues de Ihéo-

tiéros l"r. de Sickingen. Laulcur envoya un excmijjairo de son drame à Strauss. c|ui y trouva ni.iinlos bonnes idées, mais l)eaucoup de mauvais vers. <'.f. lellrc à Happ, du 27 février 18."»tt. Ausgew. Brie/'e, p. 4Ul.

(1) Les paysans crurent que Strauss avait été emmené par un gendarme ; c'était Visclier. que sa liarbe avait fail prendre pour un aident de l'autorité. Cf. Lilerar. Denkirurd. Gen. Schr.. I, i)p. 44- 4.5, et Ausgew. Briefe, p. 401.

2( Lettre à Rapp. 21 août 18(30. Cf. Auxfjew. lirirfc, p. 419.

logie que depuis bien longtemps il avait laissés de cùlé ; et il est étonné de voir l'hypocrisie et le mensonge régner en maîtres dans ce domaine. Il constate pourtant avec satisfaction rinfluence profonde qu'a exercée un livre fameux, sans doute parce que le jeune homme qui le signa jadis, a eu le courage de son opinion ; et l'auteur de la Vie de Jésus se décide à dire de nouveau ouvertement ce qu'il pense : il rédige pour sa traduction des dialogues de Hutten une préface agressive.

C'est sur le caraclèr? national de la révolution religieuse du seizième siècle qu'il insiste surtout. La Réforme est l'acte le plus décisif que le peuple allemand ait jamais accompli : les réformateurs seraient les premiers des classiques allemands, même s'ils n'avaient écrit qu'en latin. L'humanisme n'est plus, aux yeux de Strauss, que l'étoile du matin qui annonce le lever du jour : le soleil c'est la Réforme. Si l'on reproche à Luther d'avoir creusé un abîme entre les Allemands du Nord et ceux du Sud, c'est qu'on oublie toutes les divisions qui avaient ruiné l'Allemagne bien avant iBiy. Est-ce d'ailleurs la faute des vaillants sem'eurs du seizième siècle, si la bonne semence n'a pas pris racine dans tous les pays germaniques et si, dans certains domaines, elle a été arrachée par la violence brutale ? L'Allemagne n'est vraiment allemande que dans les limites où le protestantisme l'a affranchie du joug de Rome : la larve n'est pas encore l'abeille ou le papillon ; l'évolution de l'Allemand est incomplète tant qu'il n'est pas arrivé à l'autonomie religieuse (i).

Mais cette émancipation à la fois religieuse et nationale dont la Réforme a donné le signal, est loin d'être achevée aujourd'hui. Le catholicisme a supprimé quelques abus mais il est toujours aussi dangereux : les moines joufflus et pansus d'autrefois — troupeau d'Épicure dont les pam-

(li l'orrede zu '< Gespriiche v. U. v. Hutten » iibersetzt und erliiutert V. D. F. Strauss, Leipzig, 18(Î0. Ges. Schriften, VII, pp. 537-541.

1S8 IVWlD-FRKDF.niC STRAUSS

pliIcU Imiimiiislcs nous oui conserve linuiLfe — nous |)!U'iiissonl iiK'^Mie pins inoffensifs que les disciples de Loyola el de Machiavel, lesjésnilcs pâles et maigres cpic l'ambition el le fanatisme semblent consumer ; cl n'esl-il pas inipiiélanl de constater qu'au moment où les Italiens n'attendent que le dépari (\e^ l)aïonnelles étrangères pour chasser le souverain ponlilede Rome, les Allemands olTrcnf au Saint- Siège chancelant des concordais dont les papes du seizième siècle auraient été enchantés? — Le proleslanlisme lui-même n'est pas resté fidèle à son principe : il rejette la foi vivante et libre et il considère comme des païens les philosoj)hes et les poètes allemands — Lessing el Kanl, Gœlhe et Schillei- — • parce que ces gran<ls hommes n'admellenl d'autre révélation que la manifestation de Dieu dans lAnie, dans la nature et dans l'histoire, <l'aulres miracles (pie les lois de l'univers, d'autre salul (pu* la rédemption intérieure de l'esprit humain paila résignation et l'amour (i).

Les orthodoxes se réclament des poètes el des philosophes de la restaïu'alion, en particulier du théologien romantique, de Schleiermacher. Or ranleiu' des Discours sur la religion — moins par piété que par liabilctf' — a pré-tendu s'en tenir aux données de la conscience religieuse pour fonder le caractère sacré de l'Kcriture et la valeur du symbole. Mais il y avait là d'abord un cercle vicieux :

(l) Strauss ajoute ; « Nous pouvons, il est vrai, préfériT descendre à ienfer en compaj^nie de Lessing, de («lellie el de Schiller, au lieu de monter au ciel avec Slahl, Ilen^stenberg et Vilniar. On nous rei>ro<he d,e diviniser un homme, i>arre que nous avons le culte de Schiller : aurions-nous supposé une naissance surnaturelle au fils du vieux capitaine .' aurions-nous attribué aux ordonnances du médecin militaire la vertu de ranimer les morts .' aurions-nous parlé, à propos de la fin i»rémalurée du poète, île résurrection ou d'ascension? Non, mais les hommes d'Kglise s'inquiètent de voir le peui)le allemand se reconnaître en un honune qui avait rejeté toute Toi positive. » Cf. Vnrrcdc /.u ■> Gespr/iche von Ilutten », \ 111. pp. ."j46 .sqq.

LA RETri.MTE. LES BIOGRAPHIES 189

si noire conscience religieuse ne s'était pas iorinée dans une communauté chrétienne élevée dans le resi)ect de lÉcriture et du symbole, les données en seraient autres. En outre les dogmes que Schleiermacher reconstitue ne sont que des contrefaçons modernes des dogmes anciens : son Christ n'est qu'un homme, d'une moralité parfaite sans doute, mais nullement atl'ranchi des particularités nationales et des singularités individuelles (i).

Ce qu'il faut accorder, c'est que le théologien du romantisme a été bien inspiré en ne se fiant pas trop à la solidité de l'Écriture sainte ; car à peine avait-il fermé les yeux que la fragilité d'un tel appui apparut nettement. La Vie de Jésus prouva que les merveilleux récits évangéliques étaient des mythes. On a cru réfuter cette thèse en montrant qu'à l'œuvre inconsciente de la légende chrétienne s'était mêlé le travail conscient des groupes et des individus ; on a établi que l'auteur du quatrième Évangile, par exemple, n'a pas hésité à modifier arbitrairement, par parti pris philosophique, l'histoire réelle ou la légende collective. Mais on n'a fait ainsi que poursuivre la victoire de la critique sur la foi. Le progrès des sciences historiques et surtout l'essor des sciences naturelles ont achevé ladéroutede l'orthodoxie. Les savants qui comme Humboldt ont mis à la portée du peuple les résultats de leurs recherches, n'ont pas été injustement soupçonnés d'être des hérétiques dangereux.

Ainsi menacés de toutes parts les théologiens sont acculés à la banqueroute. Mais ils ne veulent pas avouer leur ruine et ont recours à des expédients : ils prennent à l'égard des Évangiles une attitude équivoque (2) ; ils obli-

(1) La réalité d'un tel lioiume est, d'ailleurs, non seulement impossible à établir, mais encore inconcevable, si l'on admet le système de Schleiermacher lui-même.

(2) Strauss attaque surtout Ewald, mais il ne ménage guère que quelques disciples éclairés du grand théologien romantique ; il ne

Hki i».\vii)-iui;i)i;i<ic stu.\i\ss

goiil leurs ('lèvos au racnsoiii^'o. Or, h (juoi bon dissimnler ce(|uc personne n'ignore? pounjuoi s'imposer celte liypocrisie clevanl les autres et devant soi-même? pour(|uoi ne pas avouer (jue dans les récits de l'Écriture la poésie a altéré la véiité et que les dogmes ne sont (|ue des symboles? On nous conleslera peul-èlre le nom de chrétiens: mais nous serons de vrais protestants el des hommes sincères. Ouon exige' de nous radhésion aux priucij)es moraux du christianisme, le respect des voiles qui ont jx-rmis el qui permettent encore aux yeux timides de contempler la pure lumière, soit , mais (ju'on ne cherche plus à prolonger l'illusion, le mirage d'une révélation exiérieure. Qu'on parle de l'idée de l'essence de l'homme, considéré dans ses rapports avec la nature et la société; qu'on essaie d'en liicr les devoirs (jui incondjeni à tous, les certitudes ou les espérances qui assurent l'élévation spirituelle et la quiétude, et on aura achevé l'histoire des religions positives. Nous voyons apparaître ici (0» dès 1860, le plan de V Ancienne el la Nouvelle fui.

Mais avant 71e se mettre à rédiger le nouveau catéchisme de l'humanité, Strauss veut fêler le vingl-cinciuième anniversaire de sa Vie de Jésus. Sans doute les théologiens devraient être plus enqiressés (jue l'auteur à ce jubilé : le livre fameux leur a inspiré toutes sortes de jolies idées et leur a valu de l'avancement : l'auteur lui doit au contraire son exclusion de l'enseignement public el l'isolement contre nature où il a dû vivre. « Et cependant , ajoute fièrement Strauss, quand je réfléchis à ce que je serais (Jevenu si j'avais tu le mol cpie j'avaissurle cœur, si j"a\ais étoulTé les doutes (|ui me travaillaient alors, je bénis le livie (jui sans

se dissimuio p.i!" lu fragilité des théories de celte gauche schleierinacherienne, mais il trouve son inlluence salutaire eu pratique. Zilti'l, un des rédacteurs de la Proteslanlische h'irrhenzciluny de Horiin avait conliinié la fille de Strauss. (Ij Vorrede zu ■■ Gesprache von llulten ». (Jeu. ."ic/ir., \ il, p. ôHl.

LA HETHAITE. LES UlOGUAPlllES l'Jl

doute m'a gravement nui dans ma vie extérieure, mais qui m'a conservé la santé intérieure de l'esprit et de l'âme, à moi et je puis le dire, à plus d'un autre aussi. Et c'est pourquoi je lui rends pour sa fête, ce témoignage, qu'il a été dicté par un enthousiasme pur, écrit dans une intention honnête, sans passion et sans arrière-pensée utilitaire ; et je souhaiterais à tous ses adversaires d'avoir été, quand ils ont écrit contre lui, aussi libres de toute préoccupation intéressée et de tout fanatisme. Je lui rends en outre ce témoignage qu'il n'a pas été réfuté, mais simplement complété, et que, si on le lit moins aujourd'hui, cela vient de ce que notre génération se l'est assimilé, de ce qu'il a pénétré dans toutes les veines de la science contemporaine. Je lui rends eiifin ce témoignage que pendant les vingt-cinq ans qui se sont écoulés depuis qu'il a paru, il n'a été écrit, sur les sujets dont il traite, aucune ligne sérieuse qui ne trahit son influence (i). »

(1) Heidelberg, mai 1860. Vorrede zu ce Gesi)raclie von llullen ». Ges. Schr., VII, pp. 561-562.

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