‹ David-Frédéric StraussChapitre 15 sur 82 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

REIMARUS

Depuis que pour ccriiv sa « maudite » pr(^fac<', Sliauss s'élail remis à lireloiilessortesd'ouvragcslhc'olo^iques(i), il trouvait la situation hien plus embrouillée cpie de sou teuips. Tandis (ju'alors il suffisait d'écarter de la loute les (|uel(|ucs pieri-es quou rencontrait à droite ou à i^auclie, maintenant les nuiuvaises objections des a|)olog^isles ont foisonné à tel jioinl (pu* le critique se sent arrêté à chaque pas par les liens de ces plantes grimpantes. Il voudrait pourtant arriver à un résultat : les recherches de détail ne l'intéressent que dans la mesure où elles servent à fonder une thèse générale. Il songe de nouveau à exposer brièvement dans un dictionnaire (2) les conclusions qui se dégagent des discussions historiques et dogmaticiues : mais le terrain n'est pas encore assez déblayé : trop de points sont encore sujets à controverse (3).

(1) Entre .'lutirs/es Trois premiers livangilen oA VJlisloire du Chris!, (J'KwALi). Iniivragc de IIilc.k.nkild sur les Éuanijiles cl, |i(jur la première foi» en entier, VUisInire des apôtres, de son Jinii Zi;i.li:h. Cf. lettre à Zeller, 2 mai l^tiO. Ausyeir. liriefe, p. 417.

(2) Strauss avait, dès 1852, songé à un dictionnaire (jui, dans son esprit, devait être >■ le Bayle -> du dix-neuvième siècle : mais Baur avait émis un avis défavorable, et l'heure nétail pas propice. Ausyew. Briefe, p. 310.

(3) Strauss, non sans raison, émet dc-s doutes sur la posiérioriié

REIMARUS liVô

Aussi Strauss conseul-il d'abord à préparer, sur 1(; conseil do Gervinus et de Vatke (i), une nouvelle édition de sa T7e de Jésus ; il se propose de tenir compte des travaux scientifiques qui ont paru depuis i835, en particulier des recherches de Baur et de son école. Mais il renonce bientôt à ce projet : l'œuvre remaniée manquerait d'unité ; elle aurait deux centres de gravité. D'ailleurs pour que Strauss travaille, il faut qu'il ait le cœur à l'ouvrage : la première T7e de Jésus fut en son temps un livre inspiré : mais l'auteur n'a plus en 1860 d'enthousiasme pour le savant manifeste de sa jeunesse. Les temps sont changés : ce qu'il faut aujourd'hui, c'est un livre nouveau, populaire. Strauss veut batailler conti-e la théologie contemporaine et il veut agir sur le grand public. L'influence des amis de Heidelberg, en particulier de Gervinus, a été plus profonde qu'il ne le croyait d'abord. Il a fini malgré tout par se passionner pour les intérêts généraux de la nation et de l'humanité (2). Depuis qu'il est rentré à Heilbronn, les discussions politiques, que notre philosophe individualiste faisait mine de fuir à Heidelberg, lui manquent. S'il s'est décidé à s'occuper de nouveau de théologie, ce n'est plus comme autrefois pour s'adresser aux spécialistes, c'est pour parler aux honnêtes gens, et il est impatient de prendre la parole. Aussi ne peut-il attendre d'avoir terminé tous les travaux préliminaires qu'il est obligé de s'imposer pour mettre au point sa nouvelle Vie de Jésus : il interrompt ses recherches pour présenter au public les idées du vieux Reimarus, que le dix-neuvième siècle, sur la foi des romande l'Évangile de Marc, que les théologiens s'accordaient alors à admettre. Il sera pourtant dans sa Nouvelle Vie de Jésus trop sévère pour les « lions de Marc ». Cf. Ausgeiv. Briefe, p. 417.

(1) Il avait pu apprécier laffectueu-x dévouement de ces amis, quand il dut subir, à Berlin, trois douloureuses opéiations chirurgicales. .Cf. Ausgew. Briefe, pp. 420-1:22.

(2) Cf. lettre à Gervinus, de Heilbronn, 13 décembre ISOO. Ausgew. Briefe, p. 426.

Lkvy. — Strauss 13

194 i>vvin-ri{i;i>KHic. stuauss

liqiics, ;i ru hicii Util do nu''|)risor, car elles ne sctiil |»ii>^ encore dépourvues daclualilé.

Ouanl à lleidelberj^ Strauss élail sorti de sa relraile pour collaborer à l'œuvre de sa ^éuéialion, il avait fait revivre pour l'enrôlei' à uouveau le chcvaliei' ([ui avait déjà mené jadis le bon coinl)at jXMir l'indépendance <!<* la conscience el de la pairie allemande. Il rcslail à opérei- la jonction enlre le mouvcmenl du sei/ième siècle el celui du dix-neuvième; il fallait trouver les transitions entre les idées reliiifieuses de la Réforme et les idées philosophiques modernes: Strauss se trouvait ainsi amené à réhabiliter en Allemaii;ne ce dix-huitième siècle qui « avec le siècle d(^ la Réforme a plus fait pour le profifrès de l'humanité qu'aucun autre depuis l'invasion des lUirbares (i) ». Strauss considère d'iuK' part VAufkldriiiuj comme un retour oITcnsif de la Réforme après la réaction du dix-septième siècle; mais il estime d'autre part que le siècle des lumières marque un nouveau progrès sur le siècle de Luther: à la foi se subslitueid la |)ensée et la conscience ; avec les chrétiens on fait des hommes, avec les sujets des citoyens (2). Le dixneuvième siècle a été ingrat envers son {prédécesseur, qui lui laissait un riche héritage. On trouva le dix-huitième siècle peu profond, parce qu'il était clair ; pariée qu'il avait beaucoup de bon sens, on lui trouva p(;u d'Ame. O siècle n'a vu qu'un côté des choses, sans doute ; mais cette partialité vigoureuseest commune à tontes les périodes de progrès, tandis cpie l'impartialité fatiguée caractérise les époques de stationnement. Ce siècle n'eut [)as le sens de l'histoire: il ne compiil au fond (pic lui-môme; mais en revanche, il sut d'autanl j)lus claiicraent ce qu'il voulait et ce qu'il devait faire. Strauss a renoncé maintenant à réaliser la synthèse du romantisme et de Y Aufklnriing qu'il

(1 Strauss, lieinvuus, Lcip/.it,', l'.iocithaus, 18t;2. j». 1. (2) Cf. ce que Srhill.T dit de .F.-J. Hoiisscm : « Der nus fllirislcn Monschen wirlit. «

REIMARUS 195

avait rêvée en disciple de Hegel ; le règne de Frédéric- (luillaume n lui a montré que le progrès n'est possible que par la voie où s'est engag'é le siècle éclairé des dioits des peuples et des droits de Thomme.

Strauss va jusqu'à accuser le parti réactionnaire, principalement les poètes et les philosophes de l'école romantique allemande, d'avoir, par une tactique perfide, rabaissé le dix-huitième siècle: on s'est efforcé, dit-il, de mettre au premier plan les hommes de moindre importance et de faire oublier les chefs de valeur. Tandis que le Français, quand il est question du dix-huitième siècle, songe avec fierté à son Voltaire ou à son Rousseau, à son Diderot ou à son d'Alembert, à son Lafayette ou à son Mirabeau, on. s'est arrangé pour que l'Allemand ne pense qu'à Nicolaï. Pour déconsidérer le despotisme éclairé, on rappelle la fin tragique de Joseph II et on prétend que la philosophie ou l'éducation française du grand Frédéric n'est que le tribut que le génie a dû payer à son siècle. Enfin, on insiste sur ce point que Gœlhe et Schiller, Kant et Lessing marquent la transition entre le dix-huitième siècle et le dix-neuvième. Or s'il est vrai que les plus grands hommes d'une époque annoncent déjà la période suivante, il n'en est pas moins certain que l'auteur de la Critique de la raison pure et le poète de Nathan le Sage sont les représentants les plus éminents du siècle des lumières. D'ailleurs, ce siècle peut revendiquer comme lui appartenant exclusivement des hommes qui, sans avoir le génie de Kant ou de Lessing, sont néanmoins plus importants que ÎNicolaï ou Mendelssohn, Bahrdt ou Basedow : par exemple l'auteur des Fragments de Wolfenbiittel, ce Reimarus dont Strauss, après Lessing, va tenter la réhabilitation.

Strauss depuis longtemps admirait Reimarus : pour son courage, pour son énergique effort vers la pensée libre, il le mettait au-dessus même de Spinoza. Sans doute le professeur de Hambourg s'était tu, pour ne pas être victime

lîlfi

nAvin-FRÉnÉRic Strauss

do SOS opinions piôinalurôos; mais uN^sl-cc pas aussi un mailvre que la lorluro du silonco volontaiio (i) ? Dès i8^/|, l'auloiir de la Vie de Jésus avait songô à publier le manuscrit dont Lessing n'avait donnr que dos Ira^moids; mais ce mannsfril avail ôlo roidii- au secrétaire de la 1)11)11(1lliôquo do Hambourg, le doclonrW. KIoso.C-tdiM-ci, ne trouvant pas d'éditeur, dut se conlonlor do |)ublior on iHr)0 trois nouveaux fragments dans la Heuiie de théologie liisloriijue de Niedner. En i8()0, Strauss, révolté par les hypocrisies de la théologie contemporaine, songea de nouveau à Reimarus, et, celte fois, il eut la chance do se procurer le manuscrit inédit. Mais il craignit do no |)as trouver assez de loclours, s'il le publiait in extenso ; il proléra se faire l'inlorprole ol l'avocat du vieux Hoimarus dovaid les hommes du dix-neuvième siècle. 11 se proposait d'une part de rabaisser Torguoil des théologiens, qui prélondaiont que toutes ses théories étaient réfutées depuis longtemps, et d'autre part de rassurer les honnêtes gens qui sciaient tentés do so scandaliser de ses jugements sacrilèges. Pour atteindre ce double résultai, il suffisail de uu)nlror que la critique moderne avait sans doute adouci ot complété la thèse de Reimarus, mais qu'elle avait aussi reconnu la solidité de ses principes.

Sans doute, les hommes de YAuflildrung ont eu trop de mépris pour les religions primitives ; mais n'est-ce pas rorlhodoxio qui. on soutenant le caractère divin de la révélation et de la tradition, a imposé à ses adversaires cette sévérité .' Sans doute, Reimarus n'a pas vu qu'il y avait plus de mythes que do documents dans les livres sacrés : mais n'était-il pas inévitables qu'on essayât dabord d'expliquer les textes, comme s'il agissait d'histoire, avant do songer à la fable, et l'essentiel n'est-il pas d'éliminer le surnaturel? Ainsi Strauss, (pii, dans sa première Vie de

(1) Strauss, Reimarus, Vorworl, p. vi.

REIMARLS 197

Jésus, avait critiqué avec au moins autant de sévérité l'exégèse rationaliste que l'interprétation traditionnelle, accentue les concessions qu'il avait faites dans ses Écrits polémiques : Texplication historique a été nécessaire pour préparer la voie à l'explication mythique ; et c'est contre l'ennemi qui nous menace toujours, contre le supranaturalisme, que le dix-huitième sièch' a engagé le bon combat (i). Dans son commentaire de l'Ancien Testament, Reimarus a eu le tort de juger des événements très anciens en se plaçant au point de vue du dix-huitième siècle : mais si certaines de ses critiques sont exagérées, il n'en a pas moins signalé souvent — après Spinoza, Bayle et les déistes anglais — les difficultés qui arrêtent encore aujourd'hui les théologiens (2). Il se permet sans doute de parler avec ironie des patriarches, des juges et des rois, des prêtres et des prophètes; il analyse sans ménagement la conduite parfois singulière à nos yeux de ces hommes selon le cœur de Dieu ; mais cette ironie sévère n'est pas frivole, comme on le prétend ; elle est plus pieuse en un sens que les phrases pleines d'onction de la Gazette de l'Église évanyélique ou de la Critique des Evangiles d'Ebrard. Strauss préfère les âpres sarcasmes du professeur de Hambourg à la raillerie parfois grivoise de Bayle (3).

(1) Strauss, Reimarus, pp. 57-59.

(2) Si Ewald, par exemple, dans son Histoire du peuple d'Israël, a émis des hypothèses qui permettent datténuer la rigueur des jugements de Reimarus, ce n'est, le plus souvent, qu'en contestant la fidélité du récit traditionnel ; il ne faut pas se laisser séduire par les euphémismes qu Ewald emploie pour désigner ce que des hommes parlant sans détour appellent une légende. Les historiens qui, comme Duncker, nont pas de tendresse théologique pour les personnages et les événements de la Bible, se rapprochent plus de Reimarus que d'Ewald. Ibid., p. 130.

(3) Il ne se contente pas de reprocher à l'auteur du fameux dictionnaire son goût pour la chronique scandaleuse- ; il se laisse aller à des généralisations un peu risquées. Il oppose l'attitude foncièrement allemande de Reimarus à toute la manière française i[u il trouve plus spirituelle que sérieuse; il va jusqu'à préférer

198 1>VV1I)-1 RKDKRIC STUAUSS

Il <Ioiiii(> raison ;i Hcimanis coiilic roitlutdoxic inrino dans la (jueslion de l'iininorlaHlV' de rûinc. Sans donic le dix-neuvièinc siècle csl loin tl'allaelier à la rénuinrralioii l'imporlaiice (luv alladiail le di\-lniiliénie. La relii^ioii de l'au-delà n'est |four Strauss r|ue la transition entre la relig-ion extérieure ou sensible et la religion intérieure ou spirituelle ; il estime que la vertu ne trouve sa récompense qu'en ellc-niènic : il accorde dom- ([uc la llièse de llciinarus — pour (itii l'autre vie est la condition nécessaire de toute vie vrainieni humaine ici-has — est condamnable; mais il observe que les orthodoxes devraiciil partager rétonnement de leur adversaire, en constatant que Dieu a attendu si longtemps pour annoncer aux hommes leur immortalité, puisque l'Église aflirme depuis saint Paul que cette bonne nouvelle est indispensable pour donner courage à la piété (i).

Reimarus a critiqué le Nouveau Testament avec autant de rigueur que l'Ancien. Tout renseignement de Jésus, dit-il, peut se résumer en une phrase : '< Faites pénitence, car le royaume des cieux est proche. » Or la première proposition, qui conseille la conversion morale, est irréprochable; mais la deuxième, qui promet une révolution, est équivoque. Le royaume qu'annonçait Jésus était-il l'empire temporel du monde, tel que les Juifs l'attendaient du Messie? Les disciples l'ont cru d'abord : ils espéraient l'avènement d'un nouveau régime, (jui leur donnerait le droit de; juger les tribus d'Israël. D'autre part, on admet généralement aujourd'hui qu'il y avait là un malentendu : il ne s'agissait, dil-on, que d'un empire spirituel. Il y a donc deux systèmes messianiques, qui sont incompatibles. Reimarus estime que Jésus visait réellement la royauté temporelle. Comment supposer que des disciples qui ont

le silence allciiKUid à la « i;rirn;ice » fraiH;aise. 11 Irouve de même " bien anglais » les paradoxes évangéliqucs de Warburlon. Strauss, Heiniarus, pp. 2(;. 149, 100.

(1; Strai;ss, Heiniarus, p. Kiô.

RKIMARUS 190

vécu trois ans dans l'intimité du Maître, se soient trompés sur ses intentions; comment expliquer, si l'on n'admet pas que Jésus a espéré la victoire sur terre, qu'il ait tenté d'échapper à la poursuite des prêtres et qu'il se soit plaint sur la croix d'avoir été abandonné de Dieu? Toute la conduite de Jésus paraît d'ailleurs suspecte à Reimarus : le fds de Joseph et de INIarie ne s'est-il pas appuyé sur de fausses interprétations de l'Ancien Testament? n'a-t-il pas simulé des miracles ? n'a-t-il pas fomenté une agitation scandaleuse à Jérusalem en chassant du temple les marchands dont la présence traditionnelle était nécessaire à la bonne marche du service religieux? n'était-il pas un révolutionnaire qui voulait renverser la constitution juive (i)? Dans la religion proprement dite, il n'introduisait qu'un seul changement : en déclarant qu'd était luimême le Messie attendu, il niait l'avènement du fds de D-avid, dont tous les Juifs espéraient le salut.

L'échec du plan politique de Jésus obligea les apôtres à adopter un nouveau système : au Messie triomphant ils substituent donc le Messie souffrant et martyr; ils inventent une double parousie; ils volent le cadavre du Maître pour faire croire à la résurrection et ils annoncent le prochain retour du Crucifié : nous attendons encore après dix-huit siècles cette imminente revanche. Le mensonge des apôtres est, aux yeux de Reimarus, une fraude pieuse; la substitution d'un système nouveau au système du Maître est un coup d'état spirituel; ce qui excusait sans doute devant leur conscience ce moyen violent, c'est l'espoir de répandre, grâce à un stratagème, l'amour de Dieu et des hommes : ils se sont bien gardés d'ailleurs de s'oublier eux-mêmes, comme le prouve la hiérarchie qu'ils ont fondée. Poui- conquérir le monde, ils ont eu recours à de nouveaux miracles ; ils ont fait miroiter aux yeux des

(1) Strauss, Reimarus, \)[<. 1()S-188

2(MJ DAVlD-FREDliRlC STRAUSS

pauvres la coininuiiaulé des biens; ils ont séduit par l'annonce d'un règne millénaire, et des braves gens ont donné toute leur fortune pour avoir « des actions de ce Mississipi(i i ». Entre tous les apôtres qui n'ont pas hésité à avoir recours à ces singuliers procédés pour triompher, c'est saint Paul que Reimarus juge le plus sévèrement (2) : c'est cet homme avide et tenace qui a complété le nouveau système des disciples de Jésus : le misérable Galiléen qui a cheminé dans son pays en prêchant une morale délicate, mais en jouant des tours de passe-passe devant la plèbe, le rebelle qui a tenté sans succès un soulèvement politique et a fini honteusement sur la croix, est désormais élevé à l'incomparable gloire : le Fïh de l'homme prend le titre de Fils de iJieu ; la foi est substituée à la loi et la grâce décide du salut ou de la damnation éternelle.

Strauss estime que toute cette critique si sévère était nécessaire ; il fallait que les personnes et les événements qui ont contribué à fonder le christianisme fussent dépouillés de leur auréole sacrée : il était inévitable qu'après leur avoir attribué une valeur surhumaine et surnaturelle, on fût tenté d'en exagérer le caractère ordinaire et normal pour ne pas dire vulgaire et commun : le pendule oscille avant de trouver son équilibre. On avait considéré d'abord que la religion chrétienne était la seule religion divine; on ne voyait dans toutes les autres que mensonges diaboliques; il fallait que le dix-huitième siècle supprimât l'exception et rabaissât la foi de .Jésus au niveau des duperies païennes pour que le dix-neuvième pût accorder à toutes les religions une dignité moyenne,

(1) Strauss, Beimarus. p. 2:^8.

(2) « Qui lui a donné le droit de s'adjoindre lui treizième à la douzaine des disciples .' Pourquoi cette ingratitude envers Barnabas ? Quel égoïsme spirituel ! quelle àme de pape ! quel style sauvage, confus, incompréhensible ! quelle ambition surtout ! Paul laisse aux apôtres les juifs et se réserve les païens : autant dire qu'il prend l'Amérique et offre aux autres l'île de Tabago. »

lililMAKlîS 2<>1

en \ voyant <lrs illusions locondcs. Mais l'aulcMir do Id Vir de Jésus l'ail à l\eimarus deux ohjeclions graves. Si l'on rejelle une partie des réélis de rHcrilure — la moitié surnaturelle — de quel ilroit i^arder l'autre — la moitié naturelle (i)? Comment concilier d'autre part la divine morale et la conduite éipiivo(p;e de Jésus et des apôtres (2) ? Ilfimarus n'a vu dans l'attitude des fondateurs du clirislianisme ipiun calcul coupable, parce qu'avec tout son siècle, il altrilniait trop d'importance à la raison consciente ; le dix-neuvième siècle a tenu compte de l'imagination et du sentiment. Le professeur de Hambourg a jugé en Occidentalfroid et positif la fantaisieetla passion orientale: jtersonne avant Herder n'avait senti toute la variété des âmes des peuples. Rien ne montre mieux l'évolution des idées à cet égard que la série des théories qu'on a proposées successivement pour expliquer la résurrection de Jésus; au point de vue orthodo.xe, Jésus a été ranimé par un acte divin ; au point de vue déiste (selon Heimarus par exemple) le cadavre a été dérobé par les disciples; selon les théologiens rationalistes (comme Paulus) la mort n'était qu'apparente; selon les philosophes du dix-neuvième siècle (comme Strauss) la résurrection a été l'illusion suggérée

(1) "On nous lacontc que Dieu, sur le Sinaï, s'est révélé dans l'éclair et le tonnerre ; or vous niez la révélation : pourquoi considérez-vous l'éclair et le tonnerre comme liisl(>ri([uemeiil établis par un témoignage suspect ? On nous déclare que Jésus a ressuscité le troisième jour ; or vous n'admettez pas le miracle : pourquoi vous autorisez-vous d'un détail d'un récit inexact pour supposer le vol du cadavre ".' A partir du moment où vous ne croyez plus à la tidélité de l'Histoire sainte, vous n'avez plus assez de documents sur Moïse, Jésus ou les apôtres pour avoir le droit de les juger sévèrement. » (Str.\uss, Reimurus, pp. 272-275.)

(2) Jésus aurait enseigné avec un enthousiasme entraînant l'amour de Dieu et des hommes, la pureté du cœur et le renoncement et il aurait été personnellement aml)ilieux et intéressé ! Les apôtres, qui savaient bien (ju'ils av.iient dérobé le cadavre du maître, auraient annoncé sa résurrection avec une conviction qui a sufQ à transformer le monde 1

aux apôtres par une profonde passion et une imagination surexcitée. Il n'y a pas eu après la mort sur la croix de fait extérieur — miracle, fraude ou incident naturel — mais simplement un événement dans la conscience humaine.

Ce phénomène psychologique ne fut pourtant pas une hallucination vaine : c'était le pressentiment d'une vérité profonde qui a changé la face du monde. Dans le langage du Nouveau Testament, cette vérité peut s'exprimer ainsi : ce n'est pas le visible mais l'invisible, ce n'est pas le terrestre mais le céleste, ce n'est pas la chair, mais l'esprit qui est l'essentiel. Le christianisme a insinué cette vérité à l'humanité tout entière ; les eiïets en furent incalculables : la belle harmonie de l'âme et des sens — telle qu'elle existait dans le monde grec — fut brisée et l'esprit triompha dans la douleur des mortifications et dans l'humble laideur. Le ferme et fier édifice de Tempire romain s'écroula : l'église domina lélat et le pape voulut dicter la loi à l'empereLir : tout cela était nécessaire pour persuader à l'humanité que l'idée était plus puissante que la force matérielle : or tout cela était en germe, tout cela était contenu comme dans une abréviation ou dans un chilTre dans la foi à la résurrection de Jésus (i).

On comprend mieux l'intention de Strauss en se reportant aux lettres où il définit son attitude à l'égard du chris-

(1) De même, dans l'espoir du procliain retour de Jésus, il y avait le pressentiment d'une ère nouvelle. — Ainsi, le point de vue de Reimarus est sans doute dépassé par le dix-neuvième siècle, mais, outre que la partie négative de son œuvre subsiste, il a souvent frayé la voie à une critique vraiment positive. Le dix-neuvième siècle ne doit pas oublier que la thèse du dix-huitième est un élément essentiel de la synthèse qu'il s'elïorce de trouver. Le luoblènie religieux se pose dans les mêmes termes (jue le problème politique. Nous n'admettons plus les idées du Contrat .social, mais ce n'est pas une raison pour l'evenir, avec le romantique Frédéric-Guillaume IV ou son successeur, à la royauté de droit divin. Il n'est pas possible d'elTacer de l'histoire la Révolution française. Cf. Stpauss, Iiei!naru>i, p. 285.

REIMARUS 203

lianismc à l'époque où il écrit sou livre sur llciuiurus. il (léfeud coulrelescrilicjues de son frère la morale chrélieuue; il croit {>ouvoir prouver (jue sans le elirisliauisnic il n'y avait |>as uiovfMi (le sorlii' de la corruption païenne. Ce ipii lui p.n-aîl !>ieii |»Ius certain encore c'est cpie, si on veut ai^ir sur les eonteuiporains, si l'on veut l'aire une œuvre (jui ne soit pas i)urenient négative, si l'on veut après avoir détruit reconstruire, il faut laisser au moins un pied sur le terrain du christianisme. Il faut en sacrifiant l'histoire miraculeuse et les dogmes, g^arder le contenu moral de la foi, avec resi)oir (jue léliminalion du merveilleux enlèvera les dernières traces d'impureté 11). Ce qui est donc mainteiuint l'essence du christianisuie aux yeux de Strauss, c'est la morale. Or on trouve d'autre part dans les Évangiles un système messianique <|ui ne laisse pas d'inquiéter. Comment Jésus a-t-il pu être à la fois un exalté dangereux et un doux prédicateur? Ce n'est pas seulement par respect pour le Maître qu'on est tenté d'imputer aux narrateurs les représentations eschatologiques (2) ; la philosophie de l'histoire ne permet pas de rattacher la transformation du monde par la religion chrétienne à l'illusion d'un exalté juif (3) se prenant pour le Messie, ou au hasai'd t{ui a obligé

(1) Cf. lettre du jeudi saint de 18t;i, à Wilheiiii Sli'nuss. L'auteur de la Vie de Jésus ajoute : « Le ratécliisme dont tu parles serait sans doute une tjelle chose, niais je ne crois pas qu'on l'écrira dans les vingt années qui vont venir : on n'est pas encore assez avancé pour cela. Quant à savoir si moi je serais capable de récrire, c'est une autre question, à laquelle il n'est pas possible de répondre ainsi au pied levé : ce sont des choses qu'il faut (|ue je laisse travailler lentement en moi. » L'idée de la « foi nouvelle » se précise. {Ausgew. Briefe,p. 430.)

(2) Baur a distingué l'élément national ou juif cl l'élénnînl humain ou universel ; mais il n'a pas montré commeid ces deux éléments se sont combinés. — Une distinction analogue avait été faite au dix-huitième siècle — avec des intentions dilTérenles — par Heimarus et par Semler.

(3; « ... Aber ein so arger Schw/irmer, <> Lettre du ITi jinn 1802. Ausyew. Briefe, p. 441.

ses disciples à donner un sens spirituel aux promesses que la réalité ne tenait pas. « Ce que tu dis dans ta lettre, écrit Strauss à Kaferle, est certainement la vérité : La mission pacifique de Jésus fut d'intérioriser et de spiritualiser toutes les idées dans lesquelles il fut élevé, au milieu desquelles il vécut. Il s'agit simplement de montrer dans le détail comment et jusqu'à quel point il le fit : la nature des sources rend, il est vrai, ce travail suffisamment pénible. Mais dès qu'on est parvenu à cette idée fondamentale, on sent aussitôt qu'il s'en dégage une force vivifiante et récliaulfante : on se sent attiré et soulevé. De ce point de vue la critique négative la plus pénétrante des miracles apparaît comme la reslitiilio in integriim du portrait défiguré d'un homme sublime (i). »

C'est cette restauration critique de l'image véritable du Maître (|ue Strauss va tenter dans sa nouvelle Via de Jésus. •

(1) Aiistjew. Bric je. p. 442.

CHAPITIil-: X LA NOUVELLE VIE DE JÉSUS

Lapremièro Me de Jésus de Strauss ne s'adressait qu'aux théologiens. L'auteur considérait que Téducalion des liiïques n'était pas encore assez avancée pour qu'on pût IcMir soumettre sans danger un si grave problème : il avait donc disposé son livre de manière à n'être entendu que des initiés. Maintenant les temjjs sont changés : les adversaires mêmes de Strauss qui. en iSlif), lui reprochaient de n'avoir pas écrit son livre on latin, n'ont pas hésité à porter le débat devant le grand public ; le réveil politique {\o l'Allemagne a attiré l'attention générale sur les questions religieuses ; les honnêtes gens sont aujourd'hui plus au courant des recherches Ihéologiques qu'ils ne l'étaient il v a viuii^t-cinq ans. C'est, d'ailleurs, céder à un préjugé de caste (pie de croire des clercs seuls capables d'avoir une opinion éclairée en ces matières : pour saisir les points essentiels, il n'est pas Itesoin de compétence spéciale. liien plus, les théologiens ont l'esprit prévenu: car ils sont juge et partie. Strauss s'adresse donc <lésormais aux laïques, comme saint Paul s'est tourné vers les païens quand les Juifs n'ont pas voulu de son évangile ; il se rallie à la bourgeoisie éclairée comme .Mirabeau a tendu la main au tiers état(i).

(1| Cf. Ge.sam..S(7jr., m, Voirede. pp. xx-xxi. Cf. la devise de Ferdi-

La ISoiivelle Vie de Jésus nesL d'ailleurs, pas plus que la première, une œuvre de science purement désintéressée. Quand on raconte les aventures des souverains de Ninive ou des Pharaons d'Egypte, on peut être simplement curieux d'histoire ; mais le christianisme est une puissance vivante ; on ne peut résoudre le problème de ses origines sans intervenir dans l'action contemporaine : la critique des Évangiles travaille à l'émancipation de l'esprit humain ; il s'agit de savoir avant tout ce qu'il y a de vrai dans les récits qui fondent la foi (i). Il est urgent que le peuple allemand soit renseigné sur l'état de la question : le peuple allemand est le peuple de la Réforme ; or, la Réforme n'est pas une œuvre achevée. Au seizième siècle, on a rejeté l'Église pour garder l'Écriture ; il s'agit aujourd'hui de faire dans l'Écriture même le départ entre l'Évangile valable pour tous les temps et les accessoires éphémères. Ce qui est éternel dans le christianisme, ce qui fait sa supériorité d'une part sur la religion sensuelle des Grecs, d'autre part sur la religion légale des Juifs, c'est la foi à la puissance spirituelle et morale qui domine le monde et n'exige d'autre culte que le service du cœur et de la bonne volonté. Cette essence du christianisme est encore contaminée par l'illusion judaïsante du mii'acle, de la révélation extérieure et de la justification par l'institution ecclésiastique ; il importe donc de

nanti Lassalle, l'arislocrale socialiste :<iFlectere sinequeo superos, Acheronla movebo. »

(1) Les théologiens ont un peu perdu de vue ce point essentiel du débat quand, ils se sont engagés dans des discussions passionnées sur les sources, les intentions, la composition et les rapports des Évangiles ; il n'est pas nécessaire d'être arrivé à un résultat certain sur toutes les questions de détail pour se rendre compte que ni la personne, ni l'œuvre de Jésus n'ont eu un caractère surnaturel. Sans doute, on ne peut encore donner une histoire définitive des origines du christianisme ;il est permis, cependant, et il est utile de préciser les conclusions provisoires qui se dégagent du travail d'une génération d'historiens, en particulier de Baur et de son école.

Page 1