‹ David-Frédéric StraussChapitre 17 sur 82 · I. — Introduction · texte numérisé non relu

I. — Introduction

L'idée d'écrire une vie de Jésus est une idée moderne. Le héros d'une biographie ne peut être en elïet (ju'un homme, sujet aux tentations humaines, fils d'une famille, d'un peuple et d'une époque, obligé de tenir compte dans son action des circonstances historicjues, des lois naturelles et du jeu des forces finies. Du jour où on a renoncé à la

(1) Cf. (i''<t. Srliriflrn. Ilf, \ orrcdc, p. xxvni.

chrisloloi<ie dogmatique pour tenter riiisloire de Jésus, on s'est engagé, sans s'en rendre compte, dans la voie qui mène à la critique des textes sacrés : car il n'est pas possible de concilier le respect religieux des récits évangéliques — seule source, possible d'une vie de Jésus — et les conditions générales d'une biographie humaine. Les essais successifs de Hess, de Herder, de Paulus, de Schleiermacher, de Hase n'ont fait que mettre en lumière cette incompatibilité, qui n'est d'ailleurs qu'un cas particulier de l'incompatibilité de la foi et de la science. La première 17e de Jésus de Strauss, en montrant pourquoi ces tentatives étaient vaines, inaugura la critique scientifique des sources fi).

Or l'examen des témoignages concernant les Évangiles a conduit aux conrlusions suivantes : même on admettant l'affirmation contestable de Papias qui attribue à Mathieu et à Marc deux écrits sur Jésus, il n'est pas possible de soutenir que notre premier Évangile reproduit textuellement la série des discours recueillis par l'apôtre publicain, et que notre deuxième Évangile est exactement conforme au récit des dits et gestes rédigés par le secrétaire de Pierre. L'Évangile de Luc est, de l'aveu même du rédacteur, un ouvrage de seconde main. Ce n'est que vers le milieu du deuxième siècle qu'on voit apparaître des traces certaines de l'existence de nos trois Évangiles synoptiques: or personne ne prétendra qu'un intervalle

(1) C'est en vain <iue \eander opposa à la \'ie de Jésus de Strauss sa Vie de Jésiis-Chrisl, dont le titre même annonce l'intention de concilier l'humanité et la divinité ; Ebrard eut beau entreprendre de restaurer insolemment l'orthodoxie, rien n'a pu empêcher la vérité de se faire jour, et ni le dilettantisme équivoque de Weisse ni les déclamations confuses d'Ewald ne réussiront à nous faire illusion. Keira peut insister sur la dignité " unique » de Jésus : du moment qu'il admet une évolution humaine dans la vie du Fils de Dieu, il l'a classé parmi les hommes : du moment qu'en disciple de Baur, il rejette le témoignage du quatrième Évangile, il auto rise la libre critique des sources.

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il'uii l>oii sirrle esl iiisuflisanl pour pciiiicll ic riiivjisioii de la Iôi;rmlo ( i). Le tiiialiirmc Kvangile est bien |>liis suspect encDro : il est poslérieiir aux trois preiuicrs ; il est né dans un domaine éloigné du IhéAlre des événcnienls el sous linfluence d'une philosophie que le cercle primitif de Jésus ne connaissait pas. Ici ce n'est pas seulement linvasion de la légende qui a pu se produire, mais encore l'inlroduction consciente d'un système philosophique et de thèmes poéli(iues. L'examen interne et la comparaison des quatre Kvangiles confirme ces conclusions tirées de la critique des témoignages extérieurs (2). Ouelle que soit

(1) Strauss, revenant' à son ancienne hostilité contre Marc, dit quon ne peut même pas affirmer qu'il y ait un rapport entre le deuxième Évangile et l'écrit mentionné par Papias. h'n ce qui concerne Mathieu, il se l)orne à dire (jucn ne sait pas quels remaniemenls l'écrit de l'apùtre a pu subir. En ce qui concerne Luc, Strauss dit que les passages des Actes des apôtres, où il semble être question d'un (-ompagnon de l'aul, ne prouvent rien contre le texte de la préface du troisième Évangile; cela est vrai, mais on h.'site aujourd'huiià attribuer à Luc, compagnon de Paul, les Actes des (ipôlres, et par suite le troisième Évangile. On n'admet plus aujourd'hui les dates extrêmes qu'admettait Strauss: on place vers 70 la rédaction des <■ Logia » de Mathieu en araméen, et entre 711 et 7."). celle du Proto-Marc. Nos textes actuels pourraient prendre place entre !)8 et 117. Mais l'argumentation générale de Strauss n'en demeure pas moins valable. Cf. Stracss, Das l.eben Jesu fur das Volk bearbeitet (Ges. Schr., Illl, pp. 75 sqq., et Guh;ne- BEUT, Manuel d'histoire ancienne du christianisme, pp. 37-ii!i.

2) Strauss discute d'abord les di lièrent es hypothèses <iui ont été émises sur les rapports des trois premiers Évangiles (Lessing, Fichhorn, Ilug, Griesbach, Gieseler, Schleiermacher); il rappelle l'attaque dangereuse que Brelschneider dirigea en 1820 dans .ses Probabilia de Evangelii et epistolarum Joannis upostoli indole et orii/ine contre l'authenticité et l'autorité de l'Évangile johanni(|ue ; puis il montre pourquoi la génération romantique (de Schleiermacher à Liicke, Hase, Neander et de Wetle lui-même) refusa de sacrilieil'Kvangile mystique, idéaliste et sentimental au réalisme historique el naïf des svnopliques. Cette prédilection qu'ils avaient |ioim" .Jean entraîna, d'ailleurs. 1rs théologiens à une fausse manœuvre; se croyant sûrs du quatrième Évangile, ils s'imaginèrent qu'ils pouvaient, sans inconvénient, critiipier les trois premiers : Scldeieimaclier lui-même avait i>ris rii.iliiludc ib- r.iilb'r Malbifii, paicc

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l'incertitude qui règne encore sur certains détails, nous sommes désormais autorisés à considérer les miracles de l'ÉcriUire comme des mythes, sauf à preudre ce dernier terme dans son sens le plus large. Dans i;a Nouvelle IVe de Jésus, Strauss, tenant compte des recherches de Baur, consent à faire la part de la poésie consciente et tendancieuse ; mais il maintient que si des inventions ou des thèses individuelles ont trouvé crédit auprès de la communauté, on est en droit de les assimiler aux légendes inconscientes collectives et de les comprendre sous la même rubrique (i).

Ce ([ui distingue vraiment la deuxième 17e de Jcsns delà première, ce n'est pas cette correction d'importance secondaire, c'est le procédé d'exposition. Strauss avait d'abord opéré du dehors au dedans, il avait percé les difîélentes couches de légendes pour pénétrer jusqu'au noyau historique. Cette marche était nécessaire : il fallait com-

qu il m- [larait guère mieux renseiirné après ta vocation qu'avant la rencontre de Jésus; d'autres liiéologiens (Schulz, SielTert, Sclineckenljurger) se permirent davantage, et Strauss neut, dans sa première Vie de Jésus, qu'à généraliser leur méthode pour réussir l'assaut, qu'avait vainement tenté Brelschneider. contre le quatrième tvangile et pour étabhr le caractère légendaire de tous les récits de l'Histoire sainte. Baur a continué l'œuvre inaugurée par Slr;iuss en 1)^35. Les efTorts qu'ont fait Weisse, Schweizer et Kenan. i)0ur distinguer, dans le quatrième Évangile, une partie inleritolée et une jiartie autiicntique. sont demeurés vains. La démonstration de Baur ici. ùber die Composilion und den Charakier des joli. Evangeliums dans les Theol.Jahrhûc fier ile Zkller. l!S44, puis corrige dans les Krilische L'/ilersuchungen ùber die kanonischen Evanijelien 1847 et Das Chrislenlurn und die nhristlirhe Kirche der drei erslen Jahr/iunderle, 2 Aufl., 1860. pp. 14fi sqq.) est décisive. L'Évangile johannique est désormais jugé : il n'est peut-être pas aussi purement spirituel que le prétend Baur, car le mysticisme consiste, précisément, dans 1 union de l'élément spirituel et de l'élément sensible: mais c'est certainement le moins historique des quatre Évangiles. Mathieu, au contraire, parait le plus voisin des origines et le plus fidèle à la réalité.

(1) Cf. Ces. Schr.,in,p. 202.

(2) Ibid., III, pp. 203-206.

mencet- par conquérir pas à pas le territoire sacré, il fallait pénétrer les armes à la main de la côte à l'intérieur du pays. Mais on remontait ainsi le courant de l'histoire ; de plus, en éliminant de chacun des récits tout l'élément légendaire, on ne gardait que de petits restes partiels ; il n'était pas possible de les ajouter les uns aux autres, de sorte qu'on avait l'air finalement de réduire presqu'à rien le résidu historique. A l'analyse il faut donc joindre la synthèse. Il faut essayer de reconstituer d'abord la vie de Jésus, et de montrer ensuite comment s'est formée la légende, qui a envahi peu à peu l'histoire et a fini par la couvrir complètement.

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