L'esquisse historique de la vie de Jésus
Jésus est né à Nazareth en Galilée. Son père Joseph était charpentier ; sa mère s'appelait Marie ; il avait des frères et des sœurs. Il ne semble pas qu'il ail fait d'études. L'n peu avant sa trentième année, il alla voir Jean au bord du Jourdain et se soumit à la cérémonie du baptême. Quand Jean fut arrêté, Jésus prêcha à sa place : « Faites pénitence, car le royaume des cieux est proche. » Il fit des miracles et passa pour un prophète. Un jour, dans la région de Césarée de Philippe, un de ses disciples, Simon Barjona dit Pierre, avoua au Maître qu'on le soupçonnait d'être le Messie attendu : Jésus quitta alors la Galilée pour se rendre à Jérusalem. Il fit une entrée solennelle dans la capitale, acclamé par la caravane de ses disciples galiléens, mais sans armes, monté sur un âne, pour bien montrer le caractère pacifique de sa mission. Il chassa cependant les marchands du temple et attaqua vivement les prêtres et les pharisiens. Il passa plusieurs jours à Jérusalem, mais il resta la nuit dans la banlieue, à Déthanie ou dans une ferme du mont des Oliviers. A la veille des
fêles de Pâque, le clergé, servi par la trahison de Judas, fit arrêter Jésus. Les « faux » ténioii;nag-es et les aveux de l'accusé décidèrent le tribunal juif à le livrer au procurateur romain : Pilate fit crucifier le « roi des Juifs. »
Voilà à peu près, selon Strauss, tout ce qu'il semble permis d'affirmer au sujet de la vie et de la mort de Jésus.
Mais cequc cherche surtout à reconstituer ici Fhistorien philosophe, ce n'est pas l'itinéraire terrestre el la carrière extérieure du Gabléen, c'est le progrès de la conscience religieuse et l'évolution intérieure du docteur qui a enseigné la foi en l'Esprit. A partir de quel moment le jeune prophète de Nazareth s'est-il pris lui-même pour le Messie ? Strauss suppose que ses idées personnelles sur la religion étaient arrêtées avant que la légende du Messie national se soit imposée à ses réflexions ; cette hypothèse paraît nécessaire pour expliquer (jue Jésus ait pu si librement modifier le sens des croyances traditionnelles (i). Le Sermon sur la montagne nous révèle le secret de la conscience religieuse de Jésus : par un paradoxe hardi, il retourne la conception juive et païenne : les heureux ne sont plus les riches, les rassasiés et les joyeux, mais les pauvres, les afFamés et les affligés. Mathieu qui a pris ces termes dans le sens spirituel, a mieux compris son maître que les ébionites (2). La grande hardiesse du Galiléen fut d'opposer aux apparences extérieures la réalité intime. Les pharisiens se bornaient à condamner le meurtre, l'adultère, le parjure; Jésus interdit la colère, le désir, le serment. Au principe antique de la réciprocité des sentiments d'amour et de haine, le prophète nouveau oppose le devoir d'aimer lennemi, >< afin que vous deveniez les fils de votre père céleste, car il laisse son soleil se lever sur les méchants et les bons, et il pleut sur les justes et les injustes. » Cette conceplion d'un Dieu indistinclc-
.1) Ges. Schr., III. pp. 251-253.
,2, IbUl., III, p. 2G0.
LA NOfVELT.r: VIT DK JKSIS 2l:l
menl bon, (l'an l'rro aimant tous ses enlanls, est personnelle à .lésus : il a prtMé à Dien son amoui' des hommes. La foi au l)ie\i-l*ère a ilonnc'' à TAme de Jésus cette liberté idéale dont parle le poète (i) et cette sérénité harmonieuse (pii rapp»dle les (îrecs. Il n'y a pas trace chez Jésus de luttes intérieures, de crises comme en ont eu saint Paul, saint Augustin ou Luther : rien de dur, d'Apre, de sombre dans cette belle nature qui s'est épanouie normalement. Mais si la religion de Jésus était toute intérieure et purement spirituelle, celle de son peuple exigeait des moyens extérieurs. Jésus devait donc logi(piement condamner la Loi, les sacrifices, le sabbat, le Temple. Si certains textes paraissent établir le contraire [2.], c'est que les disciples n'ont pas toujours compris toute la portée des déclarations du maître, c'est aussi que la crainte de la persécution palestinienne a obligé les apôtres judéo-chrétiens à éliminer les passages les plus compromettants. Strauss attache une importance particulière au martyre d'Etienne, qui fui lapidé pour avoir alta([ué le Temple, et aux assertions des faux témoins, qui renferment sans doute une part de vérité. Kn vertu du môme principe Jésus était obligé de nier le j)rivilège que s'attribuait devant Dieu le peuple élu. Il se pourrait pourtant que le Galiléen n'ait pas été jusqu'au 'douI de ses idées, ou qu'il ait cru prudent de garder une certaine réserve sur cette question si grave au j^oint de vue national. Les textes ici sont coidradictoires : les Evangiles nous montrent Jésus tantôt méprisant les Gentils et les Samaritains, tantôt préférant les païens aux fils d'Abraham. On peut admettre comme le suppose Keim, (pi'il n'a songé d'abord qu'à son peuple, mais que peu à peu ses rapports avec les voisins, plus accessibles à une foi nouvelle que ses compatriotes, l'ont décidé à compter surtout
(1) Strauss f;iit allusion ici (des. Schr.. III, |). 273) ;'i la poésie de Schiller qui a pour titre : Das Idéal iind dan Lehen. I2f Par exem])le, Mathieu, V, 17-1'.».
sur rétranger, tout en laissant à révolution naturelle des choses le soin de l'éxéeution (i).
La religion de Jésus excluait enfin l'idée traditionnelle d'un Messie triomphant. Il a donc dû vouloir dire aux disciples : Oui, je suis le Messie, mais je ne suis pas le royal fils de David que vous attendez, oui, je suis le fils de Dieu, mais c'est par la souffrance el la mort que mon Père me glorifiera. L'expression favorite do Ji'sus est d'ailleurs celle qui convient le mieux à un humble mortel, faible vaisseau de la révélation divine : il est avant tout le « fils de l'homme ». Peut-être le Galiléen a-t-il précisément choisi ce terme qui pouvait signifier le Messie, mais qui n'était pas encore courant en ce sens, pour mieux distinguer la messianité humaine et naturelle, morale et universelle qu'il s'attribuait personnellement de la messianité romanesque el miraculeuse, politique etparticulariste que les Juifs envisageaient, quand ils parlaient du « fils de Dieu » ou du « fils de David (2) ». C'est sans doute parce qu'il redoutait une confusion qu'il a gardé le secret sur ce point ; il n'a fait l'aveu décisif aux disciples eux-mêmes qu'après 'une préparation assez longue ; il leur a d'ailleurs révélé en même temps pour les préserver de toute espérance illusoire, les épreuves qui l'attendaient et il leur a recommandé la plus grande discrétion. C'est comme un magistère moral, et non comme une souveraineté politique que Jésus a couru sa mission : le royaume de Dieu qu'il annonçait était l'amour filial du Père, tout le reste devant venir par surcroît.
Strauss ne se dissimule pas l'objection capitale que les textes permettent de faire à cette interprétation. Jésus a nettement annoncé son retour triomphal et l'avènement prochain du règne des cieux sur la terre. Sans l'attente de cette revanche imminente des justes, il n'y aurait pas eu d'Église chrétienne. Or il est presque aussi grave pour un
(1) Ges. Schr., III, p. 281.
(2) Ibid., III, p. 289.
l.\ NOUVELLE VIE HE JESIÎS 21.")
lu)mnu> ilafrirmor son retour après la inorl <(iio d'affirmer sa [m'cxisloiu-e : s'il l'a affirmé sans y croire, c'est un liAhlour ou un trompeur; s'il y a cru. ce n'est pas précisément un fou i) mais du moins un exalté inquiétant. Ce qui est ennuyeux, c'est que les textes les plus précis à cet é^ard sont tians les trois synoptiques: il est impo.ssible cette fois de détJ:ai^er complèlemenl la responsabilité de Jésus, en faisant retomber toute la faute sur l'auteur du quatrième Évauiifile. 11 n'est pas permis non plus de prendre les textes dans un sens ligure : il est Iropévidenl qu'il s'ag-it bien dune catastrophe qui, pour être miraculeuse, n'en est pas moins réelle, visible et soudaine. On a beau constater certaines interpolations — par exemple l'insertion d'une prophétie annonçant la ruine de Jérusalem — l'idée générale du texte primitif paraît conservée ; on a beau opposer certains passages où le règne de Dieu semble présent et non futur, où ravènement en est comparé à une évolution lente et nonà une irruption subite: il ne paraît pas possibled'exclure l'idée d'un grand jour qui ne tardera pas, d'une révolution où Jésus reviendra jouer un rôle décisif. Faut-il croire que le (ialiléen n'a pas seulement été un rêveur exalté, mais encore un orgueilleux téméraire qui aurait oublié ce qu'il avait dit lui-même de la distance qui sépare les mortels du Tout-Puissant .' Strauss n'ose pas se prononcer catégoriquement; mais il laisse entendre que la prophétie de Daniel obligeait celui qui se croyait le Messie à croire aussi au retour dans les nué(>>^. Les fonctions <le ministère public aux assises du Jugement dernier rentraient dans le service du Messie (2).
On attendait aussi du Messie des signes, et du moment qu'on en attendait, il ne pouvait man(|uer de s'en produire. .Jt'sus avait beau vouloir ne faire que des miracles spiri-
I)" ... Zw.'ir nicht gerade eiri \ l'niHktpi-. abor docli cin ;uger --( Inv-iimer. » Ihid. III, p. 3<M».
2) Ges. .Sc/ir., III, pp. :«)7-:îOS.
216 DAVID-FRKDERIC STRrVUSS
tuels, n'ouvrir les yeux et les oreilles qu'à ceux dont l'âme était aveugle et sourde, ne rendre une vie nouvelle quà ceux qui étaient tout à fait morts à la vie morale, le peuple ne se contentait pas de ces merveilleuses métaphores. Il y a eu sans doute quelques gucrisons dues à la foi. quelques cures de possédés, mais il nous est impossible de déterminer historiquement les limites de l'action de Jésus dans ce domaine. Le Galiléen a-t-il été quelque peu médecin ou charlatan, par bonté ou par condescendance, comme les rationalistes aimaient à le croire? C'est possible, mais nous n'avons besoin de cette hypothèse ni pour expliquer l'influence de Jésus, dont la supériorité s'imposait par des moyens purement spirituels, ni pour rendre compte des récits évangéliques, car en combinant les miracles naturels dus à la foi, la biographie tracée d'avance pour le ^Messie, les symboles imaginés pour justifier des institutions ultérieures de la communauté chrétienne, on obtient la merveilleuse histoire traditionnelle n). -
Les disciples de Jésus, à part Judas, ont été d'une fidélité remarquable à la personne de leur maître; mais ils sont loin d'avoir saisi toute la portée de sa doctrine. Ils ont cru, semble-l-il, jusqu'à la tin, à la restauration du royaume d'Israël; l'Apocalypse, qu'on attribue à l'apôtre qui a le plus pénétré dans l'intimité du Fondateur, a un caractère juif nettement accusé. L'homme qui a vraiment continué l'œuvre du Galiléen, saint Paul, n'était pas des douze. Il est regrettable que Jésus n'ait été bien compris que de ceux (|ni ne l'avaient pas connu pendant son existence terrestre; car les souvenirs personnels de la vie naturelle du fils de l'homme auraient réfréné la tentation de l'apothéose (2j. Il n'est pas étonnant que saint Paul, à qui le Christ n'a été révélé que dans une vision postérieure de plusieurs années à la mort sur la Croix, ait attaché une
(1) Ges. Schr., p. 8il.
(2) Ihid., III, p. 3.-)l.
I \ N(iL \ EF.I.K \Ii; DF JI'.SUS 21T
iinpoilniifo louir pailiciilirre ;ui\ visions (iiic les apùlres ardrmaicnl avoir ciios trois jours apn"'s le siip|)licc du (ioli^ollia. Ainsi lanilis que les paloslinitMis relournaienl à Irtroilossc juive, lapùlre des gentils se lan<:ail dans la léi,nMide romanesque; judco-chréliens et pauliniens niareliaienl en sens opposé, mais tous s'éloignaient également de la vi'rilé humaine et naturelle; tous perdaient également de vue la religion nouvelle mais simple de Jésus.