‹ David-Frédéric StraussChapitre 20 sur 82 · LE SVSTÈME DE STRAUSS · texte numérisé non relu

LE SVSTÈME DE STRAUSS

L'auteur de la Nouvelle Vie de Jésus s'en lient donc au fond à la litanie métaphysique de sa première œuvre. Il s'est débarrassé des formules hégéliennes dont en néophyte

(1) Ges. Schr., IV. p. .390.

LA NOL'VEIXF. vn: MF, .IKSUS 21!)

il abusait clans sa jeunesse; mais il a perdu aussi l'enlliousiasme presqiie reliy^ieux qui tlonnait jadis à ses convictions philosophiques l'apparence dune foi nouvelle. C'est eu vain qu'il s'est eiVorcé de pénétrer dans l'Ame de Jésus : il n'a su v trouver tpie des sentiments froids, de vagues j>rcceptes ou des principes abstraits comme « la bonté qui ne fait pas de ilislinction » ou « l'amour qui embrasse tout, et ne liiomphe même du mal que par le bien ». Ce n'est vraiment pas assez pour connaître la religion de Jésus, même à ne prendre ce mot que dans le sens restreint de vie inlériem-e. Mais, à vrai dire, il n'est pas juste d'affirmer (i) que si on connaissait celte vie intérieure, on saurait l'essentiel de Jésus, comme on sait l'essentiel d'un artiste quand on connaît son œuvre, quelles que soient les lacunes de sa biographie. Car l'œuvre d'un fondateur de religion ne consiste pas à édifier une statue intérieure ou à mettre de l'harmonie dans son Ame, mais à soulever les hommes et à créer par la foi une société. On n'a rien dit de Jésus, tant qu'on n'a pas expliqué son action.

Il ne suffit pas non plus, pour établir un lien étroit entre le Christ idéal et le Jésus de l'histoire, de montrer que l'idée de perfection humaine n'est donnée qu'en germe à l'esprit humain, et que rexi)érience est nécessaire pour la développer. On a beau mettre Jésus en première ligne des héros qui ont travaillé à parfaire l'idéal de l'homme; on a beau déclaj'er que Jésus a donné à cet idéal moral une auréole religieuse et (|u'il lui a prêté la chaleur de la vie en l'incarnant ; on a beau ajouter (jue la société religieuse qui est issue de lui a fait connaître celiiléal à une très grande partie de l'humanité : tout cela ne nous dit j)as })onrquoi il a suffi, pour changer la face du monde, d'un charpentier galiléen, (jui vint de son village au chef-lieu de .son pays, parce qu'il pi'cnait cette petite ville juive, alors conv(^rtie en préfec-

(1) Commo 1p fait Ilaiisralli {Strauss, II, 2S2), par exemple.

ture romaine, pour le centre de Tunis ers et la capitale de Dieu. Strauss n'explique pas le mouvement de l'histoire : bien plus, il élimine la vie réelle. On dirait que les hommes n'ont peiné et soufTert, accepté la mort et cherché le martyre que pour achever le dessin de l'homme-modèle, pour déployer en éventail les divers aspects de la conscience, et pour échantillonner les variétés morales de notre espèce. 11 n'y a plus aucun sens dans le drame que jouent les hommes ici-bas, si les héros eux-mêmes ne sont que des figurants sur la scène du monde.

C'est pourquoi la -Voîn'e//(' T7e de Jésus de Strauss nous paraît inférieure à l'œuvre presque exactement contemporaine de Renan. Sans doute, il est déplacé, quand on veut parler du prophète crucifié, do commencer par invoquer la terre d'Adonis, la sainte Byblos et les eaux sacrées où les femmes des mystères antiques venaient mêler leuVs larmes; il n'est pas sûr que l'âme pure de sœur Henriette, du sein de Dieu où elle repose, ait béni cette résurrection du paganisme autour de sa tombe : il y a des fleurs qu'il ne convient pas de jeter au pied de la croix. On a pu reprocher à Renan, non sans raison, d'avoir un peu trop songé en Galilée à lui-même et à ses lectrices de France. Strauss, au contraire, qui a dédié son œuvre à la mémoire de son frère, s'est adressé surtout aux hommes éclairés d'Allemagne ; et le ton si différent des deux préfaces, en dépit de coïncidences frappantes, a paru caractéristique. Il faut s'attendre, a-t-on dit (i), à trouver chez Renan un roman sentimental et chez Strauss au contraire un livre de critique serrée et de raison sévère. Est-il sûr cependant qu'on soit bien placé pour comprendre un prophète juif, si on songe à un public de bourgeois allemands nationaux-libéraux ?

(1) Cf. Zeller, Slrauss und Renan, p. iB8, dans Vortrage und Abhondlungen, Leipzig, Fues, 1865.

Page 1