I.A NOUVKI.LE VIK Dli JESUS
Sil faut reconnaître de même ({ue l'enan a abuse dc! la couleui- locale, (pi'il s'est laissé suggérer [lar le paysage du lac de Til)ériade l'image d'un Messie prinlanior, héros dune délicieuse pastorale (i j, n'esl-il pas periuis de penser en revanche qu'il est difficile de faire revivre Jésus, si on n'a vu ni la (jaliléc ni Jérusalem? Déjà Quinet, en i838, avait l'ail à Strauss le reproche d'ignorer l'Orient: est-il possil)le de se figurer, d'une bibliothèque de lleidelberg ou d'un cabine! <le Iraxail de Heilbronn, ce qu'a pu être le régime de Jean au désert de Judée, la maison des pêcheurs à Capharnaûm et l'allure de la caravane galiléenne dans la banlieue de la ville sainte ou dans la cour du Temple ?
S'il est vrai enfin que Renan sollicite parfois les textes et qu'il lui arrive de trancher un peu rapidement de graves questions d'exégèse, tandis que Strauss donne une discussion approfondie de toutes ses citations, il, n'en est pas moins vrai que Strauss a moins d'es})rit de finesse que Renan et qu'il saisit moins bien certaines nuances. Il importe peu que Strauss ait rejeté plus décidément que ne l'a fait Renan, le témoignage du quatrième Évangile (2) ; car sa Xoiwelle ]'ie de Jcsus est fondée sur une hypothèse préconçue ({iii l'a obligé à chercher dans les paroles traditionnelles un sens figuré, et à fausser ainsi le témoignage des synopticjues. Strauss commence ainsi le cha-
(1) Cf. Skailles, Renan, p. 186.
(2 Cf. la défense de Renan dans rintioduclion de la IrcizitMne édition de la Vie de Jésus, pp. x-xn, et l'appendice. — Ailj. Schwei- Izer remarque <|ut' la Nouvelle Vie de Jésus de Strauss est plus éloignée encore de la réalité historiciue que l'œuvre critique de 1S3.5; par exemple, la Cène n'est, selon la première Vie de Jésus, que le rei)as traditionnel dc l;i PAque juive, où Jésus déclara que, la prochaine fois, il mangi'rail le pain et boirait le vin pascal dans le royaume des cieux; dans la Nouvelle Vie de Jésus, la Cène est une institution nouvelle qui doit donnei- lui ceiilie vivant à la société chrétienne. Cf. .\lu. Scuwlitzeh, \'on Ueinutrus :u Wrede, pp. 190-
pitre essentiel de son ouvrage : « Il y a un mot juste de Schleiermacher dans ses conférences sur le sujet qui nous occupe : ce n'est pas en parlant des prophéties messianiques ou de la conviction qu'il était le Messie que s'est développée la conscience originale de Jésus; mais inversement c'est en parlant de sa conscience originale qu'il est arrivé à cette idée que les prophéties messianiques ne pouvaient viser un autre que lui » ; en d'autres termes, la religion de Jésus est antérieure et supérieure à sa foi messianique. Strauss reconnaît que c'est lâchez Schleiermacher une affirmation purement subjective, c'est-à-dire un postulat, mais il croit pouvoir vérifier scientifiquement cette hypothèse romantique ( i ). Il n'y a réussi qu'en supposant que le terme de « Messie » n'avait pas du tout le même sens pour Jésus que pour ses contemporains et ses disciples. Il admet que si le Galiléen a d'abord prudemment gardé le secret sur sa vocation messianique, c'est qu'il ne voulait pas provoquer de graves confusions en prononçant un mot désormais
(1) L'hypothèse de Schleiermacher n'est qu'une des formes de la théorie généralement admise par les théologiens allemands, de Reimarus à Strauss et de Semler à Harnack. Presque tous distinguent en Jésus, d'une part, l'homme idéal, le moraliste qui a enseigné des préceptes élernellemenl vaiahles, et le Juif, qui na pu s'alïranchir entièrement des préjugés de son peuple, en particulier du messianisme apocalyptique. Baur, par exemple, opposait le facteur humain de la conscience de Jésus au facteur national, et, par une application de la philosophie hégélienne de l'histoire, il exi)liquait que le contenu inlini de l'idée avait dû nécessairement entrer dans une forme hornée pour pouvoir s'insérer dans la trame des faits et pour se communiquer aux hommes. Strauss n'a pas accepté le système de Baur, parce qu'il prête à équivoque : on pourrait croire que Jésus, par accommodation à la faiblesse humaine, a consenti à- jouer un rôle. Strauss préfère donc le système de Schleiermacher; mais ce n'est qu'une expression plus heureuse de la même théorie générale. Contre cette tendance à éliminer l'eschatologie de l'Évangile, cf. A. Loisy, l'Évangile et l'Église (critique de l'Essence du christianisme^ de Harnack) et l'introduction des Évangiles synoptiques, et Alb. Schweitzer, Von Reimarus zu Wfede.
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ainl»igu ; mais nétail-il pas plus •simple de ne pas adopter, |)Our désigner une chose nouvelle, un nom dont la signilication traditionnelle était si bien consacrée (jue les ajxMres eux-mêmes n'ont pas consenti à la modificu"? Si Jésus a voulu être avant loul un prédicateur de morale, un docteur philanthrope, il est impossible de comprendre (juil se soit tlonné le litre de Messie. Au fond, Strauss pense que si le Galiléen y est arrivé, c'est par une de ces aberrations qui sont peut-être conciliables en Orient avec la haute sagesse, mais qui,en()ccidenl, passeraient pour une folie {\). La critique (jue Honan i,>)a faite de la thèse génépi. Cf. lellie à Meyer, de Ueilbronn, 9 novembre 1862. Ausgew. iJriefe, p. 449.
2) « Chose singuliÎM-e 1 sur presque tous les points, c'est l'école de théologie libérale qui propose les solutions les plus sceptiques. L'apologie sensée du christianisme en est venue à trouver avantageux de faire le vide dans les circonstances historiques de la naissance du christianisme. Les miracles, les prophéties messianiques, bases autrefois de l'apologie chrétienne, en sont devenues l'embarras: on cherche à les écarter. A entendre les partisans de celte théologie, entre lesquels je pourrais citer tant d'éminenls criti(|ues et de nobles penseurs, Jésus n'a prétendu faire aucun miracle; il ne s'est pas iru le Messie; il n'a pas pensé aux discours apocalyptiques qu on lui prête sur les catastrophes finales. Que Papias, si bon traditionniste, si zélé à recueillir les paroles de Jésus, soit millénaire exalté: <jue Marc, le plus ancien et le plus autorisé des narrateurs évangéliques, soit presque exclusivement préoccupé de miracles, peu importe. On réduit tellement ^le rôle de Jésus qu'on aurait beaucoup de peine à dire ce qu'il a été. Sa condamnation à mort n a pas plus de raison d'être, en une telle hypothèse, que la fortune qui a fait de lui le chef d'un mouvement messianique et ajjoralyptiiiue. Est-ce pour ses préceptes moraux, pour le discours sur la montagne, que Jésus a été crucifié .' Non certes. Ces maximes étaient depuis longtemps la monnaie courante des synagogues. On n'avait jamais tué personne pour les avoir répétées. Si Jésus a été mis à mort, c'est (juil disait quelque chose déplus. Un homme savant, qui a été mêlé à ces débats, m'écrivait dernièrement : " Comme autrefois, il fallait prouver à " tout prix «lue Jésus était Dieu, il s'agit, pour l'école théologique « protestante de nos jours, de prouver, non seulement qu'il n'est •• ({u'homme. mais encort- ([u'il s'est toujours regardé comme tel. « On tient à le présenter comme l'homme de bon sens, l'homme
raie de la Nouvelle Vie de Jésus paraît décisive. Sans doute Renan part lui aussi dune hypothèse qui « plie le document àses exigences(i) » ; de même que Strauss admet dans l'évolution de Jésus une aberration qui fait du moraliste un visionnaire et du sage un demi-fou, de même Renan suppose une chute du paradis galiléen au désert de Judée, et un abîme entre la prédication d'amour suave et douce et les harangues vengeresses qui menacent les puissants du jour d'une revanche céleste : il n'est pas complètement libéré lui non plus du gnosticisme qui prend tout contact de l'idée et de la réalité pour une souillure et considère toute action comme un compromis entre le bien et le mal (2). Mais Renan se rend compte du moins de l'impuissance de la pure théorie, et il ne méprise pas la chimère « qui à été l'écorce grossière de la bulbe sacrée dont nous vivons (3) ». Il sait (jue dans le rêve de l'Apocalypse il y a le
« pratique par excellence: on le transforme à l'image et selon le « cœur de la théologie moderne. .Je crois avec vous que ce n'est « plus là fau'e justice à la vérité historique, que cesl en négliger « un côté essentiel. »
« Cette tendance sest déjà plus dune lois logi<juement produite dans le sein du christianisme. Que voulait Marcion ? que voulaient les gnostiques du deuxième siècle ? Écarter les circonstance» matérielles d'une biographie, dont les détails humains les choquaient. Baur et Strauss obéissent à des nécessités philosophiques analogues. L éon divin qui se développe par l'humanité n'a rien à faire avec des incidents anecdotiques, avec la vie particulière d'un individu. Scholten et Schenkel tiennent, certes, poui' un Jésus^ historique et réel: mais leur Jésus historique n'est ni un messie, ni un prophète, ni un Juif. On ne sait ce qu'il a voulu: on ne comprend ni sa vie ni sa mort. Leur Jésus est un éon à sa manière, un être impalpable, intangible. L'histoire pure ne connaît pas de tels êtres. »
(1) Cf. Séailles, liemin, p. 13r..
(2) Cf. Kf.nan, Vie de Jésus, pp. 83-84 : «... le Jésus des premiers jours, jours chastes et sans mélange... «
(3j Ibid., p. 298. Zellf.r, dans son remarquable article sur Strauss et Renan, paru d'abord dans la Hislorisclie Zeitschrift de Sybel, puis dans Vorlruge und Abhandlungen, I-, pp. iSO sqq.. a rendu hommage à l'iL'Uvre française sur ce point, bien qu'il trouve en gêné-