‹ David-Frédéric StraussChapitre 26 sur 82 · STRAUSS ET LA FRANCR · texte numérisé non relu

STRAUSS ET LA FRANCR

cisine ol d'ironie (lU il se plaîl niônie, en monisie clécidr, à criliqurr Ions les « dualismes » de Vollaire, soit an nom du i>anlliéismc,soildéjàaunom d'une Ihéorie évolutionnisle de la nature (2) ; mais il proteste contre reux (|ui ne prennent [)as au sérieux les écrits philosophiques de l'auteur des Lettres anglaises; il accorde (pic la uiailrise dont Voltaire a fait preuve dans sa propagande continentale en faveur des idées de Locke et de Newton tient lieu d'originalité. Il reconnaît aussi que le paradoxe de ['Essai sur les mœurs représente l'anlithèse qu'appelait nécessairement la thèse du Discours de Bossuel ; s'il était réservé à Herder cl à Hegel de trouver une synthèse, qui mette de l'ordre dans l'apparente folie de l'histoire humaine, sans avoir recours aux décrets arbitraires d'une Providence céleste, Vollaire a dit du moins le mol qui convenait à son époque (3). De même les théories aristocratiques du seigneur de Ferney, qui voulait imposer le despotisme éclairé à la canaille seront plus d'une fois justifiées par l'expérience, bien qu'il faille tendre à l'idéal humanitaire de Jean-Jac- (jues Rousseau {\). Dans le domaine religieux enfin, c'est la superstition, c'est l'église qu'a voulu écraser Voltaire et non la morale du Christ : tout au plus est-il permis de regretter que l'élève des jésuites, l'adversaire des jansénistes et de Genève, n'ait pas compris toute la portée de la Reforme qui a taillé en pièces le Lévialhau monstrueux de la hiérarchie catholique (5).

Mais à vrai dire, c'est moins l'œuvre (jue la personne

(1) Stralss. Vollaire, p. 245.

(2) Ibid., p. 230. Strauss vient d'éludior Darwin ; il écrit à KaliMlt", (\f iJarnistadt, W 16 janvier 1869 : - Il a fallu Darwin j.our nous lii)éier de la création; nous autres philosophes, nous ne demandions quà nous en évader; tuais c'est Darwin (pii nous a montré la porte de sortie. » Ausgeiv. liriefe, p. .">06.

(3) Vollaire, p. 20.5.

(4) Ihid., p. 324.

(5) Cf. Strauss. Vollaire, p, 272.

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mèine de Voltaire qui a séduit Strauss: ce sont surtout les lettres, où l'homme apparaît plus que l'auteur, qui ont intéressé le biographe. Strauss ne se dissimule pas toutes les petitesses du caractère de son héros ; mais il ne peut se défendre d'aimer ce diable d'homme qui a eu de l'humanité tant de qualités, à côté de si grands défauts : il lui sait gré de son indulgence pour des amis indignes autant que de son dévoûment à la cause des protestants martyrs ; il a été touché surtout de la sollicitude dont le patriarche de Ferney a fait preuve à l'égard de la nièce du grand Corneille (i) : la phrase de Voltaire sur le devoir du soldat qui voit en péril la famille de son général, rachète presque aux yeux de Strauss l'attilude que le philosophe français — et sa nièce Mme Denis — se sont permise vis-à-vis de Frédéric II. Bien plus, le grave docteur souabe admire le génial gamin de Paris à qui ni le travail, ni l'âge, ni la maladie ne purent ravir la jeunesse et qui sut encore à soixante-quinze ans inventer et exécuter de puériles espiègleries. Pour ÎNléphislophélès, Faust a des trésors d'indulgence : il est convaincu au fond que son ami — dont s'inquiète tant l'âme de Marguerite — trouvera grâce devant le Seigneur, dont il a si brillamment servi les desseins par sa malice infatigable (2). Lenfant prodigue du catholicisme français a été malgré tout le collaborateur du protestantisme allemand.

Nul n'était mieux placé que Renan pour bien apprécier le l'o//r//re de Strauss. Malheureusement, au moment où l'œuvre parut, la guerre fut déclarée entre l'Allemagne et la France. Le 3i juillet 1870, Renan écrit de Sèvres à Strauss :

« Votre charmant volume de Voltaire m'est réguliè-

(1} C'est à sa fille — et non au public — que Strauss songea dabord quand il copia les extraits des lettres de Voltaire, qui forment le troisième appendice de son livre. Cf. Liler. Denkwiird. {Ges. Schr., I, p. 69).

;2) Cf. la conclusion de Vollaire, p. 344.

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reiueiiL parvenu ; et si j'en ai tardivement achevé la lecture, cela lient à un voyage ([uc j(î faisais dans les mers polaires avec le prince Mapoléon, et (jue la guerre a interrompu. Peu lie lectures m'ont fait autant de plaisir que celle de ces pages pleines d'esprit, de finesse et de tact, où le vrai caractère de notre grand homme du dix-huitième siècle, si souvent méconnu, est admirablement rétabli. Voltaire a, dans ses qualités et ses défauts, des côtés si profondément fran(,:ais qu'il pouvait sembler impossible qu'un étranger ne commît pas, en le jugeant, quelque gaucherie.. . Vous avez marché à travers ces dangers avec un équilibre parfait. Votre livre est la vérité mènu^, et me fait vivement désirer (pie vous traitiez de même quelque autre épisode de notre histoire religieuse...

Que vont devenir, cher maître, nos efforts vers l'honnôte et le vrai dans l'affreux orage qui vient d'être déchaîné il y a quelques jours ? Vous comprenez ma douleur, à moi et au petit nombre d'hommes ([ui avaient fait de l'union inlellectuelle de l'Allemagni' et de la France le but de leui- activité. Ce nest ici ni le lieu, ni le temps de vous dire tout ce que je pense sur ce sujet. Vous pensez sans doute comme moi que le devoir de l'ami de la justice et de la vérité est, tout en remplissant ses devoirs à tous les degrés, de se dégager du patriotisme étroit (jui rétrécit le cœur et fausse le jugement. Voilà la haine, l'injustice, les appréciations ini(jues mises à Tordre du jour pour un siècle entre les deux [)ortions de la famille européenne don! lenltMite est le plus n(''ressaire pour l'œuvre de la civilisa lion, .l'ai loujoiu-s considéré ci4te guerre comme le plus grand malheur qui {)ùt arriver à l'humanité. Je la croyais conjurée. Le serrement de cœur que j'ai éprouvé à Tromsoë, (juand un télégramme funeste nous a appris que la guerre était certaine, est la plus pénible impression que j'aie éprouvée de ma vie (i). »

(1) Cité par Strauss, Liler. Ijenkiv. [Ges. Schr., I, pp. 74-7.:. j LÉVY. — Slrouss 16

Strauss répondit par une lettre publique qui parut le 18 août 1870 dans la Gazette d'Augsbourg. Il remercie Renan et rend hoinmag-e aux sentiments qu'il exprime ; mais il constate que la guerre Franco-Allemande était inévitable depuis Sadowa, de même que la guerre de Sept ans a été la conséquence fatale des campagnes du grand Frédéric en Silésie. Comme l'Autriche au dix-huitième siècle, la France du dix-neuvième n'a pas voulu renoncer à la suprématie ; Bismarck a réalisé l'œuvre qu'avaient préparée la Réforme et la littérature classique de l'Allemagne; la France a hâté le succès de sa rivale, par les campagnes du premier Empire, par la maladresse jalouse de Napoléon III et de son peuple, autant que par les contre-coups de ses trois Révolutions. L'Allemagne est au moins l'égale de la France en civilisation et en littérature : elle lui est supérieure dans le domaine de linstruclion et de l'éducation, grâce à la Réforme ; même au point de vue politique, l'Allemagne est plus avancée que la France, malgré les mouvements de 1789 à 1848; car la monarchie constitutionnelle, — seule forme politique durable en Europe, de l'aveu même de Renan — a plus de racines sur la rive droite du Rhin que dans un pays qui oscille de l'anarchie au despotisme. Il n'est pas possible de méconnaître toutes les bonnes qualités delà nation frantjaise; mais les nations, comme les individus, ont leurs défauts. Or l'Allemagne a fait son éducation à la dure école du malheur, tandis que les vices de la nature gauloise — gloriole, esprit d'aventure, goût du pillage, [)rétention à l'hégémonie — ont été cultivés par Louis XIV et les Napoléons. Les Allemands ont compris que les prétentions de leurs voisins étaient inacceptables : ils ont pour eux aujourd'hui le droit et la puissance : ils prendront des garanties pour leur sûreté. Quand la France trouvera barrée la mauvaise voie, elle suivra les bons conseils (1).

(1) Ges. Schr., I, pp. 299-310.

STKAUSS liT LA FRANCE 24;>

Strauss, aprt's s'être excusé d'avoir été obligé de publier sa lettre dans uti journal, concluait : ■< J'estime qu'il peut y avoir queUpie utilité à ce que dans cette crise, deux hommes appartenant aux deux nations, mais indépendants l'un et l'autre dans la sienne (i), et également éloignés dt; l'agitation poliliipie, échangent leurs vues en toute franchise mais sans passion, sur les causes et la portée de la lutte actuelle ; car les pages que je viens décrire n'auront complètement atteint \cu\- but (jr.c si elles vous déterminent à un semblable exposé de sentiments, faits à votre point de vue. »

Henan se rendit à cette invitation ; il fit paraître sa réponse le 16 septembre 1870 dans le Journal des Débats. Il reconnaît que les idées de Strauss sur Tliistoire du déveloj)pement de l'unité allemande sont d'une parfaite justesse. ^< Au moment où j'ai reçu le numéro de la Gazelle tVAiujsboiiry qui contenait votre belle lettre, j'étais justement occupé à écrire pour la Revue des Deux-Mondes un article qui paraîtra ces jours-ci etoù j'exposais des vues identi(jues aux vôtres (2). » L'Allemagne a le meilleur titre national, je veux dire un rôle historique de première importance, une ûme, une littérature, des hommes de génie, une conception particulière des choses divines et humaines. L'Allemagne a fait la plus importante révolution des temps modernes, la Réforme ; en outi'c, depuis un siècle, l'Allemagne a produit im des plus beaux développements intellectuels (ju il y ait jamais eu. La constitution d'une nation

(Ij La traduction de Cli.nles Ritler, citée par llenan, i)Oile : » indépendant» l'un de lautre '•; le texte allemand dit : « jeder iii der -einigen unabh.ïngig ■>.

;2) (resl larticlc sur la yuerrc entre la France el l'Allemagne {lieuue des Deux-Mondes, 15 septembre 1870.) Il y a, en elTet,des ressemblances fra|)pantes entre les idées el les expressions mêmes de Henan et de Strauss. Cf., par exemple, sur la « vocation » de Frédéric II, Strauss, Voilai p. 2!tî), el Renan, liéforme inlcllectuelle et morale, p. HU.

allemande était donc légitime et inévitable, surtout depuis que les déplorables folies du premier Empire eurent montré que Tunité allemande était une mesure de précaution justifiée. L'unité allemande ne pouvait se faire que par la Prusse ; mais la Prusse féodale et orthodoxe n'est pas l'Allemagne parlementaire et libérale. Une évolution pacifique eût fait disparaître le levain dans la pâte : ce rêve a été déçu par l'amère réalité. Le gouvernement français a commis des fautes ; mais le gouvernement prussien, qui avait sollicité et accepté l'alliance secrète de l'empereur Napoléon 111, devait à la France une grande reconnaissance pour la part, réelle quoique négative, que cette dernière avait prise à la fondation de l'Allemagne. Dans les causes éloignées de la guerre un esprit impartial peut faire presque égale la part de reproches que méritent les deux côtés ; quant à la cause prochaine, ce n'est qu'un pitoyable incident diplomatique. La guerre n'était nullement inévitable : la Fiance, privée de sa dynastie royale, riche et démocrali(|ue, avait trois raisons de vouloir la paix. 11 n'y avait (ju'à attendre : le temps a bien éliminé la haine séculaire de la France et de l'Angleterre.

Comment finira ce qui n'aurait pas dû commencer ? Que l'Allemagne ne porte pas atteinte à l'intégrité de la France. La France est nécessaire à l'harmonie du monde : la suppression ou l'atrophie d'un membre fait pâtir tout le corps. Que l'on n'oblige pas la France à n'avoir d'autre but que la revanche. Si l'on se meta raisonner sur la race des Alsaciens, on ouvre la porte à toutes les guerres ethniques. Il ' faut corriger le principe de nationalités par le principe de fédération ; il faut qu'il y ait une Europe comme il y avait une Église au moyen âge. Les questions démocratiques et sociales seront peut-être la grande pacification de l'avenir. Les vertus militaires ne gagnent pas le royaume du ciel (i).

(1) Renan, Réforme iniellecluelle el morale, pp. 168-186.

STPAUSS ET LA FRANCE ^ir,

Str;uiî<>i i-rpli(jiiapai- im<» nouvelle lollro diil<'M' de Darinsladl le -u) sej)ltMiil)ie 1S70, qui parut dans [la (îa-ellc d'AïK/shourt/ du > oclolii(\ Il Mïainlicut que la ij^utuTC élail inévitable parée (pie les Franc^ais ont toujours visé la l'roulière du Rhin, et ipiil leur fallait une revanche de Waterloo et même de Sadowa. La l^russe ne devait rien à Napoléon III, parce (pi'il l'avait laisse'' ri'mporler la victoire sur l'Autriche ; elle avait permis de son coté l'annexion de la Savoie et de Nice. L'opinion allemande est aussi susceplihle ipu^ l'opinion française ; (pi'auraient dit les particularistes et les démocrates, si les Prussiens avaient cédé, ne fût-ce que dans l'atlaire du Luxembourg? Qu'on ne craigne pas l'orgueil des Hohenzollern : la mesure est de tradition dans leur maison. L'Allemagne iînira sans doute par aI>sorber la Prusse; mais il est bon que cette évolution ne soit pas trop rapide : les Allemands du Sud ont besoin d'être dressés par la discipline morale, militaire et politique du Nord; la réaction piétiste et le gouvernement des hobereaux ne sont d'ailleurs pas éternels, même au-delà de l'Elbe. L'annexion del'Alsace-Lorraine, qui est nécessaire à la sûreté de l'Allemagne, ne compromettra pas la vie de la nation française. Sans doute la France ne pourra plus, pour marcher à la tète de la civilisation, entraîner des hordes de turcos à travers l'Europe : qu'elle reste chez elle et améliore ses écoles. La France, quoi que fassent les Allemands, désirera la revanche : le meilleur moyen d'éloigner une nouvelle guerre est de rendre à l'Allemagne le pays entre Baie elle Luxembourg; l'Allemagne réorganisée ofl'rira à l'Alsace-Lorraine des avantages que le particularisme ne pouvait lui oITrir. Il ne saurait être question d'un congrès: celui de N'ienne a laissé de trop mauvais souvenirs ; que ceux ([ui ont gagné la guerre dictent la paix. Le sermon sur la montagne n'a rien à voir avec la politique : il y a des guerres justes et salutaires. ^Qu'on ne craigne pas d'ailleurs un î1ge de fer : les Allemands ont

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du travail à la maison ; c est le moment pour eux de fonder une union solide ( i).

Renan ne connut cette réplique de Strauss qu'après la conclusion do l'armistice, au mois de février 1871 : il ne put faire à temps les rectifications nécessaires (2). D'autre part, la Gazette d'Augsbourg n'avait pas inséré la traduction de la lettre de Renan du 16 septembre, tandis que le Journal des Débats, dont la situation était autrement délicate, avait cru devoir insérer les pages de Strauss. Enfin Strauss avait réuni la lettre de Renan aux deux siennes pour en faire une brochure qui fut vendue au profit d'invalides allemands. Renan se plaint donc, dans une nouvelle lettre, que la passion empêche son adversaire « de voir ces mièvreries de gens blasés que nous appelons le goût et le tact ».

Puis il maintient, au lendemain de la signature du .traité de Francfort, que les Allemands ont joué trop gros jeu, en se comportant avec la France comme s'ils ne devaient jamais avoir d'autre ennemi. Ils ont trop parlé du droit historique, qui est le droit des orangs-outangs et le droit des morts; ils n'ont pas assez tenu compte du droit humain, du droit des vivants, qui autorise aujourd'hui les Alsaciens à choisir leur nationalité. On peut céder des territoires, non des âmes. La politique ethnographique et archéologi((ue que l'Allemagne oppose à la politique libérale de la France suscitera, en face du pangermanisme, le panslavisme. « Combien il eût mieux valu vous réserver pour ce jour-là l'appel à la raison, à la moralité,à des amitiés de principes ! » La Walhalla ne sera jamais le royaume de Dieu. Les problèmes sociaux dépas-

(1) Ges. Se/}/'., l, pp. 323-341. Slrauss a ajouté cette conclusion qui s'adressait plus à ses compatriotes qu'à Renan, après une conversation avec la princesse Alice. Cf. Liler. Denkw. {Ges. Schr., I, pp. 77 sqq.)

(2) Il y avait un malentendu entre Renan et Strauss, à propos des traités de 1814 et de 1815.

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