‹ David-Frédéric StraussChapitre 27 sur 82 · STRAUSS ET LA FHANCK 2J · texte numérisé non relu

STRAUSS ET LA FHANCK 2J

sont le endro des frontières nationales; la fraternilr domine les races. L'Apre et oriiuei lieuse vertu du Jupiter gormanicpie a puni le Promélhée français de sa folle pliilanlhropie ; mais noiis |)ouvoiis dire avec le grand vaincu que tout e«^la ne préservera |»as le vainqu<'ur de londjcr un jour iiiuominieusemoid d'une (dnite horrible (i ,

On peut trouver que ce genre de conversation homérique entre les champions de deux nations rivales est déplacé dans les batailles modernes: la noblesse des idées el la courtoisie des expressions ne servent qu'à mieux mettre en relief la vanité des mots, quand la parole est au canon. Il était utile cependant que les deux thèses soient soutenues immédiatement par des hommes également dignes de représenter leur peuple, el capables de saisir l'enchaînement des causes et des effets. « Il était bon que la parole la plus sage, la plus prophétique à coup sûr qui se soit fait entendre dans ces jours de folie, où se commirent contre la civilisation des crimes inexpiables, fût celle d'un Français, fervent ami de l'Allemagne (•>). »

Il est intéressant aussi de vérifier si « dans ce déchaînement de l'enfer », les auteurs des deux plus illustres Vies de Jésus ont trouvé quelque recours en Christ. Strauss souligne la supériorité intellectuelle et morale que la Réforme a assurée à son peuple ; il montre comment. le respect de l'impératif catégorique a permis à la Prusse de fonder la discipline militaire snr la discipline spirituelle: c'est donc en un sens la religion qui a fait la grandeur de la nation allemande. Mais quand Renan invoque le Sermon sur la montagne, « son savant maître >' qui avail cru trouver

(1) flf. liENAN, Réforme inlellecluelle cl morale, pp. 187-209. (2; Cf. SÉAii.i.r.^. Henan. ]>. 2r,s.

pourlant dans renseig-nemoiil des pacifiques béatitudes, l'essence du christianisme, est embarrassé : « Qui ne respecte, dit-il, comme il convient, l'élévation idéale des paradoxes évangéliques, mais qui ne s'est depuis longtemps mis sur le pied de les traiter cum g'rano salis ? n'est-on pas oblig-é somme toute d'agir ainsi à l'égard de toute parole spirituelle ? » Et après une phrase d'une ironie un peu facile sur le fils, qui, après avoir été frappé sur la joue droite, tendrait la gauche ot sur le gendre qui dans son ménage n'aurait pas le souci du lendemain, Strauss conclut : « L'Eglise catholique s'est tirée d'affaire en distinguant dans les sentences de Jésus les ordres valables pour tous et les conseils donnés pour ceux qui tendent à la perfection ; avec plus de profondeur, l'église protestante a su introduire la chasteté dans le mariage, la pauvreté dans la propriété, la paix dans la guerre : cette solution suffit à nous rassurer nous aussi (i). >» Ainsi Strauss se contente praliquement d'une cote mal taillée, comme l'église luthérienne qui prétend concilier la misère spirituelle et la richesse temporelle, l'amour en Dieu et la haine sur terre, en établissant une cloison élanche entre les choses de l'âme et le domaine du corps, entre la foi et les œuvres, entre la religion et la nation. Le philosophe allemand continue à prendre au figuré les franches et simples paroles de l'ouvrier galiléen, qui sut révéler Dieu aux humbles.

Renan, malgré son ironie parfois un peu hautaine (2), est plus naïvement fidèle à l'Évangile des pacifiques et des doux vaincus de la vie. Ce grand sceptique est sincère, quand il écrit en pleine guerre au docteur allemand :

(1) Ges. Schr., I, pp. 337-338.

(2) « Si ma chétive prose a pu procurer quelques cigares à ceux qui ont pillé ma petite maison de Sèvres, je vous remercie de m'avoir fourni l'occasion de conformer ma conduite à quelquesuns des préceptes de Jésus que je crois les plus authentiques. » (Renan, Réforme intellectuelle et morale, p. 191.)

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« Ah ! clior m;ulio, (jue .Irsiis a bien lail do lonilor \v royaume de Dieu, un monde supérieur à la haine, à la jalousie, à l'orgueil, où le plus eslimé «sinon pas, comme dans les tristes l»Mnps (|uc nous traversons, celui qui fait le plus de mal, celui (pii frappe, tue. insulle, celui qui est le plus meilleur, le \Au> déloyal, le plus mal élevé, le plus déliant, le plus porlidc, le plus fécond en mauvais jirocédés, en idées diaholiipies, le plus fermé à la pitié, an pardon, cehii qui n"a nulle politesse, ([ui suipi-end son adversaire, lui joue les plus mauvais tours ; mais celui qui est le plus doux, le plus modesle, le plus éloigné de toute assurance, jactance et dureté, celui qui cède le pas î\ tout le monde, celui j[ui se regarde comme le dernier ! La guerre est un tissu dépêchés, un état contre nature où l'on recommande de faire comme belle aclion ce (ju'en tout autre temps on commande d'éviter comme vice ou défaut, où c'est nu devoir de se réjouir du malheur d'antrui, où celui qui rendrait le bien pour le mal, qui pratiquerait les préceptes évangéliques de pardon des injures, de goût pour l'humiliât ion, serait absurde et même blâmable. Ce qui fait entrer dans la Walhalla est ce (jui exclut du royaume de Dieu II. »

Oui, Henan est sincère quand il écrit de Paris le i^^ septembre 1870 au théologien souabe qui trouve que Bismarck et Mollke tardent à bombarder Babylone : « Avez-vous remarqué que ni dans les huit béatitudes, ni dans le sermon sin* la monlagne, ni dans rKvangile, ni dans toute la littérature chrétienne primili\e, il n'y a pas un mot qui mette les vertus militaires parmi celles qui gagnent le royaume du ciel? » Mais il faut bien dire que cette naïveté évangélique (pie le philosophe français voudrait faire revivre, risquerait de faire autant de mal que l'esprit belliqueux, tant à la vie des nations civilisées qu'au progrèsde

(1) Rf.nan, Réforme iiilellecltielle el morale. |t|>. ls4-ls."».

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l'humanité ; et on ne peut qu'approuver la réplique de Strauss sur ce point: « Sans doute, comme vous le remarquez, il n'y a nulle part dans lÉvangile ni même dans la littérature chrétienne primitive, un mot qui donne aux vertus militaires droit d'accès à la cour céleste: mais par contre on n'a jamais trouvé nulle part un État, chrétien ou païen, qui n'ait su apprécier ces vertus, faute desquelles aucune nation n'aurait pu subsister. Vous dites beaucoup de mal de la guerre ; je serais tenté, sans vous contredire, d'en dire beaucoup de bien: ainsi à nous deux, nous aurions peut-être épuisé la vérité (i). »

Mais, si Renan a eu le tort de garder de l'Évangile la prédication de la défaite résignée avant la bataille, il a su par contre dégager de l'apocalypse judéo-chrétienne les promesses de revanche nationale et sociale qu'elle contient; il a su tirer de l'enseignement de l'apôtre juif des gentils, la leçon significative: non est Judœus neque Gr^ciis; Ijief la fraternité des enfants de Dieu n'est pas pour lui un vain mot. En ce sens aussi, Strauss et Renan ont bien

(1) Ges. Schr., I, p. 338. — Strauss a essayé dètre juste envers Renan. Vischer avait considéré l'allusion au sermon sur la montagne comme une hypocrisie impertinente : Strauss lui répond quil y a réellement en Renan, en ilépit de ses allures modernes et romanesques, un sens de l'exaltation ascétique : <> Sa sympathie pour l'Évangile de la pauvreté et de la résignation, pour saint François et les tendances analogues est sincère. Il y a une édition illustrée de sa Vie de Jésus : les personnages du Nouveau Testament y ressemblent à des Bédouins, à force de naturalisme ; ils sont absolument laids, une vraie racaille ; le seul homme convenable de la bande est Pilate ; le dernier cahier de cette édition contient une préface qui permet le mieux d'apprécier l'attitude de Renan à cet égard. » Il convient de constater que Strauss a pour Renan une sympathie particulière, car, dans cette même lettre écrite à Vischer, de Darmstadt, le 17 novembre 1870 [Ausgeir. Briefe, pp. 522-.")23), l'auteur de la Nouvelle Vie de Jésus se plaint qu'on hésite à bombarder la grande Babylone des bords de la Seine : « Si Paris, dit-il, n'est réduit que par la famine, on pourra prétendre que les barl)ares n'ont pas osé tirer sur la métropole de la civilisation. »

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rcprrsenU* loiir iiiilioli, rAIlcniand lu nation delà H(''l"orm(' (jui a été à demi laïcisée, mais (|iii osl demeurée à demi conservatrice; le Français la nation de la Hévolution, qui a parfois des retours de calholicismc, mais qui est déjà acquise à moitié à l'ordre fraternel de l'avenir. Si l'on accorde à Strauss que lîismarck a récolté ce (jue Luther avait semé, ne doil-on pas en revanche garder avec Renan l'espoir qu'une plus belle moisson est réservée au pays qui, au dix-neuvième siècle, a été puni plus encore pour sa générosité que pour ses fautes?

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