CHAPITRE XIII L'ANCIENNE ET LA NOUVELLE FOI
Strauss fut heureux du succès que les lettres adressées à Renan pendant la guerre lui valurent en Allemagne; mais sa joie patriotique, si sincère qu'elle fût, n'était pas exempte d'inquiétude. Il se rendait compte qu'il y avait une part de vérité dans la thèse de son adversaire ; il se demandait si la victoire de l'Allemagne était bien le triomphe des idées qui lui étaient chères ( 1 1 ; et c'est cette préoccupation qui le décida à publier sa dernière profession de foi.
Depuis plusieurs années déjà, il songeait à écrire le nouveau catéchisme que son frère lui avait demandé dès i863; nous le voyons en i865 faire part de son plan à Zcller, qui lui donne les renseignements bibliographiques indispensables (2). C'est en vue de son œuvre qu'il lit les principaux traités de Schopenhauer, puis l'Histoire du Matérialisme, de Lange, la Philosophie de l'Inconscient, de Hartmann, la Descendance de F homme, de Darwin. Ce qu'il se propose de donner au public, c'est une Nouvelle Dogmatique, plus populaire et plus positive que la première,
(1) Il écrit à Meyer, le 18 décembre 1870: « 11 est certain que nos victoires sont aussi le triomphe de Miihler et d'Eulenburg. » [Ausgew. Briefe, p. .525.)
(2) Cf. Ges. Schr.. VI, Vorwort des Herausgebers, pp. i-xiv.
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conmu' la Nouvelle Vie de Jésus ôlait moins savante ol moins critiqno que rœnvie de iS.'iô. Mais an lendemain de la i^uerre, le earaclère agressif de son œuvre s'accenlue : c'est dans le KulturknmpI' qui divise l'Allemagne que Strauss veut intervenir. Les partisans d»^ l'infaillibilité du pape elles vieux-catholiques, les vicux-lutliériens, les amis de l'Union évangélique et les champions de TAlliance prolestante ont pris position ; seuls, ceux à qui les dogmes et les Eglises ne suffisent plus, restent muets. En particulier la minorité qui lient à mettre dans le système de ses idées une cohésion logique, qui rejette avec l'infaillibilité du pap(^ toute distinction entre les clercs et les laïques, et avec la divinité de Jésus tout culte évangélique, n'a encore rien dit : c'est en son nom que l'auteur de V Ancienne et la Nouvelle foi va parler (i).
La première question de son catéchisme est : « Sommesnous encore chrétiens ? » Pour y répondre, Strauss examine les dogmes de la Trinité, de la création, de la chute, de la Rédemption et il montre coml)ien il est difficile de concilier la foi traditionnelle et nos connaissances scientifiques ou nos idées morales. 11 ciilique les compromis proposés par Schleicrmacher ; il montre pourquoi tout l'etrort du combat engagé autour du christianisme s'est porté sur la vie de Jésus : c'est qu'ici le fondateur de la religion en est, en même temps, l'objet principal ; il faut donc, si l'on veut maintenir le eulte, prouver que le Fondateur a été, sinon un Dieu, comme on la cru pendant des siècles, du moins un homme si singulièrement éminent, que notre vie religieuse encore aujourd'hui en dépend tout entière 1:2). Mais la critique des Evangiles a ruiné l'argumentation du théologien romantique ; il ne subsiste presque rien de la biographie de Jésus ; le caractère hislorique de ses discours
(1) Cf. Ge&. Schr., VI, pp. 1-:^.
(2) Ges. Schr., VI, p. 32.
est contesté ; les interpolations judéo-chrétiennes ou pauliniennes ont recouvert le texte primitif. Tout ce que nous pouvons dire c'est que la doctrine du Galiléen ressemblait à celles de Çakyamouni, sauf que, dans le christianisme, la magnificence céleste du monde futur opposait une espérance de joie à la tristesse de la vie présente ; Schopenhauer, en éliminant le rêve consolant de la foi née entre le Jourdain et la Méditerranée, n'a gardé que le pessimisme que la religion de l'Occident implique aussi bien que celle de lOrienl. Pratiquement d'ailleurs, le dualisme chrétien a les mêmes conséquences que le nihilisme bouddhiste : la propriété, !a richesse, l'industrie, le commerce, le luxe et par suite la science et l'art, sont condamnés; l'Evangile — comme l'a fait remarquer Renan, trop tard par malheur, mais fort justement en 1870 — n'enseigne ni le patriotisme, ni les vertus civiques, ni les sentiments de famille. La prédication du Galiléen ne s'explique que par la situation désespérée de la nation juive sous la domination romaine. Dans cette situation, — qu'on peut comparer à celle des Polonais dans l'empire russe, — les Juifs n'attendaient plus le salut que d'une intervention céleste, surnaturelle, magique. Même après la mort du nouveau Messie sur la croix, ses disciples continuèrent à espérer : ils eurent des visions, et l'illusion dç leur extase créa la légende de la résurrection du Christ el l'attente de son retour. Saint Paul nous dit expressément (|u'il comj)tait revoir le Maître avant de mourir lui-même. Mais dix-huit siècles se sont vainement écoulés depuis, et toute l'ambi lion des peuples modernes est orientée dans une direction diamétralement opposée au rêve naïf de la génération des apôtres. La terre est le champ de travail des hommes d'aujourd'hui ; la croyance à l'au-delà n'est plus qu'une ombre qui continue à nous suivre par habitude, mais qui n'influe plus sur notre action (1). Ce qui reste du Jésus de (1) Ges. Schr.. VI, pp. 42-49.