L ANCIENNE ET LA NOUVELLE I
degré; raôme les senliinenls sociaux ou uioraux a|)paraissenl (liez les auiinaux supérieurs et il n'y a pas plus chez Ihoninu' tiue ehez lanimal d'unie indépendante du corps.
Mais c'esl là, dira-l-ou, du pur nialérialisnie ! Ou'iraporle? Matérialisme et idéalisme ne sont (jue deux ex{»ressions presque synonymes pour désigner le monisme qu'il convient de substituer au dualisme chrélien et à la téléologie. Nous n'opposons plus l'ûme et le corps, l'éternité et la durée; nous ne croyons plus à un jugement dernier; nous estimons qu'à tout moment, le but de l'évolution est atteint. Le Tout n'est à aucun instant du temps plus parfait qu'à l'instant précédent ou suivant; la distinction même du passé et du futur n'existe pas dans l'infini (i).
Nous sommes obligés néanmoins de nous poser une quatrième question : Comment organiserons-nous notre vie ?
Il y a chez l'homme comme chez l'animal supérieur une force centrifuge : l'égoisrae et une force centripète : l'instinct social. Chez les hommes primitifs l'attraction grégaire a dû être d'autant plus puissante que l'union seule pouvait donner à la horde quelque chance de résister aux ennemis et à la nature. Or toute organisation tend à développer la bravoure et la justice : une expérience sanglante a créé peu à peu les usages,, les lois, les devoirs moraux que les tribus ont imposés à leurs membres; le Décalogue par exemple est né d'un besoin social révélé par l'expérience : cette origine suffit à établir l'utilité, la nécessité extérieure des préceptes moraux : mais elle ne leur confère plus aucun caractère sacré ; il faudrait en prouver la nécessité intérieure en montrant qu'ils sont fondés sur la nature et l'essence de l'homme.
Or Jésus, en recommandant de donner à autrui ce qu'on voudrait en recevoir, a exprimé une sentence philoso-
^1) Ges. Schr., VI, p. 151.
phique, mais il ne Ta pas démontrée. L'ordre naturel — chez les stoïciens — le principe de contradiction — chez Kant — la pitié — chez Schopenhauer — ne suffisent pas à constituer une morale complète. Strauss propose la définition suivante : Toute activité morale de l'homme consiste à conformer l'individu à l'idée de l'espèce ; réaliser l'espèce en soi et en autrui, voilà le devoir. L'homme est au sommet de l'évolution vitale sur notre planète; arrivée à cette hauteur, la nature s'arrête pour se connaître et pour calmer son ardeur sauvage : l'humanité doit être pour ainsi dire le placidum capiit, que le Neptune de Virgile fait surgir des vagues en fureur pour les apaiser (i). L'homme doit étudier la nature, pour la dompter en lui et hors de lui; il faut que la conscience de la solidarité humaine devienne sa seconde nature.
En conséquence, l'homme évitera également la sensualité païenne et l'ascétisme chrétien : la monogamie et l'égalité entre les époux donnera au mariage une valeur morale supérieure. Pour réagir contre les mœurs des Juifs, qui abusaient de la répudiation, Jésus a voulu rendre indissoluble le lien conjugal : le divorce est pourtant parfois nécessaire. — Les guerres doivent devenirplus rares, mais elles ne cesseront pas. Dans le passé, les grands conquérants ont été les agents nécessaires du progrès : sans l'invasion d'Alexandre en Asie, nous n'aurions sans doute pas eu de christianisme. Aujourd'hui encore, les guerres sont indispensables comme les orages. Les hommes seront toujours agités par les passions et leur conduite ne sera pas dictée par la raison pure. — La nation est, dans la hiérarchie humaine, le degré intermédiaire entre l'individu et l'espèce ; qui ne veut rien savoir de sa nation ne devient pas citoyen de l'univers, mais reste égoïste ; où il n'y a pas de sentiment national, il n'y a pas non plus d'aspirations idéales ;
(1) Ges. Schr., VI, p. 163.
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loiil eniionii de l;i religion |)iUri()li(|ii(* csl un cnncini du projj^rès huuuiin ; uous iivons le dioit de le désigner [)ar un hic ni(jer est, y\\\\\ poile K' capuchon noir ou K; bonnet rouge (r .
Le fiouvernement républicain convient peul-èlre aux i;tats-Unis ou à la Suisse ; il serait dangereux pour l'Allemagne, cpii est exposée à la fois aux ambitions russes et au désir de revanchede la France. Mèine en n'envisageant que l'inlérèl deriiunianilé, linstitulion monarchique est défentlable ; sans doute la monarchie aggrave les charges financières ; elle restreint la liberté individuelle et elle ne permet pas la collaboration de tous les citoyens au gouvernement; mais il semble qu'elle soit plus favorable à la science, à l'art, à la littérature, qu'elle évite mieux la corruption politique et morale, l'agitation continuelle et la barbarie démagogique ; et ces avantages compensent bien les inconvénients du régime. En politique, l'Allemagne doit prendre modèle plutôt sur l'Angleterre que sur l'Amérique ou la France. Strauss est fier d'être un fils de cette bourgeoisie allemanile, si morale, si industrieuse, qui sait cultiver les sciences et les arts ; mais il veut maintenir l'influence de la noblesse terrienne, en la limitant par celle de l'arislocratie industrielle et intellectuelle. La bourgeoisie contemporaine a d'ailleurs le tort tlavoir oublié les vertus traditionnelles des classes moyennes; or, les excès de la spéculation et du luxe sont d'autant plus dangereux iju'Annibal est à nos portes, sous l'aspect du quatrième État. Les faux prophètes entraînent la masse et personne n'ose sérieusement combattre la manie égalitaire : les Bismarck el les MoltUe, après les G(elhe et les Ilumboldt, ont pourtant montré ce (jue peuvent les individus supérieurs. Pour(juoi faul-il qur Bismarck lui-même ait accordé le sull'rage universel, pour jouer un mauvais tour à ses
(1) Ges. Srhr., VI, p. 177.
adversaires libéraux? Peut-ôlre pourrail-on réparer cette faute, en marchandant avec le Reichstag : on obtiendrait peut-être un suffrage censitaire en échange d'indemnités parlementaires. — L'agitation contre la peine de mort est une autre manifestation de rhumanitarisme dangereux qui compromet la sécurité sociale.
îl faut régler les rapports de l'Église et de l'Etat dans le sens du bien public et de la liberté de conscience. Il faut accorder le mariage civil et le droit de n'appartenir à aucune confession. Toutes les tentatives faites pour concilier la révélation et la raison sont vaines ; la foi de la Ligue protestante est même plus absurde que la foi ancienne, car le christianisme modernisé se contredit luimême, tandis que Torthodoxie ne contredit que la raison (i). Les cérémonies des communautés libres sont d'une sécheresse abominable.
Il ne faut pas fondei- d'Église nouvelle. N'y a-t-il pas d'autres sources d'édification que le sermon ? L'histoire ancienne, moderne ou contemporaine, les sciences naturelles, les œuvres de nos grands poètes et de nos musiciens ne suffisent-elles pas à nous élever le moral, à satisfaire l'esprit, le cœur et l'imagination ? Les drames de Lessing et les chants de Gœthe ne sont pas plus difficiles à comprendre et ne contiennent pas moins de vérités salutaires ou d'expressions admirables qu'une lettre paulinienne ou un discours johannique du Christ. La conclusion logique de r Ancienne et la Nouvelle Foi est une étude sur Lessing, Gœthe et Schiller, sur llavdn, Mozart et Beethoven.
L'Ancienne et la Nouvelle Foi lit scandale, comme jadis la première Vie de Jésus. Tout le monde condamna
(1) Ges. Schr.,yi. p. 197.
LANCIKNNK ET LA NOUVELLE FOI L'i;."
Slraiiss: <-nlholi(|ii(\>^ ol Iulliéri(Mis, orlliodoxos ol lihéraux, consorvaleurs ol socialistes, doriiicrs lidrles de llcgol cL premiers apôtres de \\'aii;ner, se trouvt'reiil presque d'aecord contre le trouble-fOle. Le vieux Viselier fut déçu (i) et le jeune Nietzsche i a) s'indif^-na. Les théologiens et les naturalistes blûmérent la témérité ou rineonséquence du nouNcau i-atéchisme. Strauss s'était hrouillé ;\ la fois avec les dévols en niant la divinité de Jésns et avec la Ligne l)rolestanle en rejetant tout coniproniis entre la foi el la science; il avait lu-avé l'opinion des classes dirigeantes en soutenant le matérialisme et provoqué en même temps les attaques des démocrates en défendant les privilèges de la noblesse et de la bourgeoisie ; il avait osé opposer les œuvres des artistes et des philosophes à l'Écriture sainte et il n'avait pas craint cependant de froisser les fanatiques de Beethoven et de Schopenhauer. Il avait dédaigné tonte habileté tactique, et il s'était exposé aux feux croisés.
Il convient de rendre hommage ^ cette attitude franche et courageuse du vieillard. Pour la deuxième fois, à la fin de sa vie comme dans sa jeunesse, Strauss avait su dire à -son peuple et à sa génération une vérité douloureuse. En i835, il avait prouvé que la critique des textes évangéliques ne permettait plus le culte de l'Homme-Dieu ; en 187a, il montrait que le progrès des sciences naturelles avait ruiné les croyances anciennes et exigeait l'élaborai ion d'un nouveau catéchisme. Si non seulement nous ne pouvons plus être chrétiens, mais si nous ne pouvons môme plus croire à la Providence et à l'immortalité de l'Ame, ne nous faisons pas d'illusion : il nous faut chercher une nouvelle religion, une morale nouvelle. Il ne suffit pas d'opposer la science au dogme ; c'est en parfaite con-
(1) Cf. ViscHER, Krilische Gange, .Neue Folge, G Ilofl, Slulti^ail, Cotta, 1873, pp. 203-227.
(2) Nietzsche, Unzeilgemùsse Belrachtungen. 1. Sti'ick, Leipzig, Naumann. Cf. Werlie. I, pp. 179-27.'j.
naissance de cause que Strauss a tenu à indiquer dans le titre même de son œuvre qu'il faut substituer à la foi ancienne, non pas une série de théorèmes, mais une véritable « foi » nouvelle (i).
Il partait maintenant des sciences naturelles, comme en i835 il était parti de la critique philologique ; mais il ne se posait pas plus en naturaliste aujourd hui qu'il ne s'était posé autrefois en théologien ; et ceux qui l'attaquaient sur un point de physiologie ou d'exégèse ne l'inquiétaient pas; il était prêt à faire à Dubois-Reymond des concessions analogues à celles qu'il avait faites jadis à Neander ou à Baur ; sa thèse essentielle n'en subsistait pas moins. En i835, il avait dit : nous n'avons plus d'Homme-Dieu ; il nous reste l'Humanité-Dieu ; il s'était demandé en 1872 : nous n'avons plus de Dieu, quelle religion nous reslet-il? Pas plus dans un cas que dans l'autre, il n'avait voulu faire œuvre de destruction. Sans doute, il ne croit pas qu'on puisse rester dans l'Église, quand on ne voit — comme l'avoue son adversaire Dove — dans la foi de ses frères qu'une superstition grossière ; il ne veut plus d'accommodation, d'illusion, d'hypocrisie, de compromis dans le domaine religieux ; il ne cherche pourtant pas noise à ceux qui ne pensent pas comme lui ; il veut s'expliquer devant sa conscience et devant ceux qui ont des idées voisines des siennes. Il veut nous montrer ce que nous avons, mais aussi ce qui nous manque. Il ne nous est plus permis de nous appuyer en pratique sur un système que nous ne reconnaissons plus comme vrai, d'emprunter inconsciemment les motifs de notre action à une foi qui a cessé de nous appartenir ; nous sommes obligés de chercher de nouveaux fondements à notre attitude morale ou spirituelle (2).
Les principes que Strauss propose personnellement peu-
(1) Cf. Ein Nachwort als Vorivorl {Ges. Schr., VI, p. 271).
(2) Ein Nachwort als Vorworl {Ges. Schr., VI, pp. 274-277.)