‹ David-Frédéric StraussChapitre 32 sur 82 · L ANCIENNE ET LA NOUVKI.I.E I-OI · texte numérisé non relu

L ANCIENNE ET LA NOUVKI.I.E I-OI

qui ne produit ([uc pour drlruire, cpii ne rréo (pic pouibroyor(i) ? Il semble cependanl ([ue ces contradiclions ne suffisent pas ii prouver que la tentative de Strauss était entièrement vaine. Strauss a voulu sauver Pâme des religions passées, sans se voiler la face devant la réalité que la science nous présente ; il a voulu tenir compte de la guerre naturelle et de la paix humaine, de la mort inévitable et de la vie triomphante : n'est-ce pas sous une forme analogue (pie nous serons toujours obligés de nous poser le grand problème? Nietzsche lui-même qu'a-t-il tenté, sinon cette sublime folie d'une éthique darwinienne et d'un optimisme désespéré ? (2) Ce n'est donc pas sur la direction que Strauss à vrai dire s'est trompé ; l'erreur à notre sens provient de ses données initiales.

L'essence du christianisme n'est pas, comme il l'a cru, la religion de l'humanité abstraite. L'erreur de Strauss sur ce point a été celle de presque tout le protestantisme libéral; et on pourrait dire à cet égard de Strauss ce que M. Loisy a dit de M. Harnack ou d'Albert Réville (3). Le

(1) Cf. Nietzsche, Werke, I, pp. 221-225.

(2) C'est le sens des deux lliéories capitales de Nietzsche : celle du surhomme et celle du retour éternel. Cf. ce qu'en dit Overbeck dans Bernoclli, Overbeclc iind Nielzi^rhe. lena, Diedcrichs, I, 1908.

,3^ « Le Christ d'Albert Révillc n'est plus du tout juif; il est homme purement et simplement; il proclame la religion de l'humanité. Cependant l'homme absolu n'existe pas dans l'histoire, et la religion absolue ne s'y rencontre pas davantage.

« Certains historiens de .lésus parient volontiers de sa religion ; Jésus lui-même n'en a jamais dit un jnot. îl pensait avoir la religion de son peuple; il voulait en être, pour le présent, le réformateur moral ; et il en annonçait, pour l'avenir prochain, l'acconiplissemenl dans ce règne de Dieu où se définissait l'espérance d'Israël. Ramener cette espérance à la seule idée d'une humanité parfaite, pratiquant le culte en esprit, et vivant de la charité, c'est i)eut-étre utilement transposer l'Kvangile ; ce n'est pas raconter ni expliquer le mouvement évangéli<iue et c'est s'obliger à voir dans le développement ultérieur du christianisme une déchéance à l'égard do^ ce type de religion, qui n'e.st pas un fuit de l'histoire mais une

christianisme comme le judaïsme a été avant tout une grande espérance nationale et sociale et une fraternité patriotique élargie jusqu'aux frontières de l'Église. On ne garde pas l'enthousiasme messianique de cet espoir et l'ardeur dévouée de cet amour, eu réduisant toute la vie chrétienne d'abord à la christologie puis à l'anthropologie; en s'en tenant d'abord à Jésus défini comme prototype de l'homme, puis à l'idée de l'espèce humaine. Jésus le juif, Jésus le prophète et le martyr, Jésus l'utopiste exalté, le Schwdrmer comme ils disent, voilà celui que Strauss et les sages ont un peu trop dédaigné [i).

D'une manière plus générale, l'essence de la religion n'est pas la soumission à l'ordre universel. Strauss sur ce point n"a pas su se dégager des systèmes panthéistes et des équivoques de Schleiermacher. Sans doute il fait des concessions aux théories des épicuriens, de Hume, de Feuerbach ; il admet qu'à l'origine des religions il a y eu une crainte de la nature et un désir égoïste de bien-èlre ; il reconnaît que les seules prières vraies sont celles qui impliquent l'espoir de modifier le cours naturel des choses : telles ont été les prières de Luther. Le grand moine rebelle était fermement convaincu qu'il avait arraché Mélanchthon à la mort, en adressant des reproches à Dieu pour le

conception moderne de tliéologiens très éclairés. » (A. Loisy, Leçon d'ouverture au cours du Collège de France, Paris, Nourry, 1909, pp. 11-12. ) Cf. aussi l'Évangile et i Église, Autour d'un petit livre, et les Évangiles synoptiques.

(1) Strauss a plus d'une foitJ entrevu la réalité liistorique, par exemple quand il montre qu'à l'origine le monothéisme juif exprime la conscience de la horde «'opposant à ses ennemis, ou quand il rappelle que, dans les Actes des Apôtres, le nouveau messianisme de Jésus s'appelle « la Voie » parce que le christianisme avait, comme le boudhisme, un caractère plus pratique que théorique (Cf. Ges. Schr., VI, p. 29), qu'il était plutôt une brève règle de salut qu'une longue doctrine de foi. Mais Strauss ne s'est pas arrêté à ces faits significatifs, parce qu'il considérait l'action comme plus « basse » que la théorie, et la vie extérieure comme moins divine que la vie intérieure.

Page 1