L ANCIENNE ET L.\ NOI VELLK I ()I
cas OÙ le Maître retirerait à son serviteur fidèle un collaborateur doiil le concours lui était iiulis|)ensable. Au contraire les prières de Schiciermacher n'étaient plus de vraies prières ; c'était une contre-façon des prières authentiques des croyants sincères. Strauss accorde de même que la définition (|ue Schleiermacher a donnée de la relif^ion est incomplèle. Sans doute (i l'homme adore le soleil ou une source, un tleuve ou la mer parce (|u'il sent que toute son existence dépend de la lumière et de la chaleur, ou des hienl'aits de l'eau. A l'égard d'un élre comme Zeus qui c^ouverne non seulement la pluie, le tonnerre et la foudre mais encore l'état et le droit, l'homme éprouve un sentiment de dépendance à la fois physique et morale. Mais si
I homme rend hommage aux puissances de la nature et aux maîtres de l'univers, ce n'est pas tant pour exprimer sa dépendance que pour la faire cesser. La résignation à la servitude (M-raserait ou anéantii'ait rhomme ; il faut (|u'il cherche à tout prix à gagner de l'air et du jeu.
II commence donc à personnifier les forces qui le dominent ; quand il s'est créé des supérieurs à physionomie humaine, il n'a plus qu'à se mettre dans leurs bonnes grâces en méritant leur laveur ou en les séduisant par le culte, pour acquérir personnellement de l'influence. A l'origine de la religion il n'y a pas seulement un sentiment de dépendance, il y a aussi un désir de liberté (2), ou si l'on préfère un autre terme, une ambition, une volonté de puissance. Strauss complète donc la définition de Schleiermacher par celle de Feuerbach : il admet que l'aspiration religieuse est à l'origine comme un ressort tendu vers l'action.
Mais s'il en est ainsi, n'est-ce pas dans le domaine de l'action qu'il faut chercher, si l'on veut trouver l'essence des
1 Cf. Ges. Schr., VI. pp. 135-136.
2 Si riioinine. dit Fcucrli.ich, n';iv;iil pas de dôsirs, il n'aiimit pas <le dieu.x.
religions passées? Or Strauss, sans doute parce qu'il avait peu le sens de l'action, a reculé devant cette conséquence lûg-ique du principe qu'il a admis. Il oublie tout à coup la critique qu'il vient de faire de la théoi'ie de Schleiermacher; la thèse dont il a démontré l'insuffisance aux chapitres XLII et XLIII, il la reprend à son compte au chapitre XLIV. « La religion, dit-il, n'est plus en nous ce qu'elle était en nos aïeux ; mais il n'en résulte point qu'elle soit éteinte en nous. Il nous est resté en tout cas l'élément fondamental de toute religion, le sentiment de dépendance absolue. Que nous disions Dieu ou Univers, le sentiment de dépendance absolue est le même à l'égard de l'un qu'à l'égard de l'autre (i). » Voilà ])Ourquoi Strauss croit pouvoir substituer au nom de Dieu le terme d'univers et garder néanmoins l'essence de la religion : voilà pourquoi il exige des autres pour « son » Univers le même respect pieux que le croyant de l'ère ancienne exigeait pour son Dieu ; voilà pourquoi, quand il se sent piqué par les blasphèmes de Schopenhauer, il « réagit religieusement. » Nietzsche, dans sa première Inactuelle, a ironiquement souligné ce procédé pseudo-chirurgical dont Strauss est obligé de se servir pour obtenir la preuve expérimentale que la religion n'est pas tout à fait morte en lui; en réalité, si Strauss — qui avait du goût et du style — a commis ces métaphores, c'est qu'il s'était égaré dans sa démonstration. S'il s'en était tenu à la . critique que d'accord avec Feuerbach il avait faite de la définition de Schleiermacher, il n'aurait pas abouti à l'apothéose de l'Univers, au culte optimiste de la nature entière ; mais il n'aurait pas davantage été conduit au pessimisme. Si en effet la religion est avant tout un désir d'action, elle suppose un choix, une distinction du bien et du mal, une lutte pour un camp contre l'autre ; elle est
(1) Ges. 6chr., VI, p. 141.