‹ David-Frédéric StraussChapitre 36 sur 82 · CONCLUSION · texte numérisé non relu

CONCLUSION

11 y a dans le système de Strauss une thèse centrale, qu'il n'a jamais sonjsré à discuter ni à défendre, parce qu'elle lui paraissait incontestable et évidente : c'était sans doute un postulat de sa nature ou de son éducation religieuse; on pourrait le formuler ainsi: la vie intérieure, spirituelle ou éternelle est su|>érieure à la vie extérieure ou temporelle. Par suite, l'idée est supérieure à l'histoire, le sentiment à l'action, la religion individuelle à l'Eglise. Il ne peut donc y avoir (pie des avantages à substituer l'idée de l'humanité à Jésus-Christ, le sentiment de dépendance absolue à Dieu, la foi personnelle au catéchisme et à l'organisation collective. C'est le sens de toute la vie et de toute l'œuvre de Strauss.

Il convient d'en admirer l'unité et la continuité. Si l'on consent à faire abstraction d'un drame privé et d'une •ragi-comédie politique qui vinrent du dehors, comme deux intermèdes, interrom[»re plus encore (pie troubler l'harmonieuse évolution de sa pensée ou de son travail, on trouvera qu'il y a unesyuiéirie parfaiteentre l'élandesajeuuessc et l'effort de sa vi(Mllesse ; enire la [)remièrc Vie de Jésus de i835 et la Dogmatique de i8/|i, d'une part, la Nouvelle Vie de Jésus de iHi'/f et r Ancienne et la Nouvelle Foi ou Nouvelle Dognialir/ue de iHyo, d'autre part.

Il serait facile, mais il serait vain de dire simplement : nous n'admettons pas le postulat, donc tout le système est jugé ; car aucune pensée, aucune institution humaine ne résisterait à ce genre de critique. Mais peut-être est-il permis de se demander inversement : les conséquences où a logiquement abouti Strauss ne seraient-elles pas un grave avertissement pour ceux qui admettent son postulat? Or, ce philosophe, qui a eu la prédilection delà vie intérieure, a fini par justifier la réalité la plus brutale ; ce théologien, qui s'en est tenu à l'idée, n'a su ni expliquer les origines du christianisme, ni prévoir la religion de l'avenir ; cet homme, qui estimait par-dessus tout le sentiment, n'a su ni agirni être heureux; ce savant pieux, qui cherchait sa béatitude dans la communion directe avec la raison et la bonté de l'univers, est demeuré un isolé qui a vécu sans puissance, qui a souffert de sa solitude, et qui, devant le silence éternel de la divinité,- a fini par dire, lui aussi :

Laissez-moi m'endormir du sommeil de la terre.

Ne serait-ce pas qu'il k été victime de sa théorie autant que de son tempérament ou de sa destinée, si du moins il est permis de distinguer des choses si indissolublement liées ?

Comme beaucoup d'autres philosophes ou théologiens — en particulier comme la plupart des protestants libéraux allemands — Strauss a entrepris de sauver l'essence de la religion et du christianisme en l'élevant au-dessus du progrès humain et de la durée même ; il a cru qu'en isolant cette pure essence hors de l'histoire, il lui garantirait l'éternité. Mais en séparant ainsi la religion de la vie réelle, il a enlevé à la société humaine son lien, à l'action humaine son sens, et au progrès humain son ressort. Si

CONCLISION 27î>

la relip^inn osl rmiion intime dv l'Ame individuelle el do l'Univers, si loul changement extérieur est superficiel, si le rèune de Dieu est éternellement présent dans les cœurs, tous nos cfTorls sont vains. Si au coidraire la relii^ion est avant tout un lien social, un élan vers la liberté et une rèijfle de vie, si le règne de Dieu est une victoire, un bien fut ni" el collectif dont l'avènement visible doit assurer le bonheur dans la justice, le bon combat vaut la peine d'être mené. Il faut choisir entre la prétention à l'éternité et la volonté d'agir dans la durée.

Les religions cpii comme celle des Hindous, ont pris parti pour l'éternité contre le temps, pour rimmobililé contre le mpuvement, ont tué l'activité : les religions qui au contraire, comme celle de Zoroastre et celle des prophètes juifs, ont attaché à la vie humaine — si éphémère qu'elle soit — une valeur réelle, qui ont vu dans la durée le grand combat du bien et du mal et qui ont cru à la victoire finale ont donné à la pensée humaine un but vers lequel elle a pu diriger ses efforts, et l'homme est apparu connue le collaborateur de Dieu (i).

Jésus — tel que nous le montrent Strauss, M. Harnack el la plupart des théologiens protestants, — est au fond, malgré toutes leurs objections contre le quatrième Évangile, le Christ johannique qui dit: « Mon royaume n'est pas de ce monde » ; le Galiléen — tel qu'il nous apparaît dans les synoptiques, el tel que nous le laissent deviner Renan, M. Loisy et les partisans de reschalologie, — est un prophète juif, qui a voidu agir el collaborer avec Dieu, en butant l'avènement de son règne sur terre: peut-être même a-l-il cherché la mort, parce que, sur la foi de vagues pro- ()héties, il voyait dans ce sacrifice individuel le prélude de la victoire définitive. Cette action naïve, fondée sur des

(1 Cf. IIabai-d iioPiiiiNc, /^/i/7o.s((/)/hc de la re/iV/Zo/i, traduction M.-hifCol, Pîuis. V. Alc.in, IDOS, surtout |i[t. 49 el 2K4.

préjugés, était vouée à l'insuccès: mais elle n'a pas été stérile, non pas seulement parce que le Crucifié a fondé une société (i), le petit groupe des apôtres qui s'est élargi jusqu'à embrasser des peuples dans l'Église, mais encore parce que la religion du Christ a transmis jusqu'à notre siècle la grande espérance d'un avenir meilleur, qui était au fond du prophétisme et du messianisme juif. Il y a, en ce sens, dans le christianisme, une force sociale, uneénergie révolutionnaire latente qui commence seulement à faire sentir ses effets, depuis que la pensée libre de l'Occident a décidément rejeté toute scolastique, tout mysticisme et toute dévotion servile. Le protestantisme éclairé, qui a rendu de grands services au progrès humajn en défendant l'autonomie de la conscience individuelle et la liberté de la science, n'a pas tenu assez compte de cette âme sociale et révolutionnaire de la religion : il a abouti au paradoxe d'une foi individualiste et soumise.

Supposez un missionnaire qui, au retour d'Afrique, entend expliquer les doctrines de Strauss ; l'ardent voyageur s'écriera sans doute : « Ainsi ce philosophe prétendait remplacer la croix par la métaphysique, la prière par la lecture ou la musique, et l'Église par le musée ou le laboratoire ; je dis que ce sédentaire ignorait les hommes et les peuples, le désert et la mer, la vie et la mort. En tout cas, ce docteur évangélique ignorait le christianisme ; c'était un sophiste païen qui n'avait pas encore ouï parler de Jésus et de saint Paul. »

Un disciple de Taine observerait peut-être : « lime semble plutôt que c'était un moine mystique, studieux et lettré, venu trop tard dans le monde, quand déjà triomphaient la

(1) Cf. A. LoiSY, VÉvangile et l'Église.

OONCLl'SION 2.S1

Uéfonn'MM la l^rvolulion : lo malhour des temps l'a exilé tl«' l'Kglise ; il lut donc l'ennemi de la foi chiélicnne, (ju'il combattit au nom de la métaphysique, de la science et de larl ; mais c'esl en vain ([u'il demanda à sa foi nouvelle les biens spirituels que le cloître lui eût peut-être assurés il y a six siècles. >>

Un nietzschéen fanalitpie interviendrait pour déclarer : « Non, Strauss n'est ni un païen ni un moine, c'est un bourgeois allemand d>i dix-neuvième siècle ; il fut d'uno race éclairée mais lourde, disciplinée mais résignée, et tout ensemble humble et vaniteuse. 11 entrevit la vérité nue, fut fier et confus <le l'entrevoir, mais n'osa pas la regarder de face. Il vit le néant du christianisme et voulut garder l'essence de l'humanité ; il apprit la mort de Dieu et voulut l'apothéose de l'univers ; il connut par les sto'iciens et par les savants le retour éternel de la grande roue et il parla de progrès ; il sut par Darwin l'entremangerie et le triomphe des forts, et il voulut iraposerau Surhomme la règle du troupeau; il toucha sans cesse à l'art sans être un artiste ; il se posa en élève de Goethe sans savoir écrire ; il vit le charlatanisme génial de Richard Wagner sans se demander ni pourquoi on était tenté d'aimer ce charmeur, ni pourquoi il fallait détester ce dernier des grands menteurs ; bref. Strauss fut un épigone du romantisme allemand et un philistin souabe. >'

Supposez enfin un disciple de Renan, qui sous l'influence des événements contemporains, aurait cru devoir relire Michelet ou Ouinet et qui serait en train de se rallier au socialisme et au patriotisme français ; il pourrait répondre à nos trois interlocuteurs : << Il y a certes dans vos jugements une grande part de vérité : mais n'êtes-vous pas un peu sévères ou un peu ingrats it l'i-gard de ce docteur de Tiibingue à qui nous devons tant ? Il a peut-être eu tort de parler toute sa vie de christianisme et de religion, puis- (pril n'arrivait pas à avoir de la sympathie pour les apôtres

OU pour les croisés, voire même pour Luther ; je ne sais s'il a fait allusion à la foi de Jeanne d'Arc ou à celle des révolutionnaires, et je me demande s'il a vraiment aimé la grande amitié et la large fraternité. A-t-il compris que si l'on veut sauver l'âme du passé, il faut travailler pour l'avenir? S'est-il dit que la conquête du royaume des cieux exigeait moins de soumission que d'enthousiasme ? Je n'oserais l'affirmer; mais cet homme doux a été du moins franc et courageux ; ce savant paisible n'a pas reculé devant le scandale nécessaire. Strauss a été à la fois intelligent et sincère : il a ainsi réuni deux qualités qui sont déjà rares isolément. Il a donc voulu — à l'exemple de ce Hegel qui eut de si brillants élèves — faire des synthèses : synthèse du paganisme et du christianisme, de la nature et de l'esprit, de l'âme individuelle et de l'espèce, de la nation et de l'humanité. Or que faitesvous, je vous en prie, ô dévots fervents d'Athéné et du Christ, vous qui aimez la vie et n'hésitez, pas à la sacrifier à tout inslant, vous qui êtes jaloux de votre indépendance et soucieux de vos devoirs, vous (jui aimez la France et en elle toutes les espérances de notre monde, «pie faites-vous, dis-je, sinon rendre hommage d'avance vous aussi au dieu inconnu qui ne s'est pas encore manifesté, mais qui sera plus grand que les dieux passés, comme il convient au légitime fils des maîtres de la terre et du ciel, que nous avons pieusement couchés dans le linceul de l'histoire? Si l'auteur de r Ancienne et la Nouvelle Foi ne nous a pas apporté l'Évangile nouveau que nous attendons, c'est sans doute que le labeur des philosophes, des savants et des artistes ne suffit pas à fonder la religion de l'avenir ; c'est aussi que Strauss a vécu dans un siècle qui fut dur entre tous, parce qu'il a connu la défaite au moment où il croyait avoir enlevé la victoire et qu'il a vu succéder aux vastes espoirs la désespérance morne ; les hommes de cette génération ne se sentaient plus soutenus par la foi du passé

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