ET LES ÉCRITS POLÉMIQUES
A. — L'attitude de Strauss.
Dès la publication du premier volume de la Vie de Jésus, les attaques commencèrent. Ce ne fut pas seulement à la thèse du livre qu'on s'en prit, mais encore à la situation de l'auteur. (3n ne pouvait prévoir d'abord que le résultat général de l'enquête philologique de Strauss, c'est-à-dîi'e la solution du problème exégétique par la méthode d'interprétation mythique. La contre-partie était sans doute promise par la préface, mais la thèse dogmatique n'était pas encore nettement définie. Sans attendre fessai de restauration, on s'en tint donc à ce qui semblait une œuvre de destruction complète et définitive : rhistoricité de la vie de Jésus selon les Évangiles était désormais entièrementruinée: voilà le beau travail qu'avait fait le jeune répétiteur du grand séminaire évangélique de Tidjingue. « Ce travail est-il compatible avec les fonctions de l'auteur ? » telle fut la question que le directeur des études Flatt se hâta de poser à la juridiction compétente ; il le fit en termes blessants qui n'ajoutent rien à sa gloire,
LiivY. — Slrauris 5
6t; i).\vir)-ii<i;i)i;nu: sthauss
mais on pont ncconlcr à la limiour (jn'il riail dans son rôle. Le consril de rUniversilé, au(|uel on avait adj(»inf |)our jui^cr l'ii-uvre de Strauss, toute la faculté de théologie, se trouva partag»' : parmi les professeurs, les uns r()min<; Baur, iheroliaient à sauvegarder les droits de la reeherche scientifique, les autres, comme Sieudel, tenaient à condainnrr iJM'résie. Le ra|)porl exposa péle-mèle les griefs cl les circonstances atténuantes et estima «ju'il fallait attcndi'C le deuxiènu^ volume, à moins dr dciiKindcr il<'s maintenaid à Strauss ses conclusions.
l'inll (lui donc donner la parole ;i Strauss lui-môme. La plaidoirie de l'accusé est un clief-d'ccuvre (i) : laltilude est digne et respectueuse, le langage ferme et habile. Il ne s'agit pas, déclare l'auteui- de la Vie (le Jésus, d'un cas individuel : il s'agit des ra|)porls de la religion et de la science. Est-il donc nécessaire que la foi du peuple et celle du pasteur aient non seulement le même contenu mais encore la même forme? C'est impossible pour peu que le pasteur ait la moindre culture : combien de théologiens croient aujourd'hui par exemple à l'historicité du récit mosaïque de la création en six jours, ou même à un acte temporel de Dieu ? Il n'y a jamais coïncidence absolue entre ce que le prédicateur pense et ce que la communauté (jui Técoute, entend : que le désaccord soit plus ou moins grave, ce n'est qu'une question de degré. Tout ce qu'on peut dire, c'est que plus le pasteur s'éloigne des représentations vulgaires, plus il lui est difficile de traduire ses idées dans le langage courant. Mais c'est son devoir de ne pas lecider devant cette tâche : si en ellet tous ceux qui se sont assimilé les éléments sceptiques du siècle renonçaient à la carrière ecclésiastique, il ne resterait bientôt au clergé (jue la foi non scientificjue ; la critique devieiulrait le privilège d'une élite cultivée de laïques et l'église se scinderait for-
1; Cf. le texte de la li-llii- de Str.iuss lians IIai si!atii. Slruiisn, I, BeilaKcn, pp. 10 sqq.
LA QUERELLE DE u LA VIE DE JESUS >' 67
cémenl en deux lambeaux c[u'il serait finalement impossible (le réunir : tandis que, tant que l'esprit critique reste représenté aussi dans le clergé, la conciliation de la foi et de la science demeure possible et le progrès constant de Téducation religieuse et théologique est assuré.
C'est toujours la thèse de Lessing, de Kant et de Hegel que Strauss reprend : la religion positive est la forme inférieure de la philosophie, la science qui convient aux enfants et au peuple mineur ; le progrès religieux doit tendre à éliminer les éléments statutaires et historiques, en sauvegardant l'essence rationnelle de la foi ; les pasteurs sont chargés de l'éducation qui doit préparer l'émancipation de l'humanité. Mais l'église chrétienne pouvait-elle consentir à n'être que l'école préparatoire de la philosophie ? pouvait -elle sacrifier l'histoire sainte à l'Idée ? l'église protestante pouvait-elle accepter ce gouvernement de la communauté par une aristocratie savante? pouvait-elle soumettre les fidèles au traitement pédagogique que la « hiérarchie de la spéculation (i) » croyait indispensable au progrès? Cette évolution prudemment réglée, cette transformation volontaire d'église chrétienne en école philosophique était sans doute une chimère. L'histoire montre combien dans le domaine juridique ou politique il est difficile d'assurer un progrès pacifique et régulier; jusqu'ici chaque étape de l'humanité a été marquée par des guerres, des révolutions et des réactions, des révoltes et des répressions sanglantes ; à plus forte raison, le passage d'une religion à une autre a-t-il peu de chances de se faire par l'évolution intérieure et consciente d'une église
(1) L'expression est celle que Schleiermacher employait pour réfuter la théorie de ses adversaires hégéliens. Mais les théories de Schleiermacher lui-même supposent également une aristocratie dans l'Église. Cf. Strauss, Schleiermacher iind Daiib, dans Charakkrisliken und Kritiken, Leipzig, O. \\'igand, 1839, et Alb. Ritschl, Schleiermacher s Beden ùber die Beliyion, Bonn, Marcus, 1874.
68 UAVin- FREDERIC STRAUSS
quelconque. Strauss s'en aperçut bientôt : le 28 juillet il était relevé de ses fondions de répétiteur au i^raud séminaire de 'rïd)inj^ue et nooinié professeur suppléant au lycée de Ludwigsbourg.
Strauss se soumit d'abord : il demanda simplement, pour achever le deuxième volume de son œuvre, un congé qui lui fut accordé et il rejoignit son poste en novembre. En somme, le ministre Schlayer n'avait fait qu'imposer d'office à Strauss une mutation analogue è celle que Màrklin fut heureux d'obtenir en 184o quand, après plusieurs années de service comme pasteur à Calw, cet homme d'une conscience admirablement scrupuleuse se crut obligé de descendre de la chaire ecclésiastique pour demander un poste de professeur d'humanités classiques à Heilbronn (1). Mais Strauss, qui avait moins dégoût pour l'enseignement et l'éducation des enfants que pour le travail scientili(|ue, ne garda sa nouvelle situation que pendant une année scolaire. Son rêve était d'obtenir une chaire d'Lniversité, ce qui était une ambition très légitime de sa part ; mais il voulait une chaire dans une faculté de théologie. Sans doute on s'explique encore facilement ce désir de Strauss : il est dur de renoncer à la théologie au moment précis, où après de laborieuses éludes, on croit en avoir pénétré les mystères. Strauss ne se sentait ni disposé ni obligea ce sacrifice : il estimait qu'on n'avait pas le droit de le lui demandei- : non 1 on ne pouvait pas exiger cela de lui. 11 est très facile de sentir encore aujourd'hui, en relisant les dernières pages de la Vie de Jésus, l'émotion contenue d'un homme qui se voit poussé par la force des choses hors de la carrière qui lui convient le mieux (2) : cela lui paraît un attentat contre la vocation, c'est-à-dire un manque de lespect pour la nature, une violence sacri-
(1) Stralss, Marklin, Gcs. Schriften, X, [ip. 2'M s<i<|.
(2) Cf. surtout Leben Jesu, II, p. 742.
lège (i) et il se débat. Il faut donc plaindre sincèrement Strauss : la chaire qu'il désirait était bien celle qui en un sens lui était due, une chaire d'histoire des religions ou de philosophie relig-ieuse : mais cette chaire il ne pouvait l'obtenir en Allemagne à la date de i835 que d'une faculté de théologie et une faculté de théologie, si protestante, si libérale qu'on la suppose, a un caractère nettement confessionnel : elle fait partie de l'Eglise. Strauss soulevait donc de nouveau la question des rapports de la foi et de la science qui avait été résolue contre lui par les autorités compétentes, bien plus qu'en son for intérieur, il était obligé, à son corps défendant, de résoudre lui-même dans le même sens. Il avait beau examiner toutes les hypothèses possibles: il n'y avait pas moyen de rester indéfiniment dans l'Eglise quand on a perdu la foi et qu'on n'est pas décidé à taire la vérité, devant soi-même et devant les autres.
En se mettant à l'œuvre, Strauss avait cru sincèrement faire œuvre de restauration ; il l'avait dit dans sa préface (2), l'objet essentiel de la foi chrétienne est absolument indé • pendant de l'enquête critique : la naissance surnaturelle du Christ, ses miracles, sa résurrection, son ascension, demeurent des vérités éternelles, même si on en conteste absolument la réalité en tant que faits historiques. C'est cette certitude qui avait donné à l'attitude de Strauss un calme et une dignité remarquables : il n'était ni timoré comme les croyants qui n'osent pas appliquer aux textes sacrés les
(1) Obéir à sa vocalion est, aux yeux de Strauss, céder au motif « le plus pur qu'il y ait ». (Cf. Slreilschriflen, II, p. 104.) Strauss justifie l'attitude de l'historien Jean de Millier à l'égard de Nai^oléon. — altitude que les fanatiques comme Menzel n'étaient pas seuls à trouver discutable — par le désir légitime de se consacrer entièrement et sans obstacle extérieur à la vocation de sa vie : l'histoire. Il est tout prêt à justifier de même la conversion au catholicisme de Winckelmann.
(2) Leben Jesu, I Vorrede. '^11.
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nirlliodes ciili<|iu's, ni ai^i'cssil' comme les iulversaiics de la Toi ; le Ion de Id \'ir de Jésus n'élail ni dévolenienL édiliaiil ni niysliqncmcnl enllioiisiasie. mais il n'iMail pas non plus frivole : il avait le sérieux de la science. Strauss s'est considéié d'abord comme un chirurgien qui ferait subir à une personne aimée une opération dangereuse en apj)arenre, mais qui serait certain de lui rendre ainsi la santé. Mémo au terme de son travail. Strauss, sûr d'avoir réussi sa restauration critique, avait cru un instani pouvoir prendre encore un ton de dédain tiiomphanl pour parler de ce qu'il a\ail dû sacrifier : quand nous savons, déclarc-t-il fièrement, que l'incarnation, la mort et la résurrection, le duplex negalio affirmât est l'éternelle circulation, le battement indéfiniment répété de la vie divine, quelle importance particulière pouvons-nous attacher encore à un fait isolé, qui n'est d'ailleurs qu'une représentation purement sensible de ce mouvement? L'Idée dans le fait, l'Espèce dans l'individu, voilà ce que notre époque demande à la christologie de lui montrer : une dogmatique qui dans le chapitre du Christ, ne s'élève pas au-dessus de l'individu, n'est pas une dogmatique, mais un sermon.
Mais à ce mot de sermon, qu'il vient de prononcer avec dédain, Strauss tout à coup s'inquiète : le jiasteur a beau connaître la formule de la circulation éternelle de Dieu, il faut qu'il raconte des histoires ù ses ouailles : le peut-il s'il admet la doctrine de la \'ie de Jésus, s'il est David-Frédéric Strauss lui-même, sans mentir, ou si l'on préfère une expression plus polie, sans distinguer un christianisme ésotérique et un christianisme cxotérique, sans creuser un al)îme entre les initiés et la foule? Le paslcur peut, selon Strauss, hésiter entre quaire voies.
1" Il peut essayer d'élever la communaulé à son niveau — tentative vouée à l'insuccès, parce (|ue la coninninauté n'a pas réducalion préalable nécessaire; 2" Il peut consentira descemlreau niveau de la commu-
luuilr ■*- mais i! risijiio alors de passer pour un hypocrite aux yeux des fidèles, peul-elre même à ses propres yeux il);
3" Il peut vouloir abandonner la carrière ecclésiastique — mais en ce cas il devra aussi renoncera renseignement de la théologie, car il enlèverait à ses élèves toute aptitude aux fonctions qu'il n'a pu conserver lui-même ; en outre il créerait ainsi un divorce entre la foi et la philosophie qui pourrait être fatal à la foi ; enfin il n'est pas possible de demander à un homme de quitter la théologie au moment précis où il croit en avoir trouvé la clef ;
4" Enfin, il peut essayer, tout en conservant les formes de la représentation vulgaire, de faire briller à travers ces formes les rayons de l'esprit. — Mais à la longue, la communauté finira bien par se douter que son pasteur distingue entre la lumière et l'abat-jour, et il faudra bien que le pasteur choisisse.
Bref, au moment même oii l'auteur de la Vie de Jésus croyait terminer dans un cri de triomphe son oeuvre de restauration, il s'aperçoit tout à coup que le conflit latent entre la foi et la science, qu'il s'était imaginé pouvoir apaiser, s'est aggravé. Que faire ? Cesser dépenser ou du moins cesser de parler? « Il y en a bien assez aujourd'hui qui s'y résignent et ce n'est pas la peine de se donner beaucoup de mal pour en augmenter le noinlue, quitte à injurier ceux qui prennent la parole et suivent le progrès de la science. Mais il y en a aussi qui, au mépris de telles attaques, confessent librement ce qui ne peut plus être
(1; " ... Par exemple, pondant (pi'il parle de la résurrection du Golgotha, il doit pen!?er secrètoment à luniverselle palingénésie des idées ; ou encore, en préchant tout haut sur la Vierge Marie, songer tout bas à la nature, vierge visible, mère éternelle de toutes choses. Mais cette méthode subtile court le risque de rappeler celle des rélicences mentales du P. Bauny... » Cf. Ouinet, De la Vie de Jésus-Chrisl, du docteur Strauss. Revue des Deux-Mondes, 1838, t. IV, p. 609.
72 DWID-FHliOKRIC STR.M'SS
caché, — (M l'avenir iiionircra (|ii('ls sont (>'\i\ <|iii oui le mieux servi IKglise, riiumauilé, la vorilé (ij. »
Donc, Strauss, en écrivant les dernières lii^ues de la première édition de l<t 17e de Jésus, avait eu son for inlérieur nettement pris parti : s'il fallait choisir entre la communauté et la pensée, il sortirait c\v. l'Kii^lise pour dire la vérité. Mais il voulait espérer jusqu'au bout ({u'on lui épargnerait ce choix, (pi'on ne l'exilerait pas de force de la patrie chrélieune, (pi'on lui laisserait au moins une» })lace dans ({uehpie faculté de théologie, dans cette zone frontière où la limite entre le domaine de la foi et le terriloii-e de la science n'est pas nettement marquée. Si donc Strauss était décidé à être justju'au bout le témoin de la vérité, il n'apj^elait pas le martyre ; son désir de ménager l'Église tout en défendant énergiquement la science expliqne son altitude dans la polémique, où il sera alternativement agressif ou conciliant, selon les intentions de ses adversaires, les péripéties du combat et les chances de faire la paix. 11 souhaite une évolution régulière du christianisme : et il est prêt à faire toutes les concessions nécessaires, pourvu (pi'elles ne compromettent ni la liberté de la science ni le progrès humain.
B. — Les « KcniTs i'Olémioles »; les concessions DE Strauss.
a) Le mi//lie cl l'hisloire.
Strauss fut obligé d'abord de répondre à des attaques violentes. La Vie de Jésus avait fait scandale : l'auteur fut dénoncé par les uns comme le nouveau .Judas (y.j, par les autres comme l'Antéchrist, (pii, selon les calculs précis de certains piétistes souabes, devait enfin apparaître en i<s:)()
(1) Leben Jeau, II, p. 744.
(2) Le profeîiseur ilo Slrnuss, Ksclienm.'iycr. pul)lia rni iminplilcl f|iif' lo litro suffit A juger : l'Ischariolisme de nos jourx.
après Jésus-Christ. De tous les coins de l'Allenuigne, des théologiens se levèrentpour protester contreles blasphèmes du jeune répétiteur de Tûbingue. M. Albert Schweitzer donne la liste de soixante ouvrages signés ou anonymes qui parurent sous prétexte de réfuter la première Vie de Jésus (i) ; mais les seules réfutations dont on parle encore sont celles que Strauss a honorées de ses ripostes.
Strauss se proposait d'abord décrire toute une série de pamphlets, en choisissant chaque fois comme adversaire un champion d'une des écoles contemporaines; en réalité, il n"a donné que les premiers portraits de sa galerie : il n'a guère procuré ainsi qu'à Steudel, à Eschenmayer et à Menzel une célébrité analogue à celle que Goeze doit à Lessing. C'est surtout contre ces trois adversaires, qu'il connaissait de près, que Strauss a pris l'ofTensive (2) et ses coups ont porté. Le supranaturalisrae en particulier ne s'est pas relevé de la défaite de son champion Steudel : il y a eu sans doute encore depuis 18.37 *'®s partisans de cette école de théologie ; mais, comme le remarque Hausrath, ils ont cru devoir changer de nom.
Si vigoureuse pourtant que soit au début l'offensive de Strauss, elle se relâche bientôt et sa défensive même n'est pas tenace. Strauss a les qualités nécessaires pour faire un admirable polémiste : il voit à merveille le point faible de ses adversaires, et il sait les poursuivre jusque dans leurs derniers retranchements. Il analyse les textes avec une sagacité singulière et une patience inlassable ; il relève les contradictions, les fautes de raisonnement ou de style avec un soin minutieux et il sait exploiter les plus petits détails ; il dépèce les oeuvres et les phrases avec une cruauté froide et un acharnement imperturbable. Mais il
(1) Albert Schweitzeb, Von Reimaras zu Wrede. Eine GeschichtoderLeben-Jesu-Forschung. Tiibingen, Mohi\ 1906. Cf. Anhang, I, pp. 410-413.
(2) Dans les deux premiers <■ cahiers » de ses É/:rifs polémiques.
n.\vi!>-Fni;ni;Rir. stbai'Ss
a aussi une <|iiiilil»'' (jni ijviK^ dans la halaillc: il csl <-(»iiscioncieiix. An inoincnl on il allaipio, il diorclio à comprendre la p<Mis(''e de son adversaire ; quand il se défend, il se demande s'il n'aurait pas tort. Il est trop savanl. trop réUrchi, Irop l'quitable pour avoir le g-ortt de la lulle cl la joie tlu triomphe, il t\sl troji peu si'ir de lui aussi pour n'avoir pas envie de baltie en l'eli'aile.
Il est évid(Mil qu'au momeni où il rédii^'^e ses raliiei's de polémiijue, l'auteur de la Vie de Jésus n'a déjà plus loi en son (euvre. En décembre 18.37 i' '''■'''' ^ ^O" •""' l><'q'|> : « Je ne suis plus celui à cpii on veut faire subir tout cela ; je n'ai plus l'enthousiasme <pii les a blessés ; si je l'avais encore, tout sans doute me serait facile à supporter ; mais je ne l'ai plus. El ainsi il faul que je soulVre pf)ur ce (pi'a commis un autre que moi : je ne mérile ni cet honneur ni celle indignité ; aussi n'ai-je pas le moral (pii conviendrait. Mon esprit n'habite plus du tout dans la réi^ion où on l'attaque maintenant et il lui est par suite impossible de s'y défendre (1). »
Ouand on lit en elTet les lùrifs iiolémitjnes, immédiatement après avoH' achevé la lecture de la priMiiière «''dition de la Vie de Jésus, on a l'impi'ession nette (pie lauteur ne soidienl déjà |)lus les thèses qu'il vient de |)oser îj l'instant. H ne parle |)ius de la thèse généi-ale (jiii laisail l'unité de sou œuvre, en i-elianl la partie exégéticpie et bipartie dogmatique, en donnant satisfaction à là l'ois au philologue et au philosophe : la théorie platonicienne qui voyait dans le récit évangélique un mythe, c'est-à-dire à la fois une légende et un symbole, a dispaiii. Qu'on n'objecte pas (pie celte thèsi; nétail pas essentielle dans Pfenvre de Strauss, qu'elle n'y était d'ailleurs (pie II ni i dénie ni indiipK'c : e'élail la part de chinièce et de rêve (pii lavait cniraîné à écriic. Enlevez celte illusion et cette fougue, Strauss, qui n'est ni un pur .savant ni un vrai poète, n'aura plus l'ardeur néces- (1) Auagewahlle liriefe, p. 4h.
LA QUERELLE DE (f LA VIE DE JESUS » 75
saire pour Iravaillor ou pour nvor (i). Or. niainlenanl, Slrauss a ivcouvré son san^-iVoid : au lendoniain de l'ivresse prophétique il est las, incerlaiii, démoralisé, il ne comprend plus l'enlliousiasme (pii a engendré son œuvre ; il n'en voit plus l'unité vivante, il n'a plus le cœur d'en défendre les membres épars.
Il ne soutient plus sa thèse exégétiqu(>. Oui, c'est vrai, il avait j)rétendu que tous les récils évangéliques étaient des mythes, exclusivement des mythes. Il avait même attaqué au moins autant l'exégèse des rationalistes que celle des supranaturalistes, parce que les rationalistes tenaient à conserver des faits historiques : or, pour le hégélien fanatique qu'était jadis l'auteur de la Vie de Jésus, les faits historiques étaient une matière aussi méprisable au moins que les faits surnaturels, puisque les premiers étaient au moins aussi videsd'idées, aussi stériles devant lÉternelque
yl) Sur la <' Stimmuns: » indispensable à Slrauss, cf. Liter. Denkivïirdigkeiten. Ges. Schriflen, I, pp. 6 sqq. Sur sa lassitude, cf. surtout les lettres des années 1837 et 183S, dans les Ausgew. Briefe. Strauss y déclare qu'à force de regarder, ses yeux se troublent, qu'il ne sait plus ce qui est croyable ou incroyable, possible ou impossible. Des rencontres fortuites le déconcertent. Un jour, un frère de Môrike présente une traite où figurait le nom d'un berger: or, ce nom propre l'KoUmer était aussi celui d'un persfmnage dOrplid, intermède du Maler Nollen de Môrike. Kaul'mann crut que le berger Kollmer était un mytlie : or, renseignements pris, il existait réellement; « comme critique, dit Strauss, je n'aurais pas hésité à nier son existence ». — Un autre jour, au bord du lac de Constance, Strauss vit une petite fdle : elle avait sur les genoux un petit chatet l'obligeaità mangerde l'herbe. Quelques jours plus tard Strauss trouva près de Lindau un petit garçon qui voulait forcer un petit chat à manger des limaçons. « Si j'avais trouvé ces deux faits dans deux textes, déclare le critique qui venait de confronter les quatre Évangiles, je n'aurais pas hésité à les considérer comme deux variantes d'un unique texte primitif. » — A un moment donné, Strauss était si découragé qu'il songeait à un mariage de raison. « Si on m'avait olTerl alors, écrira-t-il à Rapp le 9 novembre 18il, une rente viagère contre l'engagement de ne rien publier, je crois que j'aurais accepté. •> C'est cet étald'esprit qui explique les concessions insensées de la ?>' édition. (Cf. Aiingew. Briefe, y>. 110.)
7G nAVin-FRKDKnic Strauss
les secoiuls. Hicn plus, il s't'lnil cmpoi'lr conlro les ox^'i^m'Ios (|ui, comint' Biincr o>i Kiiiscr, avaienl avaiil lui ajipliqiH'' t\ ri'^criliiro la mélhodo trinlori>r(''lalion niylliicpic. j)arco que ces précurseurs hésilanls avaienl une Irndance à voir dans les récils évane;<''li«pies des myllics à demi hisloi-icpies. Sirauss leur avait r<'|)ro('lM'' durciiicnl la liiiiidilé <|iii les avait ciupèclK's d<' voir le vrai ("iracliTc du myllic^ : « Ils maniiuaienl de confiance dans lEspril et ilans l'Idée comme si ces puissances n'étaient pas capables d'en<|^endrer spontanément (i) des récits, comme si elles avaienl absolument besoin pour cela d'y être poussées par un événement extérieur, si fortuit soit-il. » Strauss lui-même, qui n'était pas alors un homme de peu de foi, avait donc admis celle içénéralion spontanée, cette éclosion de mythes sans cause occasionnelle. Que lui im|>ortaient dès lors ces événements « extérieurs et fortuits » qu'on a coutume de réunir sous le nom d'histoire ? Il pouvait s'en passer à la rigueur pour expliquer les légendes ; et comme d'autre part tous les traits d'un mythe sont suspects, le plus simple était de ne pas se lancer dans une enquête qui semMail inutile d'abord et (jui ne |)ouvail ensuite donner de résultats certains. Sti'auss avait donc éliminé autant fjue possible l'histoire de sa Vie de Jésus : en tant que philorogue, il s'était préoccupé d'expliquer la genèse des légendes et non d'exiraire des récils quelques parcelles d'histoire ; en tant (|ue philosophe, il avait sacrifié le fait à l'Idée. Mais maintenant il n'a plus ni cette indilTérence hautaine, ni ce mépiis intransigeant : il ne croit plus que le « mythe » soit la clef merveilleuse, la seule clef nécessaire el suffisante : il va donc faire des concessions (2).
(1, "...Reinaus sich her.ius... eiv.erigen. •■ Cf. Lehen Jesu, Kiiilcitunij, I, pp. 43-40. Les passagos los plus caractérisliipies de la 1" édition sont supprimés dans les éditions ultérioures.
(2) Ouinot, qui n vu Sirauss à cette époque, dit dans son compte rendu de la Vie de Jésus : "... Avec le même désir do rester dans la vérité, je reconnaîtrai que dès louverture de cette histoire,
Dès les premières lignes de ses Écrits polémiques^ il s'y résout : son interprétation de l'histoire biblique se nomme modestement : « critique daprès sa méthode, mythique d'après son résultat (1) » : c'est l'interprétation que deWette a appliquée à l'Ancien Testament. On n'a pas le droit d'opposer, comme le fait Steudel, l'interprétation mythique à l'interprétation historique : en posant ainsi le problème, on a l'air de croire, comme le prétendent les profanes (2), que, « tous les récits évangéliques sont des mythes à mes yeux ou même que je nie l'existence de Jésus en tant que personnage historique. Mon adversaire doit savoir que telle n'est pas mon intention : mais alors le litige qui nous divise ne porte pas sur le caractère historique ou mythique de la vie de Jésus, mais sur le nombre plusou moins grand d'éléments historiques (3). » Nous voilà déjà loin de la thèse radicale que Strauss avait soutenue d'abord : il ne s'agit plus que d'une différence de degré. En employant la méthode critique, Strauss a trouvé per-
on voit clairement que le système est conçu par avance, qu'il ne naît pas nécessairement des faits ; qu'au contraire Tauteur, avec la ferme volonté de tout y ramener, ne s'en démettra devant aucun obstacle ; que par là il est entraîné à une intolérance log'i([ue qui ressemble à une sorte de fanatisme et rappelle, avec plus de sangfroid et de maturité, l'esprit exterminateur de Dupuis et de \'olney. J'ai même queli[ue sérieuse raison de croire que revenu de la première fougue de la discussion, il ne serait pas éloigné de reconnaître la justesse de cette critique... » [Loc. cit., p. (510.)
(Vj Streilschriften, Tiibingen, Osiander, 1837, I. Heft (Steudel), I, p. 3.
2) M. de Keyserlingk prouva que le docteur Strauss était une légende du dix-neuvième siècle, et cette plaisanterie facile fit fortune. On publia des extraits dune vie de Luther parue à Mexico en 1836 : le docteur Casoar y affirmait que le réformateur était un mythe. L'auteur de ce pamphlet, qui parut àTiJbingue, en 1836, était Wurm; la traduction française parut en 1839, à Paris. Il y eut aussi une vie critique de Napoléon traduite de l'anglais, etc. Cf. H.^usRATH, Strauss, I, p. 191, et A. Schweitzer, Von Beimarus zii Wrede, Anhang, I, pp. 412-413. Le nom de Casoar est une allusion au sens de Strauss en allemand (autruche).
(3) Streitschriften, I, p. 10.
7S i).\vii)-i'Hi;ni:Ric. strauss
soniu'lk'nitMït un inaxiiniiin do mythes et un Tninimiini de lails hislori([ucs : dautros ne trouveront peul-tMre pas la môme proportion : c'est une allïiire de plus ou de moins. Soit par e\enii)le le récit de la Uésurreelion : Steudel déclare : « l'humanité n'est devenue chrétienne que parce que le (Ihrist a pu être proclamé comme le Ressuscité » ; Strauss racconle. il demande sim|)leiiienl : « cette pro<laination sujipose-t-clle absolument la réalité du retour surnaturel à la vie humaine? '^; il y a d'autres hypothèses possibles (i) : personnellement Strauss a admis une de ces hypothèses, mais si on lui démontrait (junne autre hypothèse est préférable, (juil vaut mieux écarter le mythe et admettre par exemple que le cadavre a été éloigné du tombeau ou qu'il y a eu résurrection naturelle, il serait tout prêt à changer d'avis : il n'est pas fasciné par sa première opinion (-.î). Strauss en arrive bientôt à distinguer dans lu vie de Jésus un noyau historique caché sous une couche de mythes : il songe à un fond rocheux que le Ilot aurait recouvert de limon. Sans vouloir trop presser le sens de ces métaphores que lui suggèrent les remarques d'Eschenmayer (3), il est permis de dire (juc Strauss ne les aurait pas employées en écrivant la Vie de Jésus : il ne se représentait pas alors rélément historique des Évangiles comme quelque chose de solide ou de résistant. Aussi, dans la troisième édition de son œuvre, Strau.ss sera-t-il bien moins tranchant à cet égard (jue dans la
(1) Par exemple, Jésus peut réellement être revenu ù la vie, mais d'une nianicre naturelle : ou bien il n'est |tas revenu réellement à la vie, mais on l'a cru, soil par suite d'une eirconslance extérieure, comme la disparition du cadavre, soil à cause de l'illusion des <lis<ip!es, qui d'ahord abattus |tar la mort sur la croix, ont bieidôt restauré en eux la foi au caractère messiani<|ue rlu Maître en s'appuyanl sur certains passages de l'Ancien Testament, etc.
2) Slreitschriften, I Hdt, jip. M-H •• ... So bin icii keineswegs... liiiieini,'ebannt. »
{:Vj Slreilschriflen, Il ll.-rf. p. 42.
LA QUERELLE DE « LA VIE DE JESUS » 7!t
première, il sera disposé à adinetlro plus d'éléments historiques (Il et moins d'éléments mythiques qu'il ne l'avait fait d'abord : il donnera une plus large place à l'explication rationaliste des miracles par des fait naturels (guérisons par des procédés médicaux ou des influences psychologiques, somnambulisme, magnétisme, etc.) : il tiendra compte des analogies de l'histoire moderne (miracles des Camisards, du diacre Paris; : il est prêt enfin à faire l'application la plus étendue du plus flexible des arguments, l'argument a minori ad majiis, pourvu qu'on donne au ternie de « miracle » le sens de phénomène extraordinaire sans doute, merveilleux si l'on veut, mais non pas surnaturel.
b) Les sources.
Si Strauss se montre si conciliant à propos de l'histoire, des mythes ou des miracles, il est prêt à plus forte raison
(1) Par exemple dans la première édition [Leben Jesu, chap. V, ?i3(), t. I, p. 279), Strauss examine le récit de Luc, II, 40-52, sur l'altitude de Jésus au Temple, quand l'enfant, à l'âge de douze ans, lit avec ses parents le i)èlennage de Jérusalem :il ne voit dans ce récit qu'un mythe. Dans la troisième édition (trad. Littré, I, 1. p. 323^. il conclut au contraire : « D'un autre côté, cependant, bien que la légende ou la poésie ait souvent orné la jeunesse desgrands hommes de semblables preuves d'esprit précoce, il n'en est pas moins vrai qu'en certains cas ces preuves ont été réellement données, car naturellement un homme de génie se développe plus tôt qu'un homme ordinaire. Les exemples pris dans l'histoire de la jeunesse de nos grands esprits, poètes, généraux, savants, sont connus. Et presque dans le même temps et dans le même lieu, on trouve un exemple de cette précocité, qui ressemble beaucoup au récit évangélique, et ([ui, appartenant à la vie de Josèphe, homme d'un talent assez inférieur, sert à l'égard de Jésus d'argument a minori ad niajus. La constitution morale et l'attitude intellectuelle de Jésus ont été telles dans son âge mùr, que l'on peut souleniravec raison qu'elles funuit le résultat, non dune explosion tardive et soudaine, mais d'un développement successif et constant : or, dans le cours dune pareille vie, notre récit s'encadre si convena-
80 llAVrD-FUKDERIC SIRAISS
;i traiisii,'orsm' loules les questions qui touclicnl à rori|;(ine ou à l'aullienliciLé des Évangiles. II avait montré pourtant qu'il était au courant de la science de son temps (i) : bien plusilavait entrevu plusd'uno hypothèse que les spécialistes ont reprise de nos jours. En particulier, il ne s'était pas laissé égarer j)ar la fausse manœuvre des théologiens ipii avaient abondonné Mathieu, Marc el Luc pour s'en tenir à Jean, cédant ainsi, selon l'expression de llausrath, la citadelle à l'ennemi pour mieux dél'enilre une ouvrage secondaire. Il avail montré (jue le quatrième Évangile était plus mythique et plus mystique (jue les autres, et, si l'on en croit les historiens compétents (;>), il avait été le premier, sinon à porter ce jugement à peu près unanimement admis aujourd'hui, du moins à l'appuyer d'arguments solides. Strauss a même vu que dans l'Evangile selon saint Jean ce n'est plus la légende collective el inconsciente cpii a choisi, groupé ou arrangé les faits, mais une tendance apologéticjue clairement marquée. Sur ce point essentiel, les recherches de détail n'ont fait en somme que confirmer ce que Strauss avait deviné de prime aboid (3).
Itli'iiieiil «lue la crili<iue na pas le (iruil «I Cri («juleslcr la valeur liisiton(|ue. »
(ly Cf., par e.\em|)le. son compte rendu des ouvrages de SiclTert, Schneckenburger.et Kern j^ur lorigine du premier Kvaniiile canouicjue {1834) réimprimé dans Charaklcrisliken und h'riliken, III, j». 23.5.
(2) Cf., par exemple, Alb. Schwkitzlk, \'on lieinuirus :u Wrede, pp. 88 sqq.
(3) Dans l'inlroductionde sa deuxième Vie de Jésus {Ges. Schr., III, 122), Strauss protestera contre les reproches que B.\un a adressés à l'o-uvre de 183.) (dans ses Kritische l'nlersuchunyen iiber die Kanon. Ei'angelien,p\). 41,71, et sa Kirchent/eschichle des neunzehnlen Jahrliunderls, pp. 397-397. Cf. aussi Kkim, Akadeni. An- Irillsrede, p. 12 . Tandis que Schulz. SielTert, Schneckenburger attaquaient surtout Mathieu, Strauss prétend avoir voulu établir que le iireniier Kvangile contient le plus d'éléments historiques, tandis que le (luatrième s'écarte le plus de la réalité. Il a de même insisté, dit-il, sur la manière particulière de chacun des évangélistes : il renvoie à ce sujet au texte de la première édition de sa première Vie de Jésus (I, pj). 517-.'^19, .5Ô8-.560, 632-«36, t;3H, 042, «48
Cependant Strauss abandonne de bonne i>r<Ke celle hypothèse si aisément soutenable : dans la troisième édition de sa première Vie de Jésus, il croit devoir céder aux objections de ceux de ses adversaires qui lui étaient le moins hostiles. Tous les hommes en etîet dont Strauss })ouvaienl respecter Tautorité, tenaient pour rauthenlicilé du quatrième Évangile : il suffira de citer Hitzig qui avait déclaré renoncer à publier sa Vie de Jésus, parce que son ouvrage n'aurait eu ni les grandes qualités ni les petits défauts de celui de Strauss ; et le pieux converti Neander, qui avait été consulté sur la question de savoir s'il fallait interdire en Prusse le livre scandaleux paru à Tûbingue, et qui avait répondu qu'il fallait laisser au travail scientifique le soin de réfuter une hypothèse scientifique. Baur lui-même, qui depuis..., protestait encore de son respect pour rÉvangile selon saint Jean, et de VVette, qui avait donné l'exemple de l'interprétation mythique, n'osait se prononcer. Depuis ijuc Bretschneider, l'auteur des Proba-
sqq ,05.5, 665, i\i:> s([q. — II, jip. 171, 377). Il y a deux points sui- lesquels il n'avait pas osé décider entre les synoptiques et l'Évangile johannique : sur le premier de ces points, — jour de la mort de Jésus — Strauss parait continuer à croire que les deux dates sont également douteuses; sur le deuxième point, — nomlire des séjours à Jérusalem, — Strauss se rallie à la thèse de Baur, e,n l'appuyant d'arguments nouveaux. Strauss estime que Baur n'a fait que de continuer l'œuvre inaugurée par la première 17e de Jésus. Baur a reproché à Strauss d'avoir donné une critique de l'histoire évangélique sans une critique préalable des sources des Évangiles. Strauss retourne le reproche : une critique des Évangiles ne suffit pas, une criti(|ue de Thistoire évangélique s'impose encore aujourd'hui ; un elïort en ce sens était sans doute préalablement nécessaire. Sur les rapports de Strauss et de Baur, cf. ce que dit Ed. Zeller dans sa biographie de Strauss et ses articles sur : Dos Urchrislenlum, Die Tiibinger historiche Schiile, Ferdinand Christian Baur, Sli-auss und Renan, dans Vorlrilge und Abhandlungen geschiclitlichen Inhalls, Leipzig, Fues, 1865, pp. 202é^ô. Les jugements de Zeller sont dune impartialité qu'on trouvera singulièrement remarquable, si l'on tient compte de la situation de l'auteur.
LÉVY. — Strauss 6
g2 n.\vin-F'nî:i>i':Ric srn.vrss
hilia, s'ôlîiit rélraclé, Strauss avait ôtc le seul à allacuicrle <|uatnème Kvaiigilo : pour l'aire preuve de bonne volonh'. il déclare uiainteuanl (ju'il va essayer de croire à raulhenticité(i).
C/est i|u'au fond toutes ces (|ueslious n'avaient à ses yeux qu'une importance relative : il connaissait les données
(1) Il admet nuMne, sur la loi du (|ualrièmo Hvani^ile, des nsserlions (ju'il avait jugées d'abord invraisciiiblahles : il accorde, par exemple, (jue Jésus a pu croire àsa préexistence en Dieu : H.iusratli remarque, à ce propos, qu'il est plus respectueux d'iitlribuer une thèse à un évangéliste — comme Strauss l'avail fait d'abord — qu'une idée fixe à Jésus — comme il le fait maintenant. — La comparaison des deux commentaires de Strauss sur l'épisode de la Samaritaine est particulièrement caractéristi([ue. Dans la première édition {Lehen Jesu, I, pp. .")U7-.^2<t,, Strauss expose les renseignements contradictoin'S (jne nous donnent les ([ualie Évangiles sur la mission en Samarie : mais il ne se prononce même pas entre la thèse n.itionalisle du texte de Mathieu et la thèse plus favorable aux non-juifs des autres textes. Il analyse toutes les invraisemblances du récit selon saint Jean; il montre (jue le radre est idyllique et patriarcal, (jue la scène parait inventée pour mettre en lumièie les caractères niessianitjues de Jésus, par exemple son omniscience ; il considère que la femme de Samarie est la personnification de son peuple, infidèle à Jéhovah, etc. Dans la troisième édition (Irad. Littré, 1, A. pp. ô'i'-'AS), Strauss admet à la rigueur (jue Jésus a pu connaître, par une clairvoyani-e anormale, la situation de la Samaritaine (les cinq ou six maris !) ; il admet que Jésus a pu révéler le secret de sa messiânité, si bien gardé d'après les synoptiques, à la première étrangère venue, parce (|ue le danger était moindre en ce pays; pour expliquer la contradiction entre la défense faite dans les synoptiques par le Maître aux Apôtres d'aller aux villes des Samaritains et le prosélytisme attribué par le quatrième Kvangile au (ialiléen en territoire étranger, il admet une solution proposée par .\eander : Jésus se serait léservé cette mission trop délicate pour ses dis<iples. lùilin. railusion à l'église deSamarien'est plusaux yeux de Strauss une prophétie faite après coup : Jésus qui connaissait le caractère des habitants, pouvait risfjuer une prédiction optimiste. — Le commentaire donné par Strauss dans la première édition parait bien plus voisin des interprétations admises aujourd'hui. Cf. Loisy, le quatrième Évangile, p. 370 : - l'histoire de la Samaritaine, comme le reste du quatrième évangile, a derrière elle Paul et la difru^ion du christianisme chez les paiens. >.
des problèmes exégétiques ; il en trouvait même parfois la solution, parce qu'il avait de Térudition, de la sagacité et surtout parce qu'il n'avait pas de préjugés, mais il ne s'y intéressait que dans la mesure où la solution de problèmes plus graves en dépendait. Il n'y a lieu ni de féliciter longuement Strauss d'avoir montré sa perspicacité habituelle, ni de regretter outre mesure qu'il n'ait pas été plus tenace dans ce domaine qui n'était pas, à proprement parler, le sien. De même, il est relativement inutile de se demander si Strauss n'a pas été partial pour Mathieu, qui était alors exposé aux feux croisés des partisans des trois autres évangélistes (i), ou s'il a été au contraire trop sévère pour Marc, qu'il n'aimait pas parce que les rationalistes l'aimaient, et dont il n'avait pas reconnu le caractère original, parce qu'à cette date il n'attachait pas assez d'importance au plan du récit et à la suite des faits. Tout cela est bien possible, mais Strauss ne demandait qu'à faire amende honorable, sur tous les points où les savants compétents lui auraient montré qu'il s'était trompé. Il avait en 1835 adopté à peu i)rès le système de Griesbach, comme il adoptera à peu près en 1864 le système de Baur (2) ; mais personnellement, ce qu'il voulait qu'on lui
(1) Le quatrième Évangile avait alors à lafoisles sympathies de^ rumantiques, à cause de son caractère symbolique, et des rationalistes, parce quil évite l'abus des miracles extérieurs. Marc avait, par la manière dont il raconte la gucrison de l'aveugle de Belhsaïde (Marc, Vlll, 22-26) donné le modèle des explications rationalistes ; c'est pourquoi sans doute, il passait, au grand étonnement de Ouinel, pour « le patron des matérialistes ». Luc était couvert par l'autorité de Schleiermacher.
(2) Cf. A. LoiSY. ÉvanijHes s(/«op//(/ues. préface, surtout I,p.(1.5, et le Quatrième Évangile, Paris, Picard, 19U8, p. 39, et A. Schweitzer, Von Reimarus zu Wrede, p. 87. Strauss avait combiné le théorie de Griesbach sur l'origine secondaire de Marc et la théorie des diégèses de Schleiermacher, qui l'avait aidé à traiter les narrations comme des textes isolés. Mais tandis que Schleiermacher pouvait se servir du plan johannique pour grouper les récits fragmentaires, Strauss, qui avait rejeté le quatrième Évangile, n'avait plus aucun
{44 i)\vin-rRi:ni:nu: Strauss
uccordc. ••'('sl (|Ui' 1rs |]v;iiii;iles ne soiil |>;is rd'iivio do Irnioiiis ocnlaiics : il lui lall.iil a\i moins rinlcrvallc (rime gôiiéralinii ciili-e les ("ails cl les Icxics |)our pcrmcllrc l'éclosioii <lc invtlu's; mais il nCxi^cail rien au delà. Sil conleslaiL riiisloricilc, il élail prêt, à accepter — hop lacilemenl même — raulhenlicilé des Évangiles ; au denuMiranl, <piand il disait Mathieu, Marc ou Luc, il entendait siniplenienL le texte évanj^élicpie numéro i, •'. on .'{. Il n"avail i>as cherclié à déterminer les auteurs, les dates, les liliations ou les interpolations; il n'avait pas voulu classer ou coordonner, il avait opposé les textes les uns aux autres pour les ruiner réciproquement : il les avait usés les uns contre les autres. En somme il avait travaillé à peu près comme travaillaient les apologistes : il avait confronté, lui aussi, les Écritures; mais sa synopse, au lieu de révéhu* rharmonie des Évangiles, avait fait éclater le continuel désaccord des dilTérents récits. C'est pour ainsi dire par rencontre, en prenant presque toujours le contre-pied de la théologie orthodoxe, que Strauss est assez souvetd tombé sur la bonne piste de riiistoire.
Mais il ne s'en était pas préoccupé outre mesuic : et sa première conclusion avait été d'un scepticismtî sans réserves. Il avait mis en (hjute l'authenticité ; il mettra en doute, si l'on veut, l'inauthenticité ; il émet des hypothèses, les retire \Hmr faire |)laisir à ceux de ses adversaires qui sont de bonne foi, puis linil par y revenir parce qu'elles sont justes; mais, dans ce domaine, il n'estime pas que son amour-propre ou l'honneur de sa pensée soit engagé : preuve indiscutable que l'histoire, au sens restreint du mot. n'est pas sa spécialité.
moyen de relier les morceaux détacliés. Il avait (r.-iilleurs clierché à mellre en lumière, aussi clairement (lue possilile, toutes les ululions de continuiti'.
c) L(t Uièse (logiualiqiie.
Strauss va-t-il du uioins se nionlrer plus intiaitablc à propos de sa thèse dogmatique ? Non, on dirait qu'il ne tient guère plus à sa christologie qu'à son exégèse.
Outre le mépris de l'histoire, Strauss avait manifesté dans la première édition de sa première Vie de Jésus, le mépris de l'individu. r,e double mépris provenait dune des tendances de la philologie et de la philosophie allemandes de cette époque. Par réaction contre l'esprit de l'Aufklârang, on sacrifiait l'individu aux groupes ou à l'espèce.
En philologie, Herder avait donné le mot d'ordre de ce mouvement par sa fameuse antithèse de la poésie naturelle et de la poésie artificielle (i) ; la vraie poésie n'était plus la création savante, réfléchie d'un individu, mais la manifestation naïve, spontanée de l'àme populaire. L'Jliade et l'Odyssée, selon l'école de Wolf, la Chanson des Xibelunge selon l'école de Lachimann, devaient être attribuées à des peuples poètes. Après avoir nié l'individualité des auteurs, on nia celle des héros des poèmes et comme l'histoire ancienne, trop respectée jusque-là, était maintenant trop suspecte et ne paraissait plus avoir qu'une valeur poétique, on ne vit bientôt plus dans tous les grands hommes du passé que des personnifications légendaires de groupes ethniques ou sociaux.
Après les travaux de Niebuhr, on put croire que toute l'histoire de Rome n'était qu'un chapelet de traditions populaires. De même l'Ancien Testament semblait une épopée hébraïque ; c'était sinon la voix de Dieu, du moins la voix du peuple se chantant lui-même sous le nom de héros éponymes (2). En appliquant ce procédé au Nouveau
(1) iXatur- und lvun6ti)oe!«ie. Cf. Basch : la Poétique de Schiller. Paris, F. Alcan, 19U2. pp. 2B sqq.
2) Dans ses Ecrits polémiques, Strau.ss comparera Abraham à Hellen.
Rti i>Avii)-i nKni:iiic STUArss
Tt'slaiiuMil. Strauss lo^iquemcMil cii ('-lait arriv(S à considérer les rvaiij^iles (•(tiiimt* un poème sponlanénienl jailli de l'ànie de la communanlé primitive ; (piant à Jésus, Strauss sans doute n'allait pas jusqu'à nier rexistence historique d un individu qui aurait porté ce nom ; mais la vie et la mort de ce persoiuiage peu coiuiu ne lui paraissaient être tout an plus que la cause occasionnelle (pii a\ait |)ruvo(|ii('' l'i-closion des mythes, el le Christ n'était guère à ses yc'ux qu'un poitrait, une copie du Messie attendu par les Juifs, l'illusion du Sauveur national, à moins (ju'il ne soit la personnification de l'Humanité intimenient unie à Dieu. Kreutzer avait précisément montié que le martyre des héros mythiques n'était souvent (pi'un symbole ; n'élait-il pas aussi vain de voir dans la carrière et hi passion du Crucifié une destinée individuelle, que de crclire à la biographie d'Osiris taillé en pièces, de Zeus enchaîné ou de lîaldur mis à mort (i) ?
Mais c'était surtout la philosophie hégélienne qui a\%it inspiré à Strauss le mépris de l'individu. 11 n'était pas du tout dans les habitudes de l'Idée de s'incarner intégralement dans un seul exemplaire : l'Idée n'était ni aussi prodigue à l'égard d'une de ses créatures, ni aussi avare à l'égard de tous ses autres enfants : elle aimait à déployer sa richesse dans une variété d'êtres qui se complètent mutuellement : elle fait ap|>araUi'e, jmis disparaître les personnages el c'est le cortège des acteurs dédiant sur la scène du monde qui joue le drame éternel de l'incarnation. Ce n'est pas un homme isolé, c'est l'Humanité tout entière qui réalise l'unité vivante de iJieu et de la création.
Cette apothéose de l'Espèce excluait l'apothéose d'un individu, et Strauss avait avoué franchement (pu- la science
(1^ Cf. le plitii iiriinilif de Iti \ te Je Jésus : Ausgeiv. iJriefe, p. \2. Strauss voul.iil «ojupîircr l;i vie de Jésus à celle dWdoriis, d'Osiris. dUeicuie. Cr. .lussi H.\csrath, Strauss, !, p. Hil.
^2) Cf. Lehen Jcsu, 1, p. 734.
de son époque no pouvait plus reculer désormais devant cette conclusion: le dogme de l'incarnation de Dieuen Jésus était un élément périssable du christianisme : ce n'était qu'une forme populaire de la vérité. Schleiermacher avait eu parfaitement raison de dire que la philosophie spéculative renouvelait à cet égard l'hérésie ébionite(i). L'histoire sensible de l'individu avait déclaré Hegel, n'est que le point de départ i)our l'Esprit : quand on a atteint le point de vue philosophique ce n'est plus qu'une image de rêve qui s'évanouit dans le passé.
Or voici que dans ses Ecrits polémiques, Strauss renonce peu à peu à ce mépris de l'individu. Il finit par accepter (2) la manière dont le Docteur Ullmann pose le problème des origines du christianisme : le Christ est-il une invention de la communauté ou l'Église est-elle la création de Jésus? Strauss n'opte plus pour l'un des deux termes de cette alternative ; il admet qu'il faut tenir compte aussi bien de l'action d'un individu génial que du rêve d'un peuple. On peut être en désaccord sur l'efficacité relative qu'il convient d'attribuer aux deux facteurs mais ce n'est encore qu'une question de plus ou de moins. En tout cas, Strauss ne réduit plus maintenant à un minimum le rôle de Jésus : même en admettant que tous les récits évangéliques ne soient que la reproduction de l'histoire messianique conçue d'avance, il reste que Jésiis a cru être le Messie et a réussi à faire partager cette conviction par ses disciples ; il reste aussi ({ue c'est l'àme, la voix personnelle de Jésus qui a donné aux paraboles le sentiment plus pur, l'accent plus doux qui en fait la nouveauté religieuse. D'ailleurs la critique admet maintenant l'historicité d'une partie nullement négligeable des faits et des discours transmis par les synoptiques. Ainsi comme philologue et comme historien, Strauss fait désormais une plus large part à rinfluence sin-
(1) Cf. GuiGNKBERT, Manuel des orit/ines du chrislianisnie, p. 455.
(2) Strauss, Sfreilschriften, III Helt, pp. UG sqq.
88 l).\\ ll)-l HtDKUlC. STRAUSS
ii^nlirrc (lu liri'os (l<*s Kvaiit,Ml(*s, du l\)ii(l;il('iii" du clu'isliiinisuie.
Colnm(^ philosophe ;uissi, il rcsliluf ses droits ù l'individu. Il prolcsU* niaiulriianlc onlro le reproche (jue le Oocleuf l llnianii(i) l'ait au pouihéisuie de loul enfi;-loulir el d'anéanlirla personnalité. Ce reproche ualteiul (pu' le panthéisme spinozisle. Sans doute le j)anlhéisuie héi^élieu, par opposition à la philo.sophie de Kanl, de Fichte et Jacohi, (jui ne connaissait l'esprit que sous sa forme subjective et individuelle, a mis en relief le caractère objectif et substantiel de l'Esprit, sa vie comme esprit des peuples et des épotiues, la domination cpiil exerce sui- les ûmes persoimelles et ainsi Hegel s'est rappioché de Spinoza; mais Hegel ne dit pas comme l'auteur de Vl'Jlliit/iu' que les individus ne sont que la manifestation accidentelle et éphémère de la substance ; au contraire llndividualité est la réalité essentielle de l'esprit. Et Strauss cite maintenant la phrase fameuse de Hegel: « A la tète de toutes les actions, par suite aussi des révolutions d<' l'histoire, il y a des individus, subjectivités qui réalisent l'élément substantiel (2). » Hegel veut ({u'on rende également hommage aux puissances collectives et à la force peisoimelle.
(1) Quinet, dans son coinplc rendu de la Me de Jésus, sci^l iiispin'* des arguments présentés par io doeleur Ulliiiaiiii dans les Éludes el CriH<iues Ihênlogiques. Il dit de Strauss : « An pantiiéisinc des écoles inodcrnep, l'auteur avait emprunté l'art de déprécier, de iliniinuer, dexlénuer les persnnnaijes historiques; car il y a un idéalisme naturellement briseur dimai^es. Toute existence personnelle le gêne et lui déplaît comme une usurpation. Les héros sont pour lui ce que les statues de bois ou d'airain sofil pour le mahométisme; il faut (ju'il les renverse. Un peu |)lus, il regarderait la vie de l'oiseau (|ui passe, de l'insecte qui murmure, comme un vol fait à l'absolu. Il ne serait content que s'il ixtuv.-iit réduire l'univers et l'hisloiie ù un parfait silence, pour y jouir en |)aix de l'harmonie de ses propres idées... » (lievue des Jjeu.r-Mondcs. IH'AH, 4. p. 603.)
(2) HE(iEL, liec.hluphilosophie. S 348. |i. 434, cité par .Stralss, Slreilschriflen, III Heft, pp. 14!(-1.-.M.
LA OUliUl'LLE DE « LA VIE DE JESUS » 89
A cet ôgaixl, Strauss veut èlre l'élève lidèlc du maître. S'il a plus insisté sur un des éléments de la synthèse, c'est parce qu'on ne l'avait pas assez mis en lumière ; mais il est prêt à souligner l'autre . Il déclare nettement que pour lui aussi « Jésus est la plus grande personnalité religieuse de l'histoire », et l'auteur de la Vie de Jésus, qui, en i835 n'avait pas trouvé de terme assez fort pour exprimer son mépris pour le culte qui s'attache au service de l'individu au lieu de rendre hommage à lEspôce, développe maintenant de 1887 à 1889 toute une philosophie de l'histoire pour justifier le pieux respect que les hommes portent aux héros et aux génies, en [)articulier aux fondateurs de religion et en première ligne à Jésus.
Il expose d'abord cette théorie nouvelle à propos de sa polémique avec les hégéliens. Dans tous les domaines, ditil il), où, l'activité divine se manifeste dans l'humanité, des individus se distinguent de la masse et paraissent particulièrement inspirés de Dieu ; mais il ne suffit pas, si l'on veut accorder à Jésus une dignité éminente de le ranger dans cet élite de grands hommes : on le mettrait ainsi sur le même pied que des conquérants comme Alexandre, César ou Napoléon, des législateurs comme Lycurgue ou Solon, des philosophes comme Socrate ou Platon, Aristote ou Spinoza, des poètes comme Homère, Eschyle ou Shakespeare, des artistes comme Phidias ou Raphaël: la plus haute aristocratie humaine forme encore un petit peuple. Strauss va donc accorder un titre de noblesse spécial aux fondateurs de religions : il admet que tous les autres modes de révélation — art ou poésie, philosophie ou héroïsme — se valent, mais que la révélation religieuse est plus voisine encore de la îumière divine : Moïse et Mahomet appartiennent à une sphère plus haute que Solon ou Alexandre. Mais cela ne suffit pas encore : ce choix parmi l'élite forme
(1) Stracss, Sireiscfiriflen, III, [>. 70.
•H) n.WID-lHKDElUC STHAISS
encore une srrio. On a beau remarquer que les grandes individnalitc'S sont plus rares dans le <lon\aine religieux (pie dans 1rs autres doniain('s, que depuis .lôsus {\] en parli( iilier, il n'est jikis apparu de génie religieux : rien ne nous garanlil cpiil ne surgira |)as a|in's celle pause si longue, un fonilaleur d'une ère nouvelle supérieur à Jésus. Pour prouver que Jésus ne sera pas dépassé, il faudrait démontrer qu'il a atteint le but, qu'en lui s'est produite réellement l'union delà eonscience divine et de la conseience humaine: cela mettrait entre Jésus et les autres génies religieux (Moïse et les prophètes) une diflerence non plus de degré, mais de qualité. Strauss paraît ne pas exclure la possibilité de celle démonstralion, mais il demande que cette démonstration soit faite non a priori, mais a posteriori , qu'elle soit une preuve non pas philosophique mais histori({ue 12).
Strauss observe d'ailleurs (|ue même si cette preuve était faite par la critique historique, il n'en lésulterait pas eneoi'e que les récits évangéliques soient entièi-ement vrais. 11 faudrait encore expliquer les miracles accomplis par Jésus, en ne tenant compte que de Ténergie d'une volonté humaine unie à la volonté divine : mais à vrai dire une telle volonté ne respecterait-elle pas les lois données par Dieuà la nature et à l'activité humaine? Ouant aux miracles ac('omplis, non pas j)ar Jésus, mais sur Jésus lui-môme, on ne voit pas comment on pourrait les déduire d'une définition de sa personnalité morale.
Malgré ces réserves, il est évident (pie ces concessions de Strauss sont déjà graves: de la cliristologie de Tllumanilé-Dieu exposée dans la pi-emièi"e édition de la Vie de
1; Slrnusr? [taraif accorder ici à ses arlvcr>nircs (jue i'isiniii n est qu'une contrefaçon rJu ctirislianisme;le terme qu'il emploie !»Nach- Keburt ». Cf. Ihid.. Ill, p. Ti) est très raéprisanl. — Le tli<>ologien protestant ne nomme pas Lulhei-.