RAA DAVID-FRÉDÉRIC STRAUSS
souabe. Mais ce qui séduisit surtout Strauss, c'était l'effort de Hegel pour concilier dans une synthèse supérieure l'Aufklärung et le romantisme. La phénoménologie, en même temps qu'elle exerçait l'intelligence, « offrait à l'esprit les pressentiments les plus profonds, à l'imagination les perspectives les plus surprenantes; toute l'histoire universelle se déroulait aux yeux du lecteur sous un nouveau jour : l’art et la religion, sous leurs différentes formes, émergeaient à leur place, et toute cette richesse de manifestations sortait de la conscience et y rentrait de nouveau, témoignant ainsi de sa toute-puissance (1).
C'était encore dans un monde enchanté que Hegel promenait ses fidèles : on suivait la route que parcourt l'âme pour s'élever par étapes de la conscience sensible à la science absolue, Mais ce voyage ne se fait plus entièrement dans la nuit comme les errements chers aux romantiques : il y a comme des trouées de lumière quand on monte vers l’entendement, la conscience de soi, la raison théorique et pratique; voici le riche domaine de l'esprit, la morale et la civilisation, l’art et la religion qui mènent au sanctuaire suprême de la science absolue. Et il se trouve que ce pèlerinage de l'âme est en même temps une traversée de l’histoire universelle : les stations de la conscience en progrès sont les époques du genre humain en marche, Nous avons reconnu au passage les peuples orientaux, puis les stoïciens et les sceptiques, les moines du moyen âge ; les Grecs, les Romains et les Français ; Saint- Just et Robespierre, Kant et Fichte. Sans doute, nous sommes un peu étourdis par ce défilé de peuples et de personnages célèbres, qui ont en même temps un sens allégo-
rique et qui se bousculent parfois, sans observer toujours
la place que la chronologie leur assigne ; nous songeons encore à la Divine Comédie où même à une cavalcade
(1) Srrauss, Märklin, Ges. Schr., X, p. 224.
romantique (1) . Mais cette fois, il y a de la méthode dans cette folie et de la science dans ce jeu. La philosophie de l'histoire éveillait l'intérêt d'un historien comme Binder, la philosophie de la religion provoquait les réflexions d'un théologien comme Strauss. Ces jeunes gens se convertirent donc de Schelling et de Schleiermacher à Hegel. Strauss soupçonna même Schleiermacher d'avoir obtenu par voie de déduction les vérités qu'il prétendait tirer de sa conscience pieuse : en d'autres termes, il se demanda si le grand théologien du romantisme n'était pas un hégélien honteux (2). Quoi qu'il en soit, la philosophie de Hegel devint rapidement la vraie religion, la seule foi des jeunes séminaristes de Tübingue : ils n'avaient pas de
… scrupule à communier en Hegel le dimanche matin, et
Steudel en se rendant à l'église, revêtu de la chape, croisait son neveu Märklin, qui portait sous le bras la Phénoménologie (3).
En même temps qu’il étudiait Schleiermacher et Hegel, Strauss prenait part à deux concours, institués l’un par la Faculté de théologie catholique, l’autre par la Faculté de théologie protestante. La première avait proposé comme sujet : la résurrection de la chair; deux mémoires furent jugés dignes d’être couronnés: le sort décida contre Strauss pour son concurrent catholique. Le mémoire de Strauss n’a pu être retrouvé; mais nous avons le texte du rapport (4) : on louait le plan de Strauss et son commentaire exégétique et critique des preuves tirées de l’Écriture; par contre, la deuxième partie du mémoire abusait de formules abstraites au lieu de s'appuyer sur les phénomènes réels de la nature et sur des observations. Nous avons d'autre part le témoignage de Strauss dans une lettre à Vischer :
(1) Haym, Hegel und seine Zeil, p. 248.
(2) Srrauss, Charakteristiken und Kriliken, pp. 166-172. (3) HausraTu, Strauss, I, pp. 45-46.
(4) ZigGLer, Strauss, I, p. 53.
« Je démontrai, écrit-il, par l’exégèse et la philosophie de la nature la résurrection des morts et quand j’eus mis le point final, il m'apparut clairement que tout cela ne tenait pas (1). » Il semble donc que Strauss était encore croyant assez convaincu et disciple assez fidèle de Schelling quand
il s’est mis à écrire; et qu’au cours de son travail il s’est
converti à Hegel. C'est en ce sens sans doute que ce mémoire marque, selon l'expression de Strauss, le « premier tournant » où il décida de la direction qu'il allait suivre.
À l'automne de 1829, Strauss obtint de la Faculté de théologie protestante un premier prix (ex-æquo avec Binder). On loua particulièrement l’ardeur sentimentale (2) du sermon de Strauss. À l'examen de sortie, Strauss eut le n° 1 de sa promotion qui comptait cependant plusieurs jeunes gens exceptionnellement doués : c'était la « promotion géniale » célèbre dans les annales du clergé würtembergeois. Vers la fin de l’année 1830, Strauss fut nommé vicaire à Kleiningersheim.
(1) Ausgew. Briefe, pp. 51-52.
(2) « Eine das Gemüt ansprechende Wärme. » ZIEGLER, Sfrauss, I, p. 52.
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