‹ David-Frédéric Strauss, la vie et l'œuvreChapitre 13 sur 50 · LE VICAIRE. — LE CAS DE CONSCIENCE : MARKLIN. LE VOYAGE A BERLIN · texte numérisé non relu

LE VICAIRE. — LE CAS DE CONSCIENCE : MARKLIN. LE VOYAGE A BERLIN

C'était une foi singulière, si nous en jugeons d’après nos idées francaises, que la foi du jeune vicaire de Kleïiningersheim. Il croyait en Kerner et en Schleiermacher, en Hegel surtout, mais il croyait moins en Jésus. Il avait même, comme le remarque malicieusement Hausrath (1), une tendance à admettre les miracles qui ne sont pas dans

(1) Cf. HAUSRATH, Strauss, 1, pp.48-5l d'après STRAUSS. Charakteristiken und Kritiken, pp. 396 sqq. Strauss connaît des exemples d'hommes qui ont le sens des métaux cachés, qui savent découvrir les assassins et les objets volés, qui voient apparaître sur les tombes la figure des morts, qui ont, dans le sommeil magnétique, le pressentiment de l'avenir, et voient des semaines à l'avance sortir le cortège funèbre des maisons marquées par lè deuil. Il croit que la voyante de Prevorst communique à quatre lieues de distance avec le médecin de son père, qu’au moyen de verre ou de bulles de savon elle voit au delà de l'horizon, que par sa force magnétique, elle renverse des chaises et jette du sable dans la chambre : tout cela Kerner l’affirme, et Strauss croit son ami sur parole. Mais si par hasard la voyante prétend qu'elle a communiqué avec les démons, les anges protecteurs, les esprits, les spectres, elle se trompe certainement d'après Strauss; il ne faut pas prendre à la lettre ce que la Bible dit du monde des démons, et il ne faut pas insister sur l'immortalité de l'âme, qui est un fondement peu sùr de Ja religion.

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la Bible, tandis qu'il rejetait délibérément le surnaturel attesté par l'Écriture : ainsi Strauss affirmait les phénomènes les plus extraordinaires du magnétisme, et il niaït l'immortalité de l’âme. À

Et cependant ce jeune vicaire allait prêcher et enseigner selon l'Évangile. Avant même de sortir de l'Institut, il avait eu l'honneur d’être choisi comme orateur pour le troisième jubilé de la confession d'Augsbourg et il avait inauguré la fête par un sermon conforme à tous les usages traditionnels (1). Rien de plus orthodoxe à première vue que ce sermon, pourtant, si l'on y regarde d'un peu près, on remarque que Strauss y insiste particulièrement sur l'opposition entre la lettre et l'esprit. Les auditeurs du brillant élève de l'Institut évangélique de Tübingue donnaient sans aucun doute aux mots le sens consacré qu'ils ont dans l’Église ; mais peut-être le jeune disciple de Hegel, en affectant de répéter certains termes, songeait-il au rôle que l « esprit » jouait dans la Phénoménologie et à la distinction qu'il convient de faire entre le concept philosophique et la représentation religieuse (2). En pro-

(1) Ce sermon, imprimé dans le compte rendu de la fête, édité par la Faculté de théologie (Tübingue, Fues, 1830, App. 1), est réimprimé dans HausraTH, Sfrauss, I, App., pp. 3-9. L'orateur y déclare : « … Et si tous les chrétiens évangéliques ont le devoir de fortifier en ces jours la résolution, non seulement d'écouter attentivement, mais aussi de mettre en action la parole évangélique, qui a été restaurée par de si graves combats : à plus forte raison nous-mêmes, que le Seigneur veut élever pour le service de son verbe, avons-nous le devoir d’affermir en nous la résolution, non seulement d'écouter avec zèle et de mettre en action, mais encore d'enseigner fidèlement l'Évangile. Pour ces contemplations et ces résolutions, nous voulons implorer l'assistance divine par une prière commune : Texte, Luc, 21-33 : « le ciel et la terre passeront, mais mes paroles ne passeront pas...» Ce qui prouve que ces paroles ne passeront pas, c’est d'une part leur origine divine, d'autre part les destinées du christianisme, la résurrection du Seigneur, la conversion de l’empereur romain, la Réforme de Luther,etc.

(2) « … Les paroles immortelles de Jésus sont donc contenues

nonçant ce sermon, qui inaugurait solennellement à la fois le jubilé de la confession d’Augsbourg et la carrière ecclésiastique du futur auteur de la Vie de Jésus, Strauss ne se disait-il pas déjà que les fidèles et leur pasteur se serviraient des mêmes mots, mais n'interpréteraient pas les textes dans le même sens, ou, si l’on préfère, que la foi des fidèles serait une philosophie encore voilée de représentation, tandis que la foi du pasteur serait une religion transfigurée en philosophie hégélienne ?

Ce qui frappe dans cette évolution des idées de Strauss, c'est que le passage de la foi chrétienne à la foi hégélienne s’est fait d’abord d’une manière insensible, sans crise, sans scrupule. Dans sa biographie de Jésus, Strauss a fait remarquer que, chez le fondateur du christianisme, il n’y avait pas trace de « cicatrices » morales, comme en laissent d'ordinaire de graves déchirures intérieures: M. Ziegler a raison d'observer qu'on peut dire de l’auteur ce qu'il dit de son héros. Strauss n’a pas eu à souffrir comme un catholique qui rompt avec la foi. Il n'a pas connu « la longue lutte intérieure qui pendant des années déchira l'âme de Lamennais », il n’a pas eu à choisir dès le début, comme Renan, entre son intelligence et son cœur, entre sa conscience et ses intérêts (1). Bien plus, Strauss se sentait très à l’aise dans ses fonctions de vicaire. Il était aimé de ses paroissiens; il savait se mettre à la portée des

avant tout (vor Allem!) dans l'Écriture sainte ; tout ce qui est enseigné en outre dans l'Église évangélique vaut non par l’âge ou par l'autorité d'un maître humain, mais uniquement comme un pur écho des paroles divines de l'Écriture sainte ; mais ce caractère ne saurait être reconnu d'une manière extérieure et maté rielle (auf geistlose Weise) par une simple juxtaposition des mots : il faut avoir de l'esprit pour juger ce qui est de l'esprit (der Geistige nur mag Geisliges beurleilen) ; on reconnaîtra sous les mots les plus différents souvent le même esprit et des esprits souvent très différents sous les mêmes mots... » HAUSRATH, Sirauss,

je ADP:; P: 7.

(1) Cf. SéaiLes, Renan. Paris, Perrin, 1895, pp. 23 sqq.

enfants à qui il enseignait le catéchisme, et les paysans comprenaient ses sermons. Ces sermons d’ailleurs ne devaient pas coûter beaucoup de peine à un homme de la valeur de Strauss, à en juger par le spécimen conservé à la bibliothèque de Stuttgart (1); on ne peut même s'empécher de penser que Strauss s’est rendu la tâche trop facile. On ne croirait pas, à lire le discours du vicaire, que l'homme qui l’a prononcé était un savant théologien qui occupait ses loisirs à étudier à fond Schleiermacher et Hegel.

De Schleiermacher, à vrai dire, Strauss se détachait peu à peu; il avait fait venir un petit livre de Rütenik qui adaptait la doctrine du grand théologien romantique aux besoins du catéchisme ; mais il fut déçu : ce cours découpé

en dialogues ferait sauver, disait-il, les petits paysans. Un,

jour le jeune vicaire surprit ses collègues en leur appor-

(1) ZeGLER, Strauss, I, pp. 63-69, en donne le texte. Il s’agit d'un sermon prononcé le 21 novembre 1830 à l’occasion de la fête du village, et en même temps pour remercier Dieu de la moisson et dela vendange. Strauss prend comme texte Mathieu, 4, 4 : « l’homme ne vit pas seulement de pain, mais encore de toute parole qui sort de la bouche de Dieu », et il tient aux paysans, qui ont eu une mauvaise année, le raisonnement suivant: La grêle a détruit votre moisson, votre vendange et votre récolte: votre tristesse était légitime et votre désespoir excusable. Mais on est venu à votre secours ; on vous a envoyé de l'argent et des vivres. C'est à la lettre un mot de Dieu (« vous devez être miséricordieux comme votre Père est miséricordieux »)}, qui vous a nourris. Ne voyez-vous pas qu'ainsi la puissance de Dieu s’est manifestée d’une manière plus éclatante que s’il avait béni vos champs et vos vignes ? D'ailleurs il vous a épargné la guerre, tandis qu'ailleurs la grêle des balles abat la fleur du peuple. — Outre ces bienfaits corporels, Dieu vous a donné les bienfaits de l’école et de l’église. Voudriezvous changer avec les peuples d’Asie et d'Afrique, qui n'ont pas à craindre la grêle, mais qui ignorent Jésus ? Le Seigneur a frappé vos champs, mais sans vous acculer à la famine ; il vous a conservé sa parole et son église : c’est donc avéc une émotion reconnaissante qu'il convient de fêter ce jour solennel et de elore la vieille année de notre église. Amen !

fl : : EvV re É ; À tant un cahier de dessins intitulés : « Cuivres pour illus-

trer la Dogmatique de Schleiermacher. » Strauss parodiait

ainsi les procédés du maître, sa manie de diviser et de subdiviser. Mais, au sujet de Hegel, il ne plaisantait pas : sa correspondance avec Märklin en fait foi. Dans ses lettres ‘de décembre 1830 et février 1831, il discute les théories de

. la Phénoménologie (1).

Ainsi se continuait par écrit l'actif échange de réflexions philosophiques commencé à l’Institut de Tübingue : les: deux vicaires évangéliques travaillaient en commun à l’exégèse hégélienne. L'idée devait leur venir que, somme toute, leurs fonctions leur en imposaient une autre.

C’est Märklin qui le premier eut des scrupules. Dès le début de ses études théologiques, Märklin avait eu à justifier son attitude intellectuelle et morale : son père, prélat et surintendant général à Heïlbronn, homme du dixhuitième siècle, libéral, théiste, kantien, regrettait de voir

L son fils, à qui il avait donné une éducation sévère, s’égarer

à la suite de Schelling, vers le panthéisme et le mysticisme. Dans ses lettres de 1828 et 1829 (2), Märklin défend ses idées avec force ; il ne croit pas encore qu'il y ait conflit entre le christianisme et la philosophie ; il trouve qué les systèmes philosophiques ne sont malgré tout que des produits de la pensée chrétienne ; il a personnellement consciencé de l'intensité de son sentiment religieux, qui est plus puissant que jamais en lui, au milieu du travail philosophique. Mais déjà Märklin déclare fermement

(1) « Tu me demandes quel rapport il y a entre le chapitre sur la religion et les chapitres précédents. Je ne puis me vanter non plus d’avoir entièrement élucidé ce point; en particulier la question de savoir jusqu’à quel point l'ascension des différents degrés est en même temps un progrès historique, nous a toujours arrétés, tu le sais, au milieu de la lecture comme une énigme : c’est, je crois, la faute de l'exposition : au lieu de se contenter d'indications dispersées, Hegel aurait dû définir exactement ce rapport dans

la Préface et l'Introduction. » (Cité par ZIEGLER, Strauss, I, p. 60.)

(2) Citées par Srrauss, Märklin, Ges. Schr., X, pp. 214-219.

Lévy. — Strauss 3

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à son père qu'il ne reculera devant aucune conséquence »

de sa pensée, dût-il entrer en conflit avec le christianisme ou la philosophie courante et aboutir au panthéisme, à la

négation de la liberté et de l'immortalité. Et déjà il proteste énergiquement contre l’anthropomorphisme de ceux qui attribuent à Dieu la personnalité et considèrent l'Etre suprème comme un homme tout-puissant capable de satisfaire nos besoins et de consoler notre cœur. Les formules panthéistes de Märklin rappellent d'une part les doctrines de Schleiermacher et de Hegel, mais elles annons cent d'autre part les théories de Strauss (1) : déjà, en insistant sur la difficulté qu’il y a à concilier l’idée de Dieu et l'idée de temps, Märklin pose un des problèmes qui préoc= cuperont le plus les philosophes de la gauche hégélienne.

Nommé vicaire à Brackenheim, Märklin se sentit beaucoup moins à l’aise dans ses nouvelles fonctions que son collègue de Kleiningersheim (2). Il se plaignit bientôt que la vie religieuse fût encore trop peu développée dans sa communauté, et la préparation des sermons lui donnait plus de soucis qu’à Strauss. « Si je fais des sermons nets tement religieux, dit-il, les auditeurs ne les comprennent pas ; d'autre part, de simples conférences de morale ne me satisfont pas moi-même : il ne me convient pas de me borner au rôle de férule juive. Si jé discute avec mes collègues, je risque de passer soit pour un hérétique dangereux, soit pour un obscurantiste ou un mystique. » À vrai dire," Märklin était un peu l’un et l’autre car ses « heures d'édification » se passaient tantôt à la lecture de la Phénoménologie et de la troisième édition de l'Encyclopédie de

(1) Märklin dit par exemple : « Il ne reste rien que l’activité universelle de Dieu dans la nature, activité qu'on peut encore, il est vrai, en un certain sens, nommer Providence. » Cf. Srrauss, Mär= klin, Ges. Schr., X, p. 214.

(2) Cf. le chapitre de Strauss sur « Märklin vicaire. » Ges. Schr., X, pp. 227 sqq,

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4 Hegel, tantôt à la méditation de Schleiermacher et de Thomas a Kempis. Märklin, pour essayer de sortir de cette situation pénible et fausse, engagea une correspondance avec Strauss. Il ÿ fait part à son ami des inquiétudes que lui inspire le conflit latent entre leurs idées philosophicothéologiques et la simple conscience de leurs commu: nautés (1). Strauss répond que ce conflit entre la pensée scientifique et l'enseignement ecclésiastique est une néces-

(1) « Tout ce que le système de Hegel dit des rapports de la philosophie et de la religion est bel et bien : et si je n'étais que théologien, cela me suffirait aisément ; mais je Suis aussi prédicateur, et il m'arrive d'être obligé de donner tout à fait explicitement comme étant l'essence de la chose ce qui, d’après le système de Hegel, n'est que la forme de la représentation ; j'ai beau calculer et calculer encore : ma conviction personnelle et la conscience de la communauté ne coïncident pas ; il y a toujours un reste insidieux et perfide. Cela ressort surtout nettement à propos d'eschatologie, par exemple ; dans ce domaine la foi simple tient ferme comme roche à tous les éléments. Si je ne voulais pas entrer ici dans le détail concret des représentations, il me faudrait passer sous silence une foule d'idées édifiantes et consolantes ; je ne donnerais aucunement satisfaction au besoin de la communauté, ce qui est pourtant mon devoir. J'ai lu def sermons de Schleiermacher pour la fête des morts : quels habiles détours n'est-il pas obligé de prendre pour ne pas trop parler contre sa conviction ! Et encore ces sermons nous satisferont-ils nous, mais certainement pas un homme à la foi simple. Aussi ne m'est-il pas possible dans ces - cas-là de monter en chaire d’un cœur joyeux : je ne puis entièrement satisfaire ma conscience. Même si à cette occasion, je ne tiens compte que de ma personne, je ne puis être content. N'est-ce pas en effet le devoir de tout individu de donner à sa vie intérieure une heureuse cohésion et une harmonie comparable à celle d’une —. œuvre d'art? Appliquons cette règle à notre profession : n'est-ce

pas lé devoir d’un serviteur de l'Église de ne pas avoir deux consciences extérieures l’une à l’autre et contradictoires : uñe con- … science personnelle et une conscience ecclésiastique ? Sa profession - ne doit-elle pas dominer et nourrir entièrement toute sa pensée, » tout son sentiment et toute son action ? Or, c'est ce qui, dans les circonstances où je me trouve, ne me réussit pas bien: par une moitié de moi-même, je suis philosophe et je veux considérer tout le domaine de la religion d’une manière phénoménologique, “pour ainsi dire, et je le fais passer en revue devant moi; par

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sité historique (1) : c'est l'histoire, c’est. l’évolution de la théologie qui en est responsable et non pas nous. Comment sortir delà, d’ailleurs? Renoncer à la carrière ecclésiastique ? Ce serait agir comme un prince qui refuserait de régner parce qu'il ne pourrait introduire dans son pays Je droit naturel, ou comme un juge qui refuserait d’appliquer la loi, parce qu'il connaîtrait l'insuffisance du droit positif.

Mais Märklin ne se déclare pas satisfait ; il trouve la situation moins simple que Strauss : ce qui complique la question, dit-il, c'est que le public à qui nous enseignons la religion sous la forme de la représentation, commence

déjà à dépasser ce stade : il est déjà contaminé par la pen-.

sée philosophique (2).

l'autre moitié, j'appartiens, par profession et aussi par nature, à a vie religieuse et j'y suis moi-même plongé : et les deux attitudes ne veulent pas cadrer l'une avec l’autre. » Srrauss, Märklin, Ges. Sch., X, pp. 229 sqq-.

(1, Strauss, dans sa biographie de Märklin, cite les lettres de son ami et analyse les réponses qu'il lui a adressées (X, pp. 230 sqq.). Ziegler, dans sa biographie de Strauss, analyse les lettres de Märklin et cite les réponses de Strauss (I, pp. 69-79), Cf. Ausgew. Briefe, pp. 2-15.

(2) « Si donc un homme du peuple, en qui la réflexion s'éveille rait, venait me demander : que pensez-vous du diable ou de tel miracle (romanesque) du Nouveau Testament? j'aurais beau répondre ce qu’on voudra, il y aura toujours pour moi un cas dé conscience. Si je joue le rôle du croyant, premièrement j'agis d’une manière souverainement malhonnête vis-à-vis de moi-même et il faut que j'aie honte de moi devant moi-même ; et deuxièmement, je repousse loin de moi mon interlocuteur et tous ceux de son parti, car ils se considéreront avec raison comme plus éclairés que moi. Si au contraire je dis mon opinion vraie, ou bien il répliquera : « Monsieur, pourquoi enseignez-Vous autre chose à l’église ? » — et je ne pourrai pourtant pas lui demander de saisir comme nous à propos de concept et de représentation, l'identité des contradictoires : cela supposerait une éducation méthodique en philosophie et « où est la limite, si je ne commence à ne plus croire à tout ce qui est dans l’Écriture ? » Ou bien il m'exposera à de graves dangers s’il répète ce que je

L’objection de Märklin oblige Strauss à modifier un peu son attitude. Tout d’abord Strauss ne croyait pas que la communauté puisse jamais s'élever jusqu'à la forme du concept philosophique, et il déclarait d’une manière un peu cavalière: quand un missionnaire veut se faire comprendre des sauvages, il faut qu'il parle leur langue. Maintenant Strauss admet que ces sauvages peuvent s'élever à la civilisation et que le missionnaire doit favoriser ce progrès. Il ne doit ni s’en tenir à la représentation, ni courir avec précipitation vers le concept pur : les deux attitudes * pourraient troubler l’évolution de la conscience populaire : le mieux est de faire briller la lumière du concept à travers le voile de la représentation, d'éclairer par exemple la représentation du diable par l’idée du mal. Strauss revient donc aux idées exprimées par Lessing dans l'Éducation du genre humain. Lessing déjà conseillait d'amener insensiblement, par une habile pédagogie, le peuple de la religion à la philosophie; il donnait déjà lui aussi des exemples pour montrer comment on pouvait transformer des dogmes révélés en idées rationnelles ; il avertissait aussi de se garder de toute impatience : « Garde-toi, si tu es un individu mieux doué, si tu piaffes et si tu bouillonnes à la dernière page de ce livre élémentaire (le Nouveau Testament) garde-toi de montrer à Les condisciples plus faibles ce que tu pressens ou ce que tu commences déjà à voir. » Mais l'accent de Strauss n’est plus celui de Lessing. Le philosophe du dix-huitième siècle parlait avec une confiance superbe: il savait que le progrès est lent, mais il

lui aurai dit, et je ne pourrai le lui défendre, car se serait me rendre encore plus suspect; dès lors le peuple qui ne distingue pas entre le contenu et la forme et regarde précisément comme essentielle la forme de lareprésentation en religion, me considérera comme un hypocrite ou un mécréant : je perdrai ainsi tout le bénéfice qui justifiait mon jeu : je veux dire la possibilité de propager la vie religieuse dans le peuple; ne faudra-t-il pas y renoncer, si la confiance est perdue ?.. que faire ? »

était sûr que l'humanité atteindrait le but: « Ou le genre humain ne parviendrait-il jamais à ce degré suprême de lumière et de pureté ? Jamais? — Ne me laisse pas penser ce blasphème, Dieu tout bon (1) ! » Strauss n'a plus cette foi robuste : il a vu la réaction des débuts du dix-neuvième siècle: il se demande si la marche boiteuse de l'humanité ne la condamne pas à retomber du scepticisme dans la foi primitive: parfois après avoir raisonné, les hommes reviennent à une représentation plus déraisonnable que la première: il suffit de nommer Zacharias Werner et Eschenmayer.

Strauss pourtant ne se décide pas à prendre tout ce débat au tragique comme le fait son ami Märklin : c'est pour lui moins un cas de conscience qu’une affaire de tact. Ne nous tourmentons pas avec des ombres, prenons les choses comme elles sont; prêchons, enseignons le catéchisme, sans gâcher notre travail en le compliquant, faisons-nous aimer de notre communauté, voilà l'essentiel. Le vicaire de Kleiningersheim avait d’ailleurs beau jeu, parce qu'il avait la chance de résider dans un village où l'on ne pensait pas à mal, et où ni |’ Aufklärung ni le piéüsme n'avaient pénétré. Il n'en reste pas moins que Strauss se résigne bien plus aisément que Märklin à ce désaccord entre la conscience et la profession ; il sent lui-même que son allure est plus dégagée que celle de son ami (2): ce n'est pourtant pas de la légèreté, lui écrit-il. Non, ce n'élait pas de la légèreté; mais c'était un peu de ce dédain aristocratique que Strauss a toujours eu pour le peuple, et qui en a fait un conservateur en politique; il s'y mêlait chez le jeune savant quelque mépris pour

(1) LessiNG, Erziehung des Menschengeschlechts dans Sämiliche

Schriflen. éd. Lachmann, Berlin. Voss. t. X, pp. 323-327 surtout S 63-74-76-81-82.

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(2) L'expression « ganz unbefangen » revient souvent dans ses lettres.

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l'enseignement: « Si je considère, écrit-l à Binder, “combien l'expression dans le plus éclairé des sermons est “inadéquate au concept et à sa forme originale, il m'importe “peu de descendre encore d'un degré. » Strauss enfin faisait le départ entre la conviction « subjective » du théologien et la foi « objective » du pasteur : « La première fonction de l'ecclésiastique, écrira-t-il encore en 1860 à son ami le pasteur Rapp (1), est incontestablement d'enseigner à la communauté sa foi à elle. » Faut-il voir là, comme le dit M. Ziegler, le respect qu'a toujours imposé aux hégéliens » tout ce qui est « objectif et substantiel » ? Peut-être ; mais on serait tenté aussi de songer au mépris superbe que Hegel lui-même avait pour le peuple incapable de s’élever bu sentiment à la pensée. La même hiérarchie que l’auteur “de la Logique établissait dans l'âme en subordonnant le cœur à l’esprit, il voulait la fonder dans l'État quand — rappelant Platon ou Leibniz et annonçant Renan ou Nietzsche — il prétendait soumettre la classe des croyants à la caste des savants (2). Ce qui montre bien que dans l'esprit de Strauss il y avait plus de mépris que de respect pour la “ foi établie, c'estla manière dont il cite la parole de l'Évan- » gile: « Rendez à César. » : il est curieux de remarquer que le vicaire entend par « ce qui est à César » la foi chrétienne et par «ce qui vient de Dieu » la philosophie ; il > prend donc à l'égard du christianisme de l’État moderne l'attitude que Jésus avait prise un jour à l'égard du paga- * nisme de l'Empire roman (3).

(1) Lettre du 7 février 1860 à Rapp., Ausgew. Briefe, p. 409. Il faut dire qu’à cette date, Strauss veut éviter à son ami tout ce qu'il a … souffert lui-même.

(2) La philosophie, disait Hegel, est un « sanctuaire isolé et ses serviteurs forment une classe à part. Ce clergé ne doit pas frayer avec le monde : il a la garde du trésor de la vérité. Comment la société temporelle; empirique, fera-t-elle pour sortir du conflit présent, cela la regarde ; ce n’est pas le devoir pratique immédiat ni

l'affaire de la philosophie », cité par Hays. Hegel und seine Zeit, p.414. (3) Il y avait déjà autant de mépris que de respect dans cette

Märklin, lui, n’acceptait pas ce . dédoublement de l'homme en savant et en prédicateur ; il ne voulait pas être à la fois le fonctionnaire sceptique et pratiquant, l'orateur qui se fait l'écho de son pieux auditoire, et le philosophe qui ne laisse pas sa foi nouvelle passer la barrière des dents. Les cloisons étanches, ou, comme dit Strauss, les « douanes » intérieures n'étaient pas dans sa nature. Il n’y avait pas seulement conflit à ses yeux entre la conviction personnelle et le rôle du pasteur ; il y avait encore désaccord entre la philosophie et la théologie. Dès 1831, il soulève la question de l'autorité du Christ: l'attitude équivoque de Paulus, de Schleiermacher, de Marheineke lui paraît intenable (1). Ses lettres montrent que, de bonne heure, les deux amis avaient nettement dégagé de la philosophie hégélienne l’idée centrale de la Vie de Jésus ; mais Strauss ne prévoyait pas les conséquences pratiques de ses théories. Il croyait pouvoir braver les foudres des théologiens, dont en savant et en philosophe, il méprisait les opinions banales : il comptait que la sympathie de sa communauté lui permettrait de rester dans l’église. Märklin, harcelé par le zèle indiscret et intolérant d’un collègue, et plus troublé dans sa conscience que son ami, voyait clairement le danger (2).

soumission extérieure, qui était imposée par une siluation délicate et qui sauvegardait autant que faire se pouvait l'intégrité de la foi personnelle. Cf. sur ce passage de Marc (XII, 13-17), HARNACK,

Wesen des Christentums, p. 67, et Loisy, Évangiles synoptiques, L., |

pp. 217, 231.

(1) « Il faut renoncer au dogme fondamental et capital du christia= nisme, au Christ conçu comme Homme-Dieu, impeccable et infaillible. Tu me diras : sans doute, mais qu'importe : il nous reste ce qui est essentiel dans ce dogme, l'idée de l'unité de l'humain et du divin, qui n’est représentée qu'extérieurement dans l'individu Christ : tu as raison. » STRAUSS, Märklin, Ges. Schr., X, p. 234,

(2) « Si nous renversons l'autorité du Christ, il y aura une déchirure incurable qui détachera l’une de l'autre la science et l’église ; si nous ne reconnaissons pas l'infaillibilité de l'Écriture, nous ne

De même, Märklin avait prévu le rôle que la question de l'immortalité allait jouer dans les luttes de la gauche hégélienne : il cherchait un argument décisif pour triompher de ceux qui se plaisent « à l’ennuyeuse idée de limmortalité ». Il accueillit avec joie les théories de Richter, qui provoquèrent dans l'école de Hegel la première scission.

Il fut question aussi de politique dans la correspondance des deux vicaires. Quand éclata la révolution de juillet, Strauss et ses camarades allaient passer leurs examens de sortie : ils n'eurent pas le loisir de bien comprendre. Mais à la longue ils sentirent l'influence des événements de 1830 comme toute leur génération. Märklin exultait avec les Français et pleurait avec les Polonais. Le jeune homme romantique se porta dès lors du côté des libéraux: ce sont les libéraux, écrivait-il, qui veulent réaliser la véritable idée de l'État : car un organisme vivant suppose une évolution. « D'ailleurs l'histoire a prononcé son jugement sur le parti réactionnaire. » Ainsi Märklin, dans ses lettres à Strauss, montrait déjà ce que le système si conservateur en apparence de Hegel recélait de conséquences révolutionnaires en politique comme en théologie : à la lumière des trois glorieuses, la gauche hégélienne et la jeune Allemagne allaient orienter vers l'avenir la pensée allemande. Il paraît difficile de méconnaître ici l'influence de Märklin

sommes plus des théologiens protestants. » STRAUSS, Märklin, X, pp.224-225. — Hausrath prétend (Strauss, 1, pp. 61 sqq.) que si Strauss etMärklin se sont trouvés dans une situation fausse, c'est qu’ils sont partis des théories de Hegel sur la religion et non des théories de Schleiermacher : leur tort aurait été d'insister sur la pensée, dans un domaine où l'essentiel est le sentiment. Or, il serait assez facile de montrer que les mêmes difficultés se reproduiraient, mutatis mutandis, si l'on essayait de préciser et d'appliquer la doctrine du grand théologien romantique. L’essence de la religion n'est d’ailleurs pas plus une musique sentimentale, gemäütlich, édifiante et consolante, qu'une métaphysique abstraite ou un système logique de connaissance désintéressée.

42 DAVID-FRÉDÉRIG STRAUSS

sur Strauss : dans les controverses que l’auteur de la Vie de Jésus aura à soutenir, il demandera à ses adversaires : « N’avez-vous donc rien appris ni rien oublié? » ; il songeait sans doute à ce que son ami lui avait écrit des jugements révolutionnaires de l’histoire.

Même les théories que Strauss a développées plus tard sur le mariage et le divorce — théories qu'on se plaît parfois à expliquer uniquement par les tristes expériences person-

nelles de l’auteur — lui étaient déjà suggérées par les

lettres de son collègue, au temps où le jeune vicaire de Kleiningersheim ignorait encore le nom d’Agnès Schebest. Märklin a publié ses idées sur le mariage quand il fut répétiteur à Tübingue, mais nous savons par le témoignage de Strauss, que l'essentiel du travail était fait avant que l’auteur n’ait quitté Brackenheim (1).

De son côté Strauss ne rédigea pendant la durée de son vicariat qu’une dissertation qui lui servit de thèse de doctorat sur « la restauration de toutes choses ». Ce travail est perdu, mais on a l’analyse que l’auteur en a donnée dans une lettre à Binder (2).

Autant qu'on en peut juger, c'était une revue à la manière hégélienne de représentations analogues dans les religions de l’Inde, de la Perse et de la Grèce, dans le ju-

(1) Sur le mariage; étude de dogmatique et de droit ecclésiastique par le répétiteur docteur Car. MARKLIN, éditée dans les Études du clergé évangélique de Würtemberg de KLAIBER, 1833 et 1834 ; vol. V, 2. VII-1. Cf. analyse de Srrauss, Märklin Ges. Schr., X, pp. 237-239. +

(2) Citée par ZrEGLER, I, pp. 86-87. Strauss s'est inspiré d’un compte rendu de Hegel : Über die unter dem Namen Bhagavad-Gita bekannte Episode des Mahabharata von Wilhelm von Humboldt, dans les Jahrbücher für wissenschaftliche Kritik, 1827, II. Bd. réimprimé Werke, XVI pp. 361 sqq:

Cf. Haym, Hegel und seine Zeit, p. 450, et Wilhelm von Humboldt, pp. 580, 612. Sur la manière dont Strauss interprétait « Die Wiederbringung aller Dinge » (droxatdotaoix rdvrwv), cf. son article sur Rosenkranz dans Charakteristiken und Kritiken, pp. 220 sqq et les derniers chapitres de sa Dogmatique.

daïsme et le christianisme : dans l'esprit de Strauss, il s’en dégage l’idée d’une solution du problème du mal ou plutôt du fini : l'auteur paraît se rallier à une théorie opti-, miste : il conclut que la philosophie spéculative a éternellement résolu toutes les contradictions. La Faculté accorda la mention bien, malgré les réserves qu'Eschenmayer crut devoir faire dans son rapport.

Strauss d’ailleurs n'était pas à Tübingue quand il fut nommé docteur. Après quelques mois passés à Maulbronn où il enseigna comme professeur suppléant le latin, l'histoire et l’hébreu (1), il était parti pour Berlin, sans attendre Märklin qui devait l'accompagner, mais qui, malade et craignant le choléra, remit son voyage.

C’était surtout pour voir et entendre Hegel que Strauss allait à Berlin : il fut bien reçu par le grand philosophe qui était heureux de trouver un apôtre de sa pensée en ce, jeune compatriote : Hegel n'avait eu jusque-là que trop de raisons de se rappeler que nul n’est prophète en son pays. Malheureusement, peu de jours après l'arrivée du disciple, le maître fut enlevé par le choléra. C’est en faisant sa visite à Schleiermacher que Strauss apprit la terrible nouvelle : et il laissa, dit-on, échapper cette phrase : « C'est pour Hegel que j'étais venu. » Est-ce à cause de cette faute de tact, excusable dans la circonstance, que Schleiermacher en voulut à Strauss (2) ? Toujours est-il que les relations ne furent guère cordiales d’abord entre le grand théologien berlinois et le jeune docteur de Tübingue. Strauss dit que par jalousie, Schleiermacher était très intolérant vis-à-vis des Würtembergeois suspects de hégélianisme (3) ; il paraît vrai qu'inversement Strauss

(1) Avec succès, comme en témoigne Ed. Zeller qui fut son élève. Cf. ZeLLER, Strauss, p. 25.

(2) L’anecdote est peut-être un « mythe ». Cf. ZIEGLER, Strauss, I p- 94. :

(3) STRAUSS, Märklin, X, p. 247.

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était trop exclusivement hégélien en arrivant à Berlin pour bien apprécier Schleiermacher. Il se procura tous les cahiers de cours que les étudiants qui avaient entendu les leçons de Hegel voulurent bieh lui prêter : il assista aux conférences des disciples berlinois du maître, de Marheineke, de Hotho, de Michelet (1). Peu à peu cependant la séduction de Schleiermacher se fit sentir aussi sur Strauss :«il ne pouvait en être autrement : il se sentit attiré et. retenu par les sermons, où il trouvait une abondance d'idées profondes, appliquées de la manière la plus spirituelle aux différentes circonstances de la vie réelle : à vrai dire, cela n’allait pas toujours sans faire violence au pauvre texte de la Bible (2). »

Il ne semble pas que Strauss ait vu en Berlin autre chose que la ville de Hegel et de Schleiermacher, la capitale de la philosophie et de la théologie. Les musées ne paraissent pas l’avoir retenu : il n’eut pas la chance, qu'eut Märklin l'année suivante, d’avoir Vischer pour guide. Vit-il d'autre part, comme l’a vu son ami, le contraste éclatant de la pauvreté et de la richesse, de la civilisation raffinée et de la barbarie profonde qui dans la grande ville habitent parfois sans se connaître sous le même toit ? A-t-il été frappé par la résignation des misérables qui supportent tranquillement le sort, et ne souhaitent même pas un état meilleur, sauf à se pendre, si la vie devient par trop dure? A-t-il remarqué l'indifférence dédaigneuse des Prussiens à l'égard des querelles constitutionnelles de ce petit Würtemberg, qu'ils considéraient déja comme une future province des Hohenzollern ? Toutes ces choses, sans doute, ont moins inquiété Strauss qu’elles n’ont troublé Märklin.

Ce qui passionnait à Berlin le jeune docteur de Tübingue, nous le savons par ce qu'on nous dit de la vie qu’il

(1) « Il n'en entendit que trop », dit Strauss de Märklin, ibid, p.248. (2) Ibid., p.249. Tout ce chapitre de la biographie de Märklin peut être considéré comme un chapitre des mémoires de Strauss.

n ami Vatke (1 nusique : d'abord Bach pour toi, dis

noi Mozart et pour nous deux Beethoven. Le jour on dis cutait philosophie et religion > on songeait à fonder une À revue de théologie scientifique : mais on ne trouvait pas d'éditeur. Les deux jeunes savants, pour exposer leurs idées, se décidèrent à écri e deux, livres qui devaient paraître-la même année, en 1835 : ce furent la Religion de Si l'Ancien Testament, de Vatke et la Vie de Jésus, de Strauss. 00e / « RS À (1) Cf. BENECKE, Vatke, 1853.

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