LE LIVRE INSPIRÉ
Au mois de mai de l’année 1832, Strauss fut rappelé comme répétiteur au grand séminaire de Tübingue. Les années de répétitorat, dit-il dans sa biographie de Märklin,
sont les plus agréables de la carrière : elles permettent d'étudierlibrement. Malgréles obligations professionnelles, on à des loisirs, dans la première moitié du semestre surtout; en outre, les répétiteurs sont presque tous cama- rades de promotion (1) : ils forment une petite société 4 d'amis, qui, débarrassés de tout souci matériel, s'encouragent mutuellement au travail scientifique.
Malheureusement cette agréable situation a un inconvé- É nient: un répétiteur de séminaire n’est pas libre de dire tout ce qu'il pense. Strauss s’en aperçut bientôt : il expli- : qua un jour à ses élèves que tout ce que la doctrine de l'Église dit du Christ devait s'entendre de l'humanité SEE n fin de la conférence, l'inspecteur Steudel prit la parole pour défendre lorthodoxie ; puis il fit appeler quelques
(1) Strauss fut bientôt rejoint par Pfizer et Märklin, Binder et … Vischer, Cf. Srrauss Märklin, Ges, Schr. X, p. 250,
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séminaristes de cette division et les bläma de n'avoir pas 2
prolesté contre le langage de leur répétiteur: il ajouta que, s'ils pensaient comme cet hérétique, ils feraient bien de renoncer à l'étude de la théologie et au service de l'Église. Strauss se le tint pour dit: il se tut pour vivre « tranquille et sans révolution » ; il évita de se compromettre dans la question alors brûlante de l’immortalité : il ressort cependant d'une lettre adressée à Binder qu’il ne croyait pas à un autre monde: il voulait qu'on s'élevät à la vie éternelle au milieu même de la vie terrestre (1).
Obligé ainsi à ne pas dire le fond de sa pensée en théologie, Strauss se mit à faire des conférences de philosophie : il parla trois semestres ‘avec un grand succès et fut le premier apôtre de Hegel dans son pays. Mais, cette fois, Strauss eut un conflit avec la Faculté de philosophie. Le jeune répétiteur avait-il parlé avec trop peu de respect des professeurs titulaires, ou avait-il excité leur jalousie et lésé leurs intérêts ? Toujours est-il qu’il fut accusé devant le Sénat. Il ne fut pas condamné, il est vrai, mais il comprit, après ce second avertissement, qu'il valait mieux dans sa situation écrire que parler ; il se décida à rédiger ce qu'il avait à dire.
Ce que Strauss avait à dire, c'est que tous les dogmes chrétiens devaient subir une critique et une restauration en Hegel. Avant de se lancer dans cette grande entreprise, - l’auteur voulait faire un travail préliminaire en appliquant
sa théorie à un point particulier : le dogme de la vie de Jésus. |
Le plan primitif de sa Vie de Jésus nous est donné par Strauss dans une lettre adressée à Märklin, le 6 février 1832 (1). Ii était très net: dans une première partie, on exposerait la vie de Jésus selon la tradition; dans une
(1) Cf. ZreGLer, Sirauss, I, pp- 110-113.
(2 Ausgewählte-Briefe, pp. 12-15.
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deuxième partie, on montrerait toutes les contradictions et toutes les impossibilités qu’implique la croyance à l'historicité de cette vie; dans une troisième enfin, on expliquerait que le sacrifice des faits historiques laisse subsister ‘une Idée philosophique. Si l'on compare à ce plan primitif la Vie de Jésus telle qu’elle parut en 1835, on constate facilement que la première partie a disparu ou s’est fondue dans la deuxième, tandis que la troisième s’est réduite aux quelques pages qui terminent le deuxième volume, et on en conclut généralement que la critique, la négation la emporté dans l'esprit de Strauss.
En réalité, si le plan s’est modifié au cours du travail, c'est que l’auteur s'est laissé entraîner par la tentation de vérifier sur chacun des récits évangéliques l'hypothèse «mythique ». En 1832, semble-t-il, il n’attachait pas encore une importance décisive à cette hypothèse: dans la lettre . adressée à Märklin, le mot « mythique » n'apparaît qu'une fois; Strauss ne le souligne pas, ne le met pas en relief; il dit simplement: « dans l’histoire de Jésus avantle moment où il entre en scène publiquement, dans les récits d’annoncialion, de conception, on démontrerait le caractère mythique (1) ». Ce n’était là encore qu'un point particulier dans la deuxième partie de l’œuvre : ce n'était encore qu'une des manières d'éliminer par la critique négative l’historicité des récits évangéliques; ce n’était d’ailleurs pas une manière nouvelle : car pour la partie des textes évangéliques visée par Strauss dans ce passage, on admettait déjà l'existence du mythe. Bauer par exemple avait montré que l’histoire de la jeunesse de Jésus contenait beaucoup d'éléments mythiques (2).
Mais au cours de son travail, Strauss se trouva bientôt
(1) « Würde das Mythische erwiesen. » Ausgew. Briefe, p. 13.
(2) BAUER, lst es erlaubt, in der Bibel und sogar im N.T. Mythen anzunehmen ? 1m Journal für auser Lesene theol. Lilleratur, 2, 1, pp. 49 sqq, Cf. SrrauUSS, Leben Jesu, Einleitung, I, p. 39.
amenÿ à Manote de PUS du ne La frontiéré ‘qu'on: prétendait tracer entre l'histoire et le mythe dans la vie de Jésus lui parut arbitraire. On avait commencé par sacrifier
avec Eichhorn Fhistoire des origines dans l’Ancien Testa- :
ment; mais le mythe, admis ainsi à l’entrée, n'avait pas eu le droit de dépasser le vestibule : la maison était encore
réservée à l’histoire. Puis, quand on fut forcé d'abandonner
tout l'Ancien Testament, on se retrancha dans le Nouveau. Bientôt le mythe pénétra dans ce second sancluaire : on lui abandônna alors la zône obscure où s'était passée l'enfance de Jésus : mais on l’arrêta au seuil de la scène glorieuse, où le Sauveur, disait-on, avait vécu les trois
dernières années de son existence sous les yeux du peuple
et dans la clarté de l’histoire. Le mythe tourna alors l’obstacle : il s'attaqua à la fin de la vie de Jésus, à l’ascen-
sion : l’histoire évangélique était cernée. Dès lors, Gabler, Bauer, de Wette laissent le mythe envahir toutes les parties :
de la biographie de Jésus, mais ils n’osent pas sacrifier
toute l’histoire: d’où leur éclectisme inconséquent. Le plus
hardi fut l’auteur d'un écrit anonyme sur la Révélation et la Mythologie paru en 1799. Toute la vie du Christ était,
| dit-il, dessinée d'avance dans l'imagination des Juifs qui
l'attendaient. Jésus de Nazareth ne vécut pas réellement cette vie messianique : même quand toutes les annales qui rapportent ses faits et gestes sont d'accord, nous n'en pou-
vons conclure à l’historicité des événements. Cette vie a été
créée par la voix du peuple, dont les récits évangéliques ne sont que les échos.
C'est cette -thèse de l’anonyme de 1799 que Strauss reprend en 1835 : il élend l'interprétation mythique à tous les textes sacrés (1).
D'autre part, Strauss soutient que la préserice du mythe exclut tout espoir de découvrir la vérité. Les théologiens
(1) Leben Jesu, Einleitung, 1, pp. 46-51.
LÉvy. — Strauss 4
avaient parlé de mythes historiques, c’est-à-dire de légendes recouvrant les récits d'événements réels (1). Dès lors la tentation était forte de chercher à séparer l'enveloppe mythique et le noyau historique. On retombait ainsi dans un procédé analogue à la méthode exégétique des rationa- Listes : la seule différence était que la parure était attribuée maintenant à la tradition, au lieu d’être imputée comme autrefois aux témoins ou aux narrateurs. Krug, par exemple, admet qu'un voyage fortuit de négociants orientaux a: pu être l'occasion qui à donné naissance au mythe historique des mages; Bauer admet que l'union des parents du Baptiste a été longtemps stérile, qu'à la naissance de Jésus, un phénomène physique a fait croire aux anges; que le baptème a été accompagné d’éclair et de tonnerre sans parler du vol fortuit d'une colombe; que la Transfiguration a été produite par un orage et que les anges dans le tombeau du Ressuscité n'étaient que des draps blancs. Gabler lui-même, moins favorable pourtant aux mythes historiques, se laisse aller à de regrettables concessions. L’attitude la plus nette est celle qu'a prise l’auteur anonyme d’un article paru dans le Journal critique de Berthold (2). Il n’admel pas qu'on distingue des mythes historiques el des mythes non historiques. Il est possible sans doute qu'à l’origine de la plupart des récits évangéliques il y ait eu un événement réel; mais il n'y a plus moyen aujourd’hui de dégager de la combinaison mythique et d'isoler cet élément historique : toute analyse exacte est impossible. Strauss admet encore cette deuxième thèse radicale : non seulement il y a du mythe partout dans les récits évangéliques; mais encore il est impossible de faire sur
(1) Leben Jesu, tout le paragraphe 10. Le concept de mythe n’a pas été appliqué par les théologiens à l'Histoire sainte dans toute sa pureté (nicht rein gefassi).
(2) Des différentes manières d'envisager la biographie de Jésus. Cf. STrAUSS, Einleitung, I, p. 45.