‹ David-Frédéric Strauss, la vie et l'œuvreChapitre 20 sur 50 · DAVID-FRÉDÉRIG STRAUSS · texte numérisé non relu

DAVID-FRÉDÉRIG STRAUSS

grec ne serait-il pas le fils cadet? Homère et Sophocle ne sont-ils pas dignes d'être les frères de David et de Salomon (1)? Phidiaset Socrate, Alexandre et Copernicsont aussi en un sens des rédempteurs de l'humanité. Il nous est impossible de penser que le Principe créateur se soit identifié avec une créature : l'absolu, qui se manifeste dans l'univers, ne peut s’épuiser en descendant dans une nature unique: autant vaudrait affirmer quel’essence de l'harmonie peut se réaliser au moyen d’une seule note. Où il faut voir dans tout le fini à un degré différent la révélation authentique de l’Infini et dans l'humanité en particulier la vraie incarnation de Dieu, ou il faut renier l'origine sacrée de tout ce qui est fini, en particulier de tout être humain (2). Jésus ne peut être appelé le fils de Dieu que si on accorde à tous les fils des hommes, en quelque mesure, la même dignité et la même noblesse. Ainsi Strauss, tout en accordant au fondateur du christianisme une perfection singulière, continue à rejeter tout culte jaloux : toute religion qui creuse un abime entre le peuple élu et les autres peuples aussi bien doués en un sens, entre un individu divin et les autres génies, lui paraît intolérante.

La deuxième restauration de Strauss n’est donc pas plus fanatique que la première : elle n’est pas non plus moins critique. Elle élimine la résurrection. « Nous croyons en Christ el vous devez y croire, parce que Dieu l'a réveillé d’entre les morts : et s’il n’était pas ressuscité, notre prédication serait vaine et notre foi ne servirait à rien. » Ces paroles n’ont plus pour Strauss aucun sens: un réveil naturel ne saurait avoir une valeur religieuse : on ne fonde pas une foi sur un succès extérieur qui n'ajoute rien à la vie spirituelle et à la dignité intime. La résurrection de Jésus, si elle a eu lieu réellement, n’est qu'un détail de la * destinée physique, qui n’a pas de valeur morale aux yeux

(1) Friedliche Bläller, p. 105.

(2) Ibid., pp. 69-81.

de ceux qui ne jugent pas les hommes d’après la chance, comme le fout les enfants et le peuple sans éducation (1). La foi à la rédemption, non plus, n’a plus de racines vivantes dans l'âme de Strauss. Comment la mort de Jésus, incident extérieur et individuel, peut-elle entraîner le pardon des péchés pour l'humanité? C'est un fait qui n’intéresse pas la religion, mais l’histoire des religions : il

a tout au plus une valeur symbolique. — La preuve de la:

divinité de Jésus par les miracles ne saurait être admise: d’abord les événements ne sont pas attestés par des té- ‘moins oculaires : mais le seraient-ils, cela ne prouverait rien : des témoins oculaires peuvent n'avoir pas bien observé : des faits extraordinaires ne sont pas forcément miraculeux. En accordant à Jésus certains dons exceptionnels, une clairvoyance spéciale par exemple, on n’ajouterait rien à sa valeur religieuse et morale; au contraire, on risque de lui attribuer une constitution anormale et morbide. La naissance surnaturelle serait une dérogation aux lois les plus connues de l'expérience ; elle prêterait à des interprétations équivoques ; elle ne suffirait pas à exempter du péché originel. La préexistence éternelle en Dieu donnerait à la conscience de Jésus un caractère tout à fait différent de la conscience humaine; sa vertu, appuyée sur des fondements qui nous manquent, ne saurait dès lors nous servir d'exemple (2).

Strauss enlève ainsi au fondateur du christianisme tout ce qui en faisait un être supraterrestre, surhumain et surnaturel. Il se rend parfaitement compte qu'aux yeux des

fidèles, un Jésus terrestre, humain, naturel n’est plus le Christ : les chrétiens ordinaires tiennent à la situation unique de l'Homme-Dieu par rapport au reste des mortels ; ils tiennent aussi au caractère anormal des miracles par

(1) Friedliche Blätler, pp. 69-81.

(2) Ibid, pp. 81-97.

opposition aux événements conformes aux lois naturelles. Strauss prétend néanmoins qu'on aurait tort de refuser à sa foi le nom de christianisme ; ilne faut passoutenir qu'une foi élargie est une foi réduite ; autant vaudrait nier la liberté dont jouissent les membres de l'État actuel, parce que cette liberté est commune à tous les citoyens au lieu d’être comme autrefois le privilège d’une caste qui la refusait aux esclaves. C’est une question de définition. Si l'on s’en tient au christianisme primitif qui n’admettait qu'un point de jonction ou de croisement entge l’absolu et le fini, la conscience moderne n’est plus chrétienne ; elle est même anti chrétienne. Si on considère le christianisme comme capable d'évoluer, la philosophie, qui généralise et étend l’union d’abord strictement localisée de Dieu et de l'humanité, est plus chrétienne que le chrisüanisme primitif lui-même (1).

Pourtant, si l'on veut parler net, on est obligé de reconnaître que les concessions de Strauss étaient plus apparentes que réelles. Il renonçait à son mépris de l’histoire et à sa sévérité pour le quatrième évangile ; il renonçait à son mépris de l'individu et consentait à voiren Jésus le choryphée du chœur des génies. Mais il restait intraitable sur des points essentiels : il déclare que les lois de la nature n’admettent aucune dérogation, aucune intervention miraculeuse ; que toutes les.parties de l’histoire humaine ont le même caractère divin, qu'elles sont toutes plus ou . moins sacrées, plus ou moins profanes ; que, pour assurer le progrès religieux, il faut faire dans le christianisme le départ de ce qui est éphémère et de ce qui est éternel. En tête des Feuilles pacifiques où il s’efforçait de se montrer aussi conciliant, aussi inoffensif que possible, il écrivait ces fières paroles : « Non, je ne le puis pas, quand je le voudrais, et si je le pouvais, j'espère bien que je ne le

(1) Friedliche Blälter, préface xxvir-xxxnr.

voudrais pas : me faire illusion à moi-même, simplement pour garder en moi la quiétude, avec d’autres la paix (1). » A vrai dire la deuxième restauration de Strauss n'élait qu'une transposition de la première. En s'appuyant sur les textes évangéliques, il avait essayé d’abord de maintenir une chaîne entre la communauté chrétienne primitive créant le mythe et la chrétienté philosophique moderne gardant le symbole ; en se fondant sur les mêmes documents, il s'efforce maintenant d'établir un lien analogue entre la conscience divine de Jésus et la conscience pieuse du philosophe. Le mythe était la figure de l’'Humanité-Dieu: Jésus est le prototype de l'hommereligieux. Dans les Feuilles pacifiques, Strauss ne fait pas plus acte de foi positive que dans la Vie de Jésus, il ne veut même pas donner une de ces apologies métaphysiques que prétendaient échafauder la droite et le centre hégélien, en prouvant par voie de déduction le dogme de l'Incarnation : l’auteur se sépare. expressément sur ce point de Rosen-

(1) Friedliche Blälter, p. 61. Strauss a parfaitement jugé plus tard son attitude pacifique dans cette querelle. « Ma Vie de Jésus, dit-il, avait creusé un abîme entre l'humanité plus ou moins croyante et moi; pour permettre la communication entre les deux versants, j'ai cherché à jeter un pont, ne fût-ce qu'une passerelle étroite et chancelante au possible. A me voir pour ainsi dire absolument seul, l'épouvante m'avait saisi dans tous les membres; l'agitation maladive se sent distinctement dans le rythme fiévreux de ces monologues. Aujourd'hui, l’auteur, habitué de longue date à la solitude et à l'air vif de la hauteur qu'il a atteinte, n'aime plus cette œuvre morbide; au contraire, certaines âmes, des âmes ‘féminines particulièrement, continuent à la trouver édifiante. Ce qu'on a dit de mieux à ce sujet, ce que je puis finalement laisser dire moi-même, c'est ce que m'a écrit récemment une amie qui m'est chère après avoir relu les deux articles réunis sous le titre de Feuilles pacifiques : « L'article sur Kerner m'a fait plaisir, écrit-elle, « mais le second article m'a ému, parce que, si vous me permettez « de le dire, vous y montrez tant de bonne volonté, et cependant «votre conviction perce sous toutesles formes que vouscroyez devoir « prendre par ménagement. » (Literarische Denkuwäürdigkeilen. Ges. Schriften, I, p. 13.)

kranz: pour lui, la dignité éminente du Fondateur n’est logiquement ni nécessaire ni démontrable : c’est un fait d'expérience qu'il faudrait établir par les procédés ordinaires de la critique historique (1).

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