L'AFFAIRE DE ZURICH
Pour le grand public, Strauss était et restait l’auteur de la première Vie de Jésus, c’est-à-dire une des incarnations de l'Antéchrist; toutes les concessions, toutes les interprétations n'y pouvaient plus rien changer. La Faculté de théologie de Zurich considéra, selon les termes du rapport d'Alexandre Schweizer, que l’œuvre de Strauss conservait le caractère d’une déclaration de guerre à la foi de l'Église, en particulier de l'Église protestante; Hitzig seul vota pour Strauss. Au Conseil d'éducation, il est vrai, Strauss, soutenu par le vaillant philologue Orelli, eut sept VOIX contre sept, et la voix du président Hirzel décida en sa faveur. Mais il fallait compter avec les passions du dehors. Les réformes scolaires, politiques et sociales, que venait d'entreprendre le gouvernement démocratique du canton
de Zurich, avaient coalisé contre lui l'aristocratie conservatrice de la ville, les fabricants, le clergé et les paysans. L’instruction obligatoire, en particulier, indignait les industriels (1), parce qu'elle restreignait la « liberté du travail » des enfants. Tous les opposants se groupèrent en un parti «antistraussard ». Il y eut un premier débat aû Grand Conseil, mais, malgré l'intervention de Bluntschli (2), la majorité soutint d'abord le gouvernement, et Strauss fut nommé le 2 février 1839.
L'opposition commença alors l'agitation dans le paÿs; elle fut dirigée par un « Comité de la foi », qui avait à sa tête l'industriel Hürlimann, un pauvre homme qui, ne pouvant plus exploiter les enfants de son canton, était obligé d'en importer du canton voisin. Les appels au peuple de Hirzel (3), du Grand Conseil, de Paulus en faveur de Strauss n’eurent pas d'effet. Le gouvernement prit peur et ajourna l'entrée en fonctions du dangereux professeur. Le Comité de la foi demanda qu'on annulât la nomination scandaleuse et qu’on livrât tout l'enseignement au clergé; une pétition se couvrit de 40.000 signatures. De plus en plus effrayé, le gouvernement proposa de mettre Strauss à la retraite, et le Grand Conseil adhéra, à une majorité écrasante, à ce sacrifice héroïque. Au Conseil d'éducation, Orelli lui-même céda, en prononçant des paroles amères (4).
(1) Ces champions du Christ faisaient travailler, la nuit, des énfants au-dessous de neuf ans; on interdit le travail de nuit; mais on continua à permettre le travail de jour des enfants au-dessus
de douze ans parfois jusqu'à quatorze heures par jour. Cf. Z1E- GLER, Strauss, [, p. 294.
(2) Bluntschli fut. conservateur à Zurich, avant de devenir chef libéral en pays de Bade; inversement, son adversaire, le docteur Keller, chef des radicaux de Zurich, devint député conservateur en Prusse.
(3) Dans l'appel du bourgmestre Hirzel à ses concitoyens el à ses concitoyennes, il y avait une phrase malheureuse, où il était fait allusion à la beauté du jeune étranger; inutile de dire le parti qu’on en tira contre Strauss.
(4) « Vous avez une fois de plus immolé un hérétique; prenez
Le sacrifice de Strauss ne fit naturellement qu’exciter l'appétit des « antistraussards » qui s’en prirent au directeur Scherr, un autre « Souabe » impie. Il y eut une émeute tragicomique (1) le 5 septembre, et les conservateurs arrivèrent au pouvoir. La croisade contre les ennemis de la foi et pour la libre exploitation des enfants chrétiens avait abouti. ;
Pour Strauss lui-même, la leçon était dure ; malgré toute sa bonne volonté, il était trop hérétique même pour la Suisse républicaine ; il n'était décidément pas si facile de concilier la tradition et le progrès, la foi et la science ! Strauss retira, dans la quatrième édition de sa Vie de Jésus, toutes les concessions qu'il avait faites dans la troisième, et il se mit à rédiger « la doctrine de la foi chrétienne dans son développement historique et dans sa lutte avec la sciénce moderne ».
votre victime, faites-la rôtir et dévorez-la. » Strauss était mis à la retraite avant d'entrer en fonctions, avec 1.000 francs de pension. Malgré l’avis de tous ses ennemis et de quelques amis, Strauss crut devoir: accepter cette rente, quitte à en disposer, à l’occasion, pour de bonnes œuvres; mais il renonça au titre de professeur. Cf. ce qu'il dit à ce sujet : ZIBGLER, Sérauss, I, pp. 307-312.
(1) À un moment donné, tout le monde était en fuite : le gouvernement devant l'émeute, l'émeute devant la troupe, la troupe sur
l'ordre du gouvernement qui défendait de tirer. Cf. HAUSRATH, Slrauss, I, p. 409.
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