CHAPITRE VII
À dire vrai, ce que Strauss, vers le milieu de sa vie, cherchait dans le domaine de la littérature ou de l’art, ce . n'était pas un champ d’activité féconde — car il ne travaillait plus guère — c’était l'oubli des choses de ce monde. Déjà, pendant l'été de 1848, au moment où la Révolution soulevait l'Europe entière, il s'était mis à relire Horace (1). Tandis qu'en Würtemberg les hommes de son âge prennent l'uniforme de la garde civique et font l'exercice, le candidat des patriotes de Ludwigsbourg se sauve à Münich : il essaie d'échapper à la misère de sa vie privée, à l’agitation de la vie publique en faisant une retraite dans les musées. Le théâtre, qui est pourtant à ses yeux l'Église de l’art, lui plaît moins que la Glyptothèque : car le drame rappelle encore la réalité (2\. Le cloître des statues vénéra-
(1) I] lit les Satires et les Épîtres dans l’ordre, avec le commentaire de Wieland, les Épodes dans l'édition d'Orelli; au début de juillet, il en était aux Odes. Cf. lettre à Rapp,7 juillet 1848, Ausgew. Briefe, p. 215.
(2) Quand on voit jouer Uriel Acosta, les allusions à ce qu’on voudrait oublier sont trop fortes; il y a là un personnage qui considère comme un mythe le rabbin dont l'existence est garantie par le Talmud, et les vers font songer aux sermons des jeunes vicaires hégéliens. Cf. lettre à Märklin, de Münich, le 29 juillet 1848, Ausgew. Briefe, p. 216.
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bles est son séjour de prédilection : c'est le monastère où il retrouve la paix de l'âme (1). Une tête de Junon lui inspire un sentiment de respect religieux : il ne manque pas à l'entrée de la considérer pieusement : c’est son bénitier.
Et cependant les souvenirs du monde le poursuivent jus-
qu'au fond du sanctuaire (2). C’est bien pis quand il se risque à une excursion dans la montagne : le désespoir qu'il fuit l'attend à chaque détour de la route (3). Les débats du
(1) En 1867, Strauss dira encore :
« Si j'étais né il y a des siècles,
Je n'aurais pas gardé tous les soucis qui me pèsent, Cette énorme charge qui me fait fléchir,
Je l’eusse posée bientôt aux portes d'un cloître,
Qu'il me charme, le site élu pour le repos !
Ces couloirs silencieux sont ma béatitude, Les voix argentines des cloches me ravissent: Le chant des heures m'élève au ciel.
Je vous salue, à mon étroite cellule, O asile des livres, cellier de l'esprit, Et toi, jardin clos, délice de mes yeux!
Ici vient doucement mourir la dernière vague de la vie, L'âme se lait; également loin du plaisir et de la souffrance, Elle attend tranquillement l'heure du dernier sommeil.
(Vœux, Munich, 1867.)
Cf. Poelisches Gedenkbuch (Ges. Schr., XII, p. 161.
(2) Devant deux statues de Vénus, il’ pense à ce qu’Aristote dit de la purification des passions par la tragédie; devant le buste d'Auguste, il songe à la fin malheureuse de Louis-Philippe.
(3) Je voulais voyager; maintenant je ne voyage plus;
Mais vais-je rester ? Je ne le sais pas.
Je suis ici en exil, c’est sûr;
Où est ma patrie ? Je nelle sais pas.
Je crois que j'ai eu une fois deux chers enfants; N'était-ce là qu’un rêve ? Je ne le sais pas.
J'ai répudié une femme; l'amour s'est-il changé en haine, Ou la haine en amour ? Je ne le sais pas.
Ils disent que j'ai jadis écrit des livres ;
Landtag de Stuttgart n'étaient pas faits pour calmer cette âme inquiète : quand Strauss eut donné sa démission de député (1), il se hâta de retourner à la Glyptothèque.
A Münich, des amis Neumann, Steub — l'entourent de ménagements, le soignent comme un convalescent. Mais il est toujours aigri : il faut éviter en sa présence toute allusion à la théologie ou à la politique : il faut respecter les longs silences, qu’il n'interrompt guère que pour parler de Gœthe et de celles qui ont aimé Gœæthe. Il n’a pas encore le goût du travail: il songe à une histoire de la morale chrétienne mais il ne sait pas comment s'y prendre. Il essaie de se divertir en donnant des articles (2) sur A. W. Schlegel et sur Immermann, des épigrammes sur les statues, des causeries philosophiques qu'il intitule Soirées de Grandval: mais rien ne le satisfait. Il va au théâtre, tandis que le feu prend aux quatre coins du monde; mais ilse rappelle qu'il y a sept ans, il a assisté pour la première fois à une représentation. de Fidelto : c'était une autre actrice alors. La malchance le poursuit : son Schubart
Est-ce vérité ou raillerie ? Je ne le sais pas.
A ce que j'entends, on m'appelle impie ;
Ne suis-je pas plutôt pieux ? Je ne le sais pas.
Je n’ai jamais eu peur de la mort :
Ne suis-je pas mort depuis longtemps ? Je ne le sais pas.
Cf. Poetisches Gedenkbuch (Ges. Schriften, XII, p. 64). — Le titre de la poésie est Wes!-üstlich; le poème rappelle le Divan de Gœthe et le genre orientaliste.
(1) La tristesse profonde de Strauss l’a empêché plus d’une fois de juger avec sérénité les événements : il fut un député rageur et un ami susceptible, parce qu'il était un homme malheureux. Inversement, son expérience douloureuse de la vie politique aggrava sa misanthropie, et l'art lui apparut de plus en plus comme la seule consolation; c'était là, d'ailleurs, un état d’ème que d’autres ont connu en Allemagne, comme en France, après l'échec de la Révolution de 1848, par exemple : Flaubert, Leconte de Lisle et Richard Wagner.
(2) Ces articles furent demandés par Neumann, au nom de Brockhaus, pour la Gegenwarl ; ils sont réimprimés dans le deuxième volume des Gesammelle Schriften.
dont il a remis le manuscrit avant la révolution, a été retardé par des grèves de typographes et la négligence de l'éditeur : le volume paraît au mauvais moment. Les événements politiques se précipitent : Strauss, qui est pour le juste milieu, voit la révolution et la réaction aux prises ; il préfère à la rigueur le despotisme russe à la tyrannie de la plèbe et il se brouille avec Neumann, à qui il reproche son furor democraticus. Un pèlerinage à Weimar, où il retrouve comme prêtre du sanctuaire son ami Schôll, rend l'été de 1849 à peu près supportable ; mais à l'automne de la même année, survient un coup terrible du destin: Strauss attendait la visite de Märklin : ; il reçut la nouvelle de sa mort (11. Désormais il se sent tout à fait seul ici-bas.…
Il travaille pourtant au monument qu'il veut élever à la mémoire du disparu. Il raconte la jeunesse de Märklin, les scrupules du vicaire, ses efforts fébriles pour réaliser le christianisme dans la société contemporaine, puis sa rupture avec l'église, l'apostolat du professeur humaniste, sa courageuse attitude dans la tourmente de 1848, enfin la mort prématurée de cet homme de devoir qui se dépensait trop dans une lutte ingrate. C'était la vie d’un martyr de la foi nouvelle que Strauss écrivait ainsi avec l'amour et
(1) « Son lit était prêt : il a préféré la tombe. Il n'avait pas si tort; mais il aurait dû nous attendre encore un peu. Nous sommes trop atteints par son départ, moi particulièrement, qui ne vis que de mes amis.— J'ai tout de suite pris la résolution de lui élever un monument biographique. — J'éprouve, devant la mort de Märkliñ le sentiment qu’un débiteur peut éprouver devant la mort de son répondant : son amitié me garantissait que j'avais encore quelque valeur. Avec l'arrêt de mon activité scientifique et la perte de ma famille, les deux ressorts qui pouvaient soulever le moral en moi, se sont affaissés : au lieu de vivre, comme autrefois, dans une tension constante, je ne fais plus qu’un effort permanent pour m'oublier moi-même. L'amitié de Märklin, seule, me permettait de croire que j'avais encore des attaches avec l'idéal. Maintenant que ce lien est déchiré, je me sens tout à fait abandonné de Dieu. » Lettre de Strauss à Rapp, du 28 octobre 1849. Ausgew. Briefe, p. 249.)
la tristesse d'une amitié sincère, avec la complaisance aussi d’un homme désabusé qui commence à rédiger ses propres mémoires sous le nom d’un camarade, et qui n’est pas fâché de dire à ses ennemis de droite et de gauche, piétistes et révolutionnaires, tout ce qu'il a sur le cœur.
Ce travail achevé, Strauss est de nouveau las et découragé (1); et comme toujours, quand il cherche à se fuir lui-même, cet homme, sédentaire de nature, veut voyager. Sans doute pour imiter Gœthe, il songe à l'Italie : il se met donc à apprendre l'italien et il ajourne son voyage. Au printemps de 1851, il se décide à franchir les monts couverts de neige : mais le temps, même au bord du lac de Garde, est encore mauvais. A part l’amphithéâtre de Vérone, ce sont surtout les hommes qui intéressent Strauss dans ce beau pays : un moine, un chambellan, un adolescent qui commande un vaisseau autrichien, des professeurs. À Venise, il se fatigue à courir et regrette la verdure et les rues larges de Ludwigsbourg, où on se retrouve si facilement: Saint-Marc, « palais des Nixes surgi des eaux », lui rappelle l’église du château de sa ville natale et il termine bientôt son voyage en Italie par une.” visite à la galerie de Dresde. II avoue à Vischer {2) qu'il n'a pas trouvé là-bas la joie de vivre, comme ce grand
(1) Il craignit de n'avoir pas gardé assez de ménagements dans cette biographie. En montrant trop nettement l'incompatibilité de la foi et de la raison, il risquait de compromeltre des amis qui, comme Rapp, le pasteur philosophe, étaient restés dans l'Église mais dont les piétistes épiaient le moindre geste; d'autre part, la famille de Märklin hésitait à laisser publier tout ce que cet homme, pourtant si courageux, n'avait osé dire que par lettre confidentelle. Strauss dut prier Vischer d'expliquer à Mme Märklin que Jes hérésies paraissaient moins effrayantes en 1849 qu'en 1835. (Cf. lettre de Strauss à Vischer, de Munich, le 30 noveinbre-l® décembre 1849. Ausgew. Briefe, pp. 251-252.) D'ailleurs, on ne trouva d'abord pas d'éditeur; finalement, Bassermann accepta le manuserit. à
(2) Cf. lettre à Vischer de Munich, le 13 mai 1851. Ausgew. Briefe, p. 291.
païen moderne qu'il avait pris pour son dieu, parce qu'il se croyait fait à son image : en réalité, il s’est senti plus voisin de Platon que de Gœæthe. Sa nature triste l’a tourmenté, sous le ciel du midi plus que partout ailleurs : s’il a eu plus de dévotion pour les madones de Bellini que pour les créatures des autres Vénitiens, c’est que le « patriarche » lui a semblé plus sentimental, plus mystique, plus germanique que le Titien ou Véronèse.
A Weimar, autre déception. Les habitudes sont déjà celles de l'Allemagne du Nord; de plus, les musiciens-sont tous fous d’un certain Wagner qui a composé un Lohengrin et qui, d’après tout ce qu'on dit de lui, a l'air d’un faux prophète ; pour comble, l'Ilm déborde jusqu'au jardin de Gæthe (1)...
Strauss se sauve à Cologne, où habite son frère ; mais la ville, catholique et industrielle, lui déplaît doublement ; d’ailleurs on n'y peut travailler, faute de bibliothèque. Un voyage de vacances au pays — où l’ancien vicaire de Kleiningersheim trouve ses amis Käferle et Rapp menant une vie idyllique dans leurs presbytères de campagne — rend l'exil plus pénible encore. L'hiver est particulièrement triste. Et voici qu’au printemps, en 1854, on reparle de guerre. La politique va encore retarder la publication d’un des rares articles (2) que Strauss ait écrits depuis la
(1) Strauss compare Wagner à F. Rohmer qui se posait alors en chef d'école philosophique et politique; il se plaint qu'à un concert de Liszt, la princesse Wittgenstein lui ait fumé en pleine figure. — Il va rendre visite à Rückert; mais il comprend ce qui manque aux vers du poète en voyant son intérieur. — Ce qui le console un peu, c'est le pèlerinage aux sites historiques, au pavillon de Gickelhahn où furent écrits les vers : « Uber allen Gipfeln — ist Ruh; » à la grotte où il retrouve la lettre S gravée par la main de l'ami de Mme de Stein; puis, à Wetzlar, au cimetière cher aux admirateurs de Werther, et à Nassau, au château du grand ministre de Stein. — Cf. lettre à Vischer, 14 octobre 1851. Ausgew. Briefe, pp. 298
sqq.
(2) Il S'agit de l’article sur le peintre Gottlieb Schick. (Cf. Ges. Schriften, II, pp. 303-329.) Le mauvais accueil que le public avait fait
révolution, comme elle a retardé le Schubart en 1848. Mais cette fois, Strauss est décidé à ne plus se laisser déranger par les événements extérieurs (1), il ne prend
au Märklin, avait décidé Strauss à ne plus écrire. (Cf. Lilerarische Denkwürdigkeiten, 1, p. 26.) Le biographe ne pardonna jamais à un de ses amis une analyse humoristique. L'ironie paraît, il faut le dire, assez déplacée ici ; il convient, toutefois, ‘de faire, dans cette brouille, la part du caractère susceptible de l’auteur et de l’incompatibilité d'humeur entre le Souabe et le Munichois. — Strauss lui-même fera, quelques années plus tard, un compte rendu de la grande édition des œuvres de Hutten publiée par son ami Bôcking, et Bôcking sera froissé d'une critique.
(1) Voici le jugement de Strauss sur la politique extérieure, au moment de la guerre de Crimée; il écrit à Rapp, de Cologne, le 29 mars 1854 (Ausgew. Briefe, p. 328): « Ainsi tu plains les Turcs; moi pas. Ce peuple barbare, rebelle à la civilisation, a, depuis longtemps, perdu tout droit à résider en Europe et en Asie Mineure; le reste, particulièrement la Palestine, avec ses vieux nids déplaisants, on pourrait le leur laisser. L'attitude du tsar fait songer, il est vrai, à Xerxès; mais, où sont, en face de lui, les Grecs, je veux dire les champions de la liberté et de la civilisation ? Les Grecs de la réalité contemporaine font son jeu, car, s’il n’est pas pour eux, c'est-à-dire pour ce qu'ils veulent, il est, du moins, l'ennemi de leurs ennemis. Les protecteurs du. droit, dans cette bataille, sont, à les en croire, les Anglais et les Français. Mais le droit, dans leur bouche, est un aussi grand mensonge que la religion dans la bouche du tsar. Les Anglais craignent naturellement que le tsar, s’il devient le maître en Turquie, ne ferme le pays à leur commerce; ils préfèrent laisser le pays au pire des maîtres : c'est le plus sûr de leurs clients. Ils ne veulent pas le donner aux Grecs, à qui il appartient légitimement; car ils redoutent, en eux, des concurrents pour le commerce et la marine. Quant aux Fran- Gais, il n’y a pas à en parler; leur nouvelle dynastie de brigands cherche simplement à prendre vite racine dans les fentes de l'édifice politique européen. Y a-t-il quelque chose à gagner dans cette aventure pour les puissances allemandes ? J'en doute fort et trouve leur répugnance à s'y engager très naturelle; elles seront bien obligées, finalement, de prendre parti, mais pour qui ? Leur longue attente sera-t-elle alors un avantage ou un inconvénient, qui pourrait l'affirmer d'avance ? Je voulais dire simplement qu'il ne fallait pas se poser la question de droit — aucun des partis aux prises ne s’en soucie le moins du monde; — il ne faut
voir dans cette mêlée que le conflit des puissances et des intérêts. »
ne
pas parti dans le conflit européen. Il lit quelques livres qu'il a pu se procurer à Bonn, il fait la chasse aux mémoires et aux correspondances : un jour les archives de Stuttgart lui envoient toute une caisse de manuscrits illisibles de et a Frischlino qu'il se met à déchiffrer — au grand dam de ses yeux.
Strauss nous dit qu'il prenait plaisir à dépouiller ces autographes et ces papiers anciens : il aimait à remonter aux sources et à atteindre directement la vie du passé. Il avait d’ailleurs de la sympathie pour Frischlin. Sans doute il s'aperçut, au cours de son travail, qu'on s'était exagéré l'importance de ce personnage et son influence au seizième siècle : ce sont moins ses idées qui sont intéressantes, que son tempérament: à cet égard, Frischlin ressemble à Schubart. Strauss, toutefois, se sentait plus voisin de ce dernier, d’abord parce qu'il est plus facile pour un homme du dix-neuvième siècle de revivre le S{urm und Drang qui a précédé la période classique que de se reporter au temps de la Réforme, puis parce que la nature de Schubart (1) était plus douce, plus aimable, moins active sans doute, mais plus conciliante que celle de Frischlin.
(1) Dans la biographie de Schubart, il y a une confession de l’auteur’; Strauss écrit à Émilie Sigel (lettre de Heïlbronn, le 5 juillet 1848; cf. Ausgew. Briefe, pp. 213-214) : « Le travail que n’a donné ce petit livre sur Schubart m'a aidé à passer cette année de douleur (1847) et je crois qu'une amie le sentira à la lecture ; c’est comme un miroir magique, où elle pourra voir l'état d'âme d'un ami. Sans doute, je n'ai personnellement aucune ressemblance avec Schubart et ma destinée n’a, pour ainsi dire, rien de commun avec la sienne ; pourtant, qu'un musicien ait gravement à souffrir pendant qu'il compose une valse, la danse pourra sembler très joyeuse à la société qui s’agite au bal, mais celui qui connaît bien le musicien, n'en entendra pas moins, je suppose, les accents douloureux : vous me comprendrez. C’est pourquoi j'ai voulu attendre d'avoir achevé le Schubart pour vous räconter, si je puis dire, sous la franchise du masque, bien des choses de moi ou plutôt pour n'avoir pas besoin du tout de parler de moi, puisque vous auriez trouvé dans la biographie tout ce qu'il y avait à dire. »
Il reste que les deux héros dont Strauss s’est fait le biographe complaisant, se distinguent tous deux par leur ardeur passionnée, et on n’a pas manqué de reprocher à l’auteur ce choix caractéristique. Strauss s’en explique très franchement dans ses Mémoires (1) ; il pourrait excuser sa sympathie pour Schubart et Frischlin en disant qu'ils sont tous deux fils de la même petite patrie que lui : mais ce ne serail pas dire la vraie raison. Si l’un ou l’autre de
. ces deux Souabes avait ressemblé à Pascal, ils auraient
eu beau être des environs de Ludwigsbourg, leur compatriote n’eût pas raconté leur vie : car il voulait des héros généreux et téméraires, pleins de santé et rebelles à tout ascétisme: il cherchait en eux ce qui lui manquait : l'exubérance de la sève naturelle. Il se sert de termes empruntés à l'esthétique des classiques pour caractériser son attitude à l'égard de ses personnages : leur vie eut la fraicheur naïve : leur biographie est sentimentale et élégiaque. C’est pour leur tempérament antique et gôthéen que l’âme moderne et schillerienne (2) de Strauss les admire et les envie : c'est son roman que le savant écrit en racontant leur histoire (3). Cet homme réservé et fin
(1) Cf. Literar. Denkwürdigkeiten. Ges. Schr.. I, pp. 30-31.
(2) Cf. V. Bascn, la Poétique de Schiller. Paris, Alcan.
(3) Les œuvres théologiques de Strauss l'avaient passionné, parce qu’à la critique du dogme se joignait la prédication d'une religion nouvelle : les biographies sont pour lui une création artistique autant qu’un travail scientifique ; pour qu'il se décide à écrire, il faut que le sujet présente un intérêt à la fois intellectuel et sentimental. À Vischer, qui lui parlait du devoir « kantien » qui oblige tout écrivain à publier, il répond : « Tu dois savoir aussi bien que moi que tous les sermons sur le devoir ne servent à rien, si onne réussit pas à éveiller au cœur de l'homme le désir de faire ce qu'on lui recommande... Un devoir à l'égard du public ou de l’humanité est pour moi un non-sens…. L'esprit se comporte comme le chène qui jette des glands à Lerre, quand le sol et le temps sont favorables, sans aucun souci de la chère « porcité » (Schweinheit!) qui en bas s’agite autour de lui. Mais je vais être bien reçu avec ce Symbole. Je préfère donc dire : il ne sert de rien de secouer le prunier, s'il n'y a justement pas de prunes. Ranime les racines
avait la nostalgie de la nature primitive, le regret de la spontanéité débordante : il sentait qu'il n'était pas de sang assez riche pour manifester lui-même la joie de vivre, le bonheur de se dépenser. Dans la prédilection de Strauss pour les Schubart et les Frischlin, il y a déjà un peu du respect de Nietzsche — autre délicat aux yeux faibles — pour la belle bête blonde et les hommes de proie.
Quoi qu'il en soit, en s'intéressant à la vie des autres, le biographe avait repris goût au travail: la guérison commençait. Par une coïncidence heureuse Strauss, au moment où il se remettait à écrire, quitta Cologne, où il se sentait exilé, pour Heidelberg, où il retrouva des amis.