HEIDELBERG. — HUTTEN
Strauss avait pris la résolution de venir à Heidelberg, simplement parce qu'on lui avait recommandé pour sa fille une institution de cette ville : mais, de son propre aveu, il y a peu de décisions dans sa vie dont il ait eu autant à se féliciter. Il trouva en effet, en pays de Bade, des amis dévoués comme Häusser, Bunsen le chimiste, Lochner et surtout Gervinus et Kuno Fischer. Strauss avait doublement besoin d'amis, d’abord parce qu'il était seul et malheureux, puis parce qu'il manquait alors de confiance en lui-même: sans les encouragements de Kuno Fischer, en particulier, il n’eût pas achevé si vite sa biographie de Frischlin.
En outre, les idées politiques des professeurs de Heiïdelberg lui convenaient : protestants éclairés et patriotes allemands, également hostiles à la révolution et à la réac-
mortes et procure, l’année prochaine, un été plus beau, si tu peux : je t'en saurai gré davantage. Je te donne acte de ton Dixi el salvavi animam ; mais accepte-moi provisoirement comme je suis. » (Lettre du 24 octobre 1852; cf. Ausgew. Briefe, pp. 309-310.)
tion, ils ramenèrent l’ancien député de Ludwigsbourg au. libéralisme national, dont il avait au fond été toujours partisan (1), mais qu’il avait paru abandonner en 1848 par crainte de la démagogie. Depuis la tourmente révolutionnaire, où, élu par ses concitoyens radicaux, il avait voté avec les barons et les prélats, Strauss s’élait retiré de la vie politique ; il avait cherché l'oubli dans ces cloîtres modernes qu'on appelle musées ou bibliothèques; il avait justifiéson attitude vis-à-vis du public et surtout devant sa conscience en affirmant, en croyant presque qu'il était avant tout un artiste et un savant, un disciple fervent de Gœthe, un épigone de cette période d'individualisme classique que Gervinus déclarait définitivement close. Mais en se promenant et en discutant avec ses amis de Heidelberg (2), il comprit
(1) Dans uné lettre écrite de Weimar à Fr. Vischer, le 1* août 1852, Strauss disait : « Ce n’est certainement pas la perversité, l’absurdité, l'égoïsme de tels ou tels individus ou de telles ou telles classes, etc., qui ont empêché l'achèvement de l’œuvre de l'unité allemande, mais bien la marche de l'évolution historique qui a fait croître — adhérent, d'une part,au corps de l'Allemagne et, d'autre part, s'en détachant — l'organisme des États autrichiens, et qui a fait surgir, en face de l'Autriche, la Prusse. Ces deux êtres politiques tendent à se conserver par le droit historique, c'est-à-dire par la puissance, qu'ils nous plaisent ou non. L'unité allemande triomphera-t-elle de ce dualisme ? Ce progrès est-il dans le sens de l’évolution de l'Europe ? Nous n’en savons rien, nous pouvons l’espérer, mais nous n’avons pas le droit de l’exiger. Comme tu vois, je puis l’accorder entièrement qu'il faut travailler à répandre la conscience de l'unité nationale ; mais je n'approuve pas ta colère, parce qu'elle me paraît déplacer le point de vue, d’où il convient de considérer les choses. Au regard de cette question de l'unité, la plus ou moins grande part de despotisme ou de constitutionalisme, de pouvoir des hobereaux ou de démocratie dans les petits pays allemands, me parait très indifférente. » (Ausgew. Briefe, p. 307.)
(2) Il s'intéressait, d'ailleurs, à l'éducation de sa fille, et il proteste contre l'abus du français dans les institutions allemandes ; en relisant les épreuves du Frischlin, il ajoute une allusion à ces modes « serviles », qui imposaient au seizième siècle le latin et au dix-neuvième siècle le français. (Cf. lettre à Rapp, du 20 août 1855. Ausgew. Briefe, p.348.)
qu’il y avait dans ce jugement qu'il portait sur lui-même une part d’illusion : au milieu de cestravailleurs, ilse sentittenu de collaborer lui aussi à l’œuvre de sa génération : aussi le livre qu'il va consacrer à Ulrich de Hutten sera-t-il plus d'actualité que les biographies de Schubart et de Frischlin.
Sans doute, Strauss se complaît encore en artiste à faire revivre un personnage sympathique : et l’histoire de son héros est encore en un sens une confession sentimentale du biographe. Il serait peut-être facile de soutenir le paradoxe que le Hutten de Strauss rentre dans la famille des romans àla manière de Wilhelm Meister. Ce sont des mémoires sur leur éducation individuelle, que ces livres où les auteurs allemands racontent patiemment les années de voyage et d'apprentissage d’un compagnon qui erre et qui souffre en poursuivant la maîtrise dans l’art difficile de la vie humaine. Or, cet enfant que ses parents font entrer au cloître et qui s'en évade ; cet étudiant misérable attaqué en rase campagne et dépouillé en plein hiver sur l’ordre des riches bourgeois et des professeurs de la ville ; ce jeune humaniste qui collabore, pour défendre Reuchlin, aux épitres des hommes obscurs; ce chevalier qui fait campagne contre le duc de Wurtemberg ; ce secrétaire de l'archevêque de Mayence qui prend parti pour la Réforme ; ce protestant persécuté qui trouve un refuge et une place à table dans un château de Sickingen, et qui initie son hôte, le généreux et ambitieux « anti empereur », à la foi du moine qui s’est dressé en « antipape » ; cet exilé qui se sauve en Suisse, et voit toutes les portes se fermer devant
lui, même celle de cet Erasme qu'il vénérait comme un :
patriarche de l'ère nouvelle ; ce belliqueux malade qui va chercher, près de Zurich, un asile sûr et l'impossible guérison, et qui meurt dans une petite île du lac, avant d'avoir terminé sa trente-cinquième année (1); n'élait-ce
(1) Cf. la nouvelle de Conrap-FerpiNano Meyer, Hultens lelzle
pas là un héros de roman vécu, dont Strauss pouvait aimer fraternellement l'ardeur infatigable, la témérité aventureuse, la bonne humeur au milieu des pires épreuves, le dévoûment à la bonne cause? En Hutten, le biographe de Schubart et de Frischlin retrouvait un héros qui avait mis au service du progrès l’ardeur de son sang, un homme vaillant et éclairé qui avait su vider hardiment la coupe de la vie tout en travaillant pour l’idée, on dirait volontiers — S'il était permis de comparer un contemporain d'Érasme et de Luther aux représentants caractéristiques du dix-huitième siècle, — un disciple de Voltaire avec l'âme et le tempérament de Jean-Jacques Rousseau, un Stürmer und Dränger fidèle aux théories de l’'Aufklärung.
Mais Strauss admire, en outre, le chevalier-poète parce qu'il a su défendre, par la plume comme par l'épée à la fois la Renaissance, la Réforme et l'Allemagne ; parce que, tout en restant humaniste et en devenant protestant, il n'a pas cessé d’être le champion de la liberté nationale. I] y avait trois manières de résoudre le problème qui s'imposait au seizième siècle : la solution d'Érasme était la plus fine, celle de Luther la plus profonde, celle de Sickingen la plus énergique ; mais celle de Hutten associait les trois autres et il convient de lui savoir gré d’avoir essayé de coordonner les trois mouvements qui ont agité son pays(1). Get éloge historique trahit le goût de l’auteur pour la synthèse hégélienne: continuellement, le biographe philosophe montre que son héros l'emporte sur ses camarades de combat par son aptitude à concilier les contraires (2).
Tage, et l'étude de Anpré Meyer, Érasme et Lulkher, avec préface de CH. ANDLER. Paris, Alcan, 1909.
(1) Cf. la lettre de Strauss à Käferle (10 mars 1856). Ausgew. Briefe, pp. 350-351.
(2) « Crotus ne savait que rire des hommes obscurs ; Luther ne savait que s’irriter et agir contre ‘eux : Hutten Savait l’un et l’autre. » STRAUSS, Aullen, 2% éd. Leipzig, Brockhaus, 1871, pp. 209-210. — « L'humanisme était large, mais faible ; rien ne le prouve mieux
Inversement, le seul reproche que Strauss adresse à Hutten c'est de n'avoir vu, dans sa dernière polémique contre Érasme, qu'un côté des choses (1). Dans le drame du monde, Alceste et Philinte ont tous les deux raison et tous les deux tort; l'idéaliste et le réaliste se justifient en se posant, mais en s'opposant, ils se condamnent : l’histoire impartiale et souveraine les écrase et les sauve, dans son tragique et divin progrès vers la synthèse.
En appliquant sa méthode aux événements contemporains, Strauss ne pouvait manquer de trouver également étroits tous les partis : dans le langage de 1856, Érasme
que l'exemple d'Érasme : il n’eût pas suffi à transformer son siècle. Luther était plus étroit, plus borné qu'Érasme, mais il fal- ‘Jait cette force ramassée, ne regardant ni à droite ni à gauche, pour faire brèche. L'humanisme est le Rhin qui s'étale et miroite, près de Bingen ; il faut que le fleuve se resserre et devienne plus sauvage, s'il veut se frayer, à travers la montagne, une route vers la mer. Ce qui fait précisément le mérite unique de Hutten, c'est qu'il joignait, à l'étendue de l'esprit-humaniste, l’élan de la volonté réformatrice. » (bid., pp. 519-520.) — Après avoir vu, à Bâle, les manuscrits du seizième siècle, Strauss observe : « L'écriture d'Érasme est extraordinairement courante ; celle de Luther a quelque chose de monastique ; celle de Reuchlin est grande, ét majestueuse ; celle de Hutten est la plus belle, la plus vivante, la plus distincte de toutes, et rappelle celle de Schiller. » (Lettre à Rapp, 14 mai 1857. Ausgew. Briefe, p. 365.)
(1) « Érasme avait pour principe qu'on n'était nullement tenu de dire partout et toujours la vérité, bien plus, qu’en certains cas on avait le devoir dé la taire. Hutten ne trouve pas d'expressions assez fortes pour exprimer l'horreur que lui inspire un tel principe {quil avait lui-même appliqué autrefois comme humaniste), Mais, par cette raideur, il s'était placé en dehors de la réalité, tandis qu'Érasme, pour tenir compte, dans son activité, de toutes les circonstances, a perdu de vue assez souvent la vérité et la dignité. Ainsi, dans tout ce débat, ce sont toujours deux hommes logiques dans leur conduite, deux systèmes cohérents qui s'opposent : l’un et l'autre sont légitimes en un sens, mais l'un et l’autre, précisément par leur caractère exclusif, sont coupables et tombent sous le coup du destin. » (STRAUSS, Huiten, 2° éd., p. 507.) ViscnER fait cette réserve : « La faute est inégale ; l'emballèment aveugle ne déshonore pas comme la circonspection lâche, vaine, rampante. » (Kritische Gänge, Neue Folge, III Heft, p. 69.)
était un libéral modéré, Hutten un radical. Strauss le reconnait et il avoue que « cela ne va jamais sans quelque impuissance et quelque lâcheté d'un côté, sans quelque barbarie et quelque folie de l'autre (1). » Ainsi s'explique son attitude à Heidelberg : il regrette que les professeurs soient partagés en deux camps : Moleschott avec. Hagen et ce fou de Kapp sont ultrafeuerbachiens et radicaux en politique ; Gervinus et Häusser représentent le parti modéré. Strauss a de la sympathie pour le vieux Schlosser qui est respecté par les deux clans et pour le jeune Kuno Fischer, qui, en sa qualité de disciple de Hegel, comprend les synthèses ; il n'aime pas le matérialisme et le prosélytisme radical de Moleschott, qui veut convertir à l'athéisme même les femmes ; il ne peut s'empêcher de trouver Gervinus vraiment étroit (2).
Il paraît donc certain qu’en écrivant sa biographie de Hutten, l'auteur se proposait d'abord de demeurer comme un arbitre au-dessus des partis (3). Il n'en est pas moins évident que son livre, à la date où il parut, ne pouvait être qu'un manifeste, un acte politique. Exalter un chevalier qui avait été un adversaire acharné de Rome et un champion fidèle de la liberté allemande, au moment où l'exemple du concordat autrichien menaçait toute l'Allemagne du Sud, et où la réaction semblait ruiner toutes les espérances des patriotes, c'était faire le jeu des nationaux-libéraux : Strauss s'en rendait parfaitement compte. En 1848, la Révolution l'avait rejeté vers la droite: en 1897, la réaction
(1) Lettre à Käferle, 10 mars 1856. Ausgew. Briefe, p. 355.
(2) Cf. Ausgew. Briefe, pp. 334-336, et Literarische Denkwürdigke ten (Ges. Schr., I, pp. 32-40).
(3) Il écrit encore à Vischer, de Heïdelberg, le 4 juillet 1857:« e ne Sais si mon livre fournira un nouvel aliment à ta colère patriotique. Tu me connais : la colère expire chez moi dans le plaisir du travail artistique. Pourtant, j'ai, dans la préface et la conclusion crié contre les concordats. » (Ausgew. Briefe, p. 368.)
ne
le relançait vers la gauche (1). A son goût pour la synthèse en théorie, correspondait le désir d’un progrès régulier dans le domaine pratique; mais comme les sociétés et les événements ne sont pas aussi faciles à gouverner que les idées, le même homme, qui contre-balançait les SyStèmes dans un harmonieux équilibre, sautait brusquement d'un parti à un autre, quand il trouvait qu'on En trop d’un côté.
Cette fois, Strauss se retrouvait d'accord avec sa génération (2) et la biographie de Hutlen eut un grand succès. Le chevalier allemand prêt à s’allier à la bourgeoisie des villes pour lutter contre Rome et tous les ennemis de
(1) En 1848, Strauss avait failli, en présence de la Révolution, renier les idées libérales, comme les humanistes du seizième siècle qui, en présence de la Réforme et de la guerre des paysans, s'étaient soumis à l’Église du moyen âge. Maintenant, Strauss explique cette attitude, mais ne l’excuse pas ; il dit, par exemple, au sujet d’un projet d'Érasme qui voulait que les savants délibèrent pour se mettre d'accord et soumettent le résultat de ces délibérations par lettres secrètes à l’empereur et au pape : « Ce projet est si puéril qu'on serait forcé de croire qu'Érasme luimême en riait sous cape, si on ne savait pas comment la peur des révolutions aveugle d’ordinäire les hommes les plus malins de son espèce et les empêche de voir toute l'insuffisance des moyens qu'ils proposent pour enrayer le mouvement. » — Il écrit encore : « On peut, sans doute, éclairer les esprits avec l’aide des grands ; mais si on veut réformer les institutions (soit avec, soit contre les grands), on ne le peut que par les moyens et les petits. » Bôcking, le savant éditeur de Hutten, le seul homme dont Strauss craignît le jugement, écrivit en marge de cette phrase le vers : « Tu exprimes, sans t’'émouvoir, une grande parole. » Cf. lettre de Strauss à Rapp, de Heidelberg, le 26 mai 1857. (Ausgew. Briefe, p. 367.) — De même, à propos de Reuchlin, Strauss dit: « Il n’est jamais sage de faire des concessions, ne füt-ce qu’en apparence, aux prêtres (Pfaffen); ils croient alors qu’ils ont gagné la partie et redoublent d’insolences. » Bôcking écrit en marge : « Bravo! »
(2) « Pour la première fois depuis que Strauss a quitté le, domaine de la théologie, la critique et le public s'intéressent de nouveau vivement et ardemment à l’auteur de la Vie de Jésus, à propos de sa biographie d’Ulrich de Hullen. » (VisCHER, Friedrich
Lévy. — Strauss 12
l'unité nationale (1) était l'homme qu'on attendait. La
synthèse de la Renaissance et de la Réforme que Hutten avait rêvée, s'était manifestée, de l’'aveu même de Strauss, par la littérature classique; ilrestait à réaliser le troisième article de son plan : l'unité allemande. Ce n'est pas l'élève d'Érasme, le disciple de Luther que la génération nationale-libérale salua en Hutten, c'est le camarade de Sickingen, le précurseur de Bismarck. Et Strauss lui-même, après 1870, rendra un nouvel hommage au chevalier-poète de l'humanisme et de l’évängile, parce qu’il verra en lui le prophète de l'Empire triomphant. Le prophète fut malheureux, mais son seul tort fut de vouloir atteindre d’un bond le but que le progrès de l’histoire n’a touché qu'au bout de trois siècles (2).
Mais aujourd'hui que « les temps sont accomplis », vers quelle synthèse future, à philosophes du succès, 1ronsnous? vers quelle apothéose réelle et juste, à apôtres de la gloire victorieuse, devons-nous nous acheminer ?