LE RETOUR A LA THÉOLOGIE
Avant même d’avoir fini de corriger les épreuves de son Hultten, Strauss cherche un autre sujet de travail. Ger-
Strauss als Biograph, paru dans le Lileraturblatt des deutschen Kunstblattes, de P. Heyse, en 1858, reproduit dans Xritische Gänge, Neue Folge, 3° cahier, Stuttgart, Cotta, 1861, p. 3.)
(1) Vischer appelle Hutten, le « premier patriote moderne ». ({bid., p. 61.) — On sait que Hutten s’est vanté d'avoir triomphé de cinq chevaliers françäis à Viterbe : il en aurait tué un et mis les quatre autres en fuite. (Uf. Srrauss, Hutten, p. 125.) Si l’on tient compte de ce que Hutten était chétif et malade, on est tenté de mettre en doute l'exactitude du fait. Le chevalier-poète, mieux doué pour le service des Muses que pour celui de Mars ou d’'Hercule, était peut-être surtout fier des exploits qui lui étaient le moins faciles.
(2) Cf. Hulten, 2° édition, 1871, conclusion, pp. 573-574.
viaus l'invitait à écrire une biographie de Luther: mais l’auteur de la Vie de Jésus reculait devant cette lâche: il déclarait qu'il ne lui était plus possible de s'occuper de théologie. Comme Gervinus insistait, Strauss essaya pendant trois mois de triompher de ses répugnances instinctives; mais plus il cherchait à comprendre Luther, moins il se sentait d’affinité avec lui. Il n’arrivait pas à suivre avec sympathie les luttes intérieures qui se livrèrent dans l'âme du grand moine rebelle, et la théorie capitale du réformaleur lui paraissait, sinon vide de sens, du moins inhumaine (1). On pourrait soutenir que la doctrine de Luther n'est pas en réalité aussi cruelle que Strauss l’a cru (2), mais il n'en est pas moins vrai que la confiance
(1) «Je vénère, dit-il, le grand libérateur avec une profonde gratitude; j'admire son énergie virile, sa courageuse fidélité à ses convictions ; je me sens attiré par plus d’un trait d'humanité vraie el saine que présente sa vie comme ses œuvres; mais ily a une chose, qui, au fond de mon âme, me sépare de lui, et qui, si je me la représente clairement, rend impossible toute idée d’un travail biographique sur lui. Un homme chez qui tout résulte de cette conviction que lui ettous ses semblables sont, de leur nature, radicalement corrompus et voués d'avance à la damnation éternelle, dont seuls le sang du Christ et leur foi en la vertu de ce sang peuvent les sauver, — un homme,-chez qui cette conviction est au fond même de l'être, m'est si étranger, si incompréhensible, que je ne pourrais jamais le choisir comme héros d'une biographie. Quelque amour et quelque admirationil m'inspire, par ailleurs, cette conviction, qui était au fond de sa conscience, me paraît si horrible qu'il ne pourrait jamais être question entre lui et moi de la sympathie qui est indispensable entre un héros et son biographe. » Cf. Liler. Denkwürdigkeiten (Ges. Schr., I), pp. 40-41, et lettre à Rapp, de Heidelberg, 9 novembre 1857, Ausgew. Briefe, p. 373.
(2) Feuerbach a montré, par une confrontation irréfutable des textes, que la condamnation de l'humanité n'est que provisoire chez Luther; bien loin d’ètre plus sévère et plus exigeant que les catholiques, le réformateur a au contraire insisté sur cette idée que la passion du Christ aurait été superflue, si elle ne dispensait les hommes de tout nouveau sacrifice. La confiance. absolue, la joie de la vie éternelle, voilà le sentiment qu'inspire l'enseignement de Luther. Cf, L. FeuerBAcH, Das Wesen des Glaubens im Sinne Luthers, Werke, I, pp. 259-326. Il est intéressant de comparer
chrétienne du docteur de Wittemberg ne ressemble guère à l'optimisme panthéiste du philosophe qui s'appuyait sur la sagesse païenne autant que sur l'évangile. Il y a dans le christianisme, sinon un pessimisme, du moins un dualisme latent qu'aucune réforme n’a pu éliminer ; bien qu'il ait au fond divinisé aussi les fonctions naturelles et les fonctions sociales en les considérant comme ordonnées ou consenties par Dieu, Luther tient avant tout à l'apothéose des fils de l’homme, au salut des croyants, au triomphe des élus sur le reste de la création. Il y a donc encore, selon la foi évangélique, une division dans l'œuvre de Dieu, une opposition entre la famille des enfants chéris et sauvés et la foule des damnés, de même qu'entre l'homme et la nature, et c'est ce reste de dualisme, cette survivance de l'ascétisme qui excite l'indignation de Strauss. Le philosophe se révolte d'autre part à l'idée que le mérite d'autrui puisse constituer une justification; or on comprend que Strauss ne veuille pas garder les conceptions naïves que le moyen âge a transmises à Luther : ilne peut plus admettre sans doute avec les générations passées que, dans le grand livre de la dette humaine, le virement des titres moraux soit légitime; mais devait-il oublier le service qu'a rendu « le grand libérateur » en ne laissant entre les chrétiens et Dieu d'autre médiateur que le Christ, en supprimant le culte de la hiérarchie ecelésiastique et en chassant de la vie spirituelle le recours aux
l'interprétation que donne ALs. Rirscur, en particulier, dans son Histoire du piétisme.
(1) « La foi de Luther est quelque chose de purement irrationnel, bien plus de monstrueux : l’accomplissement de la loi est complété, selon lui, bien plus il est. suppléé par la conduite — passive par-dessus le marché — d'un autre. Il est insensé de reje- Ler si solennellement la transmission des mérites des saints : une fois qu'on a admis que le mérite est transmissible, il importe peu que la transmission soit permise à un seul ou à des centaines, » Cf. lettre. à Vischer, de IHteidelberg, 24 décembre 1857. Ausgew, Briefe, p. 318.
innombrables recommandations influentes (1) ? Puisqu'il reprochait à Luther d'avoir laissé debout un privilège sacré, il eût dû reconnaître du moins que le réformateur avait eu le mérite d'éliminer toute attitude passive des fidèles et tout favoritisme religieux.
Mais à vrai dire, si l’on pousse à fond les objections que
Strauss fait à la doctrine de Luther, on s'aperçoit que c’est l'essence même de la religion que l’auteur de la Vie de Jésus voudrait rejeter. Toute religion est une société et toute société ne se pose qu'en s'opposant, c’est-à-dire en délimitant ses frontières et en créant un droit spécial à l’intérieur de ses lignes. Le dualisme qui est latent dans la religion chrétienne provient de la démarcation que les religions persane et juive établissaient d'une part entre la famille nationale et les tribus étrangères, d'autre part entre les puissances naturelles favorables au clan et les forces hostiles.
Le privilège des chrétiens devant Dieu n'est qu'un héritage légué par le nationalisme juif à l'église qui a supplanté le temple de Jérusalem. C'est en remontant aux origines que Strauss aurait trouvé le vrai sens de la foi chrétienne et de la doctrine de Luther ; il aurait vu quelle äpre volonté de vivre, quel farouche égoïsme collectif avait donné naissance à ces théories si désintéressées en apparence et si contraires parfois aux tendances naturelles ; il aurait reconnu que, même en devenant plus larges et plus libérales, plus humaines et plus fraternelles, les sociétés religieuses seront toujours obligées de s'organiser pour défendre leur principe avec leur existence.
Strauss se disait bien que le dogme du Réformateur ne pouvait pas être vide de sens, ne serait-ce que pour cette raison qu'un grand mouvement d'émancipationsupposeune inquiétude spirituelle : mais l’auteurde la Dogmalique cher-
(1) Strauss a reconnu plus tard ces mérites de Luther. Cf. Æleine Schriften (der Külner Dom.), Neue Folge, Berlin, Duncker, 1866, p.426.
chait dans une œuvre de foi des théorèmes métaphysiques et il ne les y découvrait point (1): le philosophe finit par avouer que c'est le christianisme même qui l’inquiète et le rebute, chez ce moine que sa piété a poussé hors du couvent. Vischer avait insisté sur ce point qu'Ulrich de Hutten n'avait pas eu au fond le sens de la religion chrétienne ; tout en n'aimant guère plus que Strauss l’ascétisme qui ne cessa jamais de projeter son ombre sur l’âme ardente de frère Martin, le bouillant critique regreltait cependant de ne pas trouver chez le chevalier-poète l'énergie concentrée, la flamme intérieure du théologien rebelle de Wittemberg : Hutten, disait Vischer, s’en est tenu au concept antique de la vertu. Sans doute, réplique Strauss, mais nous-mêmes, sommes-nous plus avancés que lui ? L'auteur de la Vie de Jésus, humaniste fin et délicat, trouve le moine émancipé encore épais et barbare : cette manière de trembler sans cesse par crainte du jugement dernier lui paraît manifester une âme d’esclave : il constate que l’affranchi garde toujours quelque marque de sa vie servile. [l ÿ a dans le jugement que Strauss porte
(1) IT est tenté de proposer, par exemple, cette laborieuse définition du principe de Luther : « C'est la sérieuse conviction morale que l’idée et le phénomène même dans ce domaine, c’est-à-dire la loi et l'œuvre ne se couvrent jamais; que c’est donc uniquement dans l’idée morale née dans l'individu que peut se trouver la couverture du déficit, la réconciliation morale. Cette idée morale incarnée dans l'individu serait le Christ reçu dans l'âme par la foi, etc. » Mais Strauss était trop érudit pour ne pas savoir, mieux que tout autre, que cette doctrine est plus voisine de celle d'Osiander et de Schwenkfeld que de celle de Luther: il sent bien que si un philosophe avait proposé à Luther cette interprétation de la foi évangélique, le terrible moine rebelle — qui détestait Aristote et la raison à l'égal du pape et du diable — aurait maudit et voué à l'enfer « ce Turc et ce païen ». Enfin, il ne se dissimule pas qu'avec ces procédés d’exégèse allégorique on trouverait tout aussi bien dans le fétichisme la métaphysique la
plus profonde. Cf. léttre à Vischer, de Heidelberg, 24 décembre 1857. Ausgew. Briefe, p. 378.
sur Luther des traits qui rappellent Érasme et Gœæthe, et qui annoncent Nietzsche.
Le savant disciple de l'école de Tübingue hésite pourant à sacrifier entièrement la Réforme à l'humanisme. La difficulté même du problème le séduit : il essaie d’en trouver la solution par tâtonnements, en cherchant par exemple la série d'équations qui permettrait de passer par transformations successives, de la loi et de l’évangile selon Luther à l'impératif catégorique selon Kant et à l'éducation esthétique du genre humain selon Schiller. Mais n’est-
ce pas revenir au procédé d'interprétation allégorique qui cherche à dégager de la religion la métaphysique ? en tout cas, si les classiques donnent la clef du système de Luther, n'est-il pas plus simple de s'adresser directement à eux (1) ? Ainsi naît chez Strauss l’idée d’écrire la vie des grands poètes du dix-huitième siècle. Au demeurant, s’il est un peu humiliant de constater que l'Allemagne évangélique n'a pas encore en 1857 une bonne biographie de Luther, n'est-il pas aussi vexant de se dire que la seule vie de Gæthe qui soit lisible a été écrite par un Anglais (2)? et n'est-il pas temps de réagir contre la shakespearomanie qui menace le culte de l'Olympien de Weimar ? Quoi qu'il en soit, Strauss qui regrelte den'avoir reçu en partage que la moitié des dons nécessaires pour faire un poète, trouvera du moins quelque consolation à séjourner dans la société des favoris des Muses.
Il se décide donc à raconter l’évolution de la poésie allemande de Klopstock à Schiller. Il se propose d'abord de rester fidèle à l’idée qu'il avait soutenue dans sa biographie de Hutten: la liltérature classique allemande est la fille de l'humanisme et de la Réforme, Les classiques allemands sont tous protestants ; car le protestantisme est
(1) Cf. lettre à Rapp, du 9 novembre 1857. Ausgew. Briele, p- 373.
(2) Lewes.
184 DAVID-FRÉDÉRIC STRAUSS le christianisme germanisé ; mais ils sont tous également humanistes : car l’humanisme aussi s’est germanisé : la Messiade de Klopstock par exemple n'est plus en latin comme la vieille /lebraïs de Frischlin ; enfin l’évolution du protestantisme l'avait rapproché de l'humanisme. Ainsi les classiques allemands représentent au dix-huitième siècle ce que Hutten représentait au seizième : à savoir la synthèse de la Réforme et de l’'humanisme dans l'âme allemande. Tantôt c’est l'influence protestante qui l'emporte, comme chez Klopstock, tantôt c'est l'influence humaniste comme chez Wieland; les deux éléments se font équilibre chez Lessing et Herder ; mais en Gœthe et en Schiller réapparaissent nettement les physionomies d'Éräsme et de Luther (1). En d’autres termes, l’idéalisme de Klopstock et le réalisme de Wieland, après un essai de conciliation dans l'œuvre de Lessing et de Herder, s’opposent de nouveau, quand surgissent, l’un en face de l’autre, les deux maîtres rivaux qui contracteront à Weimar une alliance imprévue (2). C'est cette thèse qui devait être la morale de l'histoire littéraire. Fa
Mais faut-il s'étonner que Strauss n’ait pas eu le courage d'écrire six longues biographies pour arriver à cette conclusion facile? Était-il besoin d’un tel labeur pour répéter à peu près ce que Schiller avait dit dans son traité sur la poëste naïve el sentimentale? Strauss déclare que, s’il a interrompu son travail quand il n’en était encore qu’à la jeuuesse du premier des personnages de la série, la faute en est à l'archiviste de Hambourg, Lappenberg, qui refusa de lui communiquer les lettres inédites de Klopstock à Fanny: ce n’était là sans doute qu'un prétexte, une excuse de l’auteur vis-à-vis de lui-même (3). En réalité, s'il
(1) Lettre à Käferle, 14 janvier 1858. Ausgew. Briefe, pp. 382-383. (2) Cf. Æleine Schriften, Neue Folge, Berlin, Duncker, 1866, Vor- Wort, Pp. 1v-v.
(3) Strauss l'avoue presque dans ses mémoires : « Il est pos-
avait choisi un sujet littéraire, c'était pour réagir contre la tentation théologique ; Gervinus avait failli l'entrainer à écrire un Luther : pour résister à cet entraînement, Strauss s'était rejeté du côté des poètes. Gervinus se passionnaitsurtout pour les questions politiques et sociales : par opposi- Lion, Strauss avait cru de nouveau qu'il était de sa nature exclusivement un artiste. Ce que, Gervinus admirait chez Shakespeare ou Händel, c'était moins le génie poétique où musical, que les idées morales que la critique pouvait ürer de leurs œuvres : pour protester contre cette prédilection du style « dorien », Strauss défendait le style ionien et l'atticisme de Gœthe ou de Mozart (1). Ainsi Strauss, parce qu’on avait exposé devant lui une thèse, avait cru devoir. selon son habitude, soutenir l’antithèse; mais pour avoir son opinion exacte et sincère, c'est à la synthèse qu'il faut penser. Après avoir oscillé de la littérature à la théologie, puis de Luther à Gœthe, Strauss revint à Hutten, qui avait été à la fois le champion de la Renaissance et de la Réforme, et il se mit à traduire en allemand les dialogues latins du chevalier humaniste el protestant du seizième siècle (2).
En publiant cette traduction, Strauss se proposait d’ailleurs, comme il l'avait fait en donnant sa biographie de Hlutten, d'intervenir dans les débats contemporains (3). Il sible que je me sois exagéré alors l'importance probable de ces lettres ; il est possible aussi que les objections de Gervinus aient, malgré tout, affaibli, sans que j’en aie nettement conscience, l'in-. clination qui me portait vers ce travail; bref, l'ouvrage commencé fut interrompu ; et bien que j'aie depuis été sollicité de divers côtés d'écrire soit une vie de Lessing, soit une biographie de Gœthe et de Schiller, le triste état de mes yeux n’en permet plus l'achèvement. » Cf. Literarische Denkwürdigkeilen. Ges. Schr., En 42: À
(1) Literär. Denkwürdigkeiten. Ges. Schr. I, p. 39.
(2) 11 se rendait compte aussi qu'il pouvait mieux faire que des manuels. Cf. lettre à Kuno Fischer, du 9 juillet 1860. Ausgew
Briefe, p. 414. | (8) À la même époque, Ferdinand Lassalle choisissait comme
lui était de moins en moins possible à Heidelberg de rester à l'écart de la vie politique: l’ardeur des Badois gagnait leur hôte ; l'ère libérale qui s’annonçait en Prusse lui inspirait confiance. En outre l'attitude des théologiens à l'occasion du centenaire de la naissance de Schiller et de l’enterrement d'Alexandre de Humboldt provoquait l’indignation de Strauss, qui se révollait toutes les fois qu'il voyait condamner l’art et la science au nom de la religion. Enfin la persécution dont fut victime son ami Rapp vint rappeler à l’auteur de la Vie de Jésus qu'on ne désarme pas l'intolérance de ses adversaires en s’abstenant de les combattre. Strauss avait passé les vacances à Münkheim, où son ami était pasteur ; il n’était pas descendu au presbytère, mais à l'auberge ; bien plus, il n'avait pas manqué d'aller à l’église tous les dimanches avec ses enfants pour ne compromettre personne. Malgré ‘ce luxe de précautions, Rapp fut dénoncé pour avoir donné l’hospitalité à un hérétique notoire, et des prélats fanatiques
ameutèrent les paysans contre leur pasteur éclairé (1).
Dès lors, la situation de Rapp fut intenable et la moindre imprudence de langage fut exploitée contre lui; finalewent, il dut s’en aller. Or Strauss considérait le presbyière de son ami comme le port où il se réfugiait, erris Jactalus et allo, quand il voulait trouver le calme et la sécurité (2) : puisqu'on le traquait jusque dans cet asile suprême, il va laisser l'ardeur combative se réveiller en lui.
Il se remet à étudier les ouvrages et les revues de théo-
héros Fr. de Sickingen. L'auteur envoya un exemplaire de son drame à Strauss, qui y trouva maintes bonnes idées, mais beaucoup de mauvais vers. Cf. lettre à Rapp, du 27 février 1859. Ausgew. Briefe, p. 401.
(1) Les paysans crurent que Strauss avait été emmené par un gendarme ; c'était Vischer, que sa barbe avait fait prendre pour un agent de l'autorité. Cf. Lilerar. Denkwürd. Ges. Schr., 1, pp. #4- 45, et Ausgew. Briefe, p. 401.
(2) Lettre à Rapp, 21 août 1860, Cf. Ausgew. Briefe, p. 419,
logie que depuis bien longtemps il avait laissés de côté ; et il est étonné de voir l'hypocrisie et le mensonge régner en maîtres dans ce domaine. Il constate pourtant avec salisfaction l'influence profonde qu'a exercée un livre fameux, sans doute parce que le jeune homme qui le signa jadis, a eu le courage de son opinion; et l’auteur de /a Vie de Jésus se décide à dire de nouveau ouvertement ce qu'il pense : il rédige pour sa traduction des dialogues de Hutten une préface agressive.
C’est sur le caractère national de la révolution religieuse
du seizième siècle qu'il insiste surtout. La Réforme est
l'acte le plus décisif que le peuple allemand ait Jamais accompli : les réformateurs seraient les premiers des classiques allemands, même s'ils n'avaient écrit qu'en latin. L'humanisme n’est plus, aux yeux de Strauss, que l'étoile du matin qui annonce le lever du jour : le soleil c’est la Réforme. Si l’on reproche à Luther d’avoir creusé un abîme entre les Allemands du Nord et ceux du Sud, c’est qu'on oublie toutes les divisions qui avaient ruiné l’Allemagne bien avant 1517. Est-ce d’ailleurs la faute des vaillants semeurs du seizième siècle, si la bonne semence n’a pas pris racine dans tous les pays germaniques el si, dans certains domaines, elle a été arrachée par la violence brutale ? L'Allemagne n'est vraiment allemande que dans les limites où le protestantisme l’a affranchie du joug de
* Rome : la larve n’est pas encore l’abeïlle ou le papillon ;
l'évolution de l'Allemand est incomplète tant qu'il n’est pas arrivé à l'autonomie religieuse (1).
Mais cette émancipation à la fois religieuse et nationale dont la Réforme a donné le signal, est loin d’être achevée aujourd’hui. Le catholicisme a supprimé quelques abus mais il est toujours aussi dangereux : les moines joufflus et pansus d'autrefois — troupeau d'Épicure dont les pam-
(1) Vorrede zu « Gespräche v. U. v. Hutten » übersetzt und erläutert v. D. F. Strauss, Leipzig, 1860. Ges. Schriften, VIT, pp. 537-541.
188 DAYVID-FRÉDÉRIC STRAUSS
phlets humanistes nous ont conservé l'image —nous paraissent mème plus inoffensifs que les disciples de Loyola et de Machiavel, les jésuites pâles et maigres que l'ambition et le fanatisme semblent consumer; et n'est-il pas imquiétant de constater qu’au moment où les Italiens n’attendent que le départ des baïonnettes étrangères pour chasser le souverain pontife de Rome, les Allemands offrent au Saint- Siège chancelant des concordats dont les papes du seizième siècle auraient été enchantés? — Le protestantisme lui-même n'est pas resté fidèle à son principe : il rejette la foi vivante et libre et il considère comme des païens les philosophes et les poètes allemands — Lessing et Kant, Gœthe et Schiller — parce que ces grands hommes n'admettent d'autre révélation que la manifestation de Dieu dans l'âme, dans la nature et dans l'histoire, d’autres miracles que les lois de l'univers, d'autre salut que la rédemption intérieure de l'esprit humain par la résignation et l'amour (1).
Les orthodoxes se réclament des poètes etdesphilosophes de la restauration, en particulier du théologien rormantique, de Schleiermacher. Or l’auteur des Discours sur la religion — moins par piété que par habileté — a prétendu s’en tenir aux données de la conscience religieuse pour fonder le caractère sacré de l'Écriture et la valeur du symbole, Mais il y avait là d’abord un cercle vicieux :
(1) Strauss ajoute : « Nous pouvons, il est vrai, préférer descendre à l'enfer en compagnie de Lessing, de Gœthe et de Schiller, au lieu de monter au ciel avec Stahl, Hengstenberg et Vilmar. On nous reproche de diviniser un homme, parce que nous avons le culte de Schiller : aurions-nous supposé une naissance surnaturelle au fils du vieux capitaine ? aurions-nous attribué aux ordonnances du médecin militaire la vertu de ranimer les morts ? aurions-nous parlé, à propos de la fin prématurée du poète, de résurrection ou d'ascension ? Non, mais les hommes d'Église s'inquiètent de voir le peuple allemand se reconnaître en un homme qui avait rejeté
toute foi positive. » Cf. Vorrede zu « Gespräche von Hutten », VIII, pp. 546 sqq.
LA RETRAITE. LES BIOGRAPHIES Mot
si notre conscience religieuse ne s’était pas formée dans une communauté chrétienne élevée dans le respect de l'Écriture et du symbole, les données en seraient autres. En outre les dogmes que Schleiermacher reconstitue ne sont que des contrefaçons modernes des dogmes anciens : son Christ n’est qu’un homme, d'une moralité parfaite sans doute, mais nullement affranchi des particularités nationales et des singularités individuelles (1).
Ce qu'il faut accorder, c’est que le théologien du romantisme a été bien inspiré en ne se fiant pas trop à la solidité de l'Écriture sainte; car à peine avait-il fermé les yeux que la fragilité d’un tel appui apparut nettement. La Vie de Jésus prouva que les merveilleux récits évangéliques étaient des mythes. On a cru réfuter cette thèse en montrant qu’à l'œuvre inconsciente de la légende chrétienne s'élait mêlé le travail conscient des groupes et des individus ;-on a établi que l’auteur du quàtrième Évangile, par exemple, n'a pas hésité à modifier arbitrairement, par parti pris philosophique, l'histoire réelle ou la légende collective. Mais on n’a fait ainsi que poursuivre la victoire de la critique sur la foi. Le progrès des sciences historiques et surtout l'essor des sciences naturelles ont achevé la déroute de l’orthodoxie. Lessavants qui comme Humboldt ont mis à la portée du peuple les résultats de leurs recherches, n’ont pas été injustement soupçonnés d'être des hérétiques dangereux.
Ainsi menacés de toutes parts les théologiens sont acculés à la banqueroute. Mais ils ne veulent pas avouer leur ruine et ont recours à des expédients : ils prennent à l'égard des Évangiles une attitude équivoque (2); ils obli-
(1) La réalité d'un tel homme est, d’ailleurs, non seulement im- - possible à établir, mais encore inconcevable, si l'on admet le système de Schleiermacher lui-même.
(2) Strauss attaque surtout Ewald, mais il ne ménage guère que quelques disciples éclairés du grand théologien romantique ; il ne
gent leurs élèves au mensonge. Or, à quoi bon dissimuler ce que personne n’ignore ? pourquoi s'imposer cette hypocrisie devant les autres et devant soi-même? pourquoi ne pas avouer que dans les récits de l'Écriture la poésie a altéré la vérité et que les dogmes ne sont que des symboles? On nous contestera peut-être le nom de chrétiens: mais
nous serons de vrais protestants et des hommes sincères.
Qu'on exige de nous l'adhésion aux principes moraux du christianisme, le respect des voiles qui ont permis et qui permettent encore aux yeux timides de contempler la pure lumière, soit, mais qu'on ne cherche plus à prolonger l'illusion, le mirage d'une révélation extérieure. Qu'on parle de l'idée de l'essence de l'homme, considéré dans ses rapports avec la nature et la société; qu’on essaie d’en ürer les devoirs qui incombent à tous, les certitudes ou les espérances qui assurent l'élévation spirituelle et la quiétude, et on aura achevé l’histoire des religions positives. Nous voyons apparaître ici (1), dès 1860, le plan de l’Ancienne el la Nouvelle foi. ‘
Mais avant de se mettre à rédiger le nouveau catéchisme de l'humanité, Strauss veut fêter le vingt-cinquième anniversaire de sa Vie de Jésus. Sans doute les théologiens devraient être plus empressés que l’auteur à ce jubilé : le livre fameux leur a inspiré toutes sortes de jolies idées el leur à valu de l'avancement : l’auteur lui doit au contraire son exclusion de l’enseignement public et l'isolement Contre nature où il a dû vivre. « Et cependant, ajoute fièrement Strauss, quand je réfléchis à ce que je serais devenu si J'avais tu le motque j'avaissurle cœur, si J'avais étouffé les doutes qui me travaillaient alors, Je bénis le livre qui sans
se dissimule pas la fragilité des théories de cette gauche schleiermacherienne, mais il trouve son influence salutaire en pratique. Zittel, un des rédacteurs de. la Proiestantische Kirchenzeilung de Berlin avait confirmé la fille de Strauss. +
(1) Vorrede zu « Gespräche von Hutten ». Ges. Schr., VII, p. 561.
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doute m'a gravement nui dans ma vie extérieure, mais qui m'a conservé la santé intérieure de l'esprit el de lPâme, à moi et je puis le dire, à plus d’un autre aussi. Et c'est pourquoi je lui rends pour sa fête, ce témoignage, qu'il a été dicté par un enthousiasme pur, écrit dans une intention honnête, sans passion et sans arrière-pensée utilitaire ; el je souhaiterais à tous ses adversaires d’avoir été, quand ils ont écrit contre lui, aussi libres de toute préoccupation intéressée et de tout fanatisme. Je lui rends en outre ce témoignage qu'il n’a pas été réfulé, mais simplement complété, et que, si on le lit moins aujourd'hui, cela vient de ce que notre génération se l’est assimilé, de ce qu'il a pénétré dans toutes les veines de la science contemporaine. Je lui rends enfin ce témoignage que pendant les vingt-cinq ans qui se sont écoulés depuis qu'il a paru, il n’a été écrit, sur les sujets dont il traite, aucune ligne sérieuse qui ne trahit son influence (1). »
(1) Heidelberg, mai 1860. Vorrede zu « Gespräche von Hutten ». Ges. Schr., VII, pp. 561-562.