CHAPITRE IX
REIMARUS
Depuis que pour écrire sa « maudite » préface, Strauss s'était remis à lire toutessortes d’ouvragesthéologiques(1), il trouvait la situation bien plus embrouillée que de son temps. Tandis qu'alors il suffisait d’écarter de la route les quelques pierres qu'on rencontrait à droite ou à gauche, maintenant les mauvaises objections des apologistes ont foisonné à tel point que le critique se sent arrêté à chaque pas par les liens de ces plantes grimpantes. Il voudrait pourtant arriver à un résultat : les recherches de détail ne l'intéressent que dans la mesure où elles servent à fonder une thèse générale. Il songe de nouveau à exposer brièvement dans un dictionnaire (2) les conclusions qui se dégagent des discussions historiques et dogmatiques : mais le terrain n’est pas encore assez déblayé : trop de points sont encore sujets à controverse (3). |
(1) Entre autres les Trois premiers Évangiles et l'Histoire du Christ, d'Ewarp, l'ouvrage de HiLGENFELD sur les Évangiles et, pour la première fois en entier, l'Histoire des apôtres, de son ami ZELLER. Cf. lettre à Zeller, 2 mai 1860. Ausgew. Briefe, p. 417.
(2) Strauss avait, dès 1852, songé à un dictionnaire qui, dans son esprit, devait ètre « le Bayle » du dix-neuvième siècle ; mais Baur avait émis un avis défavorable, et l'heure n'était pas propice. Ausgew. Briefe, p. 810.
(3) Strauss, non sans raison, émet des doutes sur la postériorité
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Aussi Strauss consent-il d’abord à préparer, sur le conseil de Gervinus et de Vatke (1), une nouvelle édition de sa Vie de Jésus; il se propose de tenir compte des travaux scientifiques qui ont paru depuis 1835, en particulier des recherches de Baur et de son école. Mais ül renonce bientôt à ce projet : l'œuvre remaniée manquerait d'unité ; elle.aurait deux centres de gravité. D'ailleurs pour que Strauss travaille, il faut qu'il ait le cœur à l'ouvrage : la première Vie de Jésus fut en son temps un livre inspiré : mais l'auteur n’a plus en 1860 d'enthousiasme pour le savant manifeste de sa jeunesse. Les temps sont changés : qu’il faut aujourd'hui, c'est un livre nouveau, populaire. Strauss veut batailler contre la théologie contemporaine et il veut agir sur le grand public. L'influence des amis de Heidelberg, en particulier de Gervinus, a été plus profonde qu'il ne le croyait d’abord. Il a fini malgré tout par se passionner pour les intérêts généraux de la nation et de l'humanité (2). Depuis qu’il est rentré à Heilbronn, les discussions politiques, que notre philosophe individualiste faisait fnine de fuir à Heidelberg, lui manquent. S'il s’est décidé à s'occuper de nouveau de théologie, ce n’est plus comme autrefois pour s'adresser aux spécialistes, c'est pour parler aux honnêtes gens, et il est impatient de prendre la parole. Aussi ne peut-il attendre d'avoir terminé tous les travaux préliminaires qu'il est obligé de s'imposer pour mettre au point sa nouvelle Vie de Jésus : il interrompt ses recherches pour présenter au public les idées du vieux Reimarus, que le dix-neuvième siècle, sur la foi des roman-
de l'Évangile de Marc, que les théologiens s’accordaient alors à admettre. Il sera pourtant dans sa Nouvelle Vie de Jésus trop sévère pour les « lions de Marc ». Cf. Ausgew. Briefe, p. 417.
(1) I avait pu apprécier l'affectueux dévouement de ces amis, quand il dut subir, à Berlin, trois douloureuses opérations chirurgicales. Cf. Ausgew. Briefe, pp. 420-422.
(2) CE. lettre à Gervinus, de Heïlbronn, 13 décembre 1860. Ausgewr. Briefe, p. 426.
Lévy. — Strauss 13
tiques, a eu bien tort de mépriser, car elles ne sont pas encore dépourvues d'actualité.
Quant à Heidelberg Strauss était sorti de sa retraite pour collaborer à l'œuvre de sa généralion, il avait fait revivre pour l’enrôler à nouveau le chevalier qui avait déjà mené jadis le bon combat pour l'indépendance de la conscience et de la patrie allemande. Il restait à opérer la jonction entre le mouvement du seizième siècle et celui-du dix-neuvième: il fallait trouverles transitions entreles idées religieuses de la Réforme et les idées philosophiques modernes : Strauss se trouvait ainsi amené à réhabiliter en Allemagne ce dix-huitième siècle qui « avec le siècle de la Réforme a plus fait pour le progrès de l'humanité qu'aucun
autre depuis l'invasion des Barbares (1) ». Strauss considère
d'une part l'Aufklärung comme un retour offensif de la
. Réforme après la réaction du dix-septième siècle ; mais il
estime d’autre part que le siècle des lumières marque un nouveau progrès sur le siècle de Luther: à la foi se substituent la pensée et la conscience ; avec les chrétiens on fait des hommes, avec les sujets des citoyens (2). Le dixneuvième siècle a été ingrat envers son prédécesseur, qui lui laissait un riche héritage. On trouva le dix-huitième siècle peu profond, parce qu'il était clair ; parce qu'il avait beaucoup de bon sens, on lui trouva peu d'âme. Ce siècle n’a vu qu'un côté des choses, sans doute ; mais cette partialité vigoureuse est commune à toutes les périodes de progrès, tandis que l'impartialité fatiguée caractérise les époques de stationnement. Ce siècle n’eut pas le sens de l'histoire : il ne comprit au fond que lui-même; mais en revanche, il sut d'autant plus clairement ce qu'il voulait et ce qu'il devait faire. Strauss a renoncé maintenant à réaliser la synthèse du romantisme et de l'Aufklärung qu'il
(1) Srrauss, Reimarus, Leipzig, Brockhaus, 1862, p. 1. (2) Cf. ce que Schiller dit de J.-J. Rousseau : « Der aus Christen Menschen wirbt. »
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avait rêvée en disciple de Hegel; le règne de Frédéric- Guillaume IV lui a montré que le progrès n'est possible que par la voie où s'est engagé le siècle éclairé des droits des peuples et des droits de l'homme.
Strauss va jusqu'à accuser le parti réactionnaire, principalement les poètes et les philosophes de l’école romantique allemande, d’avoir, par une tactique perfide, rabaissé le dix-huitième sièele: on s’est efforcé, dit-il, de mettre au premier plan les hommes de moindre importance et de faire oublier les chefs de valeur. Tandis que le Français, quand il est question du dix-huitième siècle, songe avec fierté à son Voltaire ou à son Rousseau, à son Diderot ou à son d'Alembert, à son Lafayette ou à son Mirabeau, on s'est arrangé pour que l'Allemand ne pense qu'à Nicolaï. Pour déconsidérer le despotisme éclairé, on rappelle la fin tragique de Joseph IT et on prétend que la philôsophie ou l'éducation française du grand Frédéric n’est que le tribut que le génie a dû payer à son siècle, Enfin, on insiste sur ce point que Gœæthe et Schiller, Kant et Lessing marquent la transition entre le dix-huitième siècle et le dix-neuvième. Or s’il est vrai que les plus grands hommes d’une époque annoncent déjà la période suivante, il n’en est pas moins certain que l’auteur de la Critique de la raison pure etle poète de Nathan le Sage sont les représentants les plus éminents du siècle des lumières. D'ailleurs, ce siècle peut revendiquer comme lui appartenant exclusivement des hommes qui, sans avoir le génie dé Kant ou de Lessing, sont néanmoins plus importants que Nicolaï ou Merdelssohn, Bahrdt ou Basedow: par exemple l'auteur des Fragments de Wolfenbättel, ce Reimarus dont Strauss, après Lessing, va tenter la réhabilitation.
Strauss depuis longtemps admirait Reimarus : pour son courage, pour son énergique effort vers la pensée libre, il le mettait au-dessus même de Spinoza. Sans doute le professeur de Hambourg s'était tu, pour ne pas être victime
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de ses opinions prématurées ; mais n'est-cè pas aussi un . martyre que la torture du silence volontaire (1)? Dès 18/44, l'auteur de la Vie de Jésus avait songé à publier le manuscrit dont Lessing n'avait donné que des fragments ; mais ce manuscrit avait été confié au secrétaire de la bibliothèque de Hambourg, le docteur W. Klose. Celui-ci, ne trouvant pas d'éditeur, dut se contenter de publier en 1850 trois nouveaux fragments dans la Revue de théologie historique de Niedner. En 1860, Strauss, révolté par les hypocrisies de la théologie contemporaine, songea de nouveau à Reimarus, et, cette fois, il eut la chance de se procurer le manuscrit inédit. Mais il craignit de ne pas trouver assez de lecteurs, s’il le publiait ër exfenso ; il préféra se faire l'interprète et l'avocat du vieux Reimarus devant les hommes du dix-neuvième siècle. Il se proposait d'une part de rabaisser l'orgueil des théologiens, quiprétendaient que toutes ses théories étaient réfutées depuis longtemps, et d'autre part de rassurer les honnêtes gens qui seraient tentés de se scandaliser de ses jugements sacrilèges. Pour atteindre ce double résultat, il suffisait de montrer que la critique moderne avait sans doute adouci et complété la thèse de Reimarus, mais qu'elle avait aussi reconnu la ee solidité de ses principes.
Sans doute, les hommes de l'Aufklärung ont eu trop de mépris pour les religions primitives; mais n'est-ce pas l'orthodoxie qui, en soutenant le caractère divin de la révélation et de la tradition, a imposé à ses adversaires cette sévérité? Sans doute, Reimarus n'a pas vu qu'il ÿ avait
| plus de mythes que de documents dans les livres sacrés : mais n'était-il pas inévitable qu'on essayât d'abord d’expliquer les textes, comme s'il agissait d'histoire, avant de | songer à la fable, et l'essentiel n'est-il pas d'éliminer ui | le surnaturel ? Ainsi Strauss, qui, dans sa première Vie de
(1) STRAUSS, Reimarus, Vorwort, p. vi.
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Jésus. avait critiqué avec au moins autant de sévérité l'exégèserationaliste quel’interprétation traditionnelle, accentue les concessions qu'il avait faites dans ses Ecrits polémiques ï l'explication historique à été nécessaire pour préparer la voie à l'explication mythique ; et c'est contre l'ennemi qui nous menace toujours, contre le supranaturalisme, que le dix-huitième siècle a engagé le bon combat (1). Dans son commentaire de l'Ancien Testament, Reimarus a eu le tort de juger des événements très anciens en se plaçant au point de vue du dix-huitième siècle : mais si certaines de ses critiques sont exagérées, il n’en a pas moins signalé souvent — après Spinoza, Bayle et les déistes anglais — les difficultés qui arrêtent encore aujourd'hui les théologiens (2). Il se permet sans doute de parler avec ironie des patriarches, des juges et des rois, des prêtres et des prophètes; il analyse sans ménagement la conduite parfois
singulière à nos yeux de ces hommes selon le cœur de
Dieu ; mais cette ironie sévère n’est pas frivole, comme on le prétend ; elle est plus pieuse en un sens que les phrases pleines d’onction de la Crazelle de l'Église évangélique où de la Critique des Évangiles d'Ebrard. Strauss préfère les äpres sarcasmes du professeur de Hambourg à la raillerie
parfois grivoise de Bayle (3).
(1) Srrauss, Reimarus, PP: 57-59.
(2) Si Ewald, par exemple, dans son Histoire du peuple d'Israël, a émis des hypothèses qui permettent d'atténuer la rigueur des jugements de Reimarus, ce n’est, le plus souvent, qu’en contestant la fidélité du récit traditionnel; il ne faut pas se laisser séduire par les euphémismes qu'Ewald emploie pour désigner ce que des hommes parlant sans détour appellent une légende. Les historiens qui, comme Duncker, n'ont pas de tendresse théologique pour les personnages et les événements de la Bible; se rapprochent plus de Reimarus que d'Ewald. Jbid., p. 180.
(3) I1 ne se conteate pas de reprocher à l’auteur du fameux dictiounaire son goût pour la chronique scandaleuse ; il se laisse aller à des généralisations un peu risquées. Il oppose l'attitude foncièrement allemande de Reimarus à toute la manière française qu'il trouve plus spirituelle que sérieuse ; il va jusqu'à préférer
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Il donne raison à Reimarus contre l’orthodoxie même dans la question de l’immortalité de l'âme. Sans doute le dix-neuvième siècle est loin d’attacher à la rémunération l'importance qu'y attachait le dix-huitième. La religion de lPau-delà n'est pour Strauss que la transition entre la religion extérieure ou sensible et la religion intérieure ou: spirituelle ; il estime que la vertu ne trouve sa récompense qu'en elle-même : il accorde donc que la thèse de Reimarus — pour qui l’autre vie est la condition nécessaire de toute vie vraiment humaine ici-bas — est condamnable ; mais il observe que les orthodoxes devraient partager l’étonnement de leur adversaire, en constatant que Dieu a attendu si longtemps pour annoncer aux hommes leur immortalité, puisque l'Église affirme depuis saint Paul que cette bonne nouvelle est indispensable pour donner courage à la piété (1).
Reimarus a critiqué le Nouveau Testament avec autant de rigueur que l'Ancien. Tout l’enseignement de Jésus, dit-il, peut se résumer en une phrase : « Faites pénitence, car le royaume des cieux est proche. » Or la première proposition, qui conseille la conversion morale, est irréprochable; mais la deuxième, qui promet une révolution, est équivoque. Le royaume qu’annonçait Jésus était-il l'empire temporel du monde, tel que les Juifs l’attendaient du Messie? Les disciples l'ont cru d'abord : ils espéraient l’avènement d’un nouveau régime, qui leur donnerait le droit de juger les tribus d'Israël. D'autre part, on admet généralement aujourd'hui qu'il y avait là un malentendu: il ne s'agissait, dit-on, que d'un empire spirituel. Il y a donc deux systèmes messianiques, qui sont incompatibles. Reimarus estime que Jésus visait réellement la royauté temporelle. Comment supposer que des disciples qui ont
le silence allemand à la « grimace » française. Il trouve de même « bien anglais » les paradoxes évangéliques de Warburton. STRAUSS, Reimarus, pp. 26, 149, 160.
(1) Srrauss, Reimarus, p. 165,
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vécu trois ans dans l'intimité du Maître, se soient trompés sur ses intentions; comment expliquer, si l'on n'admet pas que Jésus a espéré la victoire sur terre, qu’il ait tenté d'échapper à la poursuite des prêtres et qu’il se soit plaint sur la croix d’avoir été abandonné de Dieu? Toute la conduite de Jésus paraît d’ailleurs suspecte à Reimarus : le fils de Joseph et de Marie ne s’est-il pas appuyé sur de fausses interprétations de l'Ancien Testament? n’a-t-l pas simulé des miracles ? n’a-t-il pas fomenté une agitation scandaleuse à Jérusalem en chassant du temple les marchands dont la présence traditionnelle était nécessaire à la bonne marche du service religieux ? n’était-1l pas un révolutionnaire qui voulait renverser la constitution juive (1)? Dans la religion proprement dite, il n’introduisait qu'un seul changement : en déclarant qu'il était luimême le Messie attendu, il niait l'avènement du fils de David, dont tous les Juifs espéraient le salut.
L'échec du plan politique de Jésus obligea les apôtres à adopter un nouveau système : au Messie triomphant ils substituent donc le Messie souffrant et martyr; ils inventent une double parousie; ils volent le cadavre du Maître pour faire croire à la résurrection et ils annoncent le prochain retour du Crucifié : nous attendons encore après dix-huit siècles cette imminente revanche. Le mensonge des apôtres est, aux yeux de Reimarus, une fraude pieuse ; la substitution d’un système nouveau au système du Maître est un coup d'état spirituel; ce qui excusait sans doute devant leur conscience ce moyen violent, c'est l’espoir de répandre, grâce à un stratagème, l'amour de Dieu et des hommes : ils se sont bien gardés d’ailleurs de s’oublier eux-mêmes, comme le prouve la hiérarchie qu'ils ont fondée. Pour conquérir le monde, ils ont eu recours à de nouveaux miracles ; ils ont fait miroiter aux yeux des
(1) Srrauss, Reimarus, pp. 168-188
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pauvres. la communauté des biens; ils ont séduit par l'annonce d’un règne millénaire, et des braves gens ont donné toute leur fortune pour avoir « des actions de ce Mississipi (1) ». Entre tous les apôtres qui n'ont pas hésité à avoir recours à ces singuliers procédés pour triompher, c’est saint Paul que Reimarus juge le plus sévèrement (2) : c'est cet homme avide et tenace qui a complété le nouveau système des disciples de Jésus : le misérable Galiléen qui a cheminé dans son pays en prêchant une morale délicate, mais en jouant des tours de passe-passe devant la plèbe, le rebelle qui a tenté sans succès un soulèvement politique et a fini honteusement sur la croix, est désormais élevé à l'incomparable gloire : le Fils de l’homme prend le titre de Fils de Dieu ; la foi est substituée à la loi et la grâce décide du salut ou de la damnation éternelle.
Strauss estime que toute cette critique si sévère était nécessaire : il fallait que les personnes et les événements qui ont contribué à fonder le christianisme fussent dépouillés de leur auréole sacrée : il était inévitable qu'après leur avoir attribué une valeur surhumaine et surnaturelle, on fût tenté d’en exagérer le caractère ordinaire et normal pour ne pas dire vulgaire et commun : le pendule oscille avant de trouver son équilibre. On avait considéré d'abord que la religion chrétienne était la seule religion divme; on ne voyait dans toutes les autres que mensonges diaboliques; il fallait que le dix-huitième siècle supprimât l'exception et rabaissât la foi de Jésus au niveau des duperies païennes pour que le dix-neuvième
À püût accorder à toutes les religions une dignité moyenne,
(1) Srrauss, Reimarus, p. 238.
(2) « Qui lui a donné le droit de s’adjoindre lui treizième à la douzaine des disciples ? Pourquoi cette ingratitude envers Barnabas ? Quel égoïsme spirituel ! quelle âme de pape ! quel style sauvage, confus, incompréhensible ! quelle ambition surtout ! Paul laisse aux apôtres les juifs et se réserve les païens : autant dire qu'il prend l'Amérique et offre aux autres l'ile de Tabago. »
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en y voyant des illusions fécondes. Mais l’auteur de la Vte de Jésus fait à Reimarus deux objections graves. Si l'on rejette une partie des récits de l'Écriture — la moitié surnaturelle — de quel droit garder l’autre — la moitié naturelle (1)? Comment concilier d'autre part la divine morale et la conduite équivoque de Jésus et des apôtres (2) ? Reimarus n’a vu dans l'attitude des fondateurs du christianisme qu'un calcul coupable, parce qu'avec tout son siècle, il attribuait trop d'importance à la raison consciente :’le dix-neuvième siècle a tenu compte de l’imagina- : tion et du sentiment. Le professeur de Hambourg a jugé en Occidental froid et positif la fantaisieetla passion orientale:
personne avant Herder n’avait senti toute la variété des:
âmes des peuples. Rien ne montre mieux l’évolution des idées à cet égard que la série des théories qu'on a proposées successivement pour expliquer la résurrection de Jésus; au point de vue orthodoxe, Jésus à été ranimé par un acte divin; au point de vue déiste (selon Reimarus par exemple) le cadavre a été dérobé par les disciples ; selon les théologiens rationalistes (comme Paulus) la mort n'était qu’apparente; selon les philosophes du dix-neuvième siècle (comme Strauss) la résurrection a élé l'illusion suggérée
(1) «On nous raconte que Dieu, sur le Sinaï, s’est révélé dans l'éclair et le tonnerre ; or vous niez la révélation : pourquoi considérez-vous l'éclair et le tonnerre comme historiquement établis par un témoignage suspect ? On nous déclare que Jésus a ressuscité le troisième jour ; or vous n’admetlez pas le miracle : pourquoi vous autorisez-vous d'un détail d’un récit inexact pour supposer le vol du cadavre ? A partir du moment où vous ne croyez plus à la fidélité de l'Histoire sainte, vous wavez plus assez de documents sur Moïse, Jésus ou les apôtres pour avoir le droit de les juger sévèrement. » (STRAUSS, Reimarus, pp. 272-275.)
(2) Jésus aurait enseigné avec un enthousiasme entrainant Vamour de Dieu et des hommes, la pureté du cœur et le renoncement et il aurait été personnellement ambitieux et intéressé ! Les apôtres, qui savaient bien qu'ils avaient dérobé le cadavre du maître, auraient annoncé sa résurrection avec une conviction qui a suffi à transformer le monde !
aux apôtres par une profonde passion et une imagination surexcitée, Il n’y a pas eu après la mort sur la croix de fait extérieur — miracle, fraude ou incident naturel — mais simplement un événement dans la conscience humaine. Ce phénomène psychologique ne fut pourtant pas une ballucination vaine : c'était le pressentiment d’une vérité profonde qui a changé la face du monde. Dans le langage du Nouveau Testament, cette vérilé peut s'exprimer ainsi : ce n'est pas le visible mais l’invisible, ce n'est pas le terrestre mais le céleste, ce n’est pas la chair, mais l’esprit qui est l'essentiel. Le christianisme a.insinué cette vérité à l'humanité tout entière; les effets en furent incaleulables : la belle harmonie de l'âme et des sens — telle qu'elle existait dans le monde grec — fut brisée et l'esprit triompha dans la douleur des mortifications et dans l'humble laideur. Le ferme et fier édifice de l'empire romain s'écroula : l’église domina l'état et le pape voulut dicler la loi à l'empereur : tout cela était nécessaire pour persuader à l'humanité que l’idée était plus puissante que la force matérielle : or tout cela était en germe, tout cela
était contenu comme dans une abréviation ou dans un.
chiffre dans la foi à la résurrection de Jésus (1). On comprend mieux l'intention de Strauss en se reportant aux lettres où il définit son attitude à l'égard du chris-
(1) De même, dans l'espoir du prochain retour de Jésus, il y avait le pressentiment d'une ère nouvelle. — Ainsi, le point de vue de Reimarus est sans doute dépassé par le dix-neuvième siècle, mais, outre que la partie négative de son œuvre subsiste, il a souvent frayé la voie à une critique vraiment positive. Le dix-neuvième siècle ne doit pas oublier que la thèse du dix-huitième est ün élément essentiel de la synthèse qu'il s'efforce de trouver. Le problème religieux se pose dans les mêmes termes que le problème politique. Nous n’admettons plus les idées du Contrat social, mais ce n’est pas une raison pour revenir, avec le romantique Frédéric-Guillaume IV ou son successeur, à la royauté de droit divin. Il n'est pas possible d'effacer de l’histoire la Révolution française. Cf. Srrauss, Reimarus, p. 285.
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tianisme à l'époque où il écrit son livre sur. Reimarus. Il défend contreles critiques de son frèrela morale chrétienne; il croit pouvoir prouver quesans le christianisme il n'y avait pas moyen de sortir de la corruption païenne. Cé qui lui paraît bien plus certain encore c'est que, si on veut agir sur les contemporains, si l’on veut faire une œuvre qui ne soit pas purement: négalive, si l’on veut après avoir détruit reconstruire, il faut laisser au moins un pied sur le terrain du christianisme. Il faut en sacrifiant l’histoire miraculeuse et les dogmes, garder le contenu moral de la foi, avec l'espoir que l'élimination du merveilleux enlèvera les dernières traces d’impureté (1). Ce qui est donc maintenant l'essence du christianisme aux yeux de Strauss, c'est la morale. Or on trouve d'autre part dans les Évangiles un système messianique qui ne laisse pas d’inquiéter. Comment Jésus a-t-il pu être à la fois un exalté dangereux et un doux prédicateur ? Ce n’est pas seulement par respect pour le Maitre qu’on est tenté d'imputer aux narrateurs les représentations eschatologiques (2); la philosophie de l'histoire ne permet pas de rattacher la transformation du monde par la religion chrétienne à l'illusion d’un exalté juif (3) se prenant pour le Messie, ou au hasard qui a obligé
(1) Cf. lettre du jeudi saint de 1861, à Wilhelm Strauss. L'auteur de La Vie de Jésus ajoute : « Le catéchisme dont tu parles serait sans doute une belle chose, mais je ne crois pas qu'on l’écrira dans les vingt années qui vont venir : on n’est pas encore assez avancé pour cela. Quant à savoir si moi je serais capable de
l'écrire, c’est une autre question, à laquelle il n’est pas possible
de répondre ainsi au pied levé ; ce sont des choses qu’il faut que je laisse travailler lentement en moi. » L'idée de la « foi nouvelle » se précise. (Ausgew. Briefe, p. 430.)
(2)- Baur a distingué l'élément national ou juif et l'élément humain ou universel ; mais il n’a pas montré comment ces deux
éléments se sont combinés. — Une distinction analogue avait été faite au dix-huitième siècle — avec des intentions différentes —
par Reimarus et par Semler. (3) « … Aber ein so arger Schwärmer, » Lettre du 15 juin 1862. Ausgew. Briefe, p. 441.
ses diécites à dore un sens IUT aux promesses qu la réalité ne tenait pas. « Ce que tu dis dans ta lettre, écrit À Strauss à Käferle, est certainement la vérité : La mission pacifique de Jésus fut d’intérioriser et de spiritualiser toutes les idées dans lesquelles il fut élevé, au milieu desquelles il vécut. Il s’agit simplement de montrer dans le détail comment et jusqu'à quel point il le fit: la nature des sources rend, il est vrai, ce travail suffisamment pénible. à Mais dès qu’on est parvenu à cette idée fondamentale, on : .sent aussitôt qu’il s’en dégage une force vivifiante et. réchauffante : on se sent attiré et soulevé. De ce-point de … vue la critique négative la plus pénétrante des miracles 4 apparaît comme la restilulio in inlegrum du portrait défi- { ‘guré d’un homme sublime (1). »
C'est cette restauration critique de l’image véritable 3 du Maître que Strauss va tenter dans sa nouvelle Ve . de Jésus. ‘&
(1) Ausgew. Briefe, p.442.
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