CHAPITRE X
Lapremière Vie de Jésus de Strauss ne s'adressait qu'aux théologiens. L'auteur considérait que l'éducation des laïques n’était pas encore assez avancée pour qu'on püûl leur soumettre sans danger un si grave problème : il avait donc disposé son livre de manière à n'être entendu que des initiés. Maintenant les temps sont changés : les adversaires mêmes de Strauss qui, en 1835, lui reprochaient de n'avoir pas écrit son livre en Jatin, n'ont pas hésité à porter le débat devant le grand public ; le réveil politique de l’Allemagne a attiré l'attention générale sur les questions religieuses ; les honnêtes gens sont aujourd’hui plus au courant des recherches théologiques qu'ils ne l'étaient il y a vingt-cinq ans. C'est, d'ailleurs, céder à un préjugé de caste que de croire des clercs seuis capables d'avoir une opinion éclairée en ces matières : pour saisir les points essentiels, il n’est pas besoin de compétence spéciale. Bien plus, les théologiens ont l'esprit prévenu: car ils sont juge et partie. Strauss s'adresse donc désormais aux laïques, comme saint Paul s'est tourné vers les paiens quand les Juifs n’ont pas voulu de son évangile; il se rallie à la bourgeoisie éclairée comme Mirabeau a tendu la main au tiers état (1).
(1) Cf. Gesam.Schr., III, Vorrede. pp.xx-xx1. Cf. la devise de Ferdi-
La Nouvelle Vie de Jésus n’est d'ailleurs, pas plus que la première, une œuvre de science purement désintéressée. Quand on raconte les aventures des souverains de Ninive ou des Pharaons d'Égypte, on peut être simplement curieux d'histoire ; mais le christianisme est une puissance vivante ; on ne peut résoudre le problème de ses origines sans intervenir dans l’action contemporaine : la critique des Évangiles travaille à l'émancipation de l'esprit humain ; il s’agit de savoir avant tout ce qu’il y a de vrai dans les récits qui fondent la foi (1). [l'est urgent que le peuple allemand soit renseigné sur l’état de la question : le peuple allemand est le peuple de la Réforme; or, la Réforme n’est pas une œuvre achevée. Au seizième siècle, on a rejeté l'Église pour garder l'Écriture ; il s’agit aujourd'hui de faire dans l’Écriture même le départ entre l'Évangile valable pour tous les temps et les accessoires éphémères. Ce qui est éternel dans le christianisme, ce qui fait sa supériorité d’une part sur la religion sensuelle des Grecs, d’autre part sur la religion légale des Juifs, c'est la foi à la puissance spirituelle et morale qui domine le monde et n’exige d'autre culte que le service du cœur et de la bonne volonté. Cette essence du christianisme est encore contaminée par l'illusion judaïsante du miracle, de la révélation extérieure et de la justification par l'institution ecclésiastique ; il importe donc de
nand Lassalle, l’aristocrate socialiste :«Flectere sinequeo superos, Acheronta movebo. »
(1) Les théologiens ont un peu perdu de vue ce point essentiel du débat quand ils se'‘sont engagés dans des discussions passSionnées sur les sources, les intentions, la composition et les rapports des Évangiles ; il n'est pas nécessaire d'être arrivé à un résultat certain sur toutes les questions de détail pour se rendre compte que ni la personne, ni l'œuvre de Jésus n'ont eu un caractère surnaturel. Sans doute, on ne peut encore donner une histoire définitive des origines du christianisme ;il est permis, cependant, et il est utile de préciser les conclusions provisoires qui se dégagent du travail d'une génération d'historiens, en particulier de Baur et de son école.
séparer l'élément durable de l'enveloppe périssable, si l'on ne veut pas compromettre le tout: c'est le devoir du protestantisme et la mission du peuple allemand. La question de la constitution ecclésiastique est secondaire; si l'on veut chasser la hiérarchie de l'Église, il faut commencer par éliminer le miracle de la religion (1). L’affranchissement politique lui-même suppose l'émancipation religieuse : l'union du Nord protestant et du Sud catholique ne peut être vraiment réalisée que grâce à une religion’ qui aurait rejeté toutes les divisions confessionnelles pour ne garder que la foi commune. Le catholicisme national allemand et la société protestante des amis de la lumière qui commencent à se confondre dans des communautés religieuses libres, ont été les premiers essais pratiques qu'on ait tentés en ce sens : la deuxième Vze de Jésus a la même tendance. L'œuvre de Strauss se compose de trois parties : 1° une introduction où, après avoir examiné rapidement quelques vies de Jésus antérieures à la sienne, il discute la queslion des sources et établit les définitions préalables qu'il juge nécessaires ; 2° un premier livre où il donne une esquisse historique de la vie de Jésus; 3° un deuxième livre où il étudie la formation de la légende chrétienne.