‹ David-Frédéric Strauss, la vie et l'œuvreChapitre 38 sur 50 · I. — INTRODUCTION · texte numérisé non relu

I. — INTRODUCTION

L'idée d'écrire une vie de Jésus est une idée moderne. Le héros d'une biographie ne peut être en effet qu'un homme, sujet aux tentations humaines, fils d'une famille, d'un peuple et d'une époque, obligé de tenir compte dans son action des circonstances historiques, des lois naturelles et du jeu des forces finies. Du jour où on a renoncé à la

(1) Cf. Ges. Schriflen, HI, Vorrede, p. xxvIHII.

christologie dogmatique pour tenter l'histoire de Jésus, on s’est engagé, sans s'en rendre compte, dans la voie qui mène à la critique des textes sacrés : car il n'est pas possible de concilier le respect religieux des récits évangéliques — seule source possible d’une vie de Jésus — et les conditions générales d'une biographie humaine. Les essais successifs de Hess, de Herder, de Paulus, de Schleiermacher, de Hase n'ont fait que mettre en lumière cette incompatibilité, qui n'est d’ailleurs qu'un cas particulier de l'incompatibilité de la foi et de la science. La première Vie de Jésus de Strauss, en montrant pourquoi ces tentatives étaient vaines, inaugura la critique scientifique des sources (1).

Or l'examen des témoignages concernant les Évangiles a conduit aux conclusions suivantes : même en admettant l'affirmation contestable de Papias qui attribue à Mathieu et à Marc deux écrits sur Jésus, il n'est pas possible de soutenir que notre premier Évangile reproduit textuellement la série des discours recueillis par l’apôtre publicain, et que notre deuxième Évangile est exactement conforme au récit des dits et gestes rédigés par le secrétaire de Pierre. L'Évangile de Luc est, de l'aveu même du rédacteur, un ouvrage de seconde main. Ce n'est que vers le milieu du deuxième siècle qu'on voit apparaître des traces certaines de l'existence de nos trois Évangiles synoptiques: or personne ne prétendra qu'un intervalle

(1) C'est en vain que Neander opposa à la Vie de Jésus de Strauss sa Vie de Jésus-Christ, dont le titre même annonce l'intention de concilier l'humanité et la divinité ; Ebrard eut beau entreprendre de restaurer insolemment l'orthodoxie, rien n'a pu empêcher la vérité de se faire jour, et ni le ailettantisme équivoque de Weisse ni les déclamations confuses d'Ewald ne réussiront à nous faire illusion. Keim peut insister sur la dignité « unique » de Jésus ; du moment qu'il admet une évolution humaine dans la vie du Fils de Dieu, il l’a classé parmi les-hommes ; du moment qu’en disciple de Baur, il rejette le témoignage du quatrième Évangile, il auto rise la libre critique des sources.

d’un bon siècle est insuffisant pour permettre l'invasion de la légende (1). Le quatrième Évangile est bien plus suspect encore : il est postérieur aux trois premiers ; il est né dans un domaine éloigné du théâtre des événements et sous l'influence d’une philosophie que le cercle primitif de Jésus ne connaissait pas. lei ce n'est pas seulement l'invasion de la légende qui a pu se produire, mais encore l'introduction consciente d’un système philosophique et de thèmes poétiques. L'examen interne et la comparaison des quatre Évangiles confirme ces conclusions tirées de la critique des témoignages extérieurs (2). Quelle que soit

(1) Strauss, revenant à son ancienne hostilité contre Marc, dit qu’on ne peut même pas affirmer qu'il y ait un rapport entre le deuxième Évangile et l'écrit mentionné par Papias. En ce qui concerne Mathieu, il se borne à dire qu'on ne sait pas quels remaniements l'écrit de l'apôtre a pu subir. En ce qui concerne Luc, Strauss dit que les passages des Actes des apôtres, où il semble être question d'un compagnon de Paul, ne prouvent rien contre le texte de la préface du troisième Évangile; celà est vrai, mais on hésite aujourd'hui:à attribuer à Luc, compagnon de Paul, les Actes des apôtres, et par suite le troisième Évangile. On n’admet plus aujourd’hui les dates extrêmes qu'admettait Strauss; on place vers 70 la rédaction des « Logia » de Mathieu en araméen, et entre 70 et 75, celle du Proto-Marc. Nos textes actuels pourraient prendre place entre 98 et 117. Mais l'argumentation générale de Strauss n’en demeure pas moins valable. Cf. Srrauss, Das Leben Jesu für das Volk bearbeitet (Ges. Schr., INT), pp. 75 sqq., et GUIGNE- BERT, Manuel d'histoire ancienne du christianisme, pp. 37-39.

(2) Strauss discute d’abord les différentes hypothèses qui ont été émises sur les rapports des trois premiers Évangiles (Lessing, Eichhorn, Hug, Griesbach, Gieseler, Schleiermacher); il rappelle l'attaque dangereuse que Bretschneider dirigea en 1820 dans ses Probabilia de Evangelii et epistolarum Joannis apostoli indole et origine contre l'authenticité et l'autorité de l'Évangile johannique; puis il montre pourquoi la génération romantique (de Schleiermacher à Lücke, Hase, Neander et de Wette lui-même) refusa de sacrifier l'Évangile mystique, idéaliste et sentimental au réalisme historique et naïf des synoptiques. Cette prédilection qu'ils avaient pour Jean entraîna, d’ailleurs, les théologiens à une fausse manœuvre; se croyant sûrs du quatrième Évangile, ils s'imaginèrent qu'ils pouvaient, sans inconvénient, critiquer les trois premiers : Schleiermacher lui-même avait pris l'habitude de railler Mathieu, parce

Lévy. — Strauss 14

l'incertitude qui règne encore sur certains détails, nous sommes désormais autorisés à considérer les miracles de l'Écriture comme des mythes, sauf à prendre ce dernier terme dans son sens le plus large. Dans sa Nouvelle Vie de Jésus, Strauss, tenant compte des recherches de Baur, consent à faire la part de la poésie consciente et tendancièuse ; mais il maintient que si des inventions ou des thèses individuelles ont trouvé crédit auprès de la communauté, on est en droit de les assimiler aux légendes inconscientes collectives et de les comprendre sous la même rubrique (1).

Ce qui distingue vraiment la deuxième Vie de Jésus de la première, ce n’est pas cette correction d'importance secondaire, c'est le procédé d'exposition. Strauss avait d’abord opéré du dehors au dedans, il avait percé les différentes couches de légendes pour pénétrer Jusqu'au noyau historique. Cette marche était nécessaire : il fallait com-

qu'il ne parait guère mieux renseigné après la vocation qu'avant la rencontre de Jésus; d’autres théologiens (Schulz, Sieffert, Schneckenburger) se permirent davantage, et Strauss n'eut, dans sa première Vie de Jésus, qu'à généraliser leur méthode pour réussir l'assaut, qu'avait vainement tenté Bretschneider, contre le quatrième Évangile et pour établir le caractère légendaire de tous les récits de l'Histoire sainte. Baur a continué l’œuvre inaugurée par Strauss en 1835. Les efforts qu'ont fait Weisse, Schweizer et Renan, pour distinguer, dans le quatrième Évangile, une partie interpolée et une partie authentique, sont demeurés vains. La démonstration de Baur (cf. über die Composition und den Charakter - des joh. Evangeliums dans les Theol. Jahrbücher de ZezLeR, 1844, puis corrigé dans les Ærilische Unfersuchungen über die kanonischen Evangelien 1847 et Das Chrislentum und die christliche Kirche der drei ersten Jahrhunderle, 2 Aufl., 1860, pp. 146 sqq.) est décisive. L'Évangile johannique esl désormais jugé : il n'est peul-ètre pas aussi purement spirituel que le prétend Baur, car le mysticisme consiste, précisément, dans l'union de l'élément spirituel et de l'élément sensible; mais c'est certainement le moins historique des quatre Évangiles. Mathieu, au contraire, paraît le plus voisin des origines et le plus fidèle à la réalité, (1) CF. Ges. Schr., IIL, p. 202.

(2) Ibid., LI, pp. 203-206.

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mencer par conquérir pas à pas le territoire sacré, il fallait pénétrer les armes à la main de la côte à l'intérieur du pays. Mais on remontait ainsi le courant de l’histoire ; de plus, en éliminant de chacun des récits tout l'élément légendaire, on ne gardait que de petits restes partiels ; i n'était pas possible de:les ajouter les uns aux autres, de sorte qu'on avait l'air finalement de réduire presqu’à rien le résidu historique, A l'analyse il faut donc joindre la synthèse. Il faut essayer de reconstituer d’abord la vie de Jésus, et de montrer ensuite comment s’est formée la légende, qui a envahi peu à peu l’histoire et a fini par la couvrir complètement.

Il. — L'ESQUISSE HISTORIQUE DE LA VIE DE Jésus,

Jésus est né à Nazareth en Galilée. Son père Joseph était charpentier ; sa mère s'appelait Marie ; il avait des frères et des sœurs. I] ne semble pas qu'il ait fait d’études, Un peu ayant sa trentième année, il alla voir Jean au bord du Jourdain et se soumit à la cérémonie du baptême. Quand Jean fut arrêté, Jésus prêcha à sa place : « Faites pénitence, car le royaume des cieux est proche. » Il fit des miracles et passa pour un prophète. Un jour, dans la région de Césarée de Philippe, un de ses disciples, Simon Barjona dit Pierre, avoua au Maître qu’on le soupçonnait d'être le Messie attendu : Jésus quitta alors la Galilée pour se rendre à Jérusalem. Il fit une entrée solennelle dans la capitale, acclamé par la caravane de ses disciples galléens, mais sans armes, monté sur un âne, pour bien montrer le caractère pacifique de sa mission. Il chassa cependant les marchands du temple et attaqua vivement les prêtres et les pharisiens. Il passa plusieurs jours à Jérusalem, mais il resta la nuit dans la banlieue, à Béthanie ou dans une ferme du mont des Oliviers. A la veille des

fêtes de Pâque, le clergé, servi par la trahison de Judas, fit arrêter Jésus. Les « faux » témoignages et les aveux de l'accusé décidèrent le tribunal juif à le livrer au procurateur romain : Pilate fit crucifier le « roi des Juifs. » Voilà à peu près, selon Strauss, tout ce qu'il semble permis d'affirmer au sujet de la vie et de ia mort de Jésus. Mais ceque cherche surtout à reconstituer ici l'historien philosophe, ce n'est pas l'itinéraire terrestre et la carrière extérieure du Galiléen, c'estle progrès de la conscience religieuse et l’évolution intérieure du docteur qui a enseigné la foi en l'Esprit. À partir de quel moment le jeune prophète de Nazareth s'est-il pris lui-même pour le Messie ? Strauss suppose que ses idées personnelles sur la religion étaient arrêtées avant que la légende du Messie national se soit imposée à ses réflexions ; cette hypothèse paraîl nécessaire pour expliquer que Jésus ait pu si librement modifier le sens des croyances traditionnelles (1). Le Sermon sur la montagne nous révèle le secret de la conscience religieuse de Jésus: par un paradoxe hardi, il retourne la conception juive et païenne : les heureux ne sont plus les riches, les rassasiés el les joyeux, mais les pauvres, les affamés el les affligés. Mathieu qui a pris ces termes dans le sens spirituel, a mieux compris son maître que les ébionites (2). La grande hardiesse du Galiléen fut d’opposer aux apparences extérieures la réalité intime. Les pharisiens se bornaient à condamner le meurtre, l’'adultère, le parjure; Jésus interdit la colère, le désir, le serment. Au principe antique de la réciprocité des sentiments d'amour et de haine, le prophète nouveau oppose le devoir d'aimer l'ennemi, « afin que vous deveniez les fils de votre père céleste, car il laisse son soleil se lever sur les méchants et les bons, et il pleut sur les justes et les injustes. » Cette conception d'un Dieu indistincte-

(1) Ges. Sckr., II, pp. 251-253.

(2) bid., HI, p. 260.

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ment bon, d'un Père aimant tous ses enfants, est personnelle à Jésus : il a prêté à Dieu son amour des hommes. La foi au Dieu-Père a donné à l’âme de Jésus cette liberté idéale dont parle le poète (1) et cette sérénité harmonieuse qui rappelle les Grecs. Il n'y a pas trace chez Jésus de luttes intérieures, de crises comme en ont eu saint Paul, saint Augustin ou Luther : rien de dur, d'âpre, de sombre dans cette belle nature qui s’est épanouie normalement. . Mais si la religion de Jésus était toute intérieure et purement spirituelle, celle de son peuple exigeait des moyens

: extérieurs. Jésus devait donc logiquement condamner la

Loi, les sacrifices, le sabbat, le Temple. Si certains textes paraissent établir le contraire (2), c’est que les disciples n'ont pas toujours compris toute la portée des déclarations du maître, c’est aussi que la crainte de la persécution palestinienne a obligé les apôtres judéo-chrétiens à éliminer les passages les plus compromettants. Strauss attache une importance particulière au martyre d'Étienne, qui fut lapidé pour avoir attaqué le Temple, et aux assertions des faux témoins, qui renferment sans doute une part de vérité.

En vertu du même principe Jésus était obligé de nier le privilège que s'attribuait devant Dieu le peuple élu. Il se pourrait pourtant que le Galiléen n’ait pas été jusqu’au bout de ses idées, ou qu'il ait cru prudent de garder une certaine réserve sur cette question si grave au point de vue national. Les textes ici sont contradictoires : les Évangiles nous montrent Jésus tantôt méprisant les Gentils et les Samaritains, tantôt préférant les païens aux fils d'Abraham. On peut admettre comme le suppose Keim, qu'il n’a songé d'abord qu'à son peuple, mais que peu à peu ses rapports avec les voisins, plus accessibles à une foi nouvélle que ses compatriotes, l'ont décidé à compter surtout

(1) Strauss fait allusion ici (Ges. Schr., IL, p. 273) à la poésie de Schiller qui a pour titre : Das Ideal und das Leben. (2) Par exemple, Mathieu, V, 17-19.

sur l'étranger, tout en laissant à l'évolution naturelle des choses le soin de l'éxécution (1).

La religion de Jésus excluait enfin l’idée traditionnelle d'un Messie triomphant. Il a donc dû vouloir dire aux disciples : Oui, je suis le Messie, mais je ne suis pas le royal fils de David que vous attendez, oui, je suis le fils de Dieu, mais c'est par la souffrance el la mort que mon Père me glorifiera. L'expression favorite de Jésus est d’ailleurs celle qui convient le mieux à un humble mortel, faible vaisseau de la révélation divine : il est avant tout le « fils de l’homme ». Peut-être le Galiléen a-t-il précisément choisi ce terme qui pouvait signifier le Messie, mais qui n’était pas encore courant en ce sens, pour mieux distinguer la messianité hamaine et naturelle, morale et universelle qu'il s’attribuait personnellement de la messianité romanesque et miraculeuse, politique et particulariste que les Juifs envisageaient, quand ils parlaient du « fils de Dieu » ou du « fils de David (2) ». C’est sans doute parce qu'il redoutait une confusion qu'il a gardé le secret sur ce point : il n’a fait l’aveu décisif aux disciples eux-mêmes qu'après une préparation assez longue ; il leur a d’ailleurs révélé en même temps pour les préserver de toute espérance illusoire, les épreuves qui l'attendaient et il leur a recommandé la plus grande discrétion. C'est comme un magistère moral, et non comme une souveraineté politique que Jésus a concu sa mission : le royaume de Dieu qu'il annonçait était l'amour filial du Père, tout le reste devant venir par surcroît.

Strauss ne se dissimule pas l'objection capitale que les textes permettent de faire à cette interprétation. Jésus a nettement annoncé son retour triomphal et l'avènement prochain du règne des cieux sur la terre. Sans l'attente de cette revanche imminente des justes, il n'y aurait pas eu d'Église chrétienne. Or. il est presque aussi grave pour un

(1) Ges. Schr., IT, p. 281.

(2) Zbid., III, p. 289.

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homme d'affirmer son retour après la mort que d'affirmer sa préexistence : s’il l’a affirmé sans y croire, c’est un hâbleur ou un trompeur ; s’il y a cru, ce n’est pas précisément un fou (1} mais du moins un exalté inquiétant. Ce qui est ennuyeux, c’est que les textes les plus précis à cet égard sont dans les trois synoptiques : ilest impossible cette fois de dégager complètement la responsabilité de Jésus, en faisant retomber toute la faute sur l’auteur du quatrième Évangile. Il n'est pas permis non plus de prendre les textes dans un sens figuré : il est tropévident qu’il s’agit bien d'une

: catastrophe qui, pour être miraculeuse, n’en est pas moins

réelle, visible et soudaine. On a beau constater certaines interpolations — par exemple l'insertion d'une prophétie annonçant la ruine de Jérusalem — l'idée générale du texte primitif paraît conservée ; on a beau opposer certains passages où le règne de Dieu semble présent et non futur, où l'avènement en est comparé à une évolution lente et non à une irruption subite :il ne paraît pas possible d’exclure l'idée d’un grand jour qui ne tardera pas, d'une révolution où Jésus reviendra jouer un rôle décisif. Faut-il croire que le Galiléen n'a pas seulement été un rêveur exalté, mais

encore un orgueilleux téméraire qui aurait oublié ce qu'il

avait dit lui-même de la distance qui sépare les mortels du Tout-Puissant ? Strauss n’ose pas se prononcer catégoriquement; mais il laisse entendre que la prophétie de Daniel obligeait celui qui se croyait le Messie à croire aussi au retour dans les nuées. Les fonctions de ministère public aux assises du Jugement dernier rentraient dans le service du Messie (2).

On attendait aussi du Messie des signes, et du moment qu’on en attendait, il ne pouvait manquer de s'en produire. Jésus avait beau vouloir ne faire que des miracles spiri-

(1) « … Zwar nicht gerade ein Verrückter, aber doch ein arger Schwärmer. » Jbid. III, p. 300.

(2) Ges. Schr., UT, pp. 307-308.

tuels, n’ouvrir les yeux et les oreilles qu'à ceux dont l'âme était aveugle et sourde, ne rendre une vie nouvelle qu'à ceux qui étaient tout à fait morts à la vie morale, le peuple ne se contentait pas de ces merveilleuses métaphores. I y a eu sans doute quelques guérisons dues à la foi, quelques cures de possédés, mais il nous est impossible de déterminer historiquement les limites de l’action de Jésus dans ce domaine. Le Galiléen a-t-il été quelque peu médecin ou charlatan, par bonté ou par condescendance, comme les rationalistes aimaient à le croire? C’est possible, mais nous n'avons besoin de cette hypothèse ni pour expliquer l'influence de Jésus, dont la supériorité s’imposait par des moyens purement spirituels, ni pour rendre compte des récits évangéliques, car en combinant les miracles naturels dus à la foi, la biographie tracée d'avance pour le Messie, les symboles imaginés pour justifier des institutions ultérieures de la communauté chrétienne, on obtient la merveilleuse histoire traditionnelle (1).

Les disciples de Jésus, à part Judas, ont été d’une fidélité remarquable à la personne de leur maître; mais ils sont loin d’avoir saisi toute la portée de sa doctrine. Ils ont cru, semble-t:l, jusqu'àla fin, à la restauration du royaume d'Israël; l'Apocalypse, qu’on attribue à l'apôtre qui a le plus pénétré dans l'intimité du Fondateur, a un caractère juif nettement accusé. L'homme qui a vraiment continué l'œuvre du Galiléen, saint Paul, n’était pas des douze. Il est regrettable que Jésus n'ait été bien compris que de ceux qui ne l'avaient pas connu pendant son existence terrestre; car les souvenirs personnels de la vie naturelie du fils de l'homme auraient réfréné la tentation de l’apothéose (2). Il n’est pas étonnant que saint Paul, à qui le Christ n’a été révélé que dans une vision postérieure de plusieurs années à la mort sur la Croix, ait attaché une

(1) Ges. Schr., p. 341.

(2) Zbid., III, p. 351.

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importance toute particulière aux visions que Îles apôtres affirmaient avoir eues rois jours après le supplice du Golgotha. Ainsi tandis que les palestiniens retournaient à l'étroitesse juive, l'apôtre des gentils se lançait dans la légende romanesque ; judéo-chrétiens et pauliniens marchaient en sens opposé, mais tous s’éloignaient également de la vérité humaine et naturelle; tous perdaient également de vue la religion nouvelle mais simple de Jésus.

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