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ambigu ; mais n’était-il pas plus simple de ne pas adopter, pour désigner une chose nouvelle, un nom dont la signi-
fication traditionnelle était si bien consacrée que les
apôtres eux-mêmes n'ont pas consenti à la modifier ? Si Jésus a voulu être avant loul un prédicateur de morale, un docteur philanthrope, il est impossible de comprendre qu'il se soit donné le titre de Messie. Au fond, Strauss pense que si le Galiléen y est arrivé, c'est par une de ces aberrations qui sont peut-être conciliables en Orient avec lahaute sagesse, mais qui, en Occident, passeraient pour une
: folie (1). La critique que Renan (2) a faite de la thèse géné-
(1) Cf. lettre à Meyer, de Heiïlbronn, 9 novembre 1862. Ausgew. Briefe, p. 449.
(2) « Chose singulière ! sur presque tous les points, c’est l’école de théologie libérale qui propose les solutions les plus sceptiques. L'apologie sensée du christianisme en est venue à trouver avantageux de faire le vide dans les circonstances historiques de la naissance du christianisme. Les miracles, les prophéties messianiques, bases autrefois de l'apologie chrétienne, en sont devenues l'embarras; on cherche à les écarter. À entendre les partisans de cette théologie, entre lesquels je pourrais citer tant d’éminents critiques et de nobles penseurs, Jésus n'a prétendu faire aucun miracle; il ne s’est pas cru le Messie; il n’a pas pensé aux discours’
. apocalyptiques qu’on lui prête sur les catastrophes finales. Que
Papias, si bon traditionniste, si zélé à recueillir les paroles de Jésus, soit millénaire exalté; que Marc, le plus ancien et le plus autorisé des narrateurs évangéliques, soit presque exclusivement préoccupé de miracles, peu importe. On réduit tellement le rôle de Jésus qu’on aurait beaucoup de peine à dire ce qu'il a été. Sa condamnation à mort n’a pas plus de raison d’être, en une telle . hypothèse, que la fortune qui à fait de lui le chef d’un mouvement messianique et apocalyptique. Est-ce pour ses préceptes moraux, pour le discours sur la montagne, que Jésus a été crucifié? Non certes. Ces maximes étaient depuis longtemps la monnaie courante des synagogues. On n'avait jamais tué personne pour les avoir répétées. Si Jésus a été mis à mort, c'est qu'il disait quelque chose de plus. Un homme savant, qui a été mêlé à ces débats, m'écrivait dernièrement : « Comme autrefois, il fallait prouver à « tout prix que Jésus était Dieu, il s’agit, pour l'école théologique « protestante de nos jours, de prouver, non seulement qu'il n'est « qu'homme, mais encore qu'il s'est toujours regardé comme tel. « On tientà le présenter comme l’homme de bon sens, l’homme
rale de la Nouvelle Vie de Jésus paraît décisive. Sans doute Renan part lui aussi d’une hypothèse qui « plie le document à ses exigences (1) »; de même que Strauss admet dans l'évolution de Jésus une aberration qui fait du moraliste un visionnaire et du sage un demi-fou, de même Renan suppose une chute du paradis galiléen au désert de Judée, et un abîme entre la prédication d’amour suave et douce et les harangues vengeresses qui menacent les puissants du jour d'une revanche céleste : il n'est pas complètement libéré lui non plus du gnosticisme qui prend tout contact de l’idée et de la réalité pour une souillure et considère toute action comme un compromis entre le bien et le mal (2). Mais Renan se rend compte du moins de l'impuissance de la pure théorie, et il ne méprise pas la chimère « qui a été l'écorce grossière de la bulbe sacrée dont nous vivons (3) ». IL sait que dans le rêve de l’Apocalypseil y a le
‘« pratique par excellence; on le transforme à l’image et selon le « cœur de la théologie moderne. Je crois avec vous que ce nest « plus là faire a à la vérité historique, que € est en négliger « un côté essentiel.
« Cette tendance s ea déjà plus d’une fois logiquement produite dans le sein du christianisme. Que voulait Marcion ? que voulaient les gnostiques du deuxième siècle ? Écarter les circonstances matérielles d’une biographie, dont les détails humains les choquaient. Baur et Slrauss obcissent à des nécessités philosophiques analogues. L'éon divin qui se développe par l'humanité n'a rien à faire avec des incidents anecdotiques, avec la vie particulière d'un individu. Scholten et Schenkel tiennent, certes, pour un Jésus historique et réel; mais leur Jésus historique n'est ni un messie, ni un prophète, ni un Juif. On ne sait ce qu'il a voulu; on ne comprend ni sa vie ni sa mort. Leur Jésus est un éon à sa manière, un être impalpable, inlangible. L'histoire pure ne connaît pas de tels êtres. »
(1) Cf. SÉAILLES, Renan, p. 156.
(2) Cf. RENAN, Vie de Jésus, pp. 83-84 : « … le Jésus des premiers jours, jours chastes et sans mélange. »
(3) Zbid., p. 298. ZeLLER, dans son remarquable article sur Strauss et Renan, paru d'abord dans la Historische Zeitschrift de SyBez, puis dans Vorträge und Abhandlungen, E, pp. 480 sqq., a rendu hommage à l’œuvre française sur ce point, bien qu'il trouve en géné-
grand pressentiment d’un avenir meilleur qui a inspiré tous
-les réformateurs et tous les révolutionnaires, jusqu'à ceuxlà mêmes qui aujourd'hui croient répudier éntièrement le messianisme juif et l'évangile du royaume de Dieu. C'est parce que Renan a le sens de ce millénarisme national et social (1) qu'il nous a donné du Galiléen une image plus vivante que le portrait moral tracé par le théologien allemand, bien qu'il ait voulu distinguer en Jésus, — tout comme Strauss, — le thaumaturge et le docteur, le géant sombre et le charmeur joyeux et qu'il ait essayé lui aussi de déchirer en deux lambeaux l’âme et la vie du Fils de l’homme.
ral l'œuvre allemande nettement supérieure. Strauss se. défend dans une lettre à Zeller (de Heïlbronn, 23 septembre 1864. Ausgew. Briefe, p. 472), en s'appuyant sur les conclusions de CoLanr (Jésus- Christ et les Croyances messianiques de sontemps, Strasbourg, 1864), qui, pour éliminer de l’enseignement de Jésus toute l’eschatologie juive, suppose que les discours apocalyptiques des Évangiles synoptiques sont des interpolations.
(1) À cet égard, Renan forme transition entre les écrivains qui, comme Quinet, ont reconnu avec respect le christianisme dans la Révolution française et les philosophes qui, comme Nietzsche, ont condamné dans l'Évangile la révolte des esclaves. Renan parle du jeune démocrate galiléen et des apôtres qui, comme les ouvriers socialistes d'aujourd'hui, ont propagé jadis la foi de cabaret en cabaret, avec un mélange de sympathie fraternelle et de supériorité ironique. Il les trouve un peu grossiers el matérialistes mais il respecte en eux la force d'agir qui lui manque,
Lévy. — Strauss ; 1: