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CHAPITRE XI

Dans sa Nouvelle Vie de Jésus, Strauss a essayé de distinguer dans l'enseignement évangélique les vérités encore valables aujourd’hui et les erreurs imputables au peuple juif et aux premières générations chrétiennes : mais qu'il approuve ou qu’il blâme la doctrine du Galiléen ou de ses disciples, il la regardecomme unsystème purement humain. Il ne s'est rallié aux hypothèses de Schleiermacher que dans la mesure où elles lui semblaient expliquer l’évolution psychologique du Fils de l'homme : ilne veut pas être confondu avec les théologiens qui, à l'exemple du grand prédicateur romantique, affirment à la fois le caractère humain de Jésus et la divinité du Christ. Quand Rütenik publia les conférences de Schleiermacher sur la vie de Jésus (1), Strauss saisit cette occasion pour insister sur

(1) Ces conférences demeurèrent inédites trente années après la mort du maitre. Strauss suppose qu'on ne voulait pas, au lendemain du scandale causé par les Lettres sur la Lucinde, exposer la mémoire de Schleiermacher à un nouvel affront. On n'eût pas manqué de mêler ses conférences sur la vie de Jésus à la querelle suscitée par le livre de Strauss; on eùüt accusé, une seconde fois, le théologien romantique d'avoir imprudemment frayé la voie à la Jeune-Allemagne-

la différence essentielle qui sépare Le Christ de la foi et le Jésus de l'histoire.

Strauss n’en voulait plus au grand théologien, dont la mort remontait déjà à une trentaine d'années ; mais il ne pardorinait pas aux disciples, qui s’'attardaient encore après 1860 à des théories qu'il n’était plus possible de soutenir désormais. La preuve que le progrès de l'histoire a depuis longtemps dépassé le point de vue romantique, c'est que déjà des consistoires y sont parvenus ; la vieille christologie du début du siècle est le dernier abri de la foi contemporaine contre l'invasion de la science : Strauss se propose de faire sauter ce réduit (1). Il montre que Schleiermacher a vainement essayé de perfectionner l'exégèse rationaliste, qui s’efforçait d'expliquer par une histoire banale les mythes des Évangiles. Le théologien romantique a beau abandonner d’une part la moitié des miracles, élargir d'autre part le domaine de la puissance humaine, il ne parvient pas à faire coïncider le surnaturel et le réel. Encore bien moins réussit-il à concilier le rationalisme de son exégèse el le supranaturalisme de sa christologie : même en sacrifiant les trois synoptiques au quatrième Évangile, il est impossible de garderune histoire à la fois vraisemblable et divine de Jésus-Christ. Le moment est venu de choisir. Il n’est plus permis de parler d'un Rédempteur et d'un Sauveur, quand on:a renoncé aussi bien à l'Homme-Dieu qui s’est immolé pour les péchés du monde, qu’au Messie qui doit revenir pour réveiller les morts et juger les générations. Si le Christ est l’image de l'humanité impeccable, de l'âme unie à Dieu, ilimporte peu que cet idéal se soit incarné ou non dans la vie tout à fait extraordinaire d’un individu réel; en tout cas, ce n'est pas l'Écriture qui a fourni à Schleiermacher

à 1 Schr., V, Vorwort, p. 4. 11 rappelle le vers : 5 « Si Pergama dextra

Defendi osent etiam hac defensa fuissent,

tous les traits de son Christ; ce Messie, qu'aucun apôtre ne reconnaîtrait, provient de Platon, de Spinoza et de Kant autant que du Nouveau Testament. Si l’auteur des Discours sur la religion à eu une passion singulière pour Jésus de Nazareth, c'est là une idiosyncrasie, — Slrauss veut dire une idée fixe, — et un anachronisme. Les savants et les philosophes ont, aujourd'hui le devoir de distinguer nettement la personne du Galiléen, qui est l'objet de récherches historiques, et le Christ, qui est l'idéal permanent de l'humanité (1). Les théologiens n'ont plus le droit de faire la confusion, car ils n’ont plus comme leur maître l'excuse d’être presque sincères (2).

Ce qui prouve bien que Strauss, dans sa critique des conférences de Schleiermacher, visait plus les théologiens contemporains que le prédicateur romantique, c’est qu'il joignit à son étude sur le Christ de la foi etle Jésus de l'histoire son article sur l'affaire Schenkel (3). Le docteur

Daniel Schenkel, professeur de théologie à Heidelberg,

avait écrit, lui aussi, sa Vie de Jésus 4). C'était une œuvre qui n'était pas destinée à faire sensation (5): cetévangile,

(1) Ges. Schr., V, pp. 128-136.

(2\ Cf. Ausgew. Briefe, p. 472.

(3) L'article parut d’abord dans la Nalionalzeitung (21 septembre 1864). Strauss nous dit qu'il réimprima l’article, parce que l'étude sur Schleiermacher ne donnait que quatorze feuilles etque l'éditeur comptait sur quinze. Mais il avoue qu'il n'a pas été mécontent de pouvoir le faire (nichf ungern). Cf. Liter. Denkwürdigkeilen (Ges. Schr., I, p. 58.)

(4) Das Charakterbild Jesu. Ein biblischer Versuch von Doctor DANIEL SCHENKEL, grossherzogl. badischem Kirchenrath und Professor der Theologie. Wiesbaden, Kreidel, 1864,

(5) « C'est tout au plus, dit Strauss, si la forme du livre était nouvelle : elle tenait à la fois de la conférence réservée à un public éclairé et du sermon ; de temps en temps, l'attention était excitée par ces accents perçants qu’on a coutume d'entendre dans des harangues prononcées devent les ouvriers. Les thèses du livre étaient venues de Tübingr ; aux villes de Bade, en descendant

le Neckar ; ce voyage par eau les avait, il est vrai, quelque peu …

détrempées et délayées. » Ainsi Schenkel est bien plus indulgent

De TE

trop inoffensif, hélas ! souleva pourtant un beau tumulte en | Israël : c'est que, vers l'an de grâce 1864, la lutte était vive entre saducéens et pharisiens du pays de Bade. Le synode général de 1861 avait adopté le principe d'une réforme libérale de la constitution ecclésiastique dans le grand-duché et un Congrès réuni à Francfort en 1863 avait décidé d'étendre à toute l'Allemagne l'agitation en faveur du gouvernement démocratique dans l'Église contre le régime des consistoires (1). Or Schenkel avait pris une part active à ce mouvement : quand parut son Porlrail de Jésus, les conservateurs orthodoxes jugèrent que le moment était venu de se venger de leur adversaire; 117 ecclésiastiques protestèrent solennellement contre les sacrilèges du livre et demandèrent par la même occasion la révocation de l’auteur. Mais les libéraux badois réunirent de leur côté une conférence à Durlach le 13 juillet 1864 pour soutenir leur champion, et le conseil supérieur de l'Église du grand-duché refusa de donner suite à la dénon-

que les disciples de Baur pour le quatrième Évangile. En outre, sur la foi de son collègue Holtzmann (cf. HOLTZMANN, Die synopliischen Hvangelien. Ihr Ursprung und geschichtlicher Charakler, Leipzig, 1863), le professeur de Heidelberg a substitué le culte de Mare à la dévotion des Souabes pour Mathieu. Mais, à part ces corrections plus ou moins heureuses, Schenkel a adopté les solutions courantes et employé les expressions prudentes ou emphatiques dont la théologie libérale avait l'habitude ; il avait fait de Jésus un portrait, qui permettait de voir dans le fondateur du christianisme non seulement « la Lumière du monde », mais encore l'idéal de l'homme et le bourgeois normal ; il avait insisté sur ce point que l'entrée du cortège à Jérusalem n’était pas une manifestation; la purification du temple n’a dû être, selon le conseiller évangélique du grand-duc, qu’une tentative de réforme ; et le Christ, en annonçant son retour dans les nuées, n’a voulu prédire que Ja conversion des gentils sur terre. Schenkel ménageait même ceux qui n'aiment pas à entendre prêcher le sacrifice à fonds perdu : s’il est écrit que tout ce que vous abandonnerez vous sera rendu au centuple, cela veut dire que les amis vous rembourseront cent fois ce que vous aurez risqué! Cf. Srrauss, Ges. Schr., V, p. 140, et Aus. SCHWeITZER, Von Reimarus zu Wrede, pp. 205-207. (1) Cf. HausraTe, Sfrauss, Il, pp. 313-315.

ciation des 117, en s'appuyant dans sa décision du 17 août 1864 sur une instruction de 1797. C’est au lendemain de cette décision, qui paraissait mettre Schenkel hors de causé, que Strauss publia son article du 21 septembre 1864 dans la Nationalzeilung.

Il se réjouit bien entendu de cette victoire du libéralisme; mais il se demande si le champion a été bien choisi dans cette affaire. Le pseudo-martyr de la liberté de conscience a joué en effet plus d'une fois le rôle d’inquisiteur; son livre essaie d’ailleurs de donner également satisfaction à la science et à la foi et ne respecte ni l’une ni l’autre. Schenkel considère par exemple toute l’histoire de l'enfance de Jésus comme une légende, mais il admet le pèlerinage que le jeune Galiléen aurait fait, à l’âge de douze ans, au temple de Jérusalem. Le Fils de l’homme a subi de violents assauts intérieurs, mais il a si bien triomphé de la tentation que son imperturbable pureté morale n’en est pas moins parfaite. Le Christ du quatrième Évangile n'est pas réel, mais 1l est vrai. Les miracles sont dus à une force humaine et naturelle, mais ils n’ont été possibles que grâce à un don exceptionnel. Le lépreux était sans doute guéri, mais l'influence du Messie de Nazareth a accéléré sa convalescence. Ce sont ces équivoques, dit Strauss, qui plaisent aux hommes du juste milieu, aux philistins qui veulent concilier la critique et les sacrements. Or, il faut choisir : si Jésus n'est qu'un homme — un homme divin si l’on veut — l'Église chrétienne s'écroule. Au fond, les 117 ont raison : Schenkel ruine la foi; les libéraux ne savent pas ce qu'ils veulent, ou ne veulent pas ce qu'ils savent.

Les libéraux badois qui luttaient contre les conservateurs furent très surpris de la violence de cette attaque inattendue qui menaçait leur aile gauche; ils n'étaient pas sûrs de la victoire. La décision du conseil supérieur de l'Église du

(1) Ges. Schr., V, p. 141.

grand-duché n'avait pas mis fin à l'agitation : il y avait eu un débat un peu grotesque, mais inquiétant, au Congrès | ecclésiastique d'Altenburg, le 13 septembre 1864; puis les conservateurs badois avaient fait appel à leurs amis influents de Prusse, pour provoquer des listes de protestation contre Schenkel. Des centaines de pasteurs de tous les pays d'Allemagne — voire des Pays-Bas ou de France — s'étaient empressés, sur l'invitation de leurs supérieurs, de donner leur signature avec des considérants tirés de Ancien et du Nouveau Testament (1). Déjà le ministre de : l'Intérieur du grand-duc, pourtant très libéral, conseillait officieusement à Schenkel de donner sa démission. Étaitce le moment de dire publiquement contre l'homme el son livre toutes les vérités que Strauss avait écrites dans un journal ? Quand, au printemps de 1865, l’auteur de la Vie de Jésus passa à Heidelberg, des amis essayèrent de lui expliquer que sa campagne était inopportune. Mais Strauss

ne voulait rien entendre, et en maï 1865 ilécrivit à Baden- .

Baden contre Schenkel un nouveau pamphlet, dont le titre juste, mais sévère était : Die Halben und die Gan-

zen (2). Strauss voulait railler l'impuissance équivoque de

(1) On arriva au chiffre de 6.248 pasteurs. Cf. HAUSRATH, Sirauss IT, -p. 336.

(2) Intraduisible; mot à mot : «les demis et les entiers ». Strauss cite (Ges. Schr., V, p. 146) le vers d'Arndt : « Die Freiheit und das Himmelreich gewinnen keine Halben. » Hausrarx (S/rauss, LT p. 334) a malicieusement relevé que l’antithèse quelque peu injurieuse provenait d'un article écrit en 1848 (Neckardampfschiff, 1848, no 224, 23 septembre) par le brasseur Hentges, qui fut le concurrent de Märklin à l'élection de Heiibronn, et dont Strauss a blâmé sévèrement les propos démagogiques. Ecx (Strauss, p. 218, note) soutient que c'est Hengstenberg qui a soufflé le mot à Strauss (cf. Evangelische Kirchenzeilung, 1836, p. 36) ; de même l'emploi du terme de « faux'monnayeurs » dans les débats théologiques serait dù à l'initiative de Goeze, l'adversaire de Lessing. Mais, à vrai dire, toutes ces recherches sont un peu vaines ; qui done s’est servi le premier, dans une polémique, de l'expression : Tout ou

rien ?

la théologie éclairée; 1l soutenait cette thèse dangereuse qu'il valait mieux avoir affaire à des cléricaux décidés et francs, comme Hengtenberg’qu’à des libéraux douteux et faibles, comme Schenkel.

Il parait certain que Strauss en voulait personnellement à Schenkel et à ses partisans, surtout à Bluntschh (1) : I] ne pouvait souffrir ces deux Suisses qui, après avoir été réactionnaires et « antistraussards » dans leur pays, venaient se poser en martyrs du libéralisme badois. Il ne pouvait oublier que Schenkel avait dénoncé naguère aux autorités ecclésiastiques le panthéisrne du professeur Kuno Fischer et avait fait ainsi chasser pour hérésie le meilleur ami que l'auteur de la Vie de Jésus ait trouvé à Heidelberg : or c'était ce pieux délateur des philosophes qui demandait maintenant le droit de tout dire pour les théologiens ! Strauss ne croyait pas à la sincérité de ce démagogue converti qui après avoir servi la réaction toute-puissante, élait devenu le chef des libéraux au moment où le vent tournait; il n’admettait pas en tout cas qu'il suffisait de dix ou douze ans pour assurer la prescription morale : il était indigné de voir tous ces théologiens libéraux, qui, par peur de se compromettre avec un excommunié, avaient naguère désavoué hautement l’auteur de la Vie de Jésus, lui demander maintenant de garder des ménagements, et il leur déclarait avec une cruelle ironie que s’il les attaquait, c’élait pour mieux les défendre, en montrant bien qu’ils n'étaient pas ses complices (2).

À parler franc, il ne lui plaisait pas de soutenir un homme indigne d’être Le champion d’une bonne cause. Peut-être, dans les luttes politiques, est-on obligé de fermer les yeux sur la valeur morale de ses alliés, bien qu'on

(1) I n'avait pas non plus une grande sympathie pour Holtzmann, l’orateur de Durlach, ni pour Ewald, qui soutint Schenkel à Francfort,

(2) Ges. Schr., V, p. 156.

s'expose là aussi à de graves mécomples, si les chefs tout au moins ne sont pas irréprochables : mais la sincérité et la probité sont indispensables dans les querelles religieuses, dans la bataille qui doit affranchir les âmes des chaînes de l'illusion et les lier par des lois intérieures. Pour

cette œuvre sacrée du salut de l'humanité, il faut des col-

laborateurs aux mains pures, au cœur dévoué, aux lèvres non souillées par le mensonge (1).

Mais il déplaisait surtout à Strauss de soutenir un livre aussi ambigu que le Portrait moral de Jésus. Il ne faut plus, dit-il, employer le terme de miracle, quand on veut parler de merveilles naturelles, ni continuer à appeler sacrifice expiatoire la mort du Crucifié, quand on ne croit plus à la Rédemption. IT faut distinguer nettement la perfection absolue, telle que l'Église la croit réalisée en Christ, et la pureté relative, qui est accessible aux hommes; il ne faut pas confondre la résurrection et l'immortalité de âme, ni s’imaginer qu'on a rendu au Ressuscité tout ce que la critique moderne lui a enlevé, si on lui restitue le privilège d'avoir mystérieusement rôdé quelque temps autour de ses disciples comme un revenant. Les théologiens qui offrent à l'humanité ces valeurs équivoques sont des faux monnayeurs. Strauss affirme qu'il a mission, lui aussi, de chasser les marchands du temple (2).

A son pamphlet contre Schenkel, l’auteur de la Vie de Jésus ajoute un article contre son adversaire d’antan, Hengstenberg. Il a jugé qu'il était nécessaire de ne pas attaquer exclusivement les libéraux; mais on sent bien qu'il ne s’en prend plus au rédacteur de la Gazette évangelique que par acquit de conscience et par besoin de symétrie. Les discussions sur l'inscription de Quirinus,

(1) Ges. Schr., V, p.175. On pourrait objecter que dans cette lutte des libéraux badois contre le cléricalisme, il était bien difficile de distinguer le côté politique et le côté religieux de l'affaire.

(2) 1bid., V, p. 190.

sur la parabole et le miracle de Lazare, sur les récits contradictoires de la résurrection témoignent une fois de plus de l'érudition et de la vigueur logique de Strauss, mais elles manquent de verve : le cœur n'y est plus. La conclusion seule est intéressante : mais elle vise de nouveau plus la théologie libérale que Hengstenberg; elle insiste sur ce point qu'il faut avoir recours à toutes sortes d'artifices, si l’on veut conserver l'intégrité de la foi. Il n’est plus possible de ne pas voir qu'il y a dans la religion évangélique une part de vérité et une part d'erreur; le christianisme va décider de son sort : s’il veut maintenir toutes ses positions, il est perdu; s’il consent aux sacrifices nécessaires, 1l vivra (1).

Toutes ces démonstrations étaient irréfutables; mais il n’en était pas moins vrai que l’auteur de la Vie de Jésus risquait de faire le jeu de la réaction en attaquant Schenkel dans ces conditions. Pour souligner l’inconséquence évidente de la théologie libérale, il n’était pas nécessaire de s’en prendre personnellement à un homme qui sans doute n'était guère digne de représenter la cause de la liberté de conscience, mais qu'il fallait bien défendre, puisque la hiérarchie conservatrice visait, en | menaçant, le désir du progrès religieux et politique.

Dans les questions où la théologie n'était pas en jeu, Strauss, plus impartial, a eu, à cette époque, une vue très nette de la situation. Il a assez bien jugé Napoléon III au moment où beaucoup d’Allemands, par exemple le frère de Strauss lui-même, considéraient le nouveau Bonaparte comme un héros (2); il a compris, dès son arrivée à Heilbronn, toute l’étroitesse et toute la faiblesse du particularisme des États secondaires ; et lui qui, à Heidelberg, reprochait à Gervinus de trop s'occuper de politique, n'hésite

(1) Ges. Schr., V, p. 228.

(2) Cf. lettre à Wilhelm Strauss, de Heilbronn, jeudi saint 1861. Cf. Ausgew. Briefe, p. 429.

pas à prendre en 1861 l'initiative de conférences publiques pour la création d'une flotte allemande sous le commandement de la Prusse (1). Au moment où Frédéric Vischer lui-même penchait encore du côté de l'Autriche, Strauss, sans approuver le gouvernement des hobereaux, déclare que l'unité allemande ne se réalisera que par l'hégémonie des Hohenzollern : Il n'y a rien à faire, écrit-il à son ami, avec une puissance qui comprend trop de pays étrangers à l'Allemagne et qui est catholique (2). Il se rallie au programme des nationaux-libéraux et il écrit pour le soutenir six dialogues au sujet du Slesvig-Holstein (3).

Quand Strauss parle politique, il considère donc que le protestantisme est « ce qu’il y a de mieux en Allemagne » ; quand il arrive à Cologne au milieu des pèlerinages, il invoque comme un saint « notre Luther, qui a balayé toutes ces histoires dans tout le rayon de son esprit (4) ». Mais prendre parti pour la Réforme contre Rome, n'est-ce pas aussi, en un sens, préférer les demi-mesures à ja foi intégrale ? S'il ne faut accepter que la conséquence logique, comme l’a soutenu Strauss dans son pamphlet contre Schenkel, on ne voit pas pourquoi il préfère le temple luthérien à la cathédrale de Cologne. Aurait-il écrit que les «entiers » sont les ennemis les-moins dangereux, car ils ne font qu'un prosélyte, quand les « demis » en ont dix dans ce faible monde (5), s'il avait songé à la lutte des catho-

(1) I1 choisit comme sujet de sa conférence : Nathan le Sage.

(2) Cf. lettre à Vischer, 17 juin 1863. Ausgew. Briefe, p. 462.

(3) Ces six dialogues parurent dans les Deutsche Blätler (supplément de la Gartenlaube), dont le rédacteur était B. Auerbàach. Cf. Kleine Schriften, Neue Folge, VII, pp. 381-420.

(4) Cf. Kleine Schriften (Der Kôlner Dom.), p. 426.

(5) Pour montrer que l'affaire Schenkel était grave, il suffira de dire que Zeller, faisant, en 1865, une conférence sur la religion et la philosophie chez les Romains, crut devoir y insérer les allusions suivantes : « Supposons qu'aujourd'hui un homme dans la situation de Scævola parle de la foi de son Église comme le Romain s'est exprimé sur la religion d'État de Rome : quel scandale

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liques et des protestants ? Aurait-il dit que ces derniers sont plus irréparablement perdus pour la vérité que les autres? Quoi qu'il en soit, si l’auteur avait encore, en février 1866, une prédilection particulière pour son pamphlet, il reconnaît, dans ses mémoires, que les amis eux-

mêmes ne sont jamais allés, dans leurs jugements, au-delà -

de l'indulgence.

il provoquerait, quel bruit, quelles protestations il soulèverait de toutes parts ! Et pourtant il n’est fait mention d'aucun incident de ce genre dans la Rome d'alors. Il ne semble pas que le Sénat ait demandé des explications au téméraire pontifex maximus, ni qu'un tribun du peuple ait déclaré la religion en danger, ni que le clergé romain se soit refusé à servir désormais sous les ordres de l’impie. On ne nous dit pas non plus que des hiérarchies étrangères, comme, par exemple, l'Aréopage d'Athènes ou le clergé de Cybèle à Pessinonte, aient cru devoir témoigner contre le collègue hérétique de Rome et rappeler aux autorités de la ville les devoirs religieux qui incombent au gouvernement. » Cf. ZELLER, Vorträge und Abhandlungen, W, pp: 121 sqq. — Quand Strauss reçut de son ami un exemplaire de cette conférence, il lui écrivit de Darmstadt, le 7 mai 1867 : « Mes meilleurs remerciments pour ta conférence sur la religion et la philosophie à Rome, elle est excellente comme tout ce que tu donnes en ce genre. ‘Si j'ai interrompu jusqu’au lendemain ma lecture après avoir achevé le passage sur Scævola- Schenkel, il faut en excuser la faiblesse de mes yeux : le reflet de la lumière leur faisait mal.» (Ausgew. Briefe, p. 495.) Est-ce encore une critique ou serait-ce l’aveu d'un remords ?

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