‹ David-Frédéric Strauss, la vie et l'œuvreChapitre 44 sur 50 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

La Nouvelle Vie de Jésus n'avait pas eu tout le succès qu'il était permis d’en espérer ; les pamphlets théologiques qui en forment l’épilogue furent généralement désapprouvés, même par les amis de l'auteur : Strauss se retira encore une fois de la lutte aigri et découragé. Il se sentait seul et bien vieilli. Il ne se plaisait même plus à Münich (1), où il avait trouvé jadis, à des heures critiques, un asile paisible. La faiblesse de ses yeux l'éloignait des livres et des œuvres d'art : seule la musique le consolait encore, mais dans ce domaine, il se heurtait à Ja « clique » de Wagner- Liszt-Bülow, qu'il ne pouvait souffrir.

Il fallut deux rencontres fortuites pour le décider de nouveau à écrire. D'une part les ouvrages qui paraissaient à l'époque de Sadowa sur l'histoire de Prusse, attirèrent ‘ son attention sur la correspondance de Frédéric IT et de Voltaire, et il sentitle besoin de mieux connaître l'écrivain qui personnifiait à ses yeux à la fois la France et le dix-

(1) Au milieu des catholiques bavarois, il éprouve, dit-il, les sentiments que, dans les colonies de’ la mer Noire ou de la Méditerranée, les indigènes ont dû inspirer aux Hellènes. Cf. lettre à Vischer, du 12 novembre 1868. Ausgew. Briefe, p. 504.

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huitième siècle (1). D'autre part, à Darmstadt, où 1l avait décidé de s'établir à demeure pour les dernières années de sa vie si agitée, l’auteur de la Vie de Jésus fut présenté à la princesse Alice, seconde fille de la reine Victoria et du prince Albert, el épouse du prince-héritier Louis de Hesse.

La princesse avait comme son père, qui fut l'élève de Bret-

schneider (2), des idées libérales. Strauss eut l'honneur de faire à Son Altesse royale des conférences particulières sur le philosophe français qui fut l’ami de Frédéric IT : ce sont ces conférences qu’il publia en 1870 (3).

C'est une agréable causerie sur la vie et les œuvres de Voltaire. Strauss ne croit plus comme autrefois, que la frivolité soit le caractère dominant du plus français des écrivains de France : la lecture des Causeries du lundi de Sainte-Beuve lui a révélé des penseurs qu'il ignorait et des travaux qu'il ne soupçonnait pas : il commence à avoir du respect pour les Français (4). Aussi ne s’en tient-il pas à un jugement superficiel sur les idées de Voltaire : il essaie de dégager le système qui se dissimule sous les plaisanteries ou les petites hypocrisies des pamphlets. Sans doute, l'optimiste convaincu qu'est Strauss n'arrive pas à avoir une grande sympathie pour la philosophie de Candide, qu'il

considère comme un mélange de pessimisme, de scepti- :

(1) Cf. Liter. Denkwürd. (Ges. Schr., 1, pp. 59-72.)

(2) Cf. lettre à Vischer, de Darmstadt, 2 juin 1867. Ausgew. Briefe, p. 495.

(3) Cf. Srrauss, Voliaire, Leipzig, Hirzel, 1870, en appendice : 1° la traduction allemande du Diner du comte de Boulainvilliers et 2° du Testament du curé Meslier, 3° des extraits des lettres de Voltaire concernant la nièce de Corneille. — Les dévots ne pardonnèrent pas à la princesse d'avoir permis à l’auteur de la Vie de Jésus, de lui dédier son Voltaire. « Jadis, dit un journal luthérien, le directeur spirituel de notre comtesse [Élisabeth] fut le chef des inquisiteurs; maintenant, c’est le chef des hérétiques- » (En allemand, il y a un jeu de mots sur Ketzermeister et Meisterketzer.)

(4) Cf. lettre à Rapp de Darmstadt, 22 septembre 1868. Ausgew. Briefe, p. 503.

cisme et d'ironie (1) ; il se plaîtmême, en moniste décidé, à critiquer tous les « dualismes » de Voltaire, soit au nom du panthéisme, soitdéjaau nom d’une théorie évolutionniste de la nature (2); mais il proteste contre ceux qui ne prennent pas au sérieux les écrits philosophiques de l'auteur \des Lettres anglaises ; il accorde que la maîtrise dont Voltaire a fait preuve dans sa propagande continentale en faveur des idées de Locke et de Newton tient lieu d’originalité. Il reconnaît aussi que le paradoxe de l'Essa sur les mœurs représente l’antithèse qu'appelait nécessairement la thèse du Discours de Bossuet ; s’il était réservé à Herder et à Hegel de trouver une synthèse, qui mette de l’ordre dans l’apparente folie de l'histoire humaine, sans avoir recours aux décrets arbitraires d’une Providence céleste, Voltaire a dit du moins lemotquiconvenait à son époque (3). De même les théories aristocratiques du seigneur de Ferney, qui voulait imposer le despotisme éclairé à la canaille seront plus d'une fois justifiées par l'expérience, bien qu'il faille tendre à l'idéal humanitaire de Jean-Jacques Rousseau (4). Dans le domaine religieux enfin, c’est la superstition, c’est l'église qu'a voulu écraser Voltaire et non la morale du Christ: tout au plus est-il permis de regretter que l'élève des jésuites, l'adversaire des jansénistes et de Genève, n’ait pas compris toute la portée de la Réforme qui a taillé en pièces le Léviathan monstrueux de la hiérarchie catholique (5).

Mais à vrai dire, c'est moins l’œuvre que la personne

(1) STRAUSS, Voltaire, p. 245.

(2) Zbid., p. 280. Strauss vient d'étudier Darwin; il écrit à Käferle, de Darmstadt, le 16 janvier 1869 : « Il a fallu Darwin pour nous libérer de la création; nous autres philosophes, nous ne demandions qu'à nous en évader; mais c'est Darwin qui nous à montré la porte de sortie. » Ausgew. Briefe, p. 506,

(3) Voltaire, p. 205.

(4) Ibid., p. 324.

(5) Cf. SrrAUSS, Voltaire, p. 272.

même de Voltaire qui a séduit Strauss: ce sont surtout les lettres, où l'homme apparaît plus que l’auteur, qui ont intéressé le biographe. Strauss ne se dissimule pas toutes les petitesses du caractère de son héros ; mais il ne peut se défendre d'aimer ce diable d'homme qui a eu de l’humanité tant de qualités, à côté de si grands défauts : il lui sait gré de son indulgence pour des amis indignes autant que de son dévoñment à la cause des protestants martyrs ; il a été touché surtout de la sollicitude dont le patriarche de Ferney a fait preuve à l'égard de la nièce du grand Corneille (1} : la phrase de Voltaire sur le devoir du soldat qui voit en péril la famille de son général, rachète presque aux yeux de Strauss l'attitude que le philosophe français — et sa nièce Mme Denis — se sont permise vis-à-vis de Frédéric II. Bien plus, le grave docteur souabe admire le génial gamin de Paris à qui ni le travail, ni l’âge, ni la maladie ne purent ravir la jeunesse et qui sut encore à soixante-quinze ans inventer et exécuter de puériles espiégleries. Pour Méphistophélès, Faust a des trésors d'indulgence : il est convaincu au fond que son ami — dont s'inquiète tant l’âme de Marguerite — trouvera grâce devant le Seigneur, dont il a si brillamment servi les desseins par sa malice infatigable (2). L'enfant prodigue du catholicisme français a été malgré tout le collaborateur du protestantisme allemand.

Nul n’était mieux placé que Renan pour bien apprécier le Voltaire de Strauss. Malheureusement, au moment où l’œuvre parut, la guerre fut déclarée entre l'Allemagne et la France. Le 31 juillet 1870, Renan écrit de Sèvres à Strauss :

« Votre charmant volume de Voltaire m'est réguliè-

(1) C'est à sa fille — et non au public — que Strauss songea

d'abord quand il copia les extraits des lettres de Voltaire, qui forment le troisième appendice de son livre. Cf. Liter. Denkwürd. (Ges. SChr. L1D.169).

(2) Cf. la conclusion de Voltaire, p. 344.

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rement parvenu ; et si j'en ai tardivement achevé la lecture, cela tient à un voyage que je faisais dans les mers polaires. avec le prince Napoléon, et que la guerre a interrompu. Peu de lectures m'ont fait autant de plaisir que celle de ces pages pleines d'esprit, de finesse et de tact, où le vrai caractère de notre grand homme du dix-huitième siècle, si souvent méconnu, est admirablement rétabli. Voltaire a, dans ses qualités et ses défauts, des côlés si profondément français qu'il pouvait sembler impossible qu'un étranger ne commit pas, en le jugeant, quelque gaucherie… Vous avez marché à travers ces dangers avec un équilibre parfait. Votre livre est la vérité même, et me fait vivement désirer que vous traitiez de même quelque autre épisode de notre histoire religieuse.

Que vont devenir, cher maître, nos efforts vers l’honnête et le vrai dans l’affreux orage qui vient d’être déchainé il ÿ a quelques jours ? Vous comprenez ma douleur, à moi et au petit nombre d'hommes qui avaient fait de l'union intellectuelle de l'Allemagne et de la France le but de leur activité. Ce n’est ici ni le lieu, ni le temps de vous dire tout ce que je pense sur ce sujet. Vous pensez sans doute comme moi que le devoir de l'ami de la justice et de la vérité est, toutenremplissantses devoirs à tousles degrés,dese dégager du patriotisme étroit qui rétrécit le cœur et fausse le jugement. Voilà la haine, l'injustice, les appréciations iniques mises à l'ordre du jour pour un siècle entre les deux por-

tions -de la famille européenne dont l'entente est le plus

nécessaire pour l'œuvre de la civilisation. J’ai toujours con-

sidéré cette guerre comme le plus grand malheur qui pût

arriver à l'humanité. Je la croyais conjurée. Le serrement

de cœur que j'ai éprouvé à Tromsoë, quand un télégramme

funeste nous a appris que la guerre était certaine, est la

plus pénible impression que j'aie éprouvée de ma vie (1). » (1) Cité par STRAUSS, Liler. Denkw. (Ges. Schr., 1; pp. 74-75.)

Lévy, — Slrauss 16

Strauss répondit par une lettre publique qui parut le

18 août 1870 dans la Gazelle d'Augsbourg. Il remercie

‘Renan et rend hommage aux sentiments qu'il exprime ; mais il constate que la guerre Franco-Allemande était imé-

vitable depuis Sadowa, de même que la guerre de Sept ans

a été la conséquence fatale des campagnes du grand Fré-

déric en Silésie. Comme l'Autriche au dix-huitième siècle,

la France du dix-neuvième n’a pas voulu renoncer à la

suprématie ; Bismarck a réalisé l'œuvre qu’avaient pré-

parée la Réforme et la littérature classique de Allemagne;

la France a hâté le succès de sa rivale, par les campagnes »

du premier Empire, par la maladresse jalouse de Napoléon III et de son peuple, autant que par les contre-coups de ses trois Révolutions. L'Allemagne est au moins l’égale de la France en civilisation et en littérature ; elle lui est suz périeure dans le domaine de l'instruction et de l'éducation, grâce à la Réforme ; même au point de vue politique, l’Allemagne est plus avancée que la France, malgré les mouvements de 1789 à 1848; car la monarchie constitutionnelle, — seule forme politique durable en Europe, de l’aveu même de Renan — a plus de racines sur la rive droite du Rhin que dans un pays'qui oscille de l'anarchie au despotisme. Il n’est pas possible de méconnaître toutes les bonnes qualités de la nation française; maislesnations, commelesindividus, ont leurs défauts. Or l'Allemagne a fait son éducation à la dure école du malheur, tandis que les vices de la nature gauloise — gloriole, esprit d'aventure, goût du pillage, prétention à l'hégémonie — ont été cultivés par Louis XIV et les Napoléons. Les Allemands ont compris que les préten: tions de leurs voisins étaient inacceptables : ils ont pour eux aujourd’hui le droit et la puissance : ils prendront des garanties pour leur sûrelé. Quand la France trouvera barrée la mauvaise voie, elle suivra les bons conseils (1):

(1) Ges. Schr., I, pp. 299-810.

Strauss, après s'être excusé d’avoir été obligé de publier sa lettre dans un journal, concluait : « J’estime qu'il peut y avoir quelque utilité à ce que dans cette crise, deux hommes appartenant aux deux nations, mais indépendants l’un et l’autre dans la sienne (1), et également éloignés de l'agitation politique, échangent leurs vues en toute franchise mais sans passion, sur les causes et la portée dela lutte actuelle ; car les pages que je viens d'écrire n’auront complètement atteint leur bul que si elles vous déterminent à un semblable exposé de sentiments, faits à votre point de vue. »

Renan se rendit à celte invitation; il fit paraître sa réponse le 16 septembre 1870 dans le Journal des Débats. I] reconnait que les idées de Strauss sur l’histoire du développement de l'unité allemande sont d’une parfaite justesse. « Au moment où j'ai reçu le numéro de la Gazette d’Augsbourg qui contenait votre belle lettre, j'étais justement occupé à écrire pour la Revue des Deux-Mondes un artiele qui paraîtra ces jours-ci et où j'exposais des vues identiques aux vôtres (2). >» L'Allemagne a le meilleur titre national, je veux dire un rôle historique de première importance, une âme, une littérature, des hommes de génie, une conception particulière des choses divines et humaines. L’Allemagne a fait la plus importante révolution des temps modernes, la Réforme ; en outre, depuis un siècle, l’Allemagne a produit un des plus beaux développements intellectuels qu’il y ait jamais eu. La constitution d'une nation

(1) La traduction de Charles Ritter, citée par Renan, porte : « indépendants l’un de l’autre »; le texte allemand dit : « jeder in der seinigen unabhängig ».

(2) C’est l’article sur la guerre entre la France el l'Allemagne (Revue des Deux-Mondes, 15 septembre 1870.)11 y a, en effet, des ressemblances frappantes entre les idées et les expressions mêmes de Renan et de Strauss. Cf., par exemple, sur la « vocation » de Frédéric I, Srrauss, Voltai p. 299, et RENAN, Réforme intellectuelle

et morale, p. 140.

allemande était donc légitime et inévitable, surtout depuis que les déplorables folies du premier Empire eurent montré que l'unité allemande était une mesure de précaution Jjustifiée. L'unité allemande ne pouvait se faire que par la Prusse : mais Ja Prusse féodale et orthodoxe n’est pas l'Allemagne parlementaire et libérale. Une évolution pacifique eût fait disparaître le levain dans la pâte: ce rêve a été déçu par l’amère réalité. Le gouvernement français a commis des fautes ; mais le gouvernement prussien, qui avait sollicité et accepté l'alliance secrète de l'empereur Napoléon IH, devait à la France une grande reconnaissance pour la part, réelle quoique négative, que cette dernière avait prise à la fondation de l'Allemagne. Dans les causes éloignées de la guerre un esprit impartial peut faire presque égale la part de reproches que méritent les deux côtés ; quant à la cause prochaine, ce n’est qu'un pitoyable incident diplomatique. La guerre n'était nullement inévitable : la France, privée de sa dynastie royale, riche et démocratique, avait trois raisons de vouloir la paix. Il n’y avait qu'à attendre : le temps a bien éliminé la haine séculaire de la France et de l'Angleterre.

Comment finira ce qui n’aurait pas dù commencer ? Que l'Allemagne ne porte pas atteinte à l'intégrité de la France. La France est nécessaire à l'harmonie du monde : la suppression ou l’atrophie d'un membre fait pâtir tout le corps. Que l'on n'oblige pas la France à n'avoir d'autre but que la revanche. Si l’on se met à raisonner sur la race des Alsaciens, on ouvre la porte à toutes les guerres ethniques. Il faut corriger le principe de nationalités par le principe de fédération ; il faut qu’il y ait une Europe comme il y avait une Église au moyen âge. Les questions démocratiques et sociales seront peut-être la grande pacification de l'avenir. Les vertus militaires ne gagnent pas le royaume du ciel (1).

(1) Renan, Réforme intellectuelle et morale, pp. 168-186.

Strauss répliqua par une nouvelle lettre datée de Darmstadt le 29 septembre 1870, qui parut dans la Gazette d’Augsbourg du 2 octobre. Il maintient que la guerre était inévitable parce que les Français ont toujours visé la frontière du Rhin, et qu'il leur fallait une revanche de Waterloo et même de Sadowa. La Prusse ne devait rien à Napoléon IIT, parce qu'il l'avait laissé remporter la victoire sur l'Autriche : elle avait permis dé son côté l'annexion de la Savoie et de Nice. L'opinion allemande est aussi susceptible que l’opinion française ; qu'’auraient dit les particularistes et les démocrates, si les Prussiens avaient cédé, ne fût-ce que dans l'affaire du Luxembourg? Qu'on ne craigne pas l'orgueil des Hohenzollern : la mesure est de tradition dans leur maison. L'Allemagne finira sans doute par absorber la Prusse; mais il est bon que cette évolution ne soit pas trop rapide : les Allemands du Sud ont besoin d'être dressés par la discipline morale, militaire et politique du Nord; la réaction piétiste et le gouvernementdes hobereaux ne sont d’ailleurs pas éternels, même au-delà de l'Elbe. L'annexion de l’Alsace-Lorraine, qui est nécessaire à la sûreté de l’Allemagne, ne compromettra pas la vie de la nation française. Sans doute la France ne pourra plus, pour marcher à la tête de la civilisation, entrainer des hordes de turcos à travers l'Europe : qu’elle reste chez elle et améliore ses écoles. La France, quoi que fassent les Allemands, désirera la revanche: le meilleur moyen d’éloigner une nouvelle guerre est de rendre à l'Allemagne le pays entre Bâle etle Luxembourg; l'Allemagne réorganisée offrira à l'Alsace-Lorraine des avantages que le particularisme ne pouvait lui offrir. Il ne saurait être question d'un congrès: celui de Vienne a laissé de trop mauvais souvenirs ; que ceux qui ont gagné la guerre dictent la paix. Le sermon sur la montagne n'a rien à voir avec la politique : il y a des guerres justes et salutaires. Qu'on ne craigne pas d’ailleurs un âge de fer : les Allemands ont

du travail à la maison ; c'est le moment pour eux de fonder une union solide (1).

Renanne connut cette réplique de Strauss qu'après la conclusion de l'armistice, au mois de février 1871 : il ne put faire à temps les rectifications nécessaires (2). D'autre part, la Gazelle d’Augsbourg n'avait pas inséré la traduction de la lettre de Renan du 16 septembre, tandis que le Journal des Débats, dont la situation était autrement délicate, avait cru devoir insérer les pages de Strauss. Enfin Strauss avait réuni la lettre de Renan aux deux siennes pour en faire une brochure qui fut vendue au profit d’invalides allemands. Renan se plaint donc, dans une nouvelle lettre, que la passion empêche son adversaire « de voir ces mièvreries de gens blasés que nous appelons le goût et le tact ».

Puis il maintient, au lendemain de la signature du traité de Francfort, que les Allemands ont joué trop gros jeu, en se comportant avec la France comme s'ils ne devaient jamais avoir d'autre ennemi. Ils ont trop parlé du droit historique, qui est le droit des orangs-outangs et ie droit des morts; ils n’ont pas assez tenu compte du droit humain, du droit des vivants, qui autorise aujourd'hui les Alsaciens à choisir leur nationalité. On peut céder des territoires, non des âmes. La politique ethnographique et archéologique que l'Allemagne oppose à la politique libérale de la France suscitera, en face du pangermanisme, le panslavisme. « Combien il eût mieux valu vous réserver pour ce jour-là l’appel à la raison, à la moralité,à des amitiés de principes ! » La Walhalla ne sera jamais le royaume de Dieu. Les problèmes sociaux dépas-

(1) Ges. Schr., I, pp. 323-341. Shrauss a ajouté cette conclusion qui s’adressait plus à ses compatriotes qu'à Renan, après une conversun avec la princesse Alice. Cf. Liler. Denkw.(Ges. Schr., 1,:pp.77 sqq.

(2) I y avait un malentendu entre Renan et Strauss, à propos des traités de 1814 et de 1815.

sent le cadre des frontières nationales; la fraternité domine les races. L'âpre et orgueilleuse vertu du Jupiter germa- ® nique a puni le Prométhée français de sa folle philanthropie ; mais nous pouvons dire avec le grand vaincu que tout cela ne préservera pas le vainqueur de tomber un jour ignominieusement d'une chute horrible (1).

sa

… On peut trouver que ce genre de conversation homérique entre les champions de deux nations rivales est déplacé dans les batailles modernes: la noblesse des idées et. la courtoisie des expressions ne servent qu'à mieux mettre en relief la vanité des mots, quand la parole est au canon. Il était utile cependant que les deux thèses soient soutenues immédiatement par des hommes également dignes de représenter leur peuple, et capables de saisir l’enchainement des causes et des effets. « Il était bon que la parole la plus sage, la plus prophétique à coup sûr qui se soit fait entendre dans ces jours de folie, où se commirent contre la civilisation des crimes inexpiables, fût celle d’un Français, fervent ami de l'Allemagne (2). »

Il est intéressant aussi de vérifier si « dans ce déchaînement de l'enfer », les auteurs des deux plus illustres Vies de Jésus ont trouvé quelque recours en Christ. Strauss souligne la supériorité intellectuelle et morale que la Réforme a assurée à son peuple ; il montre comment le respect de l'impératif catégorique a permis à la Prusse de fonder la discipline militaire sur la discipline spirituelle : c'est donc en un sens la religion qui a fait la grandeur de la nation allemande. Mais quand Renan invoque le Sermon sur la montagne, « son savant maître » qui avait cru trouver

(1) Cf. RENAN, Réforme intellectuelle et morale, pp. 187-209. (2) Cf. Séaïrzces, Renan, p. 268.

pourtant dans l'enseignement des pacifiques béatutudes, l'essence du christianisme, est embarrassé : « Qui ne res-

pecte, dit-il, comme il convient, l'élévation idéale des paradoxes évangéliques, mais qui ne s’est depuis longtemps mis sur le pied de les traiter cum grano salis ?n'est-on pas obligé somme toute d'agir ainsi à l'égard de toute parole spirituelle ? » Et après une phrase d’une ironie un peu facile sur le fils, qui, après avoir été frappé sur la joue droite, tendrait la gauche et sur le gendre qui dans son ménage n’aurait pas le souci du lendemain, Strauss conclut : « L'Église catholique s’est Lirée d'affaire en distinguant dans les sentences de Jésus les ordres valables pour tous et les conseils donnés pour ceux qui tendent à la perfection ; avec plus de profondeur, l’église protestante a su introduire la chasteté dans le mariage, la pauvreté dans la propriété, la paix dans la guerre : cette solution suffit à nous rassurer nous aussi (1). » Ainsi Strauss se contente pratiquement d'une cote mal taillée, comme l’église luthérienne qui prétend concilier la misère spirituelle et la richesse temporelle, l'amour en Dieu et la haine sur terre, en établissant une cloison étanche entre les choses de lâme et le domaine du corps, entre la foi et les œuvres, entre la religion et la nation. Le philosophe allemand continue à prendre au figuré les franches et simples paroles de l'ouvrier galiléen, qui sut révéler Dieu aux humbles,

Renan, malgré son ironie parfois un peu hautaine (2), est plus naïvement fidèle à l'Évangile des pacifiques et des doux vaincus de la vie. Ce grand sceptique est sincère, quand il écrit en pleine guerre au docteur allemand :

(1) Ges. Schr., I, pp. 337-338. s (2) « Si ma chétive prose a pu procurer quelques cigares à ceux qui ont pillé ma petite maison de Sèvres, je vous remercie de

m'avoir fourni l’occasion de conformer ma conduite à quelques-,

uns des préceptes de Jésus que je crois les plus authentiques. » (RENAN, Réforme intellecluelle el morale, p. 191.)

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« Ah! cher maître, que Jésus a bien fait de fonder le royaume de Dieu, un monde supérieur à la haine, à la jalousie, à l’orgueil, où le plus estimé est non pas, comme dans les tristes temps que nous traversons, celui qui fait le plus de mal, celui qui frappe, tue, insulte, celui qui est le plus menteur, le plus déloyal, le plus mal élevé, le plus défiant, le plus perfide, le plus fécond en mauvais procédés, enidées diaboliques, le plus fermé à la pitié, au pardon, celui qui n’a nulle politesse, qui surprend son adversaire, lui joue les plus mauvais tours ; mais celui qui est le plus doux, le plus modeste, le plus éloigné de toute assurance, jactance et dureté, celui qui cède le pas à tout le monde, celui qui se regarde comme le dernier ! La guerre est un tissu de péchés, un état contre nature où l'on recommande de faire comme belle action ce qu'en tout autre temps on commande d'éviter comme vice ou défaut, où c'est un devoir de se réjouir du malheur d'autrui, où celui qui rendrait le bien pour le mal, qui pratiquerait les préceptes évangéliques de pardon des injures, de goût pour l'humi-

liation, serait absurde et même blämable. Ce qui fait

entrer dans la Walhalla est ce qui exclut du royaume de Dieu (1). »

Oui, Renan est sincère quand il écrit de Paris le 13 septembre 1870 au théologien souabe qui trouve que Bismarck et Moltke tardent à bombarder Babylone : « Avez-vous remarqué que ni dans les huit béatitudes, ni dans le sermon sur la montagne, ni dans l'Évangile, ni dans toute la littérature chrétienne primitive, il n'y a pas un mot qui mette les vertus militaires parmi celles qui gagnent le royaume du ciel?» Mais il faut bien dire que cette naïvelé évangélique que le philosophe français voudrait faire revivre, risquerait de faire autant de mal que l’esprit belliqueux, tant à la vie des nations civilisées qu'au progrès de

(1) RENAN, Réforme intellectuelle et morale, pp. 184-185.

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l'humanité ; et on ne peut qu'approuver la réplique de Strauss sur ce point: « Sans doute, comme vous le remarquez, iln’y a nulle part dans l'Évangile ni même dans la littérature chrélienne primitive, un mot qui donne aux vertus militaires droit d'accès à la cour céleste : mais par contre on n’a jamais trouvé nulle part un État, chrétien ou païen, qui n'ait su appréciér ces vertus, faute desquelles aucune nation n'aurait pu subsister. Vous dites beaucoup de mal-de la guerre ; je serais tenté, sans vous contredire, d’en dire beaucoup de bien: ainsi à nous deux, nous aurions peut-être épuisé la vérité (1). »

Mais, si Renan a eu le tort de garder de l'Évangile la prédication de la défaite résignée avant la bataille, il a su par contre dégager de l’apocalypse judéo-chrétienne les promesses de revanche nationale et sociale qu’elle contient; il a su tirer de l’enseignement de l’apôtre juif des gentils,

la leçon significative : non est Judæus neque Græcus;

bref la fraternité des enfants de Dieu n’est pas pour lui un vain mot. En ce sens aussi, Strauss et Renan ont bien

(1) Ges. Schr., I, p. 338. — Strauss a essayé d’être juste envers Renan. Vischer avait considéré l’allusion au sermon sur la montagne comme une hypocrisie impertinente ; Strauss lui répond qu'il y a réellement en Renan, en dépit de ses allures modernes et romanesques, un sens de l’exaltation ascétique : « Sa sympathie pour l'Évangile de la pauvreté et de la résignätion, pour saint François et les tendances analogues est sincère. Il y a une édition illustrée de sa Vie de Jésus : les personnages du Nouveau Testament y ressemblent à des Bédouins, à force de naturalisme ; ils sont absolument laids, une vraie racaille ; le seul homme convenable de la bande est Pilate ; le dernier cahier de cette édition contient une préface qui permet le mieux d'apprécier l'attitude de Renan à cet égard. » Il convient de constater que Strauss a pour Renan une sympathie particulière, car, dans cette même lettre écrite à Vischer, de Darmstadt, le 17 novembre 1870 (Ausgew. Briefe, pp. 522-523), l’auteur de la Nouvelle Vie de Jésus se plaint qu'on hésite à bombarder la grande Babylone des bords de la Seine : « Si Paris, dit-il, n'est réduit que par la famine, on pourra prétendre que les barbares n'ont pas osé tirer sur la métropole de la civilisation. »

| été à demi laïcisée, mais qui est -demeurée à demi servatrice ; le Français la nation de la Révolution, qui arfois des retours de catholicisme, mais qui est déjà quise à moitié à l’ordre fraternel de l'avenir. Si l'on orde à Strauss que Bismarck a récolté ce que Luther

it semé, ne doit-on pas en revanche garder avec Renan | poir qu’une plus belle moisson est réservée au pays qui, au dix-neuvième siècle, a été puni plus encore pour sa

générosité que pour ses fautes ?

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