B. — L'ÉCOLE, LE SÉMINAIRE, L'UNIVERSITÉ
À l'école de Ludwigsbourg, le petit David-Frédérie Strauss fut un élève modèle; son père put songer de bonne heure à faire de son fils ce qu'il aurait voulu être, un théologien. A treize ans, l'enfant après avoir triomphé dans trois épreuves successives dont la dernière portait sur le grec, les vers latins et l'hébreu, fut reçu brillamment au concours des bourses et entra au petit séminaire de Blaubeuren. Les petits séminaires évangéliques du Wurtemberg étaient d'anciens cloîtres sécularisés depuis la Réforme : on y recevait comme internes les meilleurs élèves du pays pour les préparer à la carrière ecclésiastique. Les heureux lauréats avaient l'avantage d'y trouver, outre la sécurité de la vie matérielle, des camarades d'élite et des maîtres parfois hors de pair. A vrai dire il est rare qu'on ait la chance, — qu'a eue Strauss — de pouvoir à quinze ans entendre un maître comme F.-Ch. Baur exposer à propos d'Hérodote les théories des spécialistes sur la mythologie grecque, discuter à propos de Tite-Live les hypothèses de Niebuhr, ou même analyser à propos de
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Tacite le talent psychologique de l'historien ; il est rare aussi qu’un professeur de lycée sache comme Kern faire partager à ses élèves à la fois son admiration pour la beauté grecque et son enthousiasme pour la poésie des. psaumes et des prophètes. Être initié dès les bancs du collège aux méthodes et à l'esprit d'humanistes comme Heyne et Herder, c’est sans doute un bienfait dont, on ne saurait être trop reconnaissant ; avoir comme camarades de classe et comme amis d'enfance des élèves aussi remarquables que F. Vischer, Märklin, Zimmermann, Pfizer, Binder, c'est une bonne fortune encore plus précieuse » peut-être. Et cependant on peut se demander si ces avantages ne sont pas compensés par des inconvénients aussi graves. Déjà la sévérité du régime imposé autrefois aux enfants en Wurtemberg est inquiétante ; certains critiques allemands affirment que cette discipline trop dure est en partie responsable des deux œuvres à demi révolutionnaires que la Souabe ait jamais produites : on veut dire les Brigands de Schiller et la Première vie de Jésus de Strauss. On reproche aussi à cette claustration précoce de ruiner la santé des élèves, de les isoler de la vie de famille et de la société, et de les rendre gauches pour le reste de leur existence ; on ne peut s'empêcher enfin de penser avec effroi au surmenage que s’imposaient ces petits Souabes, - âpres au travail, ambitieux, parfois exceptionnellement doués.
Après sa sortie du petit séminaire de Blaubeuren (1), Strauss passa avec sa promotion au grand séminaire de Tubingue, où il rentra au mois de septembre de l’année 1895. Cet institut évangélique’ n'avait pas encore su $e débarrasser entièrement des traditions monacales. Il y
à (1) A l'examen de sortie, Strauss à eu la note très bien en histoire, la note médiocre en français. Cf. ZIEGLER, Strauss, Îl, p.33. On serait curieux dé savoir ce qu'on à enseigné ou demandé à
Strauss dans ces deux branches.
ne
avait dans la jeunesse universitaire deux groupes qui se. méprisaient un peu : certains étudiants, buveurs et bretteurs, cavaliers fiers de leurs premiers éperons et de leur moustache naissante, éprouvaient à l'égard des séminaristes gauches et tristes le sentiment qu'un jeune seigneur du moyen âge pouvait éprouver en présence d'un moine et inversement quelques jeunes savants de l'institut évangélique considéraient un peu leurs camarades plus mondains comme des barbares. Cette dernière attitude était, semble-t-il, celle du jeune Strauss ; il raillait la vie des étudiants allemands, leurs duels et leurs beuveriés, leur orgueil naïf et leur brutalité. Or Strauss n'est pas le seul qui n'ait pas découvert ce qui se cache, paraît-il, de poésie et de valeur morale sous cette grossièreté ; mais peut-être y avait-il aussi un peu de mépris théologique du corps et du monde dans son dédain de la vie physique et de la joie; en tout cas, Strauss, en restant un peu à l'écart de la vie des étudiants et de toute la vie extérieure, n’a pas senti derrière, les murs de son cloître, ce qu’il y a d'aspirations généreuses dans la jeunesse ; il n’a pas été initié au mouvement libéral et national à l’âge où l’on saisit les faits en agissant, où l’on comprend la réalité en la sentant et en la vivant et nous sommes tentés de croire que cette inexpérience de la vie contemporaine a contribué à aggraver encore l'inaptitude de Strauss à l'action, peut-être aussi sa tendance à ne voir d’abord dans l’histoire de la civilisation que le jeu d'idées abstraites ou de rêves poétiques, par suite son embarras à fonder une morale sociale.
En revanche, l'Institut de Tubingue offrait à ses élèves des avantages considérables : le régime, par ses bons côtés, y ressemblait un peu à celui de l’École normale supérieure de Paris : les facilités de travail y étaient grandes et il se faisait dans cette jeunesse studieuse un actif échange d'idées et de connaissances. M. Ziegler dit qu'il faut être
reconnaissant à l’Institut de Tubingue de l'érudition ét de la tolérance relative qui distinguent encore aujourd'hui en Allemagne le clergé évangélique du Wurtemberg.
Les professeurs dont la promotion de Strauss suivit d'abord les cours à Tubingue étaient loin de valoir les maîtres du petit séminaire : les seuls cours qui offraient quelque intérêt étaient le cours d'histoire de Haug et le - cours de philosophie d'Eschenmayer, ancien médecin qui s'était converti à la philosophie de la nature de Schelling et qui s'occupait de spiritisme avec J. Kerner. Cet enseignement ne suffisait pas à occuper l'esprit de Strauss et de ses camarades : « on se mit à lire Kant et on fit la grimace d’avoir mordu dans une pomme aussi aigre; on lut Jacobi : celui-ci parut plus doux à notre goût et on se dit que si c'était cela la philosophie, on pourrait déjà plus aisément s’y risquer ; on lut Schelling : or celui qui sait inspirer de l'enthousiasme à la jeunesse, surtout à une jeunesse élevée comme la nôtre, celui-là l’a d'avance gagnée, et c’est ainsi que nous nous donnâmes à Schelling (1). » À dire vrai, Schelling fut le philosophe de cette jeunesse parce qu'il était le philosophe du romantisme, et que le romantisme venait de gagner Tubingue. Strauss et ses camarades formaient un petit cercle où l'on admirait Novalis et Tieck et où l'on méprisait les bourgeois el la prose. Il y avait là, outre Vischer et Pfizer, Waiblinger et Ludwig Bauer, un grand poète, Mürike; Strauss luimême s’essaya à la poésie romantique, non sans succès. De là à admirer la philosophie qui ayait donné à la poésie romantique une valeur absolue, il n'y avait qu'un pas. « On quitta donc les steppes de Kant et de ses exégèles pour les pâturages plus savoureux de la philosophie de la nature et on finit par se perdre dans les forêts mystérieuses
(1) Srrauss, Märklin. Ges, Schr., X, p. 205.
du vieux J. Bôhme (1). » Binder s'était procuré à prix d’or les œuvres du savetier de Gôrlitz. Les théories de la philosophie romantique n'étaient d’ailleurs souvent que la traduction en un langage plus moderne des idées du
philosophus teutonicus : la déduction du monde fini et de l’origine du mal était au fond la même des deux parts. Il ne faut donc pas s'étonner si Strauss, qui alla de bonne
heure jusqu'au bout, de son opinion, a préféré le mysticisme original de J. Bôhme au mysticisme voilé de formules rationnelles et de termes scientifiques de Schelling : plus profond encore que l'intuition intellectuelle lui semblait le regard immédiat dans les abîmes de la divinité et de la nature.
La folie romantique faillit égarer un instant l'esprit pourtant si critique de Strauss. Les voyants, les somnam-
bules, les magnétiseurs étaient à la mode ; une curiosité à
demi scientifique, à demi philosophique pour des phénomènes encore mal connus, et aussi un goût malsain des expériences anormales contribuaient à répandre cette magie nouvelle. Strauss nous a raconté lui-même comment gagné par l'épidémie, il fit en plein hiver un pèlerinage aux environs de Tubingue pour aller voir une voyante ; etcomment un de ses camarades fut en route miraculeusement
-guéri par un berger. Aux vacances de Pâques, nouveau
pèlerinage à Weinsberg, pour aller contempler la fameuse voyante de Prevorst que J. Kerner observait sous sontoit. « J. Kerner me reçut, raconte Strauss, avec une bonté paternelle, et me présenta bientôt à la voyante : elle était éveillée dans son lit, au rez-de-chaussée, mais bientôt elle
tomba dans un sommeil magnétique et j'eus ainsi pour la
première fois le spectacle de cet état remarquable, sous sa forme la plus pure et la plus belle. Le visage marqué par la souffrance, mais d'un dessin noble et délicat, était trans-
(1) SrrAUSS, J. Kerner, Ges. Schr., I, p. 125.
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figuré par une sérénité céleste ; la langue était de l’allemand le plus pur ; le débit était doux, lent, solennel, musical, presque comme un récitatif ; les sentiments qu'elle exprimait étaient des sentiments d'extase qui couvraient l'âme comme des nuages tantôt légers tantôt sombres et qui se dispersaient de nouveau — souffles tantôt plus forts tantôt plus tendres qui passaient dans les cordes de la harpe éolienne — entretiens avec des esprits bienheureux ou maudits ; tout cela avait un accent de vérité qui excluait le doute : nous avions réellement sous les yeux une voyante qui communiquait avec un monde supérieur. Bientôt Kerner se disposa à me mettre en rapport magnétique avec elle ; je ne me souviens pas d’un instant pareil dans ma vie. J'étais fermement convaincu qu’en posant ma main dans la sienne, j'allais lui dévoiler toute ma pensée et tout mon étre : plus de retraite, plus de fuite possible s'il y avait en moi quelque chose que j'eusse des raisons de cacher ; c'était comme si on me retirail la planche sous les pieds : en lui donnant la main je me sentis descendre dans un abîme sans fond. Je sortis d’ailleurs victorieux de l'épreuve et j'ai souvent taquiné Kerner plus tard en Jui rappelant qu’il avait demandé quel était le caractère particulier de ma foi et que la voyante avait répondu que cette foi ne saurait jamais être ébranlée (1). » On sent, malgré l'ironie, à l'accent de cette confession, que Strauss vivait alors dans un monde surnaturel. « À chaque détour de la route que nous suivions, derrière chaque buisson de jardin que nous avions à longer, nous nous altendions à tout instant à voir surgir les choses les plus étranges et les plus extraordinaires : cela ne nous aurait nullement étonnés et encore bien moins effrayés : nous y étions prêts d'avance comme à des choses familières. » Strauss avait la foi romantique et cette foi allait jusqu'à l’intolé-
(1) Srrauss, J. Kerner, Ges. Schr., I, pp. 129 sqq.
rance (1). « Je rencontrai Strauss, affirme Vischer, précisément au moment où il rentrait de sa première visite chez Kerner, dans samaison paternelle ; il était commeélectrisé..
si dans la discussion il croyait apercevoir la moindre trace de rationalisme — il ne distinguait pas entre le rationalisme etles platitudes de l'Aufklärung — il protestait vivement et il appelait ture et païen tout ce qui ne voulait pas le suivre dans les jardins enchantés sous l'éclat magique de la lune. »
(1) Cf. HAUSRATH, SiTauss, I, 28 sqq., et VISCHER, Kritische Gänge I, pp. 94 sqq.