‹ David Hume: moraliste et sociologueChapitre 11 sur 140 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Les Passions.

La doctrine psychologique de Hume repose tout entière sur ces deux principes empruntés à celle de Locke: i° Il n'existe pas dans Tentcndement d'autres idées que celles qui nous viennent des sens ou des diverses opérations de Tcsprit. 2*" L'esprit n'est pas capable de connaître les objets en eux-mêmes : il ne peut les atteindre que médiatement, par des impressions sensibles ou par leurs représentations. C'est sur cette base empirique que Hume a construit toute sa psychologie et qu'il a voulu édifier sa doctrine morale.

Puisque toute idée nous vient des sens, une idée qui ne serait pas l'image adéquate d'une impression sensible devrait donc être tenue, a priori, comme &usse et chimérique. Possédant ce critère. Hume met

à répreuve les diverses opérations de notre esprit. Il reconnait en premier lieu que, de tous les jugements et de tous nos raisonnements, le plus grand nombre repose sur la relation de cause à effet. Il entrepend donc la critique du principe de causalité. Ayant reconnu que nous confondons une question de fait avec une relation d'idées Hume s'applique à rechercher les divers moments psychiques et les conditions de notre erreur.

Les principes de Tenlendement se rapportent soit aux relations d'idées — principes de ressemblance et de contrariété, — soit aux questions de fait — principes de contiguïté dans l'espace ou dans le temps. — Mais la causalité ne peut entrer dans la première classe, puisqu'elle a pour objet l'assemblage de choses essentiellement différentes; et elle ne peut davantage faire partie de la seconde, puisqu'elle dépasse Texpéricncc et qu'elle escompte l'avenir.

Hume admettrait que la causalité pût être fondée sur l'expérience, s'il était possible de reconnaître empiriquement la nécessité causale mais rien dans la nature n'établit qu'un même antécédent se reproduise exactement : « nulle expérience ne nous a jamais donné ridée ou la connaissance du pouvoir secret par lequel un ()l)jol produit l'autre et il n'existe pas de raisonnomenl qui puisse justifier cette inférence. » Le passé ne vaut donc pas pour l'avenir.

Pour expliquer le caractère de nécessité gêné-

raleinent attribué au lieu causal, Hume étudie la genèse psychologique du rapport. Par ce fait que les mêmes antécédents précèdent ordinairement les mêmes conséquents, notre esprit prend Thabitude d'attendre les seconds dès que se manifestent les premiers : et c'est notre imagination, faculté secondaire, médiatrice entre les sens et l'entendement, qui crée la nécessité d'un lien, nécessité qui ne peut en aucun cas nous être confirmée par l'expérience.

Ainsi l'idée de cause est sans valeur objective. Nous nous laissons guider par la coutume ou l'habitude, laquelle, par ce fait même qu'elle trouve son principe dans un sentiment naturel (a feeling) , possède assurément une valeur pratique, mais qui, dépourvue aussi de toute autorité spéculative, ne saurait en aucun cas prétendre à une certitude mathématique à la science pure. En nous, ni cause ni substance ; l'esprit est une succession de représentations non Uées : les impressions qu'il reçoit sont simplement contiguës dans l'espace et dans le temps : et il y aurait évidente contradiction à les concevoir existant ensemble et dans le même temps. D'où il devrait suivre logiquement que toute conscience du moi, résultante d'une impression, ne saurait être conçue autrement qu'à l'état d'isolement : ce serait donc par une illusion subjective que nous prendrions nos habitudes d'associations contingentes pour ces séries causales nécessaires. Le moi ne serait enfin qu'un rapport arbitraire

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d'impressions à une personnalité chimérique. Nous verrons plus loin comment Hume a tenté d'échapper à cette conséquence de son sytème qui devait, a priori, ruiner toute morale.

Tel est le très court résumé de la psychologie et delà métaphysique de Hume. Nous devons chercher maintenant comment s'est transformée cette doctrine lorsqu'il a voulu fonder sa morale et nous efforcer de reconnaître s'il est parvenu à conciher cette contiguïté contingente des phénomènes avec les idées invariables et nécessaires de loi morale, de justice et d'amour. Le «Traité des Passions» ; où il analyse le mécanisme des divers motifs d'action, peut être considéré comme la transition nécessaire entre sa psychologie pure et sa morale proprement dite.

Hume a suivi, dans sa morale comme dans sa psychologie et sa métaphysique la voie tracée par Locke. Chez lui, comme chez son prédécesseur, la faculté morale apparaît comme une faculté sensible, comme une capacité, d'un genre particuher, déplaisir et de souffrance. Mais tandis que Locke admettait comme postulat que la volonté fût déterminée par des motifs ou des idées autres que le plaisir et la souffrance , Hume s'est efforcé de préciser ces motifs et d'en rendre compte. De l'antinomie qui semble résulter de la reconnaissance de ces motifs étrangers à la sensibilité et qui oppose le mondes sensible et le monde intelligible. Hume trouve la solution dans les « rela-

lions naturelles» de ces idées entre elles, c'est-à-dire dans Tordre de succession nécessaire et uniforme de certaines impressions et de certaines idées et dans leur influence réciproque. Cette solution est-elle probante?

Hume a reconnu la nécessité logique de réduire le dualisme de Locke, et de considérer ses deux propositions fondamentales — i° que la pensée n'engendre rien mais reçoit son objet de l'impression des sens, 2'*que le bien, en tant qu'objet de désir n'est qu'une impression agréable — comme les deux faces d'un même principe. Il a été conduit par là à rejeter toute notion d'affection rationnelle ou désintéressée et de vertu. En effet, il faudrait entendre, par affection rationnelle, l'existence de quelque chose autre que le désir de plaisir, ce qui est contraire à rhypothèse : et, par vertu il faudrait entendre quelque chose existant en soi, extérieurement et antérieurement au plaisir — et ceci également s'oppose au principe admis.

Cependant, dans la suite de l'analyse qu*il donne des différentes sources du plaisir, il distingue le plaisir proprement dit de l'objet du désir, dont il fait le fondement de la morale — ce qui s'oppose nettement au principe établi qu'il ne peut exister aucun objet de désir en dehors du plaisir. Par là son sytème cesse d'être conséquent et logiquement admissible.

Cherchant les motifs des actions humaines, Hume est amené à analyser les perceptions de Tentendement qui peuvent déterminer l'action.

! 36 LA PHILOSOPHIE THÉORIQIT:

« De même que toutes les perceptions de l'entendement peuvent être di>*isées en impressions et en idées ; les impressions à leur tour peuvent être subdivisées en originelles et en secondaires. Cette dernière division est la même que j'ai antérieurement' établie lorsque je les ai classées en impressions sensitives et en impressions réflexives. Les impressions originelles ou impressions sensitives sont de telle nature qu'elles apparaissent dans Tesprit sans aucune perception antécédente, par la seule constitution du corps, par les esprits animaux ou par Tapplication de certains objets aux organes externes. Les impi'essions secondaires ou réflexives procèdent de quelques-unes de ces impressions originelles, soit immédiatement, soit par interposition de leur idée. A la première classe appartiennent toutes les impressions des sens et tous les plaisirs ou toutes les souffrances du corps. A la seconde appartiennent les passions et les auti'es émotions qui leur ressemblent* ».

L'action, suivant la doctrine que nous étudions, n'est jamais déterminée directement par une émotion, mais seulement autant que cette émotion excite le désir, ce qui, traduit dans le langage psychologique de Hume, revient à dire que l'image de l'émotion plaisante excite le désir de son rappel ou de son

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