‹ David Hume: moraliste et sociologueChapitre 17 sur 140 · I. Vol. II, sect. I, p · texte numérisé non relu

I. Vol. II, sect. I, p

Dans son étude « de l'Amour et de la Haine », Hume s'attache à mettre en relief le « double rapport des impressions et des idées » : il montre le processus du plaisir particulier qui excite le plaisir d'amour ou de sympathie en relation de Tidée de la personne aimée. La sympathie se révèle tout d'abord par ses effets, par (C ces signes extérieurs, dans le maintien et dans la conversation, qui en suscitent l'idée ». Par induction de l'effet à la cause (( nous sommes convaincus de la réalité de la passion » et nous la concevons « comme appartenant à la personne, de même que nous concevons n'importe quel fait d'expérience ». Puis, cette idée qui s'éveille en nous (( est peu a peu transformée en impression et acquiert un tel degré de force et d'intensité qu'elle devient la passion même et produit une émotion égale à celle que pourrait produire n'importe quelle affection originelle ». Cette transformation s'opère en vertu de ce fait reconnu que « toutes les idées viennent des impressions et que ces deux espèces de perceptions ne diffèrent que par le degré de force et de vivacité avec lequel elles agissent sur l'esprit » .

En résumé, Hume admet que, étant donnés deux ce moi » — l'un agent et l'autre patient — placés l'un en face de l'autre en certaines circonstances et certaines conditions de milieu, un équilibre de passions tendra à s'établir entre eux de la même manière que si l'on approche d'un corps à une température élevée

un autre corps d'une température moindre, la température de ce second corps tendra à s'élever et à s'équilibrer avec celle du premier. Les circonstances et les conditions de milieu sont ici la présence, la parole et l'attitude du « moi » agent, élevée à une certaine puissance de passion, en face du « moi » patient. Pour expliquer la transmission de celte puissance de passion de Tun à l'autre, deux théories sont en présence : la théorie de l'émanence ou du rayonnement et celle de limmanence. Nous devons tout de suite écarter la seconde comme nécessitant l'admission d'une harmonie préélabhe entre les deux (( moi )), en telle sorte que n'agissant pas eireclivement l'un sur l'autre, ils se trouveraient pourtant l'un vis-à-vis de l'autre dans un rapport identique à celui qui s'établirait entre eux s'ils avaient cette action; cette harmonie préétablie, impliquant une volonté extérieure, et dont aucune expérience ne peut rendre compte, ne saurait trouver place dans la doctrine strictement empirique de Hume. Dans la théorie du rayonnement ou de l'émanence, le « moi » passionné agit directement sur le moi patient et lui cause une immédiate impression des sens, un visum, un tactum, etc., auquel se joint une émotion plaisante. Deux cas encore sont à distinguer. Si la passion du (( moi )) agent éveille une impression chez le moi patient, cette impression sera purement une perception de plaisir ou de douleur en dehors de

Leciiartieh. 4

5o LA PHILOSOPHIE THÉORIQUE

toute relation du plaisir ou de la douleur du moi agent. Chacun demeurera, en quelque sorte, le propriétaire exclusif de son plaisir ou de sa douleur ; et, s'il .y a identité ou analogie entre les deux plaisirs ou ces deux douleurs, ce sera pur accident — si Ton considère strictement Tétat actuel de chacun des (( moi ». Il n'y aura en ce cas aucune place pour la sympathie telle qu'elle a été définie. Et il en sera de même encore si nous admettons d'autre part que le plaisir ou la douleur de l'impression, reçue directement de l'agent, suggère d'une façon réflexivc au patient le souvenir de semblables manifestations expérimentées autrefois par lui et lui inspire une cn\otion. Cette émotion du moi présent se rapportera uniquement au moi passé, en dehors de toute relation de l'agent d'émotion. Ainsi, sous quelque face qu'on envisage la question il ne demeure, dans la transfusion du plaisir ou de la douleur d'un « moi » VL un autre (( moi », aucun point qui permette de livrer passage à la sympathie. Le moi fait le plaisir ou la douleur purement sienne dès qu'il l'emprunte à un autre (( moi » : en d'autres termes, suivant la théorie de Hume, la sympathie n'est que l'occasion offerte au moi pour se réjouir ou se plaindre luim?me en présence du plaisir ou de la douleur d'un autre moi. Tant que l'idée ne sera autre chose qu'une (( impression affaiblie » l'équilibre d'amour ou de sympathie entre deux « moi » contigus demeurera

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slrictcmeiil inexplicable. L'impression du patient ne peut être, à la fois et sans contradiction, son impression et l'impression de l'agent. Toute Texplicaliou de Hume repose en fin de compte sur une équivoque dans l'expression « l'idée dune affection d'un autre ». Il ne peut y avoir, dans son système, aucun lien psychologique nécessaire entre Tidée d'une affection et l'idée de cette affection chez un autre. Malgré tout son effort dialectique, ce passage de l'égoïsme à l'altruisme demeure, en dernière analyse, inexpliqué.

Par la sympathie, Hume s'efforce ensuite de rendre compte de la bienveillance. Dans le « Traité des Passions », il distingue la bienveillance de l'amour. « La bienveillance peut s'exprimer de mille manières et subsister un temps considérable sans que nous fassions entrer en compte le bonheur de son objet », et a s'il avait plu à la nature, l'amour aurait pu n'être jamais accompagné du désir de ce bonheur.» D'où nous tirons la conclusion que l'amour, bien que désir, n'a pas le plaisir comme objet. « C'est une impulsion naturelle qui demeure entièrement en dehors de l'analyse » et qui « bien que passion directe, ne procède pas du plaisir ». Nous retrouvons ici la même inconséquence déjà reconnue dans notre analyse du désir du plaisir et qui, tendant à faire admettre, à titre de postulat, une proposition dont aucune expérience ne saurait rendre compte, ne

peut trouver place, sans contradiction, dans une théorie qui prétend demeurer purement empirique. Cependant, dans une autre partie de son exposé, Hume donne une tout autre définition de la bienveillance, et qui la fait rentrer dans la conception générale du désir. (( La bienveillance est un plaisir originel engendré par le plaisir de la personne aimée ou une souffrance procédant de sa souffrance : et, de celte correspondance d'impressions, naît subséqucmmciit un désir de son plaisir et une aversion de sa souffrance. » Ainsi la bienveillance rentre dans la définition, plus conséquente avec le système de Hume, et que nous avons donnée de la sympathie, occasion pour le moi de se réjouir ou de se plaindre soi-même en face du plaisir ou de la douleur d'autrui. Plus tard, dans la (( Recherche des principes de la Morale », Hume accepte définitivement la conséquence de son système psychologique et renonce à toute distinction entre la sympathie et la bienveillance générale, qu'il identifie avec le sentimenl d'humanité. La sympathie ou humanité se ramènera donc, comme modalité de l'amour, à une passion intéressée. En effet, pour rendre compte de l'altruisme qu'il trouve impliqué dans la sympathie. Hume équivoque sur le mot (( passion » qu'il prend dans le sens de «désir», sens qui s'oppose à sa première définition où la passion était entendue comme une émotion. Il est manifeste que, dans ce

sens, toute passion devra être également désintéressée, puisqu'elle sera antérieure à l'émotion plaisante qui réside dans sa satisfaction : pourtant, considérée en relation du moi — et ce point de vue est le seul auquel on doive se placer suivant la théorie de Ilume — elle n'en restera pas moins intéressée, étant strictement une anticipation plaisante de cette satisfaction. Ainsi, l'explication de Hume — en laquelle, d'ailleurs, il évite de s'étendre, accordant seulement que la bienveillance et l'amour se concilient par une disposition naturelle — est encore insulTisante.

Ayant terminé l'analyse des difierents motifs d'actions suivant la théorie de Hume, nous vsomnies maintenant en mesure de constater le progrès qu'il a fait accomplir à la doctrine de Locke. De la définition de ce philosophe : « La raison est l'ordonnatrice des idées intermédiaires », Hume a montré qu'il suivait naturellement que la raison ne saurait être prise en considération dans la recherche des principes d'actions, « qu'elle n'est que l'esclave des passions et ne peut jamais prétendre à un autre usage qu'à les servir et à leur obéir* ». Mais sa plus grande originalité a été de mettre en relief que, de même que la raison ne peut être motif d'action, elle ne peut davantage être motif d'inaction, c'est-à-dire

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