Vol. II. Of justice, »cct. I, p
motifs, c'est-à-dire l'ensemble de conditions qui constitue ces actions comme faits proprement moraux. Si ces motifs sont inéluctables, si chacun, étant déterminé fatalement, détermine à son tour Faction qui doit être son conséquent, la moralité n'aura plus qu'un rôle tout historique : elle devra se borner a l'étude, dans le passé, des motifs et de leurs lois ; le devoir et la responsabilité n'auront plus aucun sens.
La théorie de la liberté de Hume est une conséquence logique de sa théorie de la causaUté. Dès lors qu'il n'y a partout que succession de phénomènes, il ne peut y avoir dans les actions humaines, ni liberté, ni nécessité. La distinction vient d'un défaut de précision dans l'expression des termes, un manque de clarté qui provoque un malentendu sur leur exact contenu. Si l'on vient à en faire la critique et qu'on s'attache à dégager une définition rigoureuse, on devra reconnaître qu'ils tendent à s'expliquer Tun par l'autre et que. en dernière analyse, (1 les hommes se sont toujours accordés, suivant la raison, à admettre à la fois et implicitement les doctrines hbertaires et les svstèmes déterministes ».
En effet, si nous cherchons attentivement ce que contient l'idée de nécessité ou de causation, nous trouvons qu' u elle dérive uniquement de la connexion constante que nous observons dans les pliénomènes de la nature : les événements v sont Ués de
LES PASSIONS 5r)
façon uniforme et Thabitude de cette uniformité décide l'esprit à inférer les uns de la présence des autres ».
Tous les hommes s'accordent donc pour admettre la doctrine de la nécessité : Car, de même qu'il est admis, par le consentement de tous, que la matière est dirigée par des lois fixes, il est aussi universellement reconnu que les actions de» hommes sont uniformes en tous pays, que les mêmes motifs produisent toujours les mêmes actions, les mêmes eiTels procèdent toujours des mêmes causes.
L'ambition, Tavarice, Tamour propre, la vanité, la générosité, Famitié, la philanthropie, en un mot toutes les modalités de Tamour, tels sont les principes qui, mélangés à divers degrés et distribués dans la société, ont été sans cesse et sont encore la source de toutes les actions humaines. Le genre humain est toujours adéquat à lui-même. Nous a\ons une telle habitude de cette permanence de la nature intrinsèque de riiommeque tout récit, toute histoire qui tendrait à le présenter sous une autre puissance morale que celle que nous connaissons actuellement serait immédiatement tenu pour fantaisiste et chimérique.
Toute la psychologie, toute la science de la vie repose sur les inférences que nous formons de la nécessité des actions d'autrui.
Ainsi tous les hommes accordent en fait celle nécessité ; s'ils ne la reconnaissent point en droit
6o LA PHILOSOPHIE THEORIQUE
c'est qu'ils ne la « sentent » pas immédiatement pour eux-mêmes. La tendance intime et a prioriste de l'individu le porte à se croire libre : l'expérience le contraint à se reconnaître soumis à des lois nécessaires. Mais si nous analysons cette intuition de la liberté que l'on veut nous donner comme preuve de son existence, nous trouvons qu'elle n'est qu'une idole trompeuse née du désir même que nous avons de nous affirmer libres. Nous concluons sans preuves du (( velle » a (( l'esse ».
Qu'entend-on maintenant par liberté ?
Si nous entendons par liberté un pouvoir d'agir ou de ne pas agir suivant les décisions de la volonté, c'est-à-dire que si nous décidons de nous mouvoir nous le pouvons, de rester en repos nous le pouvons encore, assurément tout le monde tombera d'accord que, en ce sens, nous sommes libres ; il n'y a pas ici de discussion possible. Mais la liberté ainsi entendue n'est plus autre chose que le hasard : et ce hasard équivaut au néant. D'ailleurs on objectera qu'on ne fait que reculer la difficulté sans la résoudre : car si nos actes paraissent ou sont Ubres, nos décisions ne le sont pas. Nous ne pouvons associer des émotions quelconques a des idées quelconques, faire que la douleur nous plaise, que le mal nous paraisse bien : les décisions qui précèdent les actes seraient donc déterminées et nous ne pourrions jamais échapper à la loi du motif le plus
LES PASSIONS 6l
fort. Mais ce sont là des mystères que la raison ne peut approfondir. Quelque système qu'elle embrasse, elle se trouvera sans cesse arrêtée par des difficultés insurmontables et même par des contradictions formelles. Concilier Tindiflcrence ou la contingence des actions humaines avec la prescience divine est une matière qui, de tout temps, a amplement fourni aux discussions des philqsophes, sans qu'aucune entente, aucune certitude paraisse jamais devoir se faire dans le présent ni dans Tavenir.
Sans doute les conséquences d'une semblable affirmation peuvent être dangereuses en Morale, mais de ce qu'une proposition est dangereuse aux opinions établies il ne s'ensuit pas qu'elle soit nécessairement fausse. Ilume affirme au contraire que sa doctrine est non seulement consistante avec la Morale mais essentielle à son principe même. L'idée de responsabilité morale implique la nécessité de renchaîneinent de cause à effet : Vn \oleur surpris chez un joaillier est condamné pour intention de aoI. L'intention semble donc le fondement de la responsabilité morale : or, connue cette intention n'est pas une impression sensible, il faut donc (pie nous l'inférions suivant le principe que les mêmes causes produisent les mêmes effets. Mais la nécessité de cette causation ne détruit pas la responsabilité. On la déplace lorsqu'on la met dans l'acte ou dans l'inten- (ion de faire l'acle. Elle réside en dernière analvse.
clans une certaine disposition d'esprit (an internai character) qui accompagne les actions et qui en fait le mérite ou le démérite.
Ainsi, bien que la liberté, au sens usuel du mot, soit une illusion obstinée et, en quelque sorte, volontaire de notre part, la responsabilité morale n'en subsisterait pas moins comme un assistant intéressé, un spectateur nécessaire à la pièce que lui jouent ses propres actes, et dont les manifestatioiàs de sympathie ou d'antipathie décident en dernier ressort de la valeur morale de ces actes.