CHAPITRE II
Les Principes de la Morale.
Ayant ainsi établi le mécanisme interne des passions et des sentiments humains, ayant déterminé le processus psychique du phénomène moral, Hume considère ensuite le jeu de ces sentiments et de ces passions replacés dans le milieu naturel, c'est-à-dire moral et social de Thomme, dans l'humanité, et il s'efforce de reconnaître scientifiquement rensemblc des conditions qui donne à toute action humaine son caractère d'universelle moralité. Hume remarque tout d'abord que, si le désaccord existe généralement sur la forme de la Morale, il y a au contraire accord universel sur sa matière, c'est-à-dire sur l'existence et la distinction du bien et du mal. Ayant donc recours à la méthode scientifique, il décide de choisir un certain nombre d'états de conscience, parmi ceux qui suscitent le consentement le plus unanime d'approbation et de^ désapprobation, et de rechercher, en les soumettant à la critique, s'ils ne possèdent pas quelques caractères communs capables de faire naître cette approbation ou cotte désapprobation
fi/l LA PHILOSOPHIE THÉORIQUE
nécessairement et en toute instance où ils se présenleronl.
Il faudra, en premier lieu, s'attacher a découvrir par Tanalyse les diverses qualités que tout le monde s'accorde à reconnaître dans le mérite personnel : puis on considérera chacun des attrihuts de l'esprit humain qui fait de celui qui le possède un ohjet d'estinie et d'afiection ou de mépris et d'aversion parmi les autres hommes. Pour arriver à une exacte détermination de ces qualités, le philosophe n'aura qu'à s'interroger lui-même et à se demander s'il serait heureux ou affligé de posséder telle ou telle qualité. La nature môme du langage lui servira de guide dans cette recherche : car toute langue possède deux séries de mots dont Tune est toujours prise en honne part et l'autre en mauvaise — et cela avant tout raisonnement. Le seul objet du raisonnement sera ici de recoimaître de l'une et l'autre part les caractères communs aux qualités provoquant le blâme et aux qualités entraînant l'estime. De cette première base on s'élèvera aux principes mêmes de la Morale, au critère unique de toute approbation et de tout blâme.
De la Charité.
Parmi toutes les qualités auxquelles peut prétendre le mérite personnel, il n'en est pas de plus générale-
ment recherchée que la hienfaisance et la justice. (( On estimera peut-être tâche superflue de prouver que les sentiments bons et aimables sont estimables et que, partout où ils se montrent, ils entraînent l'approbation immédiate et la lx)nne disposition du genre humain*. » Les épithètes « sociable, bon, humain, pitoyable, reconnaissant, généreux, bienfaisant )), expriment dans toutes les langues le plus haut mérite où la nature humaine puisse prétendre. Partout où elles se montrent ces qualités semblent pénétrer tous ceux qui en sont témoins et éveiller chez eux les mêmes sentiments de faveur et d'affection qu'elles émanent, en quelque sorte, de toutes parts.
Si maintenant nous recherchons la raison des éloges que Ton accorde si spontanément à la bienfaisance, nous remarquons qu'il est une circonstance que Ton ne manque jamais de relever et qui est comme l'expUcation de l'approbation donnée a cette qualité, à savoir la satisfaction et le bien-être qu'elle fait naître nécessairement dans toute société où elle se manifeste. Comme cette circonstance apparaît toujours comme un argumentconcluant et, en quelque sorte, un critérium des louanges que nous voulons décerner à quelqu'un, nous en pouvons déjà déduire que V Utilité, résultant de l'exercice des vertps sociales,
I. The philosophical Works of D. Hume. Éd. Black and Tait. Edimburgh, 182G, vol. IV, p. 245.
Lechartier. 5
entre au moins pour une part dans le mérite qu'on leur reconnaît et est une des sources, sinon la condition même, de l'approbation et du respect qu'elles inspirent universellement.
(( En général, quelle louange dans la simple épithète utile ^ quel reproche dans son contraire ! »
Dès l'antiquité les héros étaient déifiés en raison de leurs services, de leur utilité sociale. Et, pour la même raison, planter un arbre, cultiver un champ, élever des enfants étaient actes méritoires d'après Zoroastre. C'est un fait d'expérience que, dans tout système de Morale, cette circonstance de l'Utilité sociale apparaît toujours un facteur principal et comme la pierre de touche du mérite de l'acte. C'est ainsi que la charité devient vertu ou faiblesse suivant qu'elle est socialement utile en s'appliquant au soulagement de l'indigence ou socialement nuisible en favorisant la paresse et la débauche. Le tyrannicidc a été vertu lorsqu'il était considéré comme moyen de débarrasser le peuple d'un fardeau : il a été reconnu crime lorsque l'expérience a fait connaître qu'il ne faisait qu'accroître la cruauté des princes. De même encore le luxe, autrefois prohibé et réprimé comme source de toute corruption, est devenu légal depuis qu'on a remarqué qu'il était un débouché en même temps qu'une excitation à l'industrie et aux arts, qui font la prospérité des peuples.
Sans multiplier davantage les exemples, il parait
dès maintenant suffisamment prouvé que, si toute manifestation de la bonté ou bienfaisance entraîne une approbation morale universelle, une part au moins de cette approbation a son principe et sa condition dans le bien-ôtre qu'elle conR»re au genre humain, en un mot dans son utilité par rapport à la société où elle se manifeste.
De la Justice.
On pourrait employer les momes arguments en ce qui concerne la justice et prouver de la même manière que la considération qu'elle fait naître est, elle aussi, proportionnelle à son utilité sociale.
En effet, supposons que tout désir soit supprimé chez l'homme par suite d'un défaut absolu de besoins résultant d'une surabondance de toute convenance externe. Il paraît certain que, dans cet heureux état, toute autre vertu sociale pourrait s'épanouir en pleine florescence tandis que la justice serait entièrement ignorée par cela même qu'elle serait totalement inutile.
Pour la même raison cette vertu demeurerait également inconnue s'il était possible que l'esprit de l'humanité fût infiniment élargi par la philanthropie et la fraternité universelle des peuples. On a pu observer que dans certains états d'enthousiasme,
dans les accès de philanthropie ardente qui ont suivi des révolutions, la communauté des biens a été plusieurs fois décrétée et mise en pratique : et ce n'est que la considération de ses désastreuses conséquences qui a pu ramener les fanatiques imprudents à une idée meilleure de la Justice.
Si, d'autre part, la société était sur le point de succomber, si partout régnaient la violence et le mépris delà justice, tout homme ne serait-il pas alors amené a avoir soin de lui-même par tous les moyens que lui dicteraient la simple prudence et Fliumanité? — Supposons encore un honnête homme égaré par sa mauvaise fortune dans une société de voleurs : la justice n'étant plus, dès lors, d'une utilité actuelle pour lui ni pour le plus grand nombre, il est certain qu'il devra dès cet instant consulter son seul intérêt, sans égard pour ceux qui ne méritent ni ses soins ni sa considération. — Enfin, dans toute guerre, les lois martiales qui succèdent a celles de la justice sont mises en pratique pour l'utilité et le plus grand avantage de l'état particulier où se trouve alors la société.
Ainsi, si l'on renverse à l'extrême les conditions où les hommes sont généralement placés, que Ton produise extrême abondance ou extrême indigence, parfaite humanité ou universelle inhumanité, par là même, la justice est rendue inutile, son essence est donc détruite et elle n'a plus aucun caractère d'obligation pour le genre humain.
D'où nous pouvons conclure que les lois générales de la justice dépendent entièrement de Tétat spécial et de la condition dans lesquels les hommes sont placés, et qu elles trouvent leur principe comme leur raison d'être dans cette utilité bienfaisante qui résulte pour la société de leur stricte observance.
Si nous considérons maintenant les règles particulières qui établissent et déterminent véritablement la justice nous sommes amenés encore aux mêmes conclusions. Non seulement l'harmonie et l'intérêt général de la société exigent la séparation des biens et le maintien du droit de propriété, mais les lois qui les régissent concourent également pour le mieux des intérêts individuels et de ceux de la société.
La justice étant vertu fondamentale de la Morale sociale doit, avant toutes choses, compter avec la nature de l'homme. Hume examine donc le rôle de la justice dans les divers systèmes sociaux.
Le théocratismc qui veut attribuer la plus large propriété au plus vertueux en telle sorte que (c les saints seuls hériteraient des biens de la terre », doit être regardé comme chimère dangereuse par le fait de l'impossibilité qu'il y aurait à discerner le plus ou moins de vertus de chacun et à le doter en conséquence. De cette forme de gouvernement résulterait un état de guerre civile perpétuelle, l'absence de perfection entraînant l'absence de discipline.
Le communisme qui a été possible autrefois,
puisqu'il a été mis en pratique à Sparte, ne Test plus aujourd'hui. Car en admettant même qu'on pût établir un partage des biens rigoureusement exact, l'art et le travail, qui font la richesse des nations modernes, se trouveront par là même détruits ; et au lieu que quelques-uns soient enrichis, la communauté entière s'appauvrira de plus en plus. En outre l'autorité sans cesse nécessaire pour entretenir la parfaite égalité première ne tardera pas à dégénérer en tyrannie. Le communisme contient donc en luimême son principe de destruction.
Nous pouvons conclure de ces exemples que, avant d'établir des lois pour régir les propriétés des hommes il faut connaître et tenir compte de la nature môme de l'homme, chercher avant tout les lois qui peuvent être les plus bienfaisantes, les plus utiles.
Tous les écrivains sociologues considèrent comme le postulat de la répartition des biens l'intérêt supérieur de l'espèce humaine. En effet la nature n'assigne pas de propriétés : le mien et le tien sont en quelque sorte résultats d'un jugement à posteriori et V intérêt est le seul lien qui puisse établir la nécessité du rapport entre les deux termes de ce jugement.
Qu'est-ce que la propriété .^^ Tout ce dont un homme peut — et peut seul — faire usage. Mais quelles règles possédons-nous qui nous permcltenl de distinguer ces objets .^^ Nous devons nous reporter à des statuts, des coutumes, des précédents, cent
autres circonstances dont quelques-unes sont permanentes et la plupart variables. Mais le principe dernier où nous conduise toujours, dans ce dénombrement, une analyse attentive est VUHlilé et le bien-être de la société. Cet intérêt est aussi le critérium qui permet de faire une difTérence entre les pratiques arbitraires et les lois. « Si les intérêts de la société n'étaient nullement en jeu, il deviendrait incomprébensible que des mots articulés par autrui eussent assez de puissance pour changer la nature de mes actions en ce qui concerne un objet particulier aussi bien qu'un prêtre, par quelques formules récitées, peutcbangor la nature d'un amas de pierre et de bois et en faire une chose consacrée V »
En résumé le principe de la justice n'existe, comme pour la bienfaisance, que dans l'utilité sociale de cette vertu. En effet l'existence de l'une et de l'autre est étroitement dépendante de celle de la société : elles sont inconcevables en dehors de cette utilité, et la mesure de leur utilité est exactement le critérium de leur mérite et de leur valeur morale.
De la Société Politique.
Si chacun des individus qui composent l'humanité avait assez de sagacité en lui-même pour pcr-