‹ David Hume: moraliste et sociologueChapitre 22 sur 140 · Vol. IV, p · texte numérisé non relu

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cevoir, en tous temps, les puissants intérêts qui le contraignent à observer les règles de la justice et du droit et assez de force de caractère pour persévérer dans une marche lente et progressive vers un intérêt général médiat et lointain, — et le plus souvent en opposition directe à toutes les attirances d'un plaisir prochain et d'un avantage actuel, — une telle chose qu'un gouvernement ou qu'une société politique n'eût jamais été créée, ni même jamais pu être conçue. Chacun eût vécu sans cesse en paix avec tous, en dehors des lois. A quoi bon en effet réglementer et légiférer notre liberté naturelle si, en toute instance, son usage ne pouvait être qu'innocent et bienfaisant ? Il est de toute évidence que la nécessité de la création d'un gouvernement a trouvé son principe dans son utilité et que le seul fondement du devoir d'obéissance est l'avantage qu'il procure à la société en conservant l'ordre et la paix parmi les hommes.

De même, si l'ont vient à considérer les rapports des sociétés entre elles, on doit reconnaître que, dès que plusieurs sociétés politiques sont fondées, une nouvelle série de lois est immédiatement reconnue utile pour assurer leur libre coexistence, et qu'elles sont immédiatement promulguées, sous le titre de Lois des Nations.

Les règles de justice, telles qu'elles sont mises en vigueur chez les individus, ne sont pas entièrement différentes de celles qui régissent les sociétés poU-

tiques. Des traités et des alliances sont passés entre les états indépendants comme entre les individus. Cependant une différence subsiste : car, si les individus ne peuvent exister sans associations et sans lois pour les régir, les sociétés au contraire continueraient parfaitement d'exister en dehors de tout commerce les unes avec les autres et, jusqu'à un certain point, dans un état de guerre générale.

L'observance de la justice est donc moins rigoureuse parmi les sociétés, par le fait que son utilité est proportionnellement moindre que parmi les individus.

Au point de vue social, le mérite et le démérite des qualités morales sont considérés proportionnellement a leur utilité en vue de la conservation et du progrès de la société.

La chasteté, étant plus socialement utile chez les femmes que chez les hommes, Tinfidélitéde la femme est considérée comme plus grave que celle du mari. L'opinion ici s'érige en véritable loi *.

Il est utile ici que l'opinion publique seconde l'action de la justice, car si les femmes pouvaient prévoir que, après un certain temps écoulé, Tindul-

I. C'est la même pensée qu'a exprimée Renan en lui donnant un champ plus vaste. « La nature a intérêt à ce que la femme soit chaste et à ce que l'homme ne le soit pas trop. De là un ensemble d'opinions qui couvre d'infamie la femme non chasle et frappe presque de ridicule l'homme chaste. Et Topinion, quand elle est profonde, obstinée, c'est la nature même. » (Diat. pfiit., p. 39.)

gence leur serait acquise, il est évident que si leur plaisir les y poussait, elles tenteraient naturellement d'avancer ce moment et considéreraient dès lors comme moins grave l'infraction au devoir que leur impose la société.

Dans un même ordre d'idées, l'inceste, étant plus aisé en même temps que plus pernicieux , est considéré par l'opinion comme d'autant plus blâmable.

De tous temps l'opinion a eu ses lois qui ont complété l'action de la justice pour le plus grand bienfait des sociétés.

L'indiscrétion, le viol de la cororespndance, qui peuvent nuire aux bons rapports des individus sont • regardés comme criminels, et entraînent la déconsidération pour tout homme qui s'en rend coupable.

Le fait qu'aucune société ne saurait subsister si elle n'était soumise à quelque sorte de justice est rendu plus manifeste si l'on considère les associations de malfaiteurs. C'est un fait maintes fois constaté que tous individus unis contre la justice établie, commencent par se soumettre avec la plus rigoureuse exactitude à une justice particulière et souvent plus implacable que l'autre.

Les jeux mêmes, qui sont des associations momentanées, ont leurs règles et leurs lois qu'on ne saurait enfreindre sans détruire leur essence même puisqu'elles leur sont intrinsèquement utiles. Le meurtre organisé doit avoir aussi ses statuts,

LES PHINCIPES DE LA MOUALE 76

SCS maximes et, jusqu'à un certain point, Tidéc de la justice et de Thonneur. La guerre a ses lois aussi bien que la paix : et môme parmi les duellistes, les boxeurs, il existe un code de principes fixes. L'intérêt commun, Tutilité, tel est le <( standard )) du Juste, qui unit les adversaires et qui domine les luttes des partis.

On peut dire, en résume, que toute société, toute association d'hommes commence par une alliance, des lois, un contrat quelconque suivant l'idée delà justice, qui, intrinsèquement utiles à son existence et a sa permanence sont considérés et observés en raison directe de cette utilité.

Poarqaoi l'Utilité plait.

Il semble si naturel de louer les vertus sociales en raison de leur utilité que l'on s'attendrait à trouver ce principe chez tous les moralistes comme le fondement solide de leur dialectique et de leurs recherches * .

Toutes choses de la vie pratique sont adoptées et louées pour cette seule raison d'utiUté. Un édifice dont les portes seraient de forme carrée au lieu de rectangulaire, choquerait le goût : et cela, non pas en raison de l'habitude que nous avons de voir des

portes carrées, mais parce qu'elles ne sembleraient pas s'adapter ainsi à la forme du corps humain à Tusage duquel elles sont destinées. Il n'y a pas lieu de s'étonner davantage de retrouver une causalité semblable dans la vie morale : Qu'un individu, dont le caractère et la conduite sont en opposition avec le bon fonctionnement de la société ou dangereux et nuisible à ceux qui ont comiperce avec lui, devienne par ce seul fait un objet de désapprobation et de dégoût, il n'y a rien là qui doive surprendre un critique attentif. Il semble donc peu douteux que ce soit la difficulté de conserver aux effets de l'utilité, c'est-à-dire aux actions humaines, leur valeur objective, qui ait retenu jusqu'ici le moraliste et l'ait empêché de faire à ce principe la part qui lui est due. De l'utilité considérée comme condition des vertus sociales, quelques sceptiques ont inféré que toute distinction morale devait trouver son principe dans l'éducation, inventée, puis soutenue par l'art des politiciens afin de rendre l'homme vraiment sociable, c'est-à-dire d'enchaîner sa férocité naturelle, ennemie de toute société. Sans doute l'éducation peut avoir une puissante influence sur les sentiments d'attirance et de répulsion qui décident des actes et peut même engendrer un sentiment nouveau, par analogie, en une occasion nouvelle. Mais, pour créer le premier de ces sentiments, avant toute analogie et en quelque sorte avant tout jugement, il fallait qu'il existât

déjà à l'état de virtualité, puisque V (y esse » est une suite du (( posse ». le principe est antérieur historiquement à l'application.

Les sceptiques s'appuient donc ici encore sur un argument qui leur est cher, sur un diallele.

(( On doit donc reconnaître que les vertus sociales possèdent une beauté et une séduction naturelles, qui, étant antérieures à toute éducation, les rocommandent immédiatement à Testinie des hommes simples et s'attirent leur affection. Et, comme l'utilité publique de ces vertus est la principale circonstance d*où elles dérivent leur mérite, il suit de là que la fin qu'elles poursuivent doit nous être agréable en quelque manière et prendre possession de quelque affection naturelle : elle doit plaire, soit par des considérations égoïstes, soit par des motifs plus généreux \ »

Hume fait donc le procès des morales égoïstes : il s'efforce de montrer que ce n'est que le défaut d'analyse qui a empoché si longtemps les moralistes les plus sévères de l'antiquité de percer la trame décevante jetée par les sceptiques sur les principes et les motifs premiers de nos actions. En effet, la louange ou le blâme que nous accordons sans cesse à des choses qui nous sont parfaitement étrangères, telles que les actes des anciens, les héroïsmes éloignés, la

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