I. Vol, IV. \K
LES PRINCIPKR DE LA MORALE 8l
d'influencer nos actions, il devra donc toujours avoir quelque autorité sur nos sentiments et nous imposera sans cesse et à notre insu une approbation générale de tout ce qui peut être utile à la société et une égale répulsion pour ce qui lui sera nuisible ou simplement dangereux.
Une créature qui serait parfaitement méchante ne serait pas seulement indifliérente au vice et à la vertu ; mais tous ses sentiments seraient faussés en telle sorte qu'ils devraient aller sans cesse à rencontre de ceux qui prévalent dans toute Tespèce humaine. Une telle créature semblerait monstrueuse par cela seul qu'elle serait ou prétendrait être nuisible aux intérêts de la société.
Ainsi, sous quelque aspect qu'on envisage le sujet, la valeur accordée aux vertus sociales apparaît sans cesse uniforme et découle principalement de ce respect que le sentiment naturel de bienveillance nous engage à entretenir pour les intérêts de l'espèce humaine en général et de la société particulière a laquelle nous appartenons. Si nous étudions les caractères intrinsèques de la nature humaine, telle qu'elle se manifeste dans l'expérience de chaque jour, nous devons considérer comme impossible a priori, pour une créature telle que l'homme, de demeurer totalement indifférente à la misère ou au bien-être de ses semblables et de ne pas prononcer spontanément, et quand aucun motif particulier ne
Lechartier. C
l'attire d'un côté de préférence à un autre, que ce qui tend au bien-être général est bon, que ce qui tend au malheur général est mauvais — et ceci sans autre considération. Nous tenons ici les premiers éléments d'un critérium moral. Et il nous est permis de formuler que, à mesure que ce sentiment bienveillant de l'individu sera développé, sa conception plus ou moins ^*ive de leur misère ou de leur bien-être et, en conséquence, sa censure ou son approbation croîtra proportionnellement.
Considérons maintenant le sujet a posteriori et, envisageant les conséquences, demandons-nous si le mérite attaché à toute vertu sociale ne découlerait pas, dans une large mesure, du sentiment d'Aamanité qu'il éveille chez tous ceux qui en sont témoins. 11 semble que c'est un fait d'expérience que la circonstance d* utilité soit une source de louange et d'approbation, qu'elle entre constamment en ligne de compte dans toute décision morale au sujet du mérite ou du démérite d'une action, qu'elle soit la condition de ce gmnd respect payé à la justice, à la fidélité, à l'honneur, à la chasteté et aux autres vertus sociales, telles que la philanlrophie, la générosité, la charité, la compassion, TaffabiUté, en un mot qu'elle soit « la base soUde de toute morale humaine ». Il paraît évident que la considération de notre intérêt propre n'entre en aucune manière dans l'approbation que nous donnons aux vertus sociales ;
mais que celles-ci éveillent un sentiment d*un genre particulier et immanent en chacun de -nous, un sentiment de bienveillance et d'altruisme qui nous porte, en dehors de toute considération personnelle, à désirer sans cesse le plus grand bien pubhc et le maintien de la paix universelle.
Il ne peut se faire en effet que quelque chose nous plaise comme moyen à une fin dès lors que cette fin nous serait totalement indifférente ; car il y y aurait là contradiction dans les termes. Cependant c'est un fait d'expérience que tout ce qui tend au bien-être de la société n a jamais cessé d'être tenu dans la plus haute estime. D'où nous devrons conclure que, puisque les intérêts sociaux, alors même que les sociétés qu'ils concernent nous sont les plus étrangères, ne laissent point pourtant que de nous affecter en quelque manière, c'est donc que nous éprouvons pour ces sociétés un sentiment spontané de sympathie, une conscience obscure de solidarité humaine : ce sentiment, nous pouvons le nommer la bienveillance ou, plus précisément la charité, et dire qu'il accompagne implicitement toutes nos connaissances sociales, tous nos jugements moraux.
Sur les qualités utiles à nous-mêmes.
Les jugements que nous portons sur les qualités soumises à notre appréciation sont fondés, nous
Tavons VU, sur leur utilité, c'est-à-dire sur Tavantage qu'elles doivent procurer à l'individu qui nous occupe. L'absence de ces qualités avantageuses est regardé comme une imperfection,. comme un vice. Puisque ces avantages sont relatifs aux individus, il ne peut donc y avoir de qualité qui soit intrinsèquement, en soi, absolument blâmable ou absolument digne de louange. Et ce ne peut être en aucune manière, comme l'ont voulu quelques-uns, notre égoïsme, un égoïsme réflexe, qui détermine ces jugements. Nous associons les idées de la possession de ces qualités à des idées de réussite et de bonheur et c'est la prévision de la joie ou du triomphe qui éveille en nous un sentiment plaisant de sympathie et d'humanité. Il n'est guère possible de concevoir un homme qui, dans un état d'exotérisme et de parfaite indifférence par rapport à deux événements — dont la production serait cependant dépendante de sa volonté — et qui devraient avoir deux fins opposées, puisse déUbérément faire choix de celui des deux dont les conséquences devraient être les plus funestes à ceux de qui les intérêts seraient en jeu. Quelque égoïste que puisse être sa nature et toutes choses lui étant rigoureusement indifliérentes, il décidera naturellement au mieux des intérêts des autres. Le dilettante agissant le mal « pour le mal » est donc, suivant Hume, inconnu sinon chimérique. Cette distinction entre l'utile et le nuisible est
précisément la môme que la distinction entre le bien et le mal, entre le vice et la vertu dont le principe a été si souvent et si vainement cherché. Et dès lors que les sentiments de Tutile et de la vertu, du nuisible et du vice nous apparaissent toujours déterminés par les mêmes objets, nous devons logiquement conclure qu'ils se confondent h leur origine.
Il serait superflu de vouloir prouver par le raisonnement que les qualités utiles à leur possesseur entraînent l'approbation et leur contraire le blâme: r expérience de chaque jour le prouve suffivsamment. Nous pouvons remarquer, par exemple, que la discrétion est la qualité la plus utile pour mener à bien toute entreprise avantageuse, toute négociation avec autrui : c'est par elle que nous donnons Tattention nécessaire, que nous découvrons les moyens les plus sûrs pour la réussite de Taflaire. Chez l'homme d'état, la discrétion, la prudence ne sont plus seulement des qualités mais de véritables vertus. De même, pour celui-ci, le caractère le plus vertueux serait encore celui qui serait le plus exempt de passions, qui saurait employer à propos l'esprit d'entreprise et s'accommoder sans cesse à toutes circonstances.
Toute vertu étant, médiatement ou immédiatement, avantageuse, il suit de là que si les hommes avaient une force d'âme suiRsante pour n'agir qu'en vue de la plus grande somme de bonheur possible
et pour préférer ce bonheur assuré mais éloigné à un plaisir éphémère prochain, il n'y aurait plus de vice sur la terre.
Tous nos jugements, toutes nos opinions sont formées suivant cette aperception de l'utilité en ce qui concerne leur objet présent. Comment, en effet, pourrions-nous dire a priori qu'un esprit vif et décidé est préférable à un esprit obtus ; qu'un esprit inventif, appliqué, qu'un jugement sûr, en un mot qu'une tournure d'esprit quelconque est bonne, de préférence à une autre qui lui est contraire, si notre jugement n'était pas déjà le résultat d'expériences qui nous ont fait connaître celles de ces qualités opposées qui rendent l'homme plus fort dans la vie, qui le mettent mieux à même de réussir en toute entreprise.
C'est encore l'expérience qui, en nous montrant toutes les conséquences qui peuvent résulter de la possession des diverses qualités, nous empêche de considérer comme vices certaines de ces qualités qui, à un jugement superficiel, devrait à priori sembler nuisibles. C'est ainsi que le fait de posséder un sens délicat, d'éprouver facilement de l'enthousiasme, — phénomènes qui sont loin d'avoir l'utilité pratique de ce qu'on appelle le sens commun — cependant, par les compensations secondaires telles que la tendresse et l'admiration, qu'ils procurent, ne sont pas tombés dans le discrédit général, sinon
dans le mépris public. Mais il ne faudrait peut-être pas chercher bien longtemps pour reconnaître que ceci même peut arriver parfois encore.
Ici comme partout les premières apparences peuvent être trompeuses, et il est difficile, dans une voie spéculative, de distinguer la part de mérite qu'il convient d'attribuer aux vertus que Ton pourrait appeler égotistes — telles que la tempérance, la sobriété, la patience, la persévérance, la constance, la prévoyance. Tordre, l'adresse, la discrétion, la présence d'esprit, la rapidité de conception, la facihté d'expression, etc., — et jusqu'à quel point ce mérite peut égaler celui que nous reconnaissons généralement aux vertus sociales de Justice et de (Charité. Sans doute, nous avons pu dire que tout ce qui tendait au bien-être de la communauté était recherché et estimé à cause de cette utilité, de cet avantage, dont chacun participe. Cependant, comme d'autre part les qualités, que nous avons appelées égoïstes, parce qu'elles profitent qu'à ceux qui les possèdent, sont encore estimées et louées par ceuxlà même qui ne les possèdent pas, il faudra donc bien admettre que le bonheur, pas plus que la misère des autres, ne nous est entièrement indifférent : mais que le spectacle de ce bonheur, « tel qu'un rayon de soleil ou l'aspect des campagnes fertiles », nous communique sans cesse, dans ses causes ou dans ses effets, une secrète joie et une satisfaction natu-
relie ; la vue de la seconde, au contraire, ce comme un nuage orageux ou comme l'aspect d'une terre ingrate », jette sur nos pensées un lourd voile de tristesse et de mélancolie.
Dans un autre ordre d'idées, Hume recherche les causes de l'estime et de l'admiration que nous professons pour la beauté et la force corporelles ; et il se plaît à constater que ces causes sont les mêmes que celles qui font naître notre estime pour les vertus qu'il a déjà eu l'occasion d'étudier.
La beauté du corps n'a cessé d'être louée de tout temps, à cause que l'harmonie des proportions qui constitue cette beauté est aussi ce qui dénote la force virile — dont l'utilité n'est pas contestable. On remarque également que la force virile et, par suite, la beauté mâle, a été tenue en estime d'autant plus grande qu'elle était plus utile. C'est ainsi que, dans l'antiquité, alors que le sort des combats dépendait principalement de la force individuelle des chefs et des combattants, la beauté était considérée par les poètes et les historiens à l'égal d'une véritable vertu : nous voyons ainsi que Homère, Xénophon, Virgile en font un sujet constant d'éloges.
Dans les arts d'architecture, de sculpture et de peinture la qualité maîtresse que nous recherchons et qui guide notre admiration est l'équilibre des figures ; car l'équilibre d'un monument, d'un arbre, d'une figure quelconque est la qualité la plus utile,
la plus essentielle à la réalité ou la virtualité de ce monument ou de cette figure : le défaut d'équilibre impliquant la chute et, comme conséquence, la souffrance, nous est insupportable.
Si nous nous demandons d'où provient le respect qu'on accorde à la richesse ou à la puissance, nous n'en pouvons trouver de meilleure raison que le plaisir intime que suscitent chez le spectateur les images de prospérité, d'abondance, d'aise, de bonheur, d'autorité et de satisfaction de tout désir et de tout appétit. Etl'égoïsme que quelques-uns affectent de considérer comme la source de tous nos sentiments serait absolument insuffisant pour expliquer ce fait. Car, s'il est certain que chacun de nous désire la richesse et la puissance pour lui-même et comme moyen de satisfaire tous ses appétits, il n'en est pas moins vrai que, si tous nos sentiments dépendaient de notre égoïsme, la vue de la prospérité d'autrui ne pourrait éveiller en nous qu'un sentiment de notre propre infériorité et par conséquent un sentiment de jalousie de ne point posséder ce qu'il possède, sentiment qui ne serait lui-même que corollaire d'un sentiment spontané de haine envers celui qui possède ce que nous n'avons pas. D'où nous pouvons conclure réciproquement. que l'estime que nous inspire toujours la richesse naît d'un sentiment de sympathie naturelle et d'une anticipation désintéressée des satisfactions et du bonheur de la vie.
go LA PHILOSOPHIE THEORIQUE
Sur les qualités immédiatement agréables à nous-mêmes.
Tout le monde a pu éprouver la satisfaction que fait naître en toute occurrence une gaîté de bonne compagnie, quelle détente, quel repos, quelle consolation parfois aussi, elle procure aux mélancoliques, à tous les « souffrants de Tâme ». De ce fait nous pouvons donc concevoir qu'il existe une autre série de qualités de Tesprit, lesquelles, sans être absolument utiles à la communauté ni à celui qui les possède, cependant dispose généralement bien en sa faveur et lui procure amitié et respect. Ces qualités peuvent donc être considérées en bien des cas comme de véritables vertus.
La grandeur d'âme et la dignité du caractère commandent l'admiration universelle en quelque lieu qu'elles se manifestent, tandis que nous n'excusons jamais la déchéance morale, l'avilissement accepté, en un mot, la lâcheté à quelque degré qu'elle se présente. Le défaut de courage chez un individu nous choque comme pourrait nous choquer l'absence du nez ou d'une oreille dans un visage. C'est ainsi que chez les Romains le courage s'écrivait « virlus.)), était synonyme de vertu. La patience, l'égahté d'âme, dans la bonne comme dans la mauvaise fortune, peut être considérée comme égalant le courage ou, plus justement encore, comme Tune de
ses modalités. Elle contient en elle-même et elle émane une majesté telle qu'elle commande l'admiration de tous ceux devant qui elle vient à se manifester. Et c'est cette admiration désintéressée qui, ici encore, constitue la valeur morale de ces qualités. (( Nous croyons avoir déjà suffisamment démontré que le mérite de la bienveillance découlait de son utilité et de sa tendance au bien mondial et que cette qualité était en même temps, sans aucun doute et dans une très large mesure, la source de l'estime qu'on lui accorde si universellement. Mais il faut bien reconnaître aussi que la douceur et la tendresse qui sont inséparables de ce sentiment, son alliciance, la séduction de son expression, la délicatesse de ses attentions en un mot que toute la glorieuse suite de sentiments qui accompagne inévitablement la confiance mutuelle et le respect, apanage de tout attachement vrai d'amour et d'amitié, est délicieuse en elle-même, et qu'elle se communique nécessairement aux spectateurs, qu'elle les fond enfin dans une même sympathie et dans un même bonheur. Les larmes sortent naturellement de nos yeux a un tel spectacle, nos poitrines s'émeuvent, nos cœurs battent plus vite et chaque principe tendre de notre constitution entre en activité pour nous procurer la plus délicate et la plus pure jouissance *. »