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précieux de la société, parce qu'elles n'augmentent en rien son pouvoir de charmer les autres ni sa capacité de jouissance personnelle, en un mot parce qu'elles ne servent qui que ce soit mais que, bien au contraire, elles amoindrissent l'intelligence, elles durcissent le cœur, elles aveuglent l'imagination, elles aigrissent le caractère : par ces raisons nous sommes en droit de les déclarer vices. Les enthousiastes et les sombres fanatiques qui vivent ainsi comme en opposition à la vie pourront, après leur mort, trouver place dans la mention de quelque martyrologe mais ne seront jamais admis, tant qu'ils vivront, en aucune autre société que celle de ceux qui partagent leur erreur ou leur délire.
Il semble inutile d'entrer ici dans les substilités mises en avant à propos de l'altruisme et de l'égoïsme ni de rechercher dans quelle mesure le premier pourrait être ramené au second. C'est là une dispute qui paraît ne jamais devoir prendre fin, les arguments invoqués de chaque côté étant toujours si fuyants et incertains, qu'il ne semble pas possible de les comparer avec quelque profit ni d'en tirer jamais une conclusion décisive. Qu'il nous suffise de constater qu'il existe certainement en nous quelque bienveillance naturelle, quelque étincelle de sympathie et d'amitié pour l'espèce humaine. Que ces sentiments se trouvent en nous à un degré aussi faible qu'il plaira de l'imaginer, il n'en auront pas moins une
influence toujours prépondérante sur toutes les décisions de notre esprit et, toutes choses égales, ils émaneront une alliciance irrésistible vers tout ce qui sera utile au genre humain, en mépris et en aversion de ce qui pourrait lui être funeste, ou seulement nuisible. Et c'est ce sentiment naturel et bienveillant qui crée une distinclion morale entre les différents actes des hommes, par Taperception de ce qui est bien ou de ce qui est mal.
La notion de morale implique Texistence de quelque sentiment commun à tous les individus de l'espèce humaine qui recommande un même objet à leur approbation en telle sorte que tous — ou tout au moins le plus grand nombre — s'accordent dans leur opinion ou leur jugement concernant cet objet. Il implique en outre l'existence d'un sentiment si universel et si inteUigible qu'il s'étende à toute l'espèce humaine en telle sorte que les actions et la conduite même des personnes les plus éloignées deviennent un objet universel de blâme ou d'approbation, suivant qu'elles s'écartent de cette règle de droit naturel ou qu'elles s'y conforment. Ces deux conditions conviennent seules au sentiment d'humanité qui est le principe de toute action morale.
Pour qu'une action soit morale, qu'elle mérite le nom de vertu, il faudra donc qu'elle émeuve également, qu'elle fasse vibrer à l' unisson toutes les créa-
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tures humaines. Quelle autre distinction dès lors, aurons-nous besoin de chercher ? Par cela même qu'elle affectera le môme principe en elle, toute conduite, qui gagnera mon approbation en touchant mon humanité, entraînera la même approbation dans toute Tespèce humaine. Au contraire ce qui servira ma seule ambition ou ma seule avarice ne trouvera pas d'écho dans l'humanité. La distinction entre ces deux espèces de sentiments est si parfaite que le langage a dû nécessairement créer deux séries de mots qui puissent exprimer et contenir en eux-mêmes ces sentiments universels de censure et d'approbation qui découlent de l'humanité: vertu et vice sont les deux expressions qui renferment en elles-mêmes toute classification morale.
L'amour dune belle renommée est un mobile puissant de nos actions morales, en nous conservant dans riiabitude constante de nous surveiller nousmêmes et de nagir que pour le bien et dans l'aversion du mal: il maintient donc, chez les natures d'élite ce respect absolu d'elles-mêmes aussi bien ([ue des autres, qui est le plus sûr gardien de toutes les vertus. Les plaisirs égoïstes ou animaux s'éloignent et disparaissent peu à peu par un usage répété : tandis que les plaisirs altruistes que procurent le travail et l'intelligence s'affirment sans cesse davantage dans la jouissance de l'estime publique et dans la conscience de la possession des perfections les plus
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clcvées qui puissent orner cl embellir une créature raisonnable.
C'est là la plus parfaite morale où nous puissions prétendre, car notre sentiment moral y est né surtout de la sympathie ; et le respect que nous reportons sur le caractère d'autrui vient du soin que nous avons de nous conserver un caractère à nous-mêmes, puisque nous trouvons nécessaire de modeler sans cesse notre jugement intérieur et nos décisions propres sur l'approbation probable de toute respoco humaine.
Cette explication parait à Ilume si naturelle et évidente qu'il a peine à concevoir qu'elle puisse encore ne point rallier tous les suflrages.
(( Je sais, dit-il, querien n'estmoins philosophique que d'être affîrm'atif sur n'importe quel sujet. Cependant, je dois confesser que l'analyse que nous venons de faire met la matière de nos recherches en telle lumière que je ne puis, à présent, être plus assuré d'aucune autre vérité, que j'apprends par raisonnement, que le mérite personnel consiste entièrement dans la possession de certaines qualités dont le caractère fondamental est d'être utiles ou agréables soit directement h l'individu qui les possèdent, soit à tous ceux qui ont commerce avec lui. Mais, quand je réfléchis que, bien qu'on ait mesuré le volume de la terre, qu'on ait exactement décrit sa forme, qu'on ait prévu les mouvements des marées, qu'on ait
an
délimité les variations du système solaire et qu'on ait soumis Tlnlini môme aux calculs, cependant les hommes en sont encore à argumenter sur les principes de leurs devoirs moraux ; quand je réfléchis, dis-jc, sur toutes ces choses, je ne puis m' empocher de tomber dans la défiance de moi-même et dans la scepticisme : et je doute qu'une hypothèse si probante, eût-elle été vraie, n'eût point été admise et ratifiée depuis longtemps déjà par le consentement et l'approbation unanimes de tout le genre humain* ».
Ayant découvert et suffisamment démontré le fondement de l'approbation morale que nous accordons au mérite ou à la pratique de la vertu, Hume termine son analyse en montrant brièvement que l'intérêt de chacun est conforme à cette théorie et que, en fin de compte, le bonheur ne peut résider que dans la pratique du bien.
Quel système philosophique peut être plus avantageux à la société que celui qui présente la vertu dans tout son charme naturel et séduisant et qui nous permet de l'appi'ocher avec aisance, familiarité cl, mieux encore, avec affection ? Car la doctrine qui nous est proposée ne s'entoure ni de vaines rigueurs, ni d'une farouche austérité : elle ne prêche ni l'abuégation de soi-même, ni la souffrance : 1» seule
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règle qu'elle impose est un juste calcul et une option réfléchie pour le plus grand bonheur.
Elle sert en même temps l'intérêt de la société et celui de chacun des individus qui la composent. Que les vertus, qui sont immédiatement utiles ou agréables aux personnes qui les possèdent, soient désirables dans une fin intéressée et égoïste, il serait absolument superflu de vouloir le démontrer. Il est trop évident que, si l'excès des plaisirs, si l'abus des liqueurs fortes n'injuriait pas plus le corps ou l'esprit que l'usage continuel de l'air, dans la respiration, ne blesse les poumons, la pratique de ceux-là ne serait nullement considérée comme plus blâmable ou plus vicieuse que l'usage de celui-ci.
Si l'on admet — ce qui parait incontestable — que l'amour de soi ait pour condition le respect de soi, il sera aisément compris que les vertus sociales et humanitaires soient — comme les précédentes auxquelles elles se ramènent — désirables aussi bien dans une fin de bonheur social et humanitaire que dans une fin de bonheur particulier et égoïste. En effet, le respect de soi, entraîne le respect des autres; et, comme il ne peut exister, pour un individu, aucun bonheur dans une société où il sentirait sa présence évitée et détestée, où il ne rencontrerait sans cesse autour de lui que marques de dégoût et d'aversion, il devra donc agir nécessairement de façon à s'attirer au contraire la sympathie et le res-
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pcct d'aulrui, c'est-à-dire qu'il trouvera son bonheur personnel dans la pratique des vertus sociales et humanitaires de justice et de charité au même titre qu'il le trouve dans l'exercice des qualités égoïstes de franchise et de politesse.
Un noble égoïsme est donc à la base de toutes les vertus morales et engendre le bonheur individuel aussi bien que celui de l'humanité.
Sans doute on pourrait objecter avec quelque apparence de raison qu'un égoïsme beaucoup moins noble pourrait trouver une considération publique égale et un bonheur particulier souvent plus grand dans un calcul habile, dans une pratique savante du vice. Que « l'honnêteté soit la meilleure police », ceci, vrai en règle générale, ne laisse point pourtant que de souffrir de nombreuses exceptions. Et l'on pourrait donc penser que celui-là serait vraiment un sage qui observerait la règle générale en même temps qu'il prendrait avantage de toutes les exceptions.
Hume constate que, contre cette proposition, aucun raisonnement ne peut prévaloir. Cependant, on ne peut nier que tout individu qui ne se conduira pas sans cesse selon les règles générales de l'honnête et du juste n'ait point l'approbation de sa conscience propre et doive donc être regardé comme un perdant en ce qui concerne son intégrité, c'est-ii-dire comme un malheureux, si l'on considère cette approbation de la conscience comine la condition de la
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paix intérieure, sans laquelle il ne peut exister de joie vraiment pure et durable, de bonheur vrai.
On pourrait ajouter encore qu'il parait certain que la nature contient en elle-même une justice immanente qui empêchera toujours, en fin décompte le malhonnête homme de réussir. Cependant Texpérience n'ayant point encore vérifié cette proposition dans tous les cas qui ont pu lui être soumis, on accuserait peut-être à juste titre hi doctrine de s'écarter de la stricte méthode d'observation générale sur laquelle elle a tout entière été fondée.
Quoi qu'il en soit et — pour accorder une plus large mesure encore à l'objection — la réussite des projets malhonnêtes, habilement conduits, fût-elle même assurée dans tous les cas, ce qui a été avancé n'en resterait pas moins vrai puisque la plus simple observation suffit a nous montrer que les malhonnêtes gens, fussent-ils les plus heureux dans l'apparence sont en réalité les plus grandes dupes, des lors qu'ils ont sacrifié la jouissance inestimable du respect d'eux-mêmes, ou tout au moins de la conscience de ce respect, à l'acquisition passagère de quelque méprisable (( hochet de vanité ».
(( Combien il faut peu de choses, en efiet, pour satisfaire les nécessités de la nature ! Et, si nous vouions ne considérer que le plaisir, quelle comparaison pourrait-on donc établir entre la jouissance désintéressée de la conversation, de la société, de l'étude.
de la santé même et des beautés simples de la nature et, surtout enfin, entre la satis&ction intime de sa propre conscience, quelle comparaison dis-je pourrait-on établir entre toutes ces nobles jouissances et les fiévreux, les vides amusements que peuvent offrir le luxe et la dépense* ».
Cet examen terminé, Hume reprend la discussion du critérium et par suite de la méthode légitime en morale. Quelle part conviendra-t-ilde faire à la raison ou au sentiment dans tout jugement de louange ou de censure au sujet des actions morales.
Il parait avoir été suffisamment prouvé que, si la raison nous instruit dans les diverses tendances des actes moraux, c'est le sentiment seul ou l'humanité qui nous dicte constamment notre approbation de celles qui sont utiles ou bienfaisantes, notre aversion pour celles qui sont nuisibles ou seulement déplaisantes.
La morale ne peut donc se fonder sur la seule raison. La raison nous fait reconnaître l'utilité des actions et cette utilité n'est qu'une tendance à une certaine fin. C'est donc cette fin qui doit nous toucher nécessairement et immédiatement. Car si cette fin pouvait nous être indifférente nous éprouverions une égale indifférence à l'égard des moyens à employer pour l'atteindre. Cette fin doit donc être à
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elle-même sa propre condition et elle se trouvera précisément dans le plaisir, la satisfaction du sentiment d'humanité.
« Le système parait suffisamment clair. Il maintient que la morale repose tout entière sur le sentiment. Il déclare que /a ver/a corww/c dans toute action de Ventendement ou toute qualité qui éveille chez le spectateur le sentiment agréable de sympathie, d'approba-tion ; nous procédons ensuite à l'analyse d'une très simple matière d'expérience ; nous déterminons quelles actions ont cette influence. Nous considérons toutes les circonstances où ces actions concordent ; et nous nous efforçons de tirer de là quelques observations générales concernant les sentiments. Si vous trouvez quelque métaphysique là-dedans, vous pouvez seulement en conclure que votre tournure d'esprit ne convient pas aux sciences morales' ».
Voudra-t-on établir au contraire que la morale est purement rationnelle, c'est-à-dire qu'elle consiste dans le rapport des actions à la règle du juste et du bien, on devra d'abord établir celte règle. Mais cette règle ne pourra être établie par la raison. En effet les rapports moraux ne peuvent sans pétition de principes, être déterminés par la comparaison des actions à une règle, alors que cette règle est elle-même déterminée par la considération des rapports moraux des objets.
Dans toute décision morale il faut que nous ayons aperçu, que nous connaissions déjà tous les objets et tous leurs rapports et que notre choix soit fixé d'après la comparaison que nous en aurons établie avec le cas particulier que nous aurons eu vue. L'approbation ou le blâme qui suivra cette aperception ne pourra être résultat d'un jugement de la raison, mais bien plutôt d'un sentiment du cœur. Et c'est par là que nous pourrons établir une distinction entre, les fautes (( de fait » et les fautes (( de droit », entre, par exemple le crime imprévu d'Œdipe, qui tue son père Laïus qu'il ne connaît point, et le parricide prémédité de Néron qui calcule et prépare toutes les circonstances du meurtre d'Agrippine. Si dans ces deux cas, de résultats apparemment identiques, nous excusons le premier tandis que nous détestons le second, cest que nous les jugeons l'un et l'autre suivant un sentiment d'humanité qui constitue bien le mérite morale en dehors de tout calcul d'utilité ou de rapports de refTet à la loi, et par lequel ces deux actes, ayant même fin, devraient avoir rigoureusement môme valeur morale.
La morale peut être comparée à la Beauté qui ne se manifeste pas d'après certains raisonnements mais qui s'impose d'elle-même, a priori, qui est sentie en dehors de tout jugement.
* S'il était possible d'admettre que la morale consistât simplement dans un calcul de rapports, une
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considération des relations des objets entre eux, il n'y aurait plus de raison de n attribuer point aux objets inanimés les mêmes responsabilités découlant des mômes relations que nous observons cliez les agents moraux. Un jeune arbre qui s'élèverait audessus de celui qui a produit le fruit dont il est sorti et qui le ferait périr d'épuisement devrait donc être considéré comme criminel, et comme parricide.
Il n'est que trop évident, selon Hume, qu'aucune morale uniquement rationnelle ne pourra sufFire à rendre compte des lins dernières des actions bumaines, tandis qu'elles sont clairement expliquées par les seuls sentiments, les affections, en dehors de toute dépendance des facultés intellectuelles. Si vous demandez le « pourquoi » des actions d'un individu quelconque, il en reviendra toujours à ces deux propositions qu'il agit de telle manière parce qu'il poursuit telle lin qui lui procurera tel plaisir et qu'il n'agit point de telle autre manière pour éviter telle peine ; en un mot quil poursuit le plaisir et qu'il fuit la douleur. Et puisque c'est la dernière limite où puisse s'élever l'analyse de la raison, il est clairement prouvé par là que, en morale, le sentiment précède la raison, et qu'il lui est chronologiquement antérieur.
Ainsi les limites propres du sentiment et de la raison peuvent être aisément déterminées : le premier donne les impressions d'attraction ou de répulsion.
de beauté ou de laideur, de vice ou de vertu ; la seconde les soumet à la critique et nous montre les moyens de nous approcher du bonheur, d'éviter la souffrance. Le sentiment qui donne le plaisir ou la peine devient un motif d'action et est le premier ressort, la première impulsion du désir ou de la volition.
(( Le sentiment nous conduit à la découverte de rinconnu ou du caché. Et lorsque toutes circonstances et relations sont étalées devant nous, la raison nous inspire alors un sentiment de blâme ou d'approbation. La règle qui gouverne le premier, étant fondée sur la nature même des choses, est éternelle et immuable — mêmepar la volonté deFEtre suprême : la règle de l'autre qui est constituée par la charpente même et la constitution interne des êtres vivants, est
dérivée en dernier ressort de cet Etre suprême qui a placé en chaque individu sa nature propre et préarrangé l'harmonie de toutes les classes, de tous les ordres d'existence * ».
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