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cause d*un grand mal chez Tindividu, celui-ci ne sera plus tenu d'aucun bien envers elle. De même encore si par raison d'âge, d'infirmités, je puis résilier tout service et employer tout mon temps à lutter contre mes maux et a alléger, par tous les moyens en mon pouvoir, les souffrances de ma vie à venir, pourquoi me serait-il interdit de couper ces souffrances à leur racine par une acte qui ne peut plus être, en aucune manière, préjudiciable à la société ?
Si, faisant encore varier les positions réciproques de l'individu et de la société, nous supposons que cet individu non seulement ne soit plus capable d'aucun bien envers elle mais, en raison d'infirmités physiques ou morales ou même dirréparable indignité, lui devienne à charge, son devoir se présentera dès lors nettement de supprimer définitivement cette charge en se retirant volontairement luimême d'une vie désormais nuisible. Or le plus grand nombre de ceux qui se décident au suicide se trouvent précisément dans ce dernier cas, tandis que ceux au contraire, qui jouissent de la santé, de la fortune, du pouvoir et de l'estime publique, éprouvent rarement le désir de quitter tant de biens.
III. — Enfin le suicide, non seulement n'est pas une fuite des devoirs vis-à-vis de soi-même, mais doit en certains cas, être justement considéré comme l'un des plus réels, des plus pressantsde ces devoirs.
lOO PHILOSOPHIE PRATIQUE
(( Que le suicide puisse souvent être conséquent avec notre intérêt et notre devoir personnels, nul ne peut le mettre en doute qui concède que Tâge, la maladie ou le malheur puisse rendre la vie à charge et la faire pire que le non-être. Je crois qu'aucun homme n'a jamais quitté la vie, aussi longtemps qu'elle lui a paru valoir la peine d'être vécue. Car si grande est notre horreur naturelle de la mort que des motifs futiles ne pourraient jamais suffire à nous réconcilier avec elle. Et, bien que parfois la situation de fortune ou de santé d'un homme qui se détermine à mourir ne nous paraissent pas toujours à première vue nécessiter ce remède, nous pouvons pourtant être assurés que, s'il y a eu recours, c'est qu'il était affligé d'une maladie ou d'une tristesse suffisamment incurable pour empoisonner tout bonheur à venir et le rendre aussi misérable que s'il eût manifestement été accablé des pires calamités^ ».
D'où il faut conclure que, si le suicide est généralement qualifié crime c'est qu'il est supposé être lâcheté ; mais, si au contraire, ainsi qu'il vient d'être établi, le suicide n'est pas un crime ft aussi bien la prudence que le courage devraient nous pousser à nous dégager de l'existence aussitôt qu'elle devient un fardeau ; car c'est alors la seule voie que nous puissions adopter pour être utile a la
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société, en donnant un exemple qui, s'il venait à être généralisé, conserverait à chacun sa chance de bonheur dans la vie et le libérerait efficacement de tout danger et de toute misère *.
I. Dans un appendice, qui n'est pas la partie la moins curieuse de la Dissertation, Hume s'eflbrçc de concilier le droit au suicide avec le dogme chrétien. « Il serait aisé de prouver que le suicide est aussi légal sous les dogmes chrétiens qu'il l'était pour les païens. 11 n'existe aucun texte dans les Écritures qui le défende. Cette grande et infaillible règle de foi qui doit exercer son contrôle sur toute philosophie et sur tout raisonnement humains, nous a laissés en cette circonstance à notre liberté naturelle. Sans doute la résignation à la volonté de la Providence est recommandée dans rÉcrituro ; mais ceci implique seulement une soumission aux maux que l'on ne peut empocher, non à ceux auxquels on peut porter remède par prudence ou courage. « Tu ne tueras point » est évidemment pensé exclure le meurtre d 'autrui, sur la vie de qui nous n'avons aucun droit. Que ce précepte, comme la plupart des préceptes des Écritures doive être modiQé par la raison et le sens commun, cela est rendu évident par l'exemple des magistrats qui condamnent les criminels à mort malgré la lettre de la loi. Mais, existât- il même un commandement exprès contre le suicide, il n'aurait plus autorité aujourd'hui, puisque la loi de Moïse est abolie, excepté autant qu'elle est confirmée par les lois de la nature. Et nous venons de nous eflbrcer de prouver que cette loi ne saurait nullement défendre le suicide. Dans tous les cas, chrétiens et païens sont sur le même pied ; Gaton et Brutus, Arria et Portia ont agi héroïquement : ceux qui imitent leur exemple aujourd'hui ont droit aux mêmes louanges de la postérité. Le pouvoir de se suicider est regardé par Pline comme un avantage que les hommes ont sur les dieux mêmes « deus non sibi potest mortem consciscere si velit, quod homini dédit optimum in tantis vilœ pœnis » (lib. II, cap. 5).
Hume méconnaît ici la conception chrétieime du devoir. Au point <le vue chrétien, l'individu n'a plus seulement le devoir de bonté intéressée et impliquant réciprocité, ainsi qu'il est uniquement envisagé dans la doctrine utilitaire ; mais il a un devoir de bonté active et incessante, en même temps que dégagée de toute considération intéressée envers autrui. Pourtant, si la lettre du dogme n'exclut pas strictement le suicide, l'esprit de la religion ne l'admet en aucun cas. Au chrétien, le non mal ne suffit pas ; il doit chercher le bien pour lui-même. Et par là, il lui est interdit de se délivrer volontairement d'une vie qui constitue en elle-même un inéluctable devoir.