‹ David Hume: moraliste et sociologueChapitre 66 sur 140 · L ART I 9 I · texte numérisé non relu

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s'explique chez les artistes, par F habitude de comparaison entre les diverses espèces et les degrés d'excellence des objets observés. Un individu, au contraire, qui n'aura que de très rares occasions d'établir ces comparaisons entre les divers genres de beauté, se trouvera nécessairement incompétent à justifier le jugement quelconque qu'il pourra porter sur ces mêmes objets.

Toute œuvre d'art contient une part d'imitation de la nature qui est sensible à l'intelligence du paysan le moins cultivé ou du sauvage même. C'est cette exactitude ou ce perfectionnement d'imitation naturelle que rend plus sensible l'habitude de comparaison ; et celui-là seul qui est accoutumé à voir, à examiner et à évaluer les diverses productions artistiques, admirées chez les différents peuples et dans tous les temps, peut tarifer, pour ainsi parler, immédiatement et de façon définitive les mérites de telle œuvre soumise à son observation et lui assigner son rang exact parmi toutes les productions du génie humain. En un mot, la délicatesse de goût doit être l'apanage exclusif des artistes et des critiques d'art.

Ces derniers pourtant doivent se soumettre à l'observation de certaines règles sans lesquelles leurs jugements seraient sans valeur réelle et pourraient, par suite de leur autorité acquise, devenir généralement nuisibles. Hume énonce alors ces

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règles, les plus claires et les plus définitives, de la critique d'art.

ce Un critique, qui veut être véritablement compétent et capable de mener son œuvre à bien, doit tout d'abord préserver le plus soigneusement son esprit de tout préjugé, de toute idée préconçue et ne prendre rien autre chose en considération que l'objet même qui est soumis à son examen. Nous pouvons observer que toute œuvre d'art, afin de produire l'effet attendu sur l'esprit, doit être considérée à un certain point de vue et ne peut être pleinement comprise par des personnes de qui la situation, réelle ou imaginaire, n'est pas en conformité avec celle qu'elle requiert. Un orateur s'adresse toujours à tel auditoire particulier et doit porter son attention sur son génie particulier, sur ses intérêts, ses opinions, ses passions et ses préjugés; ce serait vainement qu'il pourrait, sans cela, espérer gouverner ses résolutions et enflammer ses passions. Il doit même s'informer si cet auditoire n'a pas quelque idée préconçue à son sujet et agir en conséquence ; avant d'entrer dans son sujet, il doit s'efforcer de se concilier ses sympathies et d'acquérir ses bonnes grâces. Le critique qui, chez un autre peuple ou à une autre époque, voudra analyser ce discours, devra donc pour s'en former une opinion vraie, avoir toutes ces circonstances présentes et se placer lui-même dans l'exacte situation où se trouvait l'auditoire

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d'alors. De même encore, si quelque œuvre' est adressée au public par quelqu'un de mes amis ou de mes ennemis personnels, je devrai d'abord m'abstraire de ma situation particulière vis-à-vis de l'auteur, me placer au point de vue d'un étranger quelconque et oublier le plus possible ma personnalité et les circonstances qui me concernent. Celui qui se laisse influencer par des préjugés maintient sa position au lieu de se placer dans les conditions nécessaires à l'achèvement de son œuvre : si l'œuvre d'art qui fait l'objet de sa critique a été adressée à des individus d'une autre nation ou d'une autre époque, il ne tient aucun compte de leur manière de voir ni de leurs préjugés particuliers ; mais, imbu des coutumes de son propre pays et de son temps, il condamne délibérément ce qui avait paru admirable aux yeux de ceux pour qui seuls le discours avait été préparé : si cette même œuvre a été faite pour le public, il n'élargit jamais assez sa compréhension ni n'oublie ses intérêts comme ami ou ennemi, comme rival ou commentateur. Ses impressions sont ainsi faussées ; et les mêmes beautés et les mêmes faiblesses n'ont plus la même influence sur lui que s'il avait contraint, comme il le devait, son esprit à s'oublier pour un moment lui-même. Son goût demeure ainsi étranger à la règle vraie et, conséquemment perd tout crédit et toute autorité. »

C'est un fait bien connu que, dans toutes les ques-

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lions qui se rapportent à l'entendement, le préjugé a une action destructive sur le jugement sain et altère toutes les opérations des facultés intellectuelles : il n'est pas moins opposé au bon goût et son influence corruptrice n'est pas moindre sur notre sentiment de la beauté. C'est au bon sens, au sens droit, qu'il appartient de corriger son influence dans l'un et l'autre cas ; et, en ce sens aussi bien qu'en beaucoup d'autres, la raison est, sinon une partie essentielle du goût, tout au moins la condition requise pour l'exercer. Dans toutes les plus nobles productions du génie, il y a toujours une relation et une coirespondance réciproque des parties : et les beautés ni les défauts ne peuvent être compris par celui dont la pensée n'est pas capable d'embrasser toutes les parties et de les comparer les unes aux autres, afin de percevoir la consistance et l'harmonie du tout. Toute œuvre d'art a aussi une certaine fin. un but qui lui est propre, et doit être déclarée plus ou moins parfaite suivant qu'elle est mieux propre à atteindre son but. L'objet de l'éloquence est de persuaduer, celui de l'histoire d'instruire, celui de la poésie de plaire par les moyens des passions ou de l'imagination, Nous devons toujours avoir ces fins présentes à l'esprit lorsque nous analysons une œuvre quelconque, et nous devons être capables de juger à quel point les moyens employés sont propres à les atteindre. En outre, chaque

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genre de composition, même les plus poétiques ne sont autre chose qu'une chaîne de propositions et de raisonnements ; non toujours en vérité les plus certains et les plus exacts mais pourtant plausibles et spécieux, si déguisés soient-ils par la coloration de rimagination. Les personnages de la tragédie ou de la poésie épique doivent être présentés comme des êtres raisonnant, pensant, agissant et se mouvant d'une façon conforme à leur caractère et aux circonstances ; et, sans jugement aussi bien que sans goût ou sans invention, un poète ne peut jamais espérer réussir en une aussi délicate entreprise. Il faudrait ajouter encore que la même excellence des facultés, qui contribue au développement de la raison, la même clarté de conception, la même exactitude de discernement, la même vivacité d'appréhension sont essentielles aux opérations du vrai goût et sont ses infailUbles concomitants. Il arrive rarement, sinon jamais, qu'un homme de bon sens qui a acquis de l'expérience dans n'importe quel art, ne puisse être juge de sa beauté ; et il n'est pas moins rare de rencontrer un homme, doué d'un goût sûr, qui n'ait pas un jugement sain *. »

Ainsi, bien que les principes du goût soient universels et presque identiques chez tous les hommes, bien peu ont qualité pour juger d'une œuvre d'art et

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