‹ David Hume: moraliste et sociologueChapitre 75 sur 140 · I. DiaL, p · texte numérisé non relu

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la vertu pour les induire en un casuisme hypocrite et contraire à la morale, a Le propre de la religion est de régler le cœur des hommes, d'humaniser leur conduite, de leur inculquer Vespril de tempérance, d'ordre et d'obéissance. » Son action est bonne tant qu'elle agit (( comme un renfort » à la morale et à la justice; mais elle devient mauvaise sitôt qu'elle se sépare d'elles el l'histoire fournit d'innombrables exemples des conséquences funestes qu'elle a toujours eues en de telles circonstances: les factions, les guerres civiles, les persécutions, les révolutions, les oppressions, l'esclavage sont alors ses résultats.

Rien n'est plus pernicieux que l'influence exercée par les mauvaises religions et les superstitions de la

moralité.

« Je ne puis me défendre ici d'observer un fait qui pourra paraître digne d'attention à tous ceux qui prennent la nature humaine comme objet d'étude. Il est certain que, dans toute religion, si sublime soit la définition littérale qu'elle donne de sa divinité, beaucoup d'adeptes, peut-être le plus grand nombre, chercheront la faveur divine non par la vertu el rexcellence morale, qui pourtant peuvent sembler dignes d'un être parfait, mais par des manifestations frivoles, par un zèle excessif, par des extases ou par la foi en de mystérieuses et absurdes opinions. La moindre part du Sadder aussi bien que du Pentaleuqne consiste en préceptes moraux ; et nous pouvons

être assurés que cette partie a toujours été la moins considérée et la moins observée. Lorsque les vieux Romains furent atteints du fléau de la peste, ils ne songèrent en aucune façon à attribuer le mal à leurs vices, à se repentir, ni à s'amender. Ils ne pensèrent jamais qu'ils étaient les voleurs du monde entier ni que leur ambition et leur avarice avaient désolé la terre en réduisant les nations riches à la misère et à la mendicité. Ils créèrent simplement un dictateur qui devait enfoncer un clou dans une porte; et ils pensèrent, par ces moyens, avoir suffisamment apaisé leur divinité irritée.

(( Et certes, si nous pouvions supposer, ce qui n'est jamais arrivé, qu'une religion populaire fût fondée dans laquelle il fût expressément déclaré que rien en dehors de la moralité ne serait capable de gagner la faveur divine : si un ordre de prêtre était institué pour inculquer cette opinion dans des sermons quotidiens et avec tout un art de persuasion ; les préjugés du peuple sont tellement invétérés que, par défaut d'autres superstitions, il ferait de l'assistance à ces sermons plutôt que de la pratique de la vertu et du bien, l'essentiel delà religion. Le sublime prologue de Zaleucus n'inspira nullement aux Locriens, autant que nous pouvons le savoir, unef science plus profonde des devoirs envers Dieu que, n'était celle familière aux autres Grecs.

(( Cette observation peut donc être généralisée ;

et pourtant il peut sembler difficile d'en rendre compte. Il n'est pas suffisant de remarquer que le peuple dégrade et rabaisse partout la divinité en la faisant à son image et en la considérant simplement comme une sorte de créature humaine douée d'un peu plus de puissance et d'un peu plus d'intelligence. Ceci ne résout pas la difficulté. Car il n'existe pas d'homme si slupide que, s'il juge seulement par sa raison naturelle, il n'estime la vertu et l'honnêteté, les qualités les plus importantes que qui que ce soit puisse posséder. Pourquoi ne pas accorder le même sentiment à sa divinité? Pourquoi ne pas faire consister toute religion ou la plus grande partie de la religion dans ces perfections ?

(( Il n'est pas plus satisfaisant de répondre que la pratique de la moralité est plus difficile que celle de la superstition et que c'est la cause qui fait rejeter la première. Car, sans parler de l'ascétisme excessif des Brahmanes et des Talapoins, il est certain que le Rhamadan des Turcs, durant lequel les pauvres gens doivent rester de longs jours et souvent dans les mois les plus brûlants de l'année et quelquefois sous les latitudes les plus chaudes de la terre, sans manger ni boire depuis la lever jusqu'au coucher du ' soleil : ce Rhamadan, dis-je, doit être, même pour la plus vicieuse et la plus dépravée des humanités, plus cruel que l'exécution de n'importe quel devoir moral. Les quatre carêmes des Moscovites et les

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austérités de certains catholiques romains sont assurément plus pénibles que F exercice de la douceur et de la bienveillance. En un mot toute vertu, lorsque les hommes lui sont réconciliés par la pratique, si petite d'ailleurs soit-elle, est agréable : toute superstition esta jamais odieuse et pénible.

« Peut-être pourrait-on résoudre la diifîculté de la façon suivante : un homme ne peut se soustraire à ses devoirs d'amitié ou de parenté sans rompre avec toutes les lois de la nature et de la moralité. Une forte inclination peut le poussera les accomplir; un sentiment de Tordre et de l'obligation morale renforce ces liens naturels ; et l'homme tout entier, s'il est vraiment vertueux, est conduit à son devoir sans effort ni violence. Môme en ce qui concerne les vertus plus austères et mieux fondées sur la réflexion — telles que l'esprit public, le devoir filial, la tempérance et l'intégrité — l'obligation morale écarte toute prétention au mérite religieux, et la conduite vertueuse n'est pas plus estimé que lorsque nous agissons pour la société et pour nous-mêmes. Un homme superstitieux ne trouvera rien en tout cela qu'il ait proprement fait pour l'amour de cette divinité ou qui puisse le recommander à la faveur ou à la protection divine. Il ne considère pas que la manière la plus simple de servir Dieu est de faire le bonheur de ses créatures. Il va chercher quelque service immédiat de l'Etre suprême afin de calmer les

2t4 philosophie pratique

terreurs qui le hantent. Et n'importe quelle pratique peut lui être recommandée, soit qu'elle ne serve à rien autre dans la vie, soit qu'elle fasse la plus grande violence à ses inclinations naturelles, il s'y adonnera délibérément et par les mêmes raisons qui devraient la lui faire rejeter avec dédain. Cela lui semble d'une religiosité d'autant plus pure qu'elle est plus indemne d'aucun alliage et d'aucune considération étrangère. Et, s'il sacrifie en sa faveur beaucoup de son repos et de ses aises, sa part de mérite semble s'accroître à ses propres yeux en proportion du zèle et de la dévotion qu'il déploie. En restituant un emprunt ou en payant une dette, sa divinité ne lui est aucunement attachée ; parce que ces actes de justice sont ce qu'il était forcé d'accomplir et ce qu'un grand nombre auraient accompU, même s'il n'y avait pas de dieu dans l'Univers. Mais s'il jeûne tout un jour ou s'il se donne la discipline, ceci a un rapport direct, dans son opinion, avec le service de Dieu. Aucun autre motif ne pourrait le déterminer a de semblables austérités. Par ces marques particulières de dévotion, il a maintenant acquis la faveur divine : et il peut attendre, en retour, protection et sécurité en ce monde et bonheur éternel dans l'autre.

ce Par là, les plus grands crimes ont été trouvés en maintes circonstances, compatibles avec une piété et une dévotion superstitieuses : et il peut être

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admis quon ne peut jamais tirer aucune induction certaine en faveur de la moralité d'un homme, par la seule considération de la ferveur et de l'exactitude de ses exercices religieux, quand bien môme il les croirait lui-môme sincères. Certes il a été observé que les horreurs de la plus sombre teinte ont été plus propres à produire les terreurs superstitieuses et, a accroître la passion religieuse. Bomilcar, ayant rassemblé des conspirateurs en vue d'assassiner immédiatement tout le Sénat de Carthage et de s'emparer des libertés de son pays, fit échouer son projet par l'attention qu'il prêta aux oracles et aux prophéties. Un ancien historien remarque à cette occasion que ceux qui se livrent aux plus dangereuses et aux plus criminelles entreprises sont presque toujours les plus superstitieux des hommes. Leur dévotion et leur foi spirituelle augmente avec leur crainte. A Catilina, les divinités coutumières et les rites établis delà religion nationale ne suffisaient plus : ses terreurs anxieuses le poussèrent à chercher de nouvelles interventions de cette espèce, auxquelles il n'aurait probablement jamais songé s'il fût seulement demeuré un bon citoyen et soumis aux lois de son pays.

« A ceci nous pouvons ajouter que dès qu'un crime a été commis des remords et de secrètes angoisses naissent dans l'esprit du criminel, qui ne lui laissent plus aucune paix et le poussent à avoir recours aux rites et aux cérémonies religieuses en

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expiation de ses ofiTenses. Tout ce qui affaiblit ou désorganise la constitution interne fait avancer les intérêts de la superstition : et rien n'est au contraire plus propre à les détruire qu'une vertu mâle et solide, soit qu'elle nous préserve des accidents les plus pénibles, soit qu'elle nous aide à les supporter. En une si calme ensoleillée de l'esprit, les spectres de la fausse divinité ne se montrent jamais. Tandis que, dès que nous nous abandonnons aux suggestions naturelles et indisciplinées de nos cœurs timides et anxieux, l'Etre Suprême disparaît derrière tous les voiles de barbarie dont nous l'entourons dans les terreurs qui nous agitent, et nous lui attribuons tous les caprices, pour avoir différentes méthodes afin de mieux l'apaiser. Barbarie, caprice ; ces qualités bien que déguisées sous les noms les plus divers, peuvent être généralement reconnues comme formant le caractère essentiel de la Divinité dans les religions populaires. Les prêtres mêmes, au lieu de corriger ces idées dépravées de l'espèce humaine se sont trop souvents montrés prêts à les adgpter et à les encourager. Plus terrible la divinité est représentée, plus domptés et plus soumis se montrent les hommes envers ses ministres, et plus incompréhensibles sont les mesures d'accueil qu'elle réclame, plus nécessaire devient-il de nous soustraire a notre raison naturelle et de nous livrer à la direction mystérieuse. Il peut donc être accordé que les artifices des hommes aggra-

vent encore toutes nos faiblesses et nos folies de cette espèce mais ne les engendrent jamais. Leur racine s'enfonce plus profondément dans Tesprit et y est implantée par les propriétés essentielles et universelles de la nature humaine'. »

La vraie religion ignore les terribles sanctions communément admises pour se laisser guider par le seul amour de la vertu, « La plus agréable réflexion qu'il est possible à l'imagination humaine de suggérer est celle que propose le théisme qui nous représente comme Fœuvre d'un être parfaitement bon, sage et puissant; qui nous a créés pour le bonheur et qui, ayant implanté en nous d'insatiables désirs de bien, prolongera notre existence à toute l'éternité et nous transportera dans une infinie variété de scènes afin de satisfaire ces désirs et de rendre notre félicité complète et durable. Le bonheur le plus prochain, que nous puissions imaginer à celui d'être cet être lui-même (si nous pouvons nous permettre une telle comparaison) serait celui de se trouver sous sa garde et sa protection *. »

Pourtant la conception religieuse qu'ont la plupart des hommes, diffère profondément de celle-ci : et les terreurs qu'elle leur inspire l'emportent le plus généralement sur ses béatitudes. La raison en est que les hommes ne sont jamais si enclins à la dévo-

I. The natural hist. of relig., XIV, p. 5o4, IV. 3. DiaL, II, p. 543.

2l8 PHILOSOPHIE PKATIQLE

lion que dans la douleur ou dans la maladie : ils se forment alors une idée de l'inconnaissable en rapport avec leur état actuel de mélancolie ou de souffrance. La religion est ainsi faite de crainte et d'espérance ; « car Tune et l'autre de ces passions agitent, à divei's moments, l'esprit humain et chacune devient une sorte de divinité en rapport avec ce qu'elle exprime. »

Mais cette conception, qui implique la croyance à un Dieu doué des plus basses parmi les passions humaines, capable d'orgueil et de haine, est à la fois absurde et inconséquente. La seule idée rationnelle que nous puissions nous faire de la divinité reste celle que nous avons dégagée plus haut. Quels seront alors nos devoirs envers Dieu ?

(( Il n'est pas de religion plus pure que celle qui représente la divinité comme pleinement satisfaite par la pratique de la vertu dans la conduite humaine et par cela seulement *. »

Ainsi. tous nos devoirs religieux se confondront avec nos obligations morales et il ne saurait, pour nous, en exister d'autres. Par cela seul que nous agissons pour le bien et pour la vertu, nous reconnaissons Dieu et nous l'adorons, a Connaître Dieu, dit Sénèque, c'est Tadorer. » Toute autre adoration, en effet, est absurde, superstitieuse et même impie. Elle dégrade Dieu à la basse condition du genre

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