‹ David Hume: moraliste et sociologueChapitre 81 sur 140 · Vol. n , p. -j · texte numérisé non relu

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notre conduite, Hume devait faire deux réponses. En premier lieu, et se plaçant à un point de vue spéculatif, il devait reconnaître un idéal moral de justice et de charité, proposé à T humanité comme un but à atteindre dans un avenir plus ou moin lointain ou, plus justement peut-être, comme un rêve, destiné à enchanter l'imagination des hommes, mais qui pourrait demeurer toujours sans réalité. Hume a très nettement compris l'importance de l'incessant conflit entre la Morale religieuse ou civile et celle qui n'est inscrite dans aucun code, ni sur aucune table, la Morale humaine : mais, par suite de la méthode qu'il a adoptée, il devait s'interdire toute spéculation sur le pouvoir efficace et dirigeant de cet idéal, une fois aperçu, sur la raison et, conséquemment, sur les actions des hommes. Pour lui comme pour Locke, la fin actuelle, la seule que nous devons nous proposer dans notre conduite, devait donc consister dans la soumission aux lois étabhes, dans l'espérance tranquille et résignée d'une justice plus parfaite. Toutefois, ayant reconnu que la conséquence logique du système de Locke devait être qu'une même action fût en même temps moralement bonne et moralement mauvaise, suivant qu'elle serait à la fois permise et défendue par différents législateurs. Hume, pour échapper à cette absurdité, a pratiquement admis ce postulat que les lois positives étant l'expression d'une utilité socialement sentie,

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répondent toujours le plus adéquatement possible à Tétat spécial et à la condition précise où les hommes sont placés.

Ainsi, au second problème de la morale pratique : quels moyens devons-nous employer pour atteindre la fin proposée à notre conduite ? Hume devait faire celte réponse : qu'il nous faut toujours agir suivant l'esprit et les formules des lois positives, aussi longtemps que la A'ie nous parait bonne, et nous y soustraire par le suicide, dès qu'elle nous devient insupportable et qu'elle nous apparaît fermée à toute espérance d'un avenir meilleur.

La Morale ainsi entendue pouvait-elle avoir une sanction ? Hume a reconnu qu'il n'y avait pas, à proprement parler, de sanction morale ? Il a cru pourtant pouvoir accorder une sanction naturelle des actions humaines. Tous les individus dont la conduite sérail en opposition constante à l'idéal du bien et aux règles généralement admises devraient être considérés comme des monstres placés en dehors de l'humanité consciente : il ne peut être prouvé d'ailleurs que de telles exceptions existent. Quant à la masse de l'humanité, la sanction de la conduite mauvaise est dans la peine causée par la contradiction entre l'acte nuisible et insocial et les intuitions générales et le goût de la conscience. Tout individu qui prétend se mettre (( au-dessus des lois » et vivre pour soi-même se place par là même dans un iso-

lemeiit social, dans une sorte d'exil, en opposition douloureuse, et en véritable violence a son sentiment d' «humanité ».

C'est donc par ces nécessités intérieures que Hume a cru pouvoir remplacer le principe mystique de l'obligation ou fînalité divine. Peut-être serait-il plus juste de dire que ce principe se confond, pour lui, avec l'intuition spontanée de la loi morale : car, nous l'avons vu, agir moralement c'est aussi agir suivant l'esprit de la religion, suivant la volonté de Dieu ; et Tacle bon est la meilleure prière.

En sociologie, la méthode scientifique devait conduire Hume à des conséquences plus fécondes. Pourtant, ayant très justement reconnu que l'ordre moral devait se confondre avec Tordre social, il a eu le tort d'intervertir les termes et de subordonner le premier au second. Il n'a pas suffisamment compris que avant de réformer ou de consolider les institutions, chez un peuple, il faut réformer les hommes : car, les hommes rendus meilleurs, les institutions s'améliorent ensuite d'elles-mêmes. « L'amélioration des biens, écrit-il, est le principal avantage de la société. )) Mais l'homme est plus important que la richesse. Hume a donc fait erreur en traçant le plan et en ouvrant les voies à l'économie politique, qui a pour objet l'organisation des biens acquis par le travail, avant de poser les fondements définitifs de la science sociale qui a en vue l'homme, producteur

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bieni4. ConIrainI par ■îa méthode — qui déjà avait ni'fiVi^é la pui**aDce active et génératrice de l'art et (le la religion 5ur la conduite de< hommes — de s'en Itrnir à la nécessité empirique de la justice qu'il reconnaît « devoir eTclii^ivemenl son eKisleDce à son utilité pour le commerce réciproque et l'état social défi hommr!« n, il a volontairement laissé de côté le pouvoir tnin Informateur de l'idéal de Cliarité-Jusle, Il a rcî-trcint l'objet de la justice aux relations matcrirrlIcH, en quelque sorte, des hommes entre eux, au droit de propriété.

Mais cette erreur de Hume devait être utile et rnictnctjKc par ses conséquences. En effet, par cette importance même qu'il a cru devoir accorder au pouvoir politique, ùla puissance efficace des instilutloiiMct des loi», îi a été conduit à étudier les moyens )(■>* pins propres à organiser la production et l'usage iU;n ri(îlieNHeH : il a ainsi fondé de façon déBnitivcla Hciijiice économique '.

Kii résumé, nous devons reconnaître que toutes IcK limlles (pii enceigneiil et resserrent la doctrine de llinno Hoiit la conséquence logique de la méthode

(lixcoim [>olîtiqucs, lord Broughsm t'crivait : \i ilniilcr le prt'curseiir do loules les doctrines il niijuunl hui le monde de la science : ses d'avi'rilablemoiit 1o guide jiratique de tous les n'ont |uis reçu encore une application intégrale ilii>ii». in roisoii doit en cire chercliée dans la mil !.■> pr.'jiigi-s ignorants de certaines classes .anc. . (I.iv,-^ ofMcu of Lellers. p. îoi)

qu'il a adoptée. C'est cette méthode qui, après lui avoir fait connaître les conditions d'être et de développement des faits sociaux, l'a empêché de reconnaître leur puissance active et leur pouvoir rayonnant. Après avoir scientifiquement reconnu et établi les principes généraux de la morale et de la science sociale, il s'est interdit l'extension de ces généralités jusqu'à leur dernière limite et la recherche inductive d'une formule qui, représentant les rapports les plus larges de la vie et de la pensée, de l'homme et de son milieu naturel, peut seule fonder une doctrine véritablement féconde, une règle — sinon sûre, du moins la plus probable — du mieux agir.

Ayant peu à peu dégagé par la critique la sphère élémentaire de la moralité sociale du passé, il lui restait à restituer à l'agent moral son milieu vrai, à lui monter le devoir-être après lui avoir dévoilé l'être, à le guider enfin, en lui découvrant la raison et la finalité de la vie, vers l'idéal d'amour et de Charité- Juste, vers le mieux — vivre de l'humanité à venir. L'humanité est-elle en marche ou demeure-t-elle stationnaire, les choses et les êtres ont-ils un même but et sont-ils parties d'un ensemble en-progrès vers une fin supérieure ou sont-ils seulement les déchets du hasard d'une œuvre déjà achevée.^ Autant de questions qui demeurent sans réponse dans la doctrine de Hume. Mais peut-être a-t-il considéré comme déjà presque réalisé ce règne de la Justice, de la fraternité

universelle que ses successeurs, plus prudents, préconisent aujourd'hui comme le but éloigné où tend la vie. Jugeant les autres d'après son excellence propre, Hume ain^ait donc donné trop large crédit au genre humain en matière de vertu ; il aurait trop fondé sur la bonté naturelle de l'homme, sur son (( humanité ».

Ainsi sa doctrine morale et sociale ne pouvait être définitive. Mais, s'il est vrai que l'erreur des grands esprits est toujours par quelque côté digne d'intérêt, celle de Hume devrait être largement féconde en ses conséquences.

D'un côté en effet, par une vue optimiste de la nature humaine il ouvrait la voie à la théorie sentimentaliste de son disciple et ami Ad. Smith. D'un autre côté, par la force de ses conclusions, où il établissait rigoureusement la nécessité de concilier les intérêts particuliers avec ceux de la société, il fournissait des matériaux à l'utilitarisme moderne de Benlham et de St. Mill, qui devait trouver sa formule dernière dans la philosophie de M. Spencer. En établissant enfin la réalité d'un sentiment d' «humanité )) — qui ne se distingue pas en fait de la socialité fondamentale de tous les socialismes modernes — comme phénomène de la vie et comme fait humain, il s'affirmait le précurseur de Proudhon, de Lasalle et de Marx et il fournissait aussi les premiers matériaux à celle science encore nouvelle

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et qui s élabore lentement à notre épocjue mais, qui devra plus tard prendre le premier rang parmi les autres sciences, à la science sociale.

Ainsi la doctrine de Hume pourra n'avoir eu qu'une (( utilité pratiquement négative ». Pourtant, (( s'il a su remettre au point en les combattant sur leur propre terrain les prétentions exagérées de la raison spéculative S), son œuvre n'aura pas été stérile: et il aura par là même préparé la science de la vie meilleure, de la vie vraie, il aura posé les premiers fondements de la philosophie vivante et humaine.

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