‹ David Hume: moraliste et sociologueChapitre 83 sur 140 · I. Mémorable, Socrate, lib. III · texte numérisé non relu

I. Mémorable, Socrate, lib. III

artifice. Vous semblez prendre plaisir à vous exercer en cette manière ; vous êtes en vérité le seul homme que j'aie jamais rencontré qui, connaissant parfaitement les anciens, se soit toujours refusé à les admirer complètement. Mais au lieu d'attaquer leur philosophie, leur éloquence ou leur poésie, et tout ce qui fait pour nous le sujet d'éternelles controverses, vous paraissez maintenant incriminer leur morale et les déclarer ignorants en une science qui est, selon moi, la seule en laquelle ils n'aient pu être encore surpassés par les modernes. Dans la géométrie, la physique, l'astronomie, Tanatomie, la botanique, la géographie, la navigation, nous pouvons avec raison revendiquer notre supériorité ; mais qu'avons-nous à opposer à leurs moralistes ? Leur représentation des choses est erronée? Vous n'avez donc aucune indulgence pour la différence des manières et des coutumes suivant les temps. Voudriez-vous soumettre un Grec ou un Romain à nos lois de droit commun? Ecoutez-le donc prononcer sa défense d'après ses propres maximes : et jugez-le alors.

Il n'est pas de mœurs si innocentes ou raisonnables qui ne puissent être rendues ridicules ou odieuses si elles sont mesurées à une règle inconnue de ceux qui les pratiquent : et ceci parait surtout si vous prenez la peine d'employer tout votre art et votre éloquence à aggraver certaines circonstances, à en pallier certaines autres suivant qu'il convient mieux

a votre dessein ou votre discours. Ces artifices, on peut aisément les retourner contre vous. S'il m'était donné par exemple d'informer les Athéniens qu'il existe une nation chez laquelle l'adultère, aussi bien active que passive, si je puis m exprimer ainsi, est tenue dans la plus grande vogue et la plus haute estime; chez laquelle tout homme qui se pique de bonne éducation choisit pour maîtresse une femme mariée, l'épouse, peut-être, de son meilleur et de son plus intime ami, et s'estime lui-même d'après ces infâmes conquêtes autant que s'il avait remporté, aux jeux Olympiques, plusieurs victoires dans la lutte ou dans les combats du ceste : chez laquelle tout homme se sait gré de sa patience et de sa tolérance en ce qui concerne sa propre femme, est heureux de se faire des amis ou de gagner des places en lui permettant de prostituer ses charmes, lui laisse même, sans aucun motif, toute liberté d'agir à sa guise et lui accorde d'avance toute indulgence : je demande donc quels sentiments un tel peuple pourrait inspirer à ces Athéniens, qui ne mentionnaient jamais le crime d'adultère qu'en connexion avec ceux de vol et d'empoisonnement? Et qu'auraientils pu admirer davantage de la monstruosité ou de la mesquinerie d une telle conduite ?

Ajouterai-je que ce même peuple est aussi fier de sa dépendance et de son esclavage que les Athéniens Vêtaient de leur liberté, et que tout homme de cette

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nation — fûl-il opprimé, banni en disgrâce, appauvri, insulté ou emprisonné par le tyran, — considérerait encore de son devoir stricte et de sa plus haute dignité de continuer à aimer ce tyran, à le servir, à lui obéir, à donner même sa vie pour ajouter la plus infime parcîfelle à sa gloire ou à sa satisfaction. Ces nobles Grecs me demanderaient sans doute si j'entends parler d'une société humaine ou de quelque espèce inférieure accoutumée à l'esclavage .

C'est alors que je pourrais informer mon auditoire athénien que ce peuple ne manque pourtant ni d'entrain, ni de bravoure. Si un homme, dirai-je, se trouvant un jour dans la compagnie de ses plus intimes amis, se permettait à leur égard une de ces aimables railleries — qui n'approchent pas à beaucoup près celles dont vos généraux se gratifient chaque jour à la face de toute la ville — ces amis ne pourraient jamais songer à la lui pardonner, à moins pourtant qu'il consentît sur l'heure à les transpercer de part en part au fil de son épce ou à être lui-même assassiné par eux de semblable façon. Et si un homme, qui leur est absolument étranger, les prie de vouloir bien, au péril de leur propre vie, couper la gorge à leur meilleur ami, ils n'hésiteront pas un seul instant et se trouveront même grandement honorés par la commission. Telles sont leurs maximes d'honneur; tel est leur morale favorite.

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Mais bien qu'ils aient si bonne volonté à tirer leur épée contre leurs amis et leurs concitoyens, il n'est pas de disgrâce, d'infamie, de souffrance ou de pauvreté qui puisse jamais déterminer ces gens-là à en tourner la pointe contre leur propre poitrine. Un homme bien né préférerait ramer sur les galères du roi, mendier son pain, languir en prison, souffrir n'importe quelle torture à condition qu'il pût seulement conserver sa misérable vie. Plutôt que d'échapper à ses ennemis par un généreux mépris de la mort, il se déterminerait à recevoir de la main de ses ennemis la même mort rendue plus terrible par les triomphantes insultes de ceux-ci et par les supplices les plus rafïînés.

C'est une coutume, continuai-je, très répandue parmi ce peuple, de construire des prisons où l'art de tourmenter et de torturer les infortunés prisonniers est le plus soigneusement étudié et mis en pratique. Et c'est également un acte ordinaire pour un père de famille de faire délibérément enfermer dans ces prisons plusieurs de ses enfants à seule fin qu'un autre de ses enfants, qu'il avoue n'avoir en aucune façon plus de mérite que les autres, puisse jouir de sa fortune entière et la dissiper en toutes sortes de voluptés et de plaisirs. Rien de plus vertueux, dans leur opinion, que cette barbare partialité.

Mais ce qui semble plus étrange encore, conti-

nuerai-je, m'adressant toujours aux Athéniens, c'est qu'ils font de cette bouffonnerie, qui consiste à faire servir les esclaves par leurs maîtres, et que vous tolérez durant les Saturnales, une pratique constante et qu'ils continuent sérieusement durant toute l'année, bien plus, durant tout le cours de leur vie, en l'accompagnant encore de certaines circonstances qui en augmentent l'absurdité et le ridicule. Votre amusement consiste à élever seulement pour un petit nombre de jours ceux que la fortune a placés dans un poste inférieur, et qu'elle pourrait bien, à quelque moment et par amusement aussi, élever pour toujours au-dessus de vous. Mais le peuple extraordinaire dont je vous parle exalte résolument ceux que la nature lui a soumis et de qui Tinfériorité et les infirmités sont incurables. Bref, les femmes, bien qu'incapables d'aucune vertu, sont leurs maîtres et leurs souverains. Ils les révèrent, les louent et les glorifient. Ils leurs témoignent la plus haute déférence et le plus grand respect. Et, en toute occasion, la supériorité des femmes est spontanément reconnue et acceptée par tous ceux qui ont la moindre prétention à la politesse et a la bonne éducation. Il n'y a pas de crime qui puisse, chez eux, paraître plus universellement détestable que la plus légère infraction à cette règle.

— Souffrez- vous que je vous interrompe, repartit Palamèdes : car il m'est aisé de reconnaître le

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peuple auquel vous faites allusion. Vous avez vivement touché, en vous jouant, le défaut de sa cuirasse : et pourtant vous devez reconnaître aussi qu'il serait malaisé de découvrir, dans l'antiquité ou dans les temps modernes, un autre peuple dont le caractère national, pris dans son ensemble, fût moins sujet à l'exception. Mais je vous dois des remerciements pour m'avoir aidé à sortir de mon argument. Je n'avais en vérité aucune intention d'exalter les modernes aux dépens des anciens. Je désirais seulement montrer l'incertitude de tous les jugements qui concernent les caractères et vous convaincre que la mode, la vogue, la coutume et la loi sont les fondements principaux de toutes déterminations morales. Les Athéniens étaient assurément un peuple civilisé et intelligent, s'il y en eût jamais : et pourtant celui qui passait chez eux pour un homme de mérite serait tenu aujourd'hui en horreur et en exécration. Les Français aussi sont, sans aucun doute, un peuple hautement civilisé et intelligent ; et pourtant celui qu'ils considèrent comme un homme de mérite deviendrait, en passant chez les Athéniens, un parfait objet de mépris, de ridicule et même de haine. Ce qui rend la chose encore plus piquante, c'est que les deux peuples dont nous nous entretenons sont généralement reconnus comme possédant les plus grandes analogies dans leur caractère national ; et, tandis que les Anglais se flattent de ressem-

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bler aux Romains, leurs voisins du continent se considèrent volontiers eux-mêmes comme ayant certain lien de parenté avec ces Grecs élégants et polis. Dès lors, quelles profondes différences ne devonsnous pas nous attendre à rencontrer dans les sentiments de la morale, entre les nations civilisées et des peuplades barbares ou seulement entre des sociétés qui n'ont, dans leur caractère, que peu de traits communs? Comment prétendrons-nous établir une règle pour des jugements de cette nature?

— Nous le pourrons, repris-je, si nous considérons le sujet d'un peu plus haut et si nous voulons seulement prendre la peine d'analyser les principes primordiaux établis par chaque nation comme règles de blâme ou de censure. Le Rhin coule vers le nord et le Rhône vers le sud ; pourtant Tun et lautre prennent leur source dans la même montagne ; et Tun et l'autre sont également sollicités, dans leurs directions opposées, par le même principe de gravité. La différente inclinaison de terrains sur lesquels ils courent cause seule toute la différence de leur course.

En combien de circonstances un Athénien et un Français de mérite ne se ressembleraient-ils pas ? Bon sens, savoir, esprit, éloquence, humanité, fidélité , franchise , jus tice , courage , tempérance , constance , dignité d'esprit. Tout ceci vous l'avez omis pour n'insister que sur tels points où on les rencontre en

accidentel If* opposition. Eh bien, je suis, pour ma pnrt. tout disposé à vous suivre sur le terrain que vous avez choisi et vais m'efforcer ici-même de rendre compte de ces différences d'après les principes de Morale les plus universellement admis.

Je ne craindrai pas, en premier lieu, de soumettre à la critique les Amours des Grecs. J'observerai seulement que, quelque blâmables fussent-elles en elles-mêmes, elles n'en prenaient pas moins origine dans une très innocente cause, à savoir dans la pratique habituelle de la gymnastique, et qu'elles étaient recommandées, bien qu'à tort sans doute, comme la source de l'amitié, de la sympathie, de l'attachement mntuel et de la fidélité: qualités également estimées par toutes les natures et dans tous les temps.

i^ mariage entre frères et sœurs n a rien non plus qjii doive tant surprendre. L'amour entre parents très rapprochés est, sans aucun doute, contraire à la raison et à l'utilité publique ; mais il est bien difficile de déterminer par la raison naturelle le point pré('is 011 noïis devons nous arrêter ; il est doncja.ste que cette appréciation soit laissée h Tinitiative de la loi ou de la coutume. Si les Athéniens ont pu aller au peu trop loin dans un sens, la loi canon a assuré* ment potissé les choses à rcxlrême dan» Taulre.

Si vous vous étiez enquis d'un père Athénien pour quelles raisons il retirait à son enfant celle vie

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qu'il venait de lui donner. <( C'est par amour pour lui, eut-il répondu, et par considération que la pauvreté, qu'il devrait recevoir de moi en hérilage, est un plus grand mal que cette mort qu'il n'est pas encore capable de redou ter, de comprendre ni de sen tir.

Comment la liberté publique, le plus précieux de tous les biens, pourra-t-elle être reconquise des mains d'un usurpateur ou d'un tyran, si son pouvoir seul le met à l'abri de la rébellion du peuple et si notre scrupule le défend, en outre, contre toute vengeance particulière ? Que son crime soit capital, légalement, vous le reconnaissez : en ces conditions, la plus haute aggravation de ce crime, l'acte de se mettre lui-même hors la loi doit-elle donc lui conférer l'impunité absolue ? Vous ne pourrez que m'objecter les graves dangers qu'il y aurait à admettre, même en ce cas exceptionnel, la légalité de l'assassinat; mais s'il eût été donné a quelqu'un de faire valoir ces considérations auprès des anciens, il eût sans doute également réussi à changer leur manière de voir sur ce point.

Si nous jetons maintenant les yeux sur la peinture que je vous ai faite des mœurs modernes, nous trouverons, je l'avoue, qu'il existe presque autant de difficulté à justifier la galanterie française que la grecque, et nous devrons seulement accorder que la première est de beaucoup la plus naturelle et la plus agréable. Mais il semble que nos voisins aient décidé

de sacrifier quelques-uns de leurs plaisirs domestiques à4curs plaisirs sociaux ; et de préférer la facilité, la liberté des relations et un agréable commerce à la constance et à une stricte fidélité. Toutes ces fins, bonnes en elles-mêmes, sont en même temps difficiles à concilier: il ne faut donc pas trop nous étonner, si les coutumes des nations penchent tantôt d'un côté tantôt d'un autre.

Le plus rigoureux attachement aux lois de son pays est partout reconnu comme une vertu première; et partout où les peuples, n'ayant pas la bonne fortune de posséder une législation, n'ont à leur tête qu'un seul représentant, la plus stricte loyauté envers lui est alors aussi le plus vrai patriotisme.

Assurément rien ne peut être plus absurde et plus barbare en soi que la coutume du duel : mais ceux qui voudront la justifier ne manqueront pas de dire qu'elle implique chez ceux qui y consentent la civilité et la bonne éducation. Et vous pouvez remarquer qu'un duelliste s'estime toujours d'après son courage, son sens de l'honneur, sa fidélité et son amitié ; qualités qui sont sans doute, en ce cas, étrangement dirigées mais qui ont pourtant été universellement admirées depuis le commencement du monde.

Les dieux ont-ils défendu le suicide ? Un Athénien accordera qu'il devrait être défendu. Dieu l'a-t-il permis ? Un Français accordera que la mort est préférable à la souffrance et à l'infamie.

Vous voyez donc, continuai-je, que les principes sur lesquels les hommes raisonnent, en Morale, sont toujours les mêmes, bien que les conclusions qu'ils en tirent diffèrent souvent. Qu'ils raisonnent tous bien en ce qui concerne ce sujet de préférence à tout autre, ce n'est pas au moraliste qu'il incombe de le prouver. Il suffit de montrer que les principes originaux de censure ou de blâme sont uniformes et que les conclusions erronées peuvent être corrigées par des raisonnements plus serrés et par une plus large expérience. Bien que beaucoup de temps se soit écoulé depuis la chute de Rome et d'Athènes; bien qu'il y ait d'innombrables changements dans la religion, le langage, les lois et les coutumes ; aucune de ces révolutions n'a pourtant produit de sérieuses innovations dans les sentiments primordiaux de Morale, pas plus d'ailleurs que dans ceux de la beauté de la forme. Quelques petites différences peuvent sans doute être observées dans l'une et l'autre. C'est ainsi que nous voyons Horace faire l'éloge du front bas et des sourcils joints d'Anacréon * : mais l'Appolon et la Vénus de l'Antiquité sont encore nos modèles pour la beauté mâle et féminine — de même que le caractère de Scipion continue à être notre critérium pour la gloire des héros et celui de Cornélie pour l'honneur des femmes.

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