CHAPITRE II
guerriers de Satil. David, trop jeune pour la milice, quitta la cour, et vint à Bethléem reprendre le soin des troupeaux à la place de ses frères (1).
Isaï l'envoya un jour au camp, dans la vallée des Térébinthes, prendre de leurs nouvelles et leur porter des provisions (2). C'est alors qu'il apprit les provocations, insultantes pour l'armée, d'un géant de Geth appelé Goliath. Bien queSauleùt, d'après le bruit public, promis sa propre fille à celui qui triompherait de l'athlète, aucun Israélite n'osait accepter le défi de Goliath. L'idée de se mesurer avec ce géant à l'armure terrible n'entra pas dans l'esprit du modeste adolescent sans quelque hésitation de sa part. Il s'en ouvrit à son frère Eliab, qui vit dans un combat si disproportionné un acte d'orgueil et de folie. On sait cependant comment David, avec une fronde et un caillou choisi et placé dans son sac de berger, terrassa, avec l'aide de Dieu, l'orgueilleux géant.
Après cette action d'éclat, David voulut faire partager à son père l'honneur et la joie de son triomphe. Il courut à Bethléem : en passant à Jérusalem, qui était sur sa route, ville déjà occupée par les Israélites, mais dont la forteresse était aux mains des Jébuséens, il remit la tète de Goliath à ses compatriotes ; mais il voulut déposer provisoirement les armes du vaincu dans la maison de son heureux père, à Bethléem.
Il faut lire en entier l'important épisode du premier combat de David, rapporté dans la Bible avec tant de saisissants et pittoresques détails. La protection spéciale de Dieu à l'égard de David, d'une part, et, de l'autre, la
(1) IReg., xvir, 14-15.
(2) Ces provisions consistaient en un épha de blé grillé et dix pains. Le père prévoyant n'oubliait pas non plus le centenier qui commandait ses enfants, et, par la même occasion, dans un but qu'on devine, il lui faisait passer dix fromages mous, Nihil sub sole novum.
Providence triomphant de la puissance humaine par les plus faibles moyens, sont mises dans un admirable relief (1). Le jeune fils d'Isaï venait de rendre à son pays un service brillant, considérable surtout par ses résultats; car les PhiUstins, stupéfiés par l'issue du combat, où leur apparaissait l'intervention céleste, s'enfuirent et les Israélites en firent un grand carnage. Le peuple fut enthousiasmé. Admis dans les rangs de l'armée, David devint un brillant et victorieux capitaine. Les Philistins tombaient nombreux sous ses coups. On accourait à la rencontre du jeune vainqueur, et les femmes chantaient en chœur en dansant et en agitant leurs sistres : « Saiil en a tué
(1)1 Reg. XVII. On aurait tort de voir dans la taille du géant, dans le poids et la proportion de ses armes, des circonstances fabuleuses. Thenius, dans son Commentaire, a cité de nombreux exemples anciens et modernes de géants de la force de Goliath. D'après Pline {Hist., VII, 16), le géant Pusio et la géante Secundilla , au temps d'Auguste , n'avaient pas moins de dix pieds trois pouces romains. Le Juif dont parle l'historien Josèphe(vlw^., XVIII,4, 5) était à peu près de même taille. Les armes de Goliath n'avaient rien de manifestement disproportionné avec le colosse.
On ne sait donc pourquoi M. Renan {Hist. du peuple d'Israël, t. I, p. 406, et t. II, p. 28) ne voit ici qu'un « type très ordinaire de la légende militaire », ainsi qu'il le dit. L'épée de Goliath, exposée comme un trophée dans le sanctuaire de Nob, est plus qu'un indice, c'est une preuve du combat et de la victoire de David. Le récit biblique ne laisse aucun doute à ce sujet : « Voilà, dit Achimélech , l'épée de Goliath Philistin , que vous avez tué dans la vallée du Térébinthe. » Et David , qui connaissait bien cette épée, s'écria : « Il n'y en a point qui vaille celle-là ; donnez-la-moi. » (I Reg., XXI, 9.) — Les retranchements arbitraires et les interprétations singulières de M. Renan n'enlèvent rien de sa force à un texte si clair.
Il n'est pas inutile d'appeler, au moins une fois en passant, l'attention du lecteur sur les procédés violents dont se sert M. Renan envers les textes bibliques, pour en fausser le sens et les plier à ses interprétations fantaisistes. Il retranche ce qui lui déplaît; il ajoute ce qui lui convient; puis il ajuste les paroles sacrées à ses concepts. Au verset 9» que nous venons de citer, il retranche, comme « scolie marginale », ce membre de phrase : Goliath que vous avez frappé dans la vallée du Térébinthe, et il introduit un adverbe complaisant : Depuis longtemps. Et cela pour affirmer que réi)ée de Nob n'élait pas celle du géant décapité par David, mais une vieille armure légendaire, suspendue depuis longtemps aux murs du sanctuaire. Pour un critique de profession, membre de l'Institut, ces procédés étonnent.